LABEUR SANS ESPOIR
La prudence dictait si clairement la conduite à tenir que Reardon ne pouvait concevoir qu’Amy ne la proposât pas d’elle-même. Il était singulièrement inconsidéré, pour des gens dans leur position, de payer un loyer de cinquante pounds, quand ils pouvaient en trouver un moitié moins cher. Peut-être le repos mental que lui apporterait ce changement le mettraitil en état d’affronter avec courage un problème, difficile toujours, et désespérant dans l’état actuel des circonstances. Il y a trois mois, dans un moment de détresse noire, il avait proposé cette mesure, mais le cœur lui manquait pour en reparler; le regard, la voix d’Amy lui étaient trop présents à l’esprit. N’était-elle donc pas capable de ce sacrifice pour l'amour de lui ? Préférait-elle lui laisser encourir toute la responsabilité des risques d’une lutte puérile pour sauver les apparences ?
L’entière confiance n’existait plus entre elle et lui. Le mutisme d’Amy était lourd de reproches, et — quoi qu’il en eût été auparavant — elle devait, sans nul doute, discuter aujourd’hui son mari avec sa mère et peut-être avec d’autres personnes. Très probablement elle ne dissimulait pas l’opinion en laquelle il tenait lui-mème SQn ouvrage récemment achevé; toutes
leurs connaissances allaient être préparées à saluer sa publication d’une moquerie à huis clos, ou d’un hochement de tête de morne commisération. Ses sentiments envers Amy entraient dans une phase nouvelle. La fidélité de son amour lui était une source de souffrances; s’il s’en blâmait, il sentait du même coup les torts de sa femme à son égard. Son attitude et son langage manifestèrent bientôt une froideur, fort éloignée de traduire le véritable état de son cœur. Amy ne parut pas s’en apercevoir; du moins, elle ne protesta en aucune façon. Ils ne s’entretenaient plus que des sujets ayant trait à la vie matérielle et dont, jadis, d’une commune entente, ils se libéraient au plus vite. Leurs relations mutuelles, — thème inépuisable, tout récemment encore — ne souffraient plus le commentaire : ils apercevaient trop tous deux le signal d’alarme quand ils regardaient de ce côté.
Dans l’attente des offres de l’éditeur, et maintenant encore, en cherchant quel emploi il pourrait faire du répit qui lui était accordé, Reardon passait ses journées au British Muséum. Non qu’il fût en état d’en retirer grand profit, mais il aimait mieux se trouver là, parmi des étrangers, que de paraître oisif aux yeux d’Amy. Dégoûté des ouvrages d’imagination, il retourna aux études qui avaient toujours été plus adéquates à son tempérament, et s’efforça de composer un ou deux articles dans le genre de ceux qu’il avait proposés naguère aux directeurs de revues. Parmi ses matériaux inemployés, se trouvait une quantité de notes recueillies par lui en lisant Diogène Laërce, et il crut pouvoir tirer de ces anecdotes sur les philosophes quelque chose de vendable. Dans un état d’esprit meilleur, il eût pu écrire sur ce sujet d’une façon délicieuse, non point érudite, mais avec le tour d’esprit d’un homme moderne, dont l’humour et la sensibilité trouvent à se donner carrière parmi les fantômes classiques ; même dans l’état présent, il put recouvrer quelque chose de cette légèreté de touche qui faisait le mérite de ses anciens essais.
Un soir, à la fin de janvier, il révéla à Amy ce qu’il avait écrit au Muséum et lui demanda s’il lui plairait d’en écouter la lecture.
— Je commençais à me demander ce que tu faisais, répondit-elle.
— Alors, pourquoi ne me le demandais-tu pas à moimème ?
— Je craignais de le faire.
— Pourquoi cette crainte ?
— Cela aurait eu l’air de vouloir te rappeler que... Tu sais ce que je veux dire.
— Que dans un mois ou deux nous nous retrouverons dans la même crise ? Eli bien, jyaurais encore préféré que tu montrasses un peu d’intérêt pour mes faits et gestes.
Amy demanda, après ulie pause :
— Penses-tu qu’un article de cette sorte ait chance de réussir? Quel dommage que tu retournes à ces vieux âges vermoulus! Vois l’article de Milvain; si tu pouvais seulement produire quelque chose de semblable ! Comme si le public a cure de Diogène, de son tonneau et de sa lanterne !
— Ma chère enfant, Diogène Laërce n’avait, que je sache, ni tonneau, ni lanterne. Tu commets une méprise, qui importe peu, au reste.
— En effet, je ne pense pas qu’elle importe beaucoup. — Le ton sarcastique, sur les lèvres d’Amy, n’était pas précisément agréable. — Qu’il soit ce qu’il veut, son nom épouvantera la majorité des lecteurs.
— Eh bien ! il nous faut reconnaître que la majorité des lecteurs ne se souciera jamais de mes écrits.
— Tu n’arriveras pas à me persuader que tu es incapable d’écrire pour le public, si tu voulais essayer. Je suis certaine que tu es aussi fort que Milvain.
Reardon fît un geste d’impatience.
— Je te prie de laisser Milvain de côté pour un instant. Lui et moi sommes aussi dissemblables que deux hommes peuvent l’être. A quoi sert de nous comparer sans cesse?
Amy le regarda ; il ne lui avait jamais parlé si brusquement.
— Comment peux- tu dire que je vous compare sans cesse ?
— Si ce n’est en paroles, du moins en pensée.
— Ce n’est pas gentil ce que tu dis là, Edwin.
— Tu rends la chose évidente, Amy. Je veux dire que tu regrettes constamment la différence qui existe entre lui et moi. Tu déplores que je ne puisse écrire de cette manière attrayante. Mon Dieu, j’en gémis moi-même, à cause de toi. Je voudrais avoir le talent de Milvain pour conquérir la réputation et la fortune. Mais je ne l’ai pas, il faut en prendre son parti ; c’est irritant pour un homme qu’on lui parle perpétuellement de ses côtés défectueux.
— Je ne prononcerai jamais plus le nom de Milvain, dit Amy froidement.
— Allons, ceci est ridicule et tu le sais bien.
— Je trouve qu’il en est de même de ton irritation. Je ne vois pas en quoi j’ai pu y donner lieu.
— Alors, n’en parlons plus.
Reardon jeta de côté son manuscrit et ouvrit un livre ; Amy ne reparla jamais de la lecture projetée.
Néanmoins, l’article fut accepté. Il parut en mars dans le Wayside , et rapporta sept pounds dix shillings à son auteur. Entre temps, il avait écrit un autre article du même, ton de causerie légère, inspiré par les Lettres de Pline. Cette occupation à son goût lui était salutaire, maisilne lui lut pas loisible de la poursuivre. Mayarei Home allait être publié en avril ; en admettant qu’il touchât les vingt-huit pounds supplémentaires sur la vente, cela le menait en tout cas au milieu de l’année, et, bien avant cette époque, il se trouverait sans ressources. Le répit touchait à sa fin.
Mais, cette fois, il ne prit conseil de personne et vécut autant que possible dans la solitude, ne voyant j amais ceux de ses amis qui n'appartenaient pas au monde des lettres et voyant même très peu ses confrères. Milvain, si affairé, n’avait fait, depuis Noël, que deux
ou trois apparitions chez Reardon, et celui-ci avait cessé de l’aller voir à son garni.
Il sentait d’instinct cpie c’en était fait du bonheur de sa vie conjugale, bien qu’il ne prévît point, quelle forme prendraient les événements qui en consommeraient la ruine. Amy révélait aujourd’hui le côté de son caractère sur lequel il s’étaitaveuglé, et qu’un homme positif eût aperçu du premier coup. Bien loin de l’aider à supporter la pauvreté, il se pourrait même qu’elle refusât de la partager avec lui. Il sentait que, peu à peu, elle se détachait de lui ; déjà le divorce existait entre leurs sentiments, et l’incertitude de savoir jusqu’à quoi degré il gardait encore son affection le torturait. Plus jamais un mot de tendresse, une caresse de sa part ; le ton le plus doux qu’elle prît avec lui était le ton de la camaraderie. Toute la chaleur que comportait sa nature s’épanchait sur l’enfant, et Reardon apprenait combien une mère oublie aisément que le père a part aussi dans le fruit de son sein.
Son second article achevé, refusé par deux directeurs, de sorte qu’il ne lui restait qu’à laisser un peu de temps s’écouler avant de faire une nouvelle tentative du côté du Wayside , Reardon se rendit compte qu’il lui fallait absolument projeter un nouveau roman. En conséquence, sans en dire un mot à Amy, il abandonna son travail purement intellectuel, et se mit de nouveau en quête d’une « intrigue ». Gela se passait à la fin de février. Jour par jour, les épreuves de Margarei Home affluaient ; Amy avait offert de les corriger, mais, réflexion faite, il préféra garder sa honte pour lui tout seul aussi longtemps que possible et, après une lecture précipitée, il renvoya les feuillets les uns après les autres.
Son imagination ne travaillait que par contrainte à la tâche répugnante qu’il s’était imposée ; pourtant, il lui vint, à la longue, une idée qui lui parut suffisamment absurde pour le but qu'il se proposait. Qu'il pût la pousser jusqu’à la dimension d’un volume était fort douteux, mais il ne serait pas dit de lui qu’il avait
abandonné sa femme et son enfant à la misère, sans tenter l’effort que Milvain et Amy elle-même conseillaient.
A raison d’une ou deux pages manuscrites par jour, et en tenant compte de nombreux holocaustes qui le retardèrent, il avait achevé près du quart du roman quand arriva une lettre de Jasper, annonçant la mort de Mrs Milvain. Il la tendit à Amy, à travers la table du déjeuner, et l’observa tandis qu’elle la lisait.
— Je ne crois pas que cela modifie beaucoup sa position, remarqua-t-elle, sans grand intérêt.
— Pas sensiblement, je suppose. Ce que sa mère laissera ira à ses filles, sans doute. Il ne m’en a jamais dit long sur ce chapitre.
Près de trois semaines s’écoulèrent avant qu’ils reçussent des nouvelles directes de Jasper ; enfin, ce dernier écrivit de la campagne, annonçant son projet d’amener ses sœurs à Londres. Une autre semaine passa, et, un soir, il apparut.
Dans l’accueil que Reardon lui fit, il y avait une certaine réserve qui eût pu être prise pour de la gravité, naturelle en cette conjoncture. Mais ce n’était pas la première fois que Jasper sentait qu’il n’était plus accueilli ici avec la cordialité des anciens jours. Il l’avait nettement remarqué le soir où il accompagnait Amy, en revenant de chez Mrs Yule ; depuis lors, ses occupations lui avaient servi de prétexte à espacer ses visites. 11 lui semblait très compréhensible que Reardon, tombant dans l’insignifiance littéraire, se refroidît à l’égard d’un homme parvenu au seuil d’une carrière brillante ; le cynisme de sa nature lui permettait d'excuser une faiblesse qui, dans une certaine mesure, le flattait. Pourtant, il aimait et respectait à la fois Reardon, et, en ce moment, sa disposition d’esprit le portait à donner libre cours à l’expression de ses sentiments les plus chaleureux. A peine assis, il dit d’un accent de satisfaction :
— Votre livre est annoncé, je vois.
— Je l’ignorais.
— Si : « Nouveau roman par l’auteur de Terrain neutre. En vente le 16 avril ». Et j’ai une proposition à vous faire à ce sujet. Voulez-vous m'autoriser à demander à Fadge d’en donner un compte rendu dans les (c Livres du mois » du Carrent de mai ?
— Je vous engage vivement à abandonner cetouvrage à ses risques et périls ; il est absolument indigne d’attention particulière, et celui qui en entreprendrait la critique pour Fadge devrait ou mentir, ouidiotiserlarevue.
Jasper se tourna vers Amy.
— Là! Eh bien, que voulez-vous qu’on fasse avec un homme comme celui-ci ? Qu’est-ce qu’il faut lui dire, Madame Reardon ?
— Edwin déteste cet ouvrage, répondit Àmy avec indifférence.
— Gela n’a rien à voir avec ma proposition. Nous savons fort bien qu’en tout ce qu’il écrit, il y a toujours quelque chose dont un critique sympathique puisse tirer parti. Si Fadge m’y autorise, je ferai l'affaire moimême.
Ni Reardon, ni sa femme ne proférèrent un mot.
— Naturellement, reprit Milvain en regardant le premier, si vous préférez que j’y renonce...
— Je le préférerais de beaucoup. Je vous prie même de n’en pas parler du tout.
Un silence gêné suivit. Amy le rompit en disant :
— Vos sœurs sont-elles à Londres?
— Oui. Nous sommes arrivés voici deux jours. Je leur ai trouvé un garni non loin de Mornington Road. Pauvres petites! Elles ne s’y reconnaissent pas encore. Bien entendu, elles vivront très retirées pour un temps, puis je tâcherai de leur créer dçs amitiés. Elles ont votre cousine, miss Yule, qui a déjà été les voir.
— J’en suis enchantée :
Amy saisit cette occasion d’étudier son visage. 11 y eut un nouveau silence, comme de contrainte. Reardon, regardant sa femme, dit avec hésitation.
— Quand il leur plaira de voir d’autres personnes, je suis sûr qu’Amy sera très heureuse...
— Assurément! ajouta sa femme.
— Je vous remercie mille fois. Je savais déjà que je pouvais compter sur l'amabilité de Mrs Reardon. Mais, permettez-moi de vous parler franchement. Mes sœurs sont en vraie amitié avec miss Yule, depuis son séjour à la campagne, l’année dernière. Gela ne vous ennuierait-il pas ?...
Il se tourna vers Amy.
Amy, les yeux baissés, parut avoir de la peine à répondre.
— Tu n’es pas malavec tacousine? remarqua Reardon.
— Non, du tout. C’est seulement ma mère et mon oncle.
— Je ne me représente pas miss Yule mal avec qui que ce soit, dit Jasper.
Puis il ajouta vivement :
— Eh bien, les choses peuvent s’arranger d’ellesmêmes. Nous verrons. Pour l’instant, elles seront assez occupées, et c’est tant mieux. Je les verrai tous les jours, et miss Yule viendra assez souvent, je suppose.
Reardon surprit le regard d’Amy, mais détourna les yeux aussitôt.
Quand Jasper les eut quittés, les deux époux restèrent quelques minutes sans mot dire, chacun d’eux absorbé dans ses pensées. Puis, Reardon éclata de rire.
— Eh bien, voilà l’homme du succès, fît-il. Quelque jour il habitera un palais et dictera ses opinions littéraires à l’univers.
— En quoi t’a-t-il offensé ?
— Offensé? En aucune façon. Je me réjouis de son brillant avenir.
— Pourquoi refuses-tu de voir du monde, comme il en voit ? Cela pourrait t’être utile, à bien des égards.
— Si l’occasion s’en était offerte au moment où je publiais mon meilleur ouvrage, je crois que je n’aurais pas refusé. Mais je ne veux certainement pas me présenter comme l’auteur de Margaret Home et des inepties que j’écris maintenant.
— Il faut alors cesser d’écrire des inepties,
— Oui, il faut cesser complètement d’écrire
— Et faire quoi ?
— Plût au ciel que je le susse !