UN AVERTISSEMENT
La liste des publications de printemps de M. Jedwood annonça un nouvel ouvrage d’Alfred Yule, intitulé la Prose anglaise au dix-neuvième siècle , et consistant en un certain nombre d’essais — dont quelques-uns avaient déjà vu le jour dans des périodiques — raccordés en un tout. Le chapitre final traitait des écrivains contemporains et plus spécialement de ceux qui servaient à illustrer la thèse de l’auteur, à savoir que Je journalisme est la destruction du style. Il déversait sur quelques écrivains populaires du jour un trop-plein de fiel qui, vraisemblablement, ne devait pas faire l’effet d'un baume exquis. Cet ouvrage fut assez maltraité dans les colonnes de critique ; on n’eût pu le passer sous silence, — ce qui constitue le système d'attaque le plus sûr, quand l’auteur du livre n’a pas son pulDlic tout prêt à le lire, — mais les plus adroits purent seuls en parler de manière hostile sans révéler que quelques-uns de ses coups avaient porté. Un journal du soir, qui se piquait d’indépendance d’esprit, se livra à un éloge plaisant du chapitre de polémique et, le lendemain, publia une lettre dédaigneuse d’un correspondant mal déguisé, qui attaquait à la fois l’ouvrage et la critique.
Le numéro de mai du Carrent , dans sa colonne intitulée « Livres du mois », consacrait à peu près une demi page à la Prose anglaise. Cette analyse constituait un modèle accompli du persiflage agressif. Le persiflage, cette forme la plus désespérante du vice intellectuel, faisait le trait caractéristique de la revue de M. Fadgp. Déjà cette classe croissante de lecteurs, qui n’a souci de rien que de ce qui peut devenir matière à ridicule, attendait avec avidité ses commentaires mensuels sur les récentes publications. L’hostilité des autres critiques était gauche et inoffensive, comparée à ce badinage venimeux qui amusait, en montrant qu’à part l’analyse qu’on en offrait, le livre en question n’avait ni agrément, ni intérêt d’aucune sorte. Accabler un écrivain sans accroître le nombre de ses lecteurs, est le comble de l’habileté du journaliste, et le Currenl aurait pleinement atteint ce but, s’il eût été seul. Mais, n’étant pas seul., le silence eût été de meilleure tactique. Toutefois, M. Fadge savait que son ennemi souffrirait de ces coups d’épingle empoisonnés, et il trouvait que c’était toujours cela de gagné.
Le jour où parut le Currenl , la façon dont Alfred Yule y était traité fut discutée dans le cabinet privé de M. Jedwood. M. Quarmby, en relation intime avec l’éditeur, vint à entrer au moment où un jeune homme (un des membres du comité de lecture de Jedwood) exprimait, à propos de l’article, un doute quant à la paternité de Fadge.
— Mais il porte, d’un bout à l’autre, l’estampille de Fadge, s’écria M. Quarmby.
— Fadge l’a inspiré, c’est évident ; mais je croirais plutôt qu’il a été écrit parce Milvain.
— Vous croyez ? dit l’éditeur.
— Dame ! je sais avec certitude que le compte rendu du roman de Markland est de lui, et j’ai des raisons pour soupçonner qu’il a fait aussi la critique de l’ouvrage de Yule.
Quelques heures plus tard, M. Quarmby saisit l'occasion d’informer M. Hinsk, que l'attaque contre Yule,
dans le Ouvrent, était presque certainement l’œuvre du jeune Milvain, d’où il résulta que, lorsque la rumeur en arriva aux oreilles de Yule, elle avait revêtu la forme d’un fait indubitable et avéré.
Il y avait un mois que Milvain avait fait sa visite à Marian Yule, ce dimanche où son père était absent. Quand on lui parla de cette visite, Yule affecta l’indifférence, mais sa fille comprit qu’il était contrarié. A propos des sœurs de Jasper, qui allaient habiter Londres, il se borna à déclarer que Marian devait agir comme elle le jugerait bon. Si elle désirait inviter les miss Milvain à la venir voir, il priait simplement que les us et coutumes du ménage n’en fussent pas troublés.
Marian, selon son habitude, se réfugia dans le silence. Rien ne lui aurait été plus agréable que le voisinage de Maud et de Dora, mais elle prévoyait que son foyer ne leur serait pas librement ouvert. Toutefois, le lendemain de l’arrivée des jeunes filles, elle reçut une lettre de Dora ety répondit presque aussitôt en allant lçs visiter. La semaine suivante, Maud et Dora vinrent à Saint- Paul’s Crescent. C’était un dimanche et M. Yule, tout exprès, s’absenta de chez lui. Depuis lors, elles ne revinrent qu’une fois, toujours sans rencontrer M. Yule. Mais Marian les voyait fréquemment chez elles, et y rencontrait quelquefois Jasper. Ce dernier ne lui parlait jamais de son père, et il ne fut pas question de l'inviter à renouveler sa visite.
A la fin, Marian éprouva le besoin de s’ouvrir à sa mère sur ce sujet. Mrs Yule lui en fournit elle-même l’occasion en lui demandant si les miss Milvain reviendraient bientôt.
— Je ne crois pas que je le leur redemande jamais, répondit Marian.
Sa mère comprit et parut peinée.
— Il faudra que je leur dise ce qui en est, voilà tout, continua . Marian. Elles sont si gentilles, elles ne se fâcheront pas avec moi.
— Mais ton père n’a jamais rien dit contre elles, insista Mrs Yule, Je te l’aurais dit.
— C’est égal, c’est trop désagréable, il a un parti pris contre eux tous et n’en démordra pas. Je leur dirai tout.
Le jour suivant, quand Yule rentra, vers l’heure du dîner, il appela Marian dans son cabinet de travail ; Marian n’était pas sortie de la journée, son travail ayant consisté en copies laborieuses de feuilles manuscrites éparses. Elle sortit du salon à l’appel de son père.
— Voici quelque chose qui t'amusera, dit-il, en lui tendant le dernier numéro du Carrent et désignant le compte rendu de son ouvrage.
Elle lut quelques lignes, puis jeta la revue sur la table.
— Ce genre d’articles me dégoûte ! exclama-t-elle avec de la colère dans les yeux. Il n'y a que les gens vils et sans cœur qui puissent écrire ainsi. Je suppose que tu ne vas pas t’en affecter ?
— Oh ! pas le moins du monde, répondit le père avec une apparence de calme exagéré. Mais je m’étonne que tu n’aperçoives pas la valeur littéraire du travail. J’aurais cru que tu en serais frappée.
Il y avait, dans sa voix comme dans ses paroles, quelque chose d'étrange qui força Marian à le regarder d’un air interrogateur. Elle le connaissait assez pour comprendre qu’une pareille critique devait profondément l’irriter, mais pourquoi mettait-il tant d’affectation à le lui témoigner de cette manière acerbe ?
— Pourquoi parles-tu ainsi, père?
— Tu ne te doutes pas de qui peut bien émaner cet écrit ?
Elle ne put se méprendre sur sa pensée ; l’étonnement la rendit muette une minute ; puis elle dit :
— C’est à coup sûr de M. Fadge lui-mème.
— On m’a assuré que non. J’ai appris, de source autorisée, qu’on l’attribue à l’un de ses jeunes collaborateurs.
— Tu fais certainement allusion à M. Milvain, répliqua-t-elle avec calme, mais je ne crois pas que ce soit juste.
Il la regarda fixement. Il en avait attendu une protestation plus énergique.
— Je ne vois pas de raisons d’en douter, dit-il.
— J’en vois, moi, toutes les raisons possibles, jusqu’à ce que tu aies une preuve certaine.
Ce n’était pas là le ton naturel de Marian en discutant avec lui. Elle était soumise d’ordinaire.
— Je le sais, continua-t-il, en durcissant son visage et sa voix, par quelqu’un qui le tenait de Jedwood.
En avançant cette allégation, Yule la savait mensongère ; mais il n’était pas d’humeur à parler en toute franchise et il voulait étudier l’effet de ses paroles sur Marian. Deux convictions se partageaient son esprit ; d'une part, il reconnaissait Fadge à chaque ligne de l’article ; de l’autre, il trouvait une satistaction perverse à s’assurer que c’était Milvain qui avait si heureusement saisi la manière du Maître. Il n’était pas homme à rejeter l’occasion de justifier, à ses yeux et à ceux d’autrui, une conduite où l’avaient engagé des sentiments multiples, tous plus ou moins injustifiables.
— Comment Jedwood le saurait-il ? questionna Marian.
— Comme si ces sortes d’affaires ne se savaient pas très vite, parmi les directeurs et les éditeurs !
— Cette fois, pourtant, il y a méprise.
— Et pourquoi, je te prie? — Sa voix tremblait de colère. — Pourquoi doit-il nécessairement y avoir méprise ?
— Parce que M. Milvain est absolument incapable de critiquer ton ouvrage dans cet esprit-là.
— C’est là ton erreur, ma fille. Milvain fera tout ce qu’on lui demandera, pourvu qu’on le lui paye suffisamment.
Marian réfléchit. Quand elle releva les yeux, ils étaient parfaitement calmes.
— Qu’est-ce qui t’a amené à penser ainsi ?
— Est-ce que je ne connais pas ce genre d’individus ?
Marian ne se sentit pas assez sûre d’elle-même pour
continuer cette conversation. Un ressentiment tel que son père n’en avait point encore excité en elle, tel qu'en réalité elle n’en avait que rarement, si ce n’est jamais, éprouvé, menaçait de se traduire par des mots qui changeraient peut-être le cours de son existence entière. Elle entrevit son père sous son pire aspect, et son cœur fut secoué contre lui d’une révolte inusitée. Quelle que fût son assurance du fait qu’il rapportait, quel droit avait-il d’en faire un pareil usage? Il agissait méchamment. En admettant qu'il entretint les soupçons qui semblaient lui faire un devoir de prémunir sa fille contre Milvain, ce n’était pas ainsi qu’il devait procéder. Un père, guidé par les simples motifs d’affection, n’aurait jamais eu cet air et ce langage.
C’était le haïssable esprit de rancune littéraire qui le gouvernait; cet esprit qui rend avide de croire au mal, qui aveugle et affole. Jamais elle n’avait senti aussi fortement le néant de l’existence à laquelle elle était condamnée. Cette méprisable critique, et maintenant la mesquine passion de son père, voilà qui suffisait à faire considérer toute la littérature comme une excroissance malsaine de la vie humaine.
Inconsciente de l’heure, elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’un coup frappé à la porte et la voix de sa mère l’avertissent que le ’ dîner attendait. Elle fut sur le point de répondre qu’elle préférait ne pas descendre pour le repas et désirait être seule. Mais c’eût été une maussaderie puérile. Elle jeta un coup d'œil au miroir pour s’assurer que son visage ne portait aucune trace insolite, et descendit prendre sa place à table, comme à l’habitude.
Le dîner se passa sans qu’une parole fût échangée. Yule, dans son humeur la plus massacrante, engloutit quelques bouchées, puis s’absorba dans la lecture de son journal du soir. En se levant, il dit à Marian:
— As-tu copié cela en entier ?
Le ton dont il parlait eût été impoli même à l’égard d’une domestique impertinente.
— Pas beaucoup plus qu’à moitié, lui fut-il froidement répondu.
— Peux-tu le finir ce soir?
— Je regrette, mais je sors.
— Alors, je. le ferai moi-même.
Mrs Yule était en proie à une angoisse nerveuse, indicible.
— Qu’y a-t-il, chérie? demanda-t-elle à Marian, en un chuchotement d’intercession. Oh ! ne te querelle pas avec ton père, je t’en prie.
— Je ne peux pas être une esclave, maman, et je ne peux supporter d’être traitée injustement.
— Qu’y a-t-il donc? Je vais aller lui parler.
— C’est inutile. Nous ne pouvons pas vivre sous ce régime de terreur.
Pour Mrs Yule, ce qui se passait constituait un désastre inimaginable. Jamais elle n’aurait supposé que Marian, la paisible, la douce Marian, pût être poussée à la révolte. Et c’est ce qui avait éclaté avec la soudaineté d’un coup de tonnerre. Elle aurait voulu s’enquérir de ce qui s’était dit entre le père et la fille durant le bref entretien d'avant le dîner, mais Marian ne lui en donna pas l’occasion, car elle sortit de la salle à manger sur ces derniers mots frémissants.
La jeune fille avait résolu d’aller voir ses amies, les deux sœurs, et de leur déclarer que, dorénavant, elles ne pourraient plus venir la visiter chez elle. Mais ce ne lui était pas chose aisée d’étouffer sa conscience et de laisser son père besogner sur la copie qu’il fallait absolument terminer. Sa sensibilité exaspérée, non sa volonté, lui avait dicté son refus de faire ce travail ; déjà elle s’étonnait d’avoir prononcé ces paroles. Et, à mesure que s’apaisaient les battements de son cœur, elle voyait plus clair dans les causes du tumulte affreux qui la bouleversait. La crainte d’avoir été absurde en défendant Milvain, tourmentait son esprit. Ne lui avait-il pas dit lui-même qu’il pourrait se rendre coupable d’actions viles à seule fin de faire son chemin ? C’était peut-être l’intolérable souffrance de penser
qu’il avait déjà tenu parole qui lui avait fait perdre toute maîtrise de soi, et donné le courage de braver la brutalité paternelle.
Impossible de mettre son projet à exécution; elle ne pouvait, de propos délibéré, s’éloigner pour quelques heures, sachant le courroux et la peine qu’elle laissait derrière elle. Graduellement, elle revenait à sa véritable nature; la crainte et la mortification lui faisaient froid au cœur.
Elle descendit au cabinet de travail, frappa et entra.
— Père, j’ai dit quelque chose que je ne pensais pas au fond. Bien entendu, je vais continuer la copie et la finir aussi vite que je le pourrai.
— Tu n’en feras rien, ma fille. (Il était à sa place habituelle, travaillant déjà à la tâche de Marian ; il parlait d’une voix sourde, épaisse). Passe la soirée à ton gré, je n’ai pas besoin de toi.
— J’ai eu très mauvais caractère, pardonne-moi, papa.
— Aie la bonté de te retirer. M’entends-tu?
Il avait les yeux injectés et montrait, d’un air féroce, ses dents décolorées. Marian n’osa littéralement pas l’approcher. Elle hésita, mais encore une fois, la conscience d’une haïssable injustice tressaillit en elle, et elle sortit avec autant de calme qu’elle était entrée.
Elle se dit qu’elle avait le droit maintenant de faire ce qui lui plaisait. Mais l'indépendance chez elle n’était que théorique ; sa nature soumise et timorée la retint au logis, en haut, dans sa chambre à elle, car elle ne se sentait pas le courage de rejoindre sa mère et de parler de ce qui s’était passé. C’est alors qu’une amie, à qui elle eût pu ouvrir son cœur, lui eût été infiniment précieuse, mais Maud et Dora étaient ses seules intimes et elle ne pouvait pas leur faire la confession sans réserve qui soulage.
Mrs Yulene se risqua point à rompre la réserve de sa fille. Le seul fait que Marian ne sortait ni ne se montrait dans la maison prouvait son trouble, mais la mère doutait de son pouvoir de réconfort. A l'heure
accoutumée, elle vint apporter le café de son mari dans son cabinet. Le visage qui fut un instant tourné vers elle n’engageait pas à la parole, mais sa détresse intime l’y força.
— Pourquoi es-tu fâché contre Marian, Alfred?
— Tu ferais mieux de demander ce que signifie sa conduite extraordinaire.
Mrs Yule, pour le moins, avait compté sur une dure rebuffade ; elle se trouva donc encouragée, et, timidement, hasarda une autre question.
— Qu’a-t-elle donc fait?
— Je suppose que tu as des oreilles.
— Mais ne s’était-il rien passé avant? Tu lui parlais si dur !
— Je parlais si dur , tu trouves? Elle est sortie, j’imagine?
— Non, elle n’est pas sortie.
— L'est bon ; ne me dérange pas plus longtemps.
Elle n’osa pas s’attarder.
Le lendemain matin, le déjeuner parut devoir se passer sans le moindre échange de paroles. Mais, au moment où Yule se levait de table et repoussait son siège, Marian, qui était pâle et avait l’air malade, lui fit une question relative au travail que, en temps ordinaire, elle aurait dû continuer à la salle de lecture. Il répondit d’un ton sec, et ils s’entretinrent pendant quelques minutes sur ce sujet, à peu près comme si de rien n’était. Une demi-heure après, Marian partit pour le Muséum, absolument comme à l’habitude.
Ainsi se termina l’incident. Marian sentait qu’il valait mieux oublier ce qui s’était passé, comme son père en avait manifesté l’intention. Il avait eu la dureté de la repousser quand elle lui avait demandé son pardon, mais elle pouvait une fois de plus avoir égard à toutes ses luttes, ses épreuves, à son caractère aigri et à la nouvelle blessure qu’il venait de recevoir. Pour lui,, c’était déjà donner de son regret un témoignage suffisant que de revenir à sa façon d’ètre accoutumée. Elle aurait volontiers retiré ses paroles de ressentiment ;
elle s’était laissée aller* à un emportement puéril et préparé peut-être de pires souffrances pour l’avenir.
D’un autre côté, autant valait peut-être que son père fût averti. Elle n’était pas toute soumission ; il pourrait la pousser à bout ; qui sait si un jour ne viendrait pas où elle devrait lui tenir tête, lui faire entendre qu’elle avait des droits personnels à l’existence. Autant valait qu’il entrevît cette possibilité.
Ce soir-là, on ne lui demanda pas de travail. Peu après le dîner, elle se prépara à sortir et prévint sa mère qu’elle rentrerait vers dix heures.
— Dis-leur bien des choses de ma part, chérie, si tu le juges à propos, dit Mrs Yule, d’une voix à peine perceptible.
— Certainement, maman.