‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 9 sur 33 · UN AMI DE LA FAMILLE · texte numérisé non relu

UN AMI DE LA FAMILLE

Le lendemain était un dimanche. Reardon se faisait une loi de l’observer comme jour de repos, et presque forcément, car l’influence déprimante du dimanche à Londres rend tout travail trop difficile. Et puis, c’était le jour où il allait visiter ses amis personnels ou en recevait la visite.

Ce dimanche, dans l’après-midi, Amy demanda à Reardon.

— Attends-tu quelqu’un, ce soir?

— Biffen fera une apparition, je suppose. Peut-être aussi Milvain.

— J’ai l’intention de conduire Willie à ma mère. Je serai de retour avant huit heures.

Elle sortit vers trois heures, emmenant la servante pour porter l’enfant.

A cinq heures, un coup familier retentit par le logement, un coup pesant, suivi d’une demi-douzaine de coups légers, comme produits par un écho répercuté, le dernier à peine perceptible. Reardon posa son livre, mais garda sa pipe à la bouche, et alla ouvrir la porte. Il y trouva un homme grand et mince, portant un chapeau de feutre mou et un long pardessus gris. Cet homme lui serra la main, sans mot dire, suspendit

son chapeau dans le corridor et entra dans le cabinet de travail.

Il s’appelait Harold Biffen et, à en juger par l’apparence, n’appartenait pas à la race des communs mortels. Son extrême maigreur l’eût rendu presque propre à montrer, dans une foire, comment l’on peut vivre à l’état de squelette, et les vêtements qui pendaient à cette charpente eussent peut-être été payés trois shillings six pence par un marchand d’habits. Maisl’homme était supérieur à ces accidents delà chair et du vêtement. Son visage était beau, avec de grands yeux doux, un nez légèrement aquilin, une bouche petite et délicate. Des cheveux noirs, épais, tombaient sur le col de son pardessus ; il portait toute la barbe et une forte moustache. Son allure avait une dignité particulière ; son maintien et ses mouvements ne pouvaient appartenir qu’à un homme d’esprit cultivé et de noble caractère.

La première chose qu’il fit, en entrant dans le cabinet, fut de tirer de sa poche une pipe, une blague et une boîte d’allumettes qu’il plaça soigneusement sur un coin de la table du milieu. Puis il avança une chaise et s’assit.

— Ote ton pardessus, dit Reardon.

— Merci, pas ce soir.

— Pourquoi, diable ?

— Pas ce soir, merci.

La raison, dès que Reardon la chercha, lui apparut avec évidence. Biffen n’avait pas d’habit sous celui-ci.

Faire allusion à ce détail eût été indélicat; le romancier le comprit assez ; il sourit, mais sans aucune gaieté.

— Donne-moi un peu ton Sophocle, dit aussitôt le visiteur.

Reardon lui présenta un volume de l’édition des classiques d’Oxford.

— Je préfère le Wunder, s’il te plaît.

— Il s’en est allé, mon garçon.

— Il s’en est allé ?

— J’avais besoin d’un peu d’argent comptant.

Biffen poussa une exclamation où se mêlaient le reproche et la sympathie.

— J’en suis fâché, bien fâché. Allons, contentonsnous de celui-ci. Maintenant, je voudrais savoir comment tu scandes ce chœur d 'Œdipe Roi.

Reardon prit le volume, réfléchit et se mit à lire à haute voix, en scandant les vers. L’autre les lut à son tour, en leur donnant avec un rythme différent, et se lança dans des termes d’érudition avec tant de plaisir, que ses yeux rayonnaient.

Pendant une demi-heure, les deux hommes s’entretinrent de la métrique grecque, absolument comme s’ils vivaient dans un monde où la seule faim connue pût s’apaiser par des harmonies grandioses ou caressantes.

Leurs relations avaient eu un point de départ assez amusant. Peu après la publication de son ouvrage Terrain neutre , Reardon passait une semaine à Hastings. Un jour de pluie, il vint à la bibliothèque d’abonnement et, tandis qu’il parcourait de l’œil les rayons, en quête de quelque chose à lire, il entendit une voix, près de lui, demander au commis s’il avait un livre d’Edwin Reardon. Stupéfait, le romancier se retourna; il lui semblait invraisemblable qu’un être humain quelconque pût s’enquérir de ses ouvrages. Naturellement, la bibliothèque ne contenait rien de l’auteur en question, et l’inconnu s’éloigna. Le lendemain, Reardon le rencontra dans un coin retiré delà plage ; il le regarda et lui dit quelques mots de politesse banale. Ils engagèrent conversation, et Reardon en vint à raconter l’histoire de la veille. L’inconnu se présenta : « Harold Biffen », écrivain à ses heures, professeur autant qu’il pouvait se procurer des élèves ; une critique acerbe avait excité son intérêt pour les romans de Reardon dont, jusqu’ici, il ne connaissait rien que les titres.

Ils se trouvèrent, à bien des égards, en sympathie de goûts et, dès leur retour à Londres, se virent fréquemment. Biffen en était toujours réduit à uno extrême pénurie et vivait aux lieux les plus étranges ; il

avait connu de pires épreuves que Reardon lui-même. L’enseignement, dont il subsistait en partie, ne ressemblait en aucune façon à ce que connaît le monde pédagogique respectable. En cet âge d’examens, un grand nombre d’individus de très médiocre condition, des employés surtout, se bercent de l’espoir qu’en décrochant tel ou tel diplôme, ils parviendront à s’ouvrir une nouvelle carrière. Ce n’est pas la minorité qui nourrit ces ambitions absurdes. Des commis d’entrepôts, sans ressources et sans aucune chance de réussite, se préparent ainsi au barreau ; des commis merciers tentent l'épreuve préliminaire de l’École de chirurgie, et une quantité innombrable d’ignorants aspirent à un vernis d’instruction juste suffisant pour se rendre dignes d’être pourvus d’une cure. Les postulants de cette marque pratiquent beaucoup l’annonce dans les journaux. Ils payent la leçon de six pence à une demi-couronne, rarement ce dernier prix. Il arrivai! parfois à Biffen d’avoir dans les mains trois ou quatre élèves de cette catégorie, et sa grande expérience de ce milieu lui aurait permis de raconter d’étranges histoires.

Quanta sa profession d’écrivain... Mais, peu après la discussion sur la métrique grecque, il aborda le chapitre de ses projets littéraires et — ce n’était certes pas pour la première fois — développa la théorie qui présidait à ses travaux.

— J’ai trouvé une nouvelle position de ma théorie. Ce à quoi je vise vraiment, c’est au réalisme absolu dans la sphère du vulgaire honnête. Ce champ, tel que je le conçois, est encore inexploité ; je ne connais pas d’écrivain qui ait traité la vie quotidienne, vulgaire, avec fidélité et sérieux. Zola écrit de véritables tragédies ; ses personnages les plus vils empruntent un caractère héroïque à la situation qu’ils occupent dans un drame puissamment construit. Je veux, moi, m’occuper des dénués d’héroïsme par essence, de la vie, au jour le jour, de cette immense majorité d’êtres à la merci de tous les détails mesquins de l’existence. Dickens com-

prenait la possibilité de cette œuvre, mais sa tendance au mélodrame, d’une part, et son humour , de l’autre, l’ont détourné d’y penser. Prenons un exemple. Il y a une demi-heure, en longeant Regent’s Park, un homme et une jeune fille marchaient juste devant moi, se faisant la cour. Je les dépassai lentement et j’entendis un bon bout de leur entretien ; c’était un des côtés de la situation qu’ils ne prissent pas garde à l’approche d’un étranger. Éh bien, une scène d’amour comme celleci n’a jamais été notée ; elle était absolument convenable, mais vulgaire à la neuvième puissance. Dickens l’eût faite ridicule, — ce qui eût été d’une injustice criante. D’autres, parmi ceux qui s’occupent des basses classes, eussent préféré l’idéaliser — absurdité ! Quant à moi, je vais la reproduire mot par mot, sans me permettre la moindre réflexion impertinente, qui nuirait à la fidélité de ce compte rendu. Ce qui en résultera sera inexprimablement ennuyeux. Fort bien ; c’est précisément la marque du vulgaire honnête. Si c’était autrement qu’ennuyeux, ce ne serait pas vrai. Bien entendu, je parle de l’effet produit sur le lecteur ordinaire.

— Je ne pourrais pas faire ainsi, dit Reardon.

— Non, certes, tu ne le pourrais pas. Tu es, toi, un réaliste psychologue pour les milieux cultivés. Tu ne supportes pas les conditions vulgaires de la vie.

— En grande partie parce qu’elles ont fait dp ma vie un martyre.

— Et pour la même raison, je m’y complais, s’écria Biffen. Ce qui t’a fait souffrir te repousse, moi, cela m’attire. Cette divergence est très curieuse ; sans elle, nous serions étonnamment semblables. Tu sais que nous sommes, l’un et l’autre, par tempérament, des idéalistes enragés.

— Je le crois.

— Mais je continue. Je veux, entre autres choses, insister sur la puissance fatale des incidents mesquins. Personne n’a encore osé le faire sérieusement. On Fa fait souvent en farce, et c’est pourquoi, si souvent, les écrits burlesques nous rendent mélancoliques. Tu con-

nais mes principaux exemples à l’appui de mon idée. Ce pauvre Allen perdant la bonne occasion capitale de sa vie, parce qu’il n’avait pas de chemise propre à se mettre, et Williamson, qui aurait sans doute épousé cette riche héritière, sans le grain de poussière qui lui entra dans l’œil et le rendit incapable de dire ou de faire quoi que ce soit au moment décisif.

Reardon partit d’un éclat de rire.

— T’y voilà ! s’écria Biffen, d’un ton piqué, mais amical. Tu adoptes le point de vue conventionnel. Si tu écrivais sur ces sujets, tu les rendrais risibles.

— Ils le sont, affirma Reardon, en dépit de leur gravité pour les intéressés. Le seul fait que d’importants événements de la vie dépendent de circonstances si misérables, est formidablement grotesque. La vie est une farce monstre, et l’avantage de posséder le sens du ridicule, c’est d’être capable de jeter au sort le défi d’un rire moqueur.

— Fort bien, mais ce n’est pas une idée originale. Je ne manque pas du sens du ridicule, mais je préfère traiter ces aspects de la vie d’un point de vue impartial. L’homme qui rit prend parti pour une omnipotence cruelle, si l’on peut imaginer rien de semblable. Je ne veux prendre aucun parti, je veux tout simplement dire : « Regardez, voici ce qui se passe. »

— J’admire ton honnêteté, Biffen, dit Reardon en soupirant. Tu ne vendras jamais un livre de cette nature, et, néanmoins, tu as le courage de le poursuivre, parce que tu y as foi.

— Je ne sais pas; peut-être trouverai-je à le vendre quelque jour.

— En attendant, dit Reardon, déposant sa pipe, si nous mangions un morceau. J’ai plutôt faim.

Dans les premiers temps de son mariage, il avait l’habitude d’offrir un souper substantiel aux amis qui le visitaient le dimanche soir ; le repas s’était simplifié par degrés jusqu’à ce que, actuellement, tombé dans l’abîme de la pauvreté, Reardon ne pût plus prétendre à la réception hospitalière. C’est parce qu’il savait que

Biffen n’avait, le plus souvent, rien à manger du tout, qu’il n’hésita pas à lui offrir une Martine de pain et de beurre et une tasse de thé. Ils se rendirent dans la pièce voisine et continuèrent à discuter les points de vue du roman en prenant ce repas digne des Spartiates.

— Jamais, dit Biffen, je n’écrirai rien qui ressemble à une scène dramatique. Qu’il s’en produise dans la vie, c’est évident ; mais si rarement qu’elles comptent pour rien dans mon projet. Et, par parenthèse, quand elles se produisent, c’est sous une forme qui ne servirait pas au romancier ordinaire ; il aurait à y retrancher tel détail, à y ajouter tel autre. Pourquoi ? Je voudrais le savoir. De pareilles conventions résultent de nécessités théâtrales. Le roman ne s’est pas encore dégagé de l’influence de la scène d’où il dérive. Quoi que ce soit qu’un homme écrive pour l'effet, est faux et mauvais.

— A ton point de vue seulement. Il peut, sans contredit, exister un art du roman.

— Cela n’existe plus. Nous en sommes las. Toi, par exemple, ce que tu as fait de mieux est en conflit absolu avec les conventions du roman. C’est parce que cette ridicule critique de Terrain neutre l’a maladroitement signalé, que je me suis tout d’abord intéressé à tes ouvrages. Non, non, copions la vie. Quand un homme et une femme sont sur le point de se rencontrer pour une grande scène de passion, donnez à l’un ou à l’autre un rhume de cerveau, et tout sera bouleversé, et ainsi de suite. Mettez sur le nez d’une jolie fille un bouton qui la défigure, juste au moment d’aller au bal où elle devait briller. Montrez les innombrables détails répugnants de la vie décente vulgaire, sérieusement, froidement, sans une pointe de facétie qui dénaturerait les choses.

Aux environs de huit heures, Reardon entendit sa femme cogner à la porte. En ouvrant, il vit, non seulement Amy et la servante, celle-ci portant Willie, mais aussi Jasper Milvain.

— J’ai été chez Mrs Yule, expliqua Jasper en entrant.

Avez-vous quelqu’un ?

— Biffen.

— Oh ! alors nous allons discuter le réalisme.

— C’est fini pour ce soir, ainsi que la métrique grecque.

— Le ciel soit loué !

Les trois hommes s’assirent, en riant et plaisantant, et la fumée de leurs pipes devint épaisse dans la petite pièce. Une demi-heure se passa avant qu’Amy les rejoignît.. Elle ne craignait pas l’odeur du tabac et elle goûtait les conservations qui remplissaient ces soirées ; mais il lui était désagréable de ne plus pouvoir jouer son rôle de maîtresse de maison, présidant à une table de joyeux souper.

— Pourquoi gardez-vous votre pardessus, Monsieur Biffen ?

Ce furent ses premières paroles en entrant.

— Veuillez m’excuser, Madame Reardon. Cela m’est plus commode ce soir.

Elle resta interdite, mais un regard de son mar l’avertit de laisser là ce sujet.

Biffen se comportait toujours vis-à-vis d’Amy avec un respect profond, qui l’avait fait bienvenir d’elle. Reardon, à ses yeux de pauvre hère, semblait comblé de bénédictions. Il tenait pour miraculeux qu’un homme de lettres, à ses débuts, ait pu se marier, et avec une femme comme celle-ci.

L’amour d’une femme lui apparaissait comme un idéal inaccessible. Parvenu à l’âge de trente-cinq ans sans avoir même la perspective d’ètre jamais assez riche pour que le dîner quotidien lui fût. assuré, le mariage était, pour lui, brutalement hors de question. Il trouvait fort difficile, pendant qu’il était ici, de ne pas regarder Amy avec une persistance peu correcte. Le son de cette voix claire lui semblait toujours plus délicieux que n’importe quelle musique ; si rares dans sa vie avaient été les occasions de converser avec des femmes cultivées !

Amy prit place près de lui et se mit à causer, de sa

façon la plus gracieuse, de choses qu’elle savait l’intéresser. L’attitude déférente de Biffen, enl’écoutant, contrastait fortement avec le sans-gêne qui caractérisait Jasper Milvain, Le réaliste ne se serait jamais permis de fumer en présence de la jeune femme, tandis que Jasper soufflait de joyeux nuages, au moment même où elle lui adressait la parole.

— Whelpdale est venu me voir hier soir, dit bientôt Milvain. Son roman est refusé de tous côtés. Il parle de gagner sa vie comme courtier de quelque fabricant de semeuses mécaniques.

— Je ne conçois pas que son livre soit absolument refusé, dit Reardon. Son dernier n’a pas eu un insuccès complet.

— Oh î très approchant. Et celui-ci ne consiste qu’en une suite de conversations entre deux personnages. En réalité, c’est un dialogue au lieu d’être un roman. Il m’en a lu une vingtaine de pages, et je ne me suis plus étonné qu’il ne puisse le vendre.

— Ah ! mais l’ouvrage a un mérite considérable, intervint Biffen. Les dialogues en sont remarquablement vrais.

— Mais où est le mérite de dialogues qui ne conduisent à rien? protesta Jasper.

— C’est un fragment de la vie réelle.

— Oui, mais c’est une non-valeur pour le marché. Libre à vous d’écrire ce qui vous plaît, tant que le public veut bien vous lire. Whelpdale est un garçon intelligent, mais il ne peut pas découvrir une voie pratique.

— Comme certain autre dont j’ai entendu parler, dit Reardon en riant.

— Mais le bizarre est qu’il fait l’effet d’un esprit pratique. Ne vous semble-t-il pas, Madame Reardon?

Amy et lui causèrent pendant un moment et Reardon, qui semblait enfoncé dans une méditation, les observait, de temps en temps, du coin de l’œil.

A onze heures, le mari et la femme se retrouvèrent tète à tête.

— Tu ne voulais pas dire que Biffen a vendu son veston ? s’exclama Amy.

— Ou qu’il l’a mis au clou.

— Ce pauvre homme finira par mourir de faim, Edwin.

— Cela ne me semble pas impossible.

— J’espère que tu lui as offert quelque chose ?

— Oh! sans doute. Mais j’ai bien vu qu’il ne voulait pas prendre autant qu’il en avait besoin. Je n’ai plus pour lui la même pitié qu’autrefois. Voilà où l’on en arrive quand on souffre pour son propre compte .

Amy pinça les lèvres et soupira.

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