RECRUES
Marian se dirigea vers Cambden Road et attendit là un omnibus qui la conduisît tout près de la rue habitée par Maud et Dora Milvain. C’était au nord-est de Regent’s Park et non loin de Mornington Road, où demeurait toujours Jasper.
Apprenant que les jeunes personnes étaient chez elles et seules, elle monta au second et frappa à la porte.
— Voilà qui est bien! exclama la voix sympathique de Dora quand, en ouvrant, elle reconnut la visiteuse.
Et alors vint l’accueil cordial qui réchauffa le cœur de Marian, cet accueil que, récemment encore, aucune maison de Londres ne pouvait lui offrir.
Les jeunes filles paraissaient singulièrement dépaysées dans ce petit salon de garni, avec son ameublement vulgaire et sa sordide ornementation : Maud surtout, dont la robe de deuil faisait valoir la taille élégante, et dont le beau et pâle visage s’harmonisait aussi peu que possible avec le cadre ordinaire aux humbles conditions. Dora donnait l’impression d’une nature plus simple, mais elle avait aussi ce cachet de distinction qui détonait dans ce milieu. Elles n’occupaient que deux pièces, faisant chambre à coucher
commune, achetaient leurs provisons et préparaient elles-mêmes leurs repas. La première semaine, elles avaient toutes deux versé bien des larmes. Quel changement, de leur confortable maison de campagne à ce triste coin de Londres, asile des êtres sans foyer. Maud, on le devinait au premier coup d’œil, était moins disposée que sa sœur à s’accommoder le mieux possible de la situation; sa physionomie exprimait le mécontentement plutôt que le chagrin, et elle ne parlait pas avec le même entrain que Dora.
Un certain nombre de livres, posés sur le guéridon, attestaient que les deux sœurs avaient été tirées d’une lecture studieuse.
— Je ne sais pas si j’ai bien fait de revenir si vite, dit Marian en se débarrassant de son manteau. Votre temps est précieux.
— Et vous l’êtes aussi, repartit Dora, en riant. C’est contraintes et forcées que nous travaillons le soir, après avoir peiné tout le jour.
— Nous avons aussi des nouvelles à vous apprendre, dit Maud, nonchalamment assise sur une chaise inconfortable.
— De bonnes, j’espère?
— Nous avons eu une visite hier. Je pense que vous allez deviner qui ?
— Amy, peut-être?
— Justement.
— Et quelle impression vous a-t-elle faite ?
Les deux sœurs semblèrent embarrassées pour répondre à cette question. Dora fut la première à parler.
— Elle nous a paru assez triste. Mais je crois qu’elle nous plaira si nous arrivons à la mieux connaître.
— Nous avons été assez gênées, figurez-vous, Marian, expliqua la sœur aînée. Il nous a semblé obligatoire de dire un mot des œuvres de M. Reardon, mais nous n’en connaissons encore aucune, de sorte que j’ai dit simplement que j’espérais lire bientôt son nouveau roman. « Vous en avez lu des critiques, sans doute? >1
a-t-elle demandé aussitôt. J’aurais dû avoir le courage de répondre que non, tandis que je lui ai laissé croire que j’en avais lu une ou deux, que Jasper nous avait montrées. Elle a eu l’air contrarié et nous n’avons plus guère su que dire.
— Les critiques en sont fort désagréables, dit Marian, le visage attristé. J’ai lu le livre et je crois bien qu’il n’est malheureusement pas bon, mais j’ai vu beaucoup de romans, moins bons encore, critiqués avec plus de bienveillance.
— Jasper dit que c’est parce que M. Reardon n’a pas d’amis parmi les journalistes.
— Et malgré tout, je crois bien qu’ils n’auraient pu faire, en toute honnêteté, un grand éloge du livre. Amy vous a-t-elle engagé à aller la voir ?
— Oui ; mais elle a ajouté qu’elle ne savait pas pour combien de temps elle était encore à son adresse actuelle. Et nous ne savons vraiment pas si nous serions ou non les bienvenues en ce moment.
Marian écoutait, la tète penchée. Elle aussi avait à faire savoir à ses amies qu’elles n’étaient pas les bienvenues dans sa propre maison, et elle ne savait comment prononcer ces mots qui paraîtraient si désobligeants. Elle se taisait toujours. Chez elle, il lui avait semblé facile d’expliquer ses peines à ces jeunes filles sympathiques ; mais, à présent que l’heure de parler était venue, la honte et l’anxiété la paralysaient. Quelle nécessité y avait-il, en définitive, à faire cette confession ce soir même ; si elle se décidait à opposer de la résistance à la prévention de son père, les choses pouvaient garder une apparence naturelle. Mais l’isolement de sa vie avait développé en Marian une sensibilité qui ne pouvait supporter une situation telle que celle-ci. Des difficultés, qui comptent peu pour les personnes engagées dans la vie sociale active, l’accablaient au point de détruire tout son repos. Dora ne fut pas longue à s’apercevoir de l’abattement qui s’emparait de son amie.
— Qu’est-ce qui vous chiffonne, Marian ?
lôi
— Quelque chose dont je ne peux me décider à parler. Ce sera peut-être la fin de votre amitié pour moi, et je trouverais bien dur de revenir à mon ancien isolement.
Les deux sœurs la regardèrent, se demandant d’abord si elle était sérieuse.
— Que voulez-vous dire ? s’écria Dora. Quel crime avez-vous commis?
Maud, les coudes appuyés sur la table, sondait avec curiosité, mais sans mot dire, le visage de Marian.
— M. Milvain vous a-t-il montré le dernier numéro du Current ? reprit Marian.
La réponse fut négative et Maud ajouta :
— Il n’y a rien de lui ce mois-ci.
Marian, les yeux baissés, continua.
— Il s’y trouve une analyse de l’ouvrage de mon père, extrêmement méchante, laite par le directeur, M. Fadge. Mon père et lui sont en très mauvais termes depuis longtemps. Peut-être M. Milvain vous, en a-t-il parlé ?
Dora répondit que oui.
— Je ne sais ce qu’il en est dans les autres carrières, reprit Marian, mais j’espère qu’il s’y rencontre moins d’envie, de haine et de méchanceté que dans la nôtre. Ce que j’entends et Iis me fait souvent prendre en grippe le seul mot de littérature. Mon père n’a jamais été heureux, et bien des circonstances l’ont aigri contre ceux qui réussissent; il s’est souvent querellé avec des gens qui avaient d’abord été ses amis, mais jamais aussi sérieusement qu’avec M. Fadge. Son inimitié pour lui va si loin qu’elle s’étend à ceux mêmes qui sont liés à lui d’une manière ou d’une autre. Et malheureusement, — elle regarda tour à tour ses deux auditrices avec une expression de pénible anxiété, — il en a été ainsi à l’égard de votre frère et...
Sa voix tremblait d’émotion.
— C’est ce que nous redoutions, dit Dora, d’un ton de sympathie.
— Jasper craignait qu’il n’en fût ainsi, ajouta Maud, plus froidement, néanmoins d’un ton amical.
— Si je vous en parle, se hâta de dire Marian, c’est parce que j’ai si peur que cela n’amène un changement entre vous et moi !
— Oh ! ne croyez pas ça ! s’exclama Dora.
— Je suis si confuse, poursuivit Marian, d’une voix incertaine, mais je crois plus sage de ne pas vous prier de revenir me voir. Cela paraît ridicule et l’est en effet : ridicule et honteux. Je n’aurais pas le droit de me plaindre si, après cela, vous refusiez de me revoir .
— Que cela ne vous inquiète pas, déclara Maud, peut-être avec, dans la voix, une nuance de magnanimité qui n’était pas absolument nécessaire. Nous comprenons très bien, et vraiment cela ne peut amener aucun changement entre nous.
Mais Marian avait détourné les yeux et ne put accueillir ces assurances avec une manifestation de plaisir. A présent que le pas était franchi, il lui semblait avoir fait preuve d’une grande faiblesse.
— Jasper est très fâché de tout ceci, dit Dora, en jetant sur Marian un coup d’œil rapide.
— Mais son association avec M. Fadge est venue si naturellement, ajouta la sœur aînée. Et il ne pouvait pas refuser les bonnes occasions.
— C’était impossible, je le sais, répondit Marian gravement. Ne pensez pas que je prétende justifier mon père, mais je peux le comprendre, tandis que vous ne le pouvez que très difficilement. Vous ne pouvez savoir, comme moi, à quel point il a souffert de ces odieuses et misérables disputes. Si seulement vous voulez me permettre de venir vous voir comme par le passé et m’ètre aussi affectueuses? Je n’aurais jamais pu, chez nous, inviter des amies avec sécurité — si j’en avais eu à inviter. Il y a toujours eu des raisons. .. Mais je n’en peux dire davantage.
— Ma chère Marian, ne vous désolez pas ainsi, supplia Dora. Croyez bien que rien absolument ne s’est passé, qui ait pu changer notre amitié pour vous. N’est-ce pas, Maud?
— Absolument rien. Nous ne sommes pas des filles déraisonnables, Marian.
A ce moment, on entendit un pas d’homme montant rapidement l'escalier.
— Voici Jasper, annonça Dora, et, l'instant d’après, un coup bref, net, retentit à la porte.
C’était bien Jasper. Il entra, la figure rayonnante, les paupières clignotant sous la clarté de la lampe.
— Eh bien, mes petites ? Ah ! comment allez-vous, Miss Yule? J’avais justement une vague intuition que vous pouviez être là. Il me semblait que c’était un soir à ça ; pourquoi? je n’en sais rien.
Marian l’écouta pendant un moment, puis saisit l’occasion d’une pause pour se lever et mettre son chapeau. Jasper la considérait, mais sans bouger ; il regardait ses sœurs avec hésitation. A la fin, il se leva, disant qu’il n’était monté que pour un instant et qu’il devait, lui aussi, s’en aller. Cette coïncidence s’était déjà produite une fois qu’il avait rencontré Marian chez ses sœurs, après dîner.
La soirée était claire et un peu froide.
— Il est assez tard pour rentrer seule, dit Jasper, en mettant le pied dehors. Puis-je faire un bout de chemin avec vous ?
Marian répondit par un sourd « merci ».
— Il me semble que ça marche très bien entre vous et les petites, n’est-ce pas ?
— J’espère qu’elles sont aussi heureuses de mon amitié que je le suis de la leur.
— C’est dommage de les voir dans un endroit pareil, n’est-ce pas ? Il leur faudrait un bon home et beaucoup de domestiques. C’est assez fort pour un homme civilisé de vivre à la dure, mais j’ai horreur de voir les femmes vivoter misérablement. Ne trouvez-vous pas que mes deux sœurs feraient très bonne figure dans un salon, avec un peu de pratique ?
— Assurément, il n’y a pas l’ombre d’un doute.
— Maud serait vraiment superbe si elle était bien habillée. Elle n’a pas un visage ordinaire, en tout cas,
et Dora est jolie, il me semble. Allons ! elles vont sortir et voir du monde sous peu. La difficulté, c’est l’ennui qu’on sache qu’elles habitent un trou pareil ; pourtant, je n’ose pas leur conseiller de se mettre en dépenses, on ne peut pas être sûr qu’elles en tireraient profit, quoique... Quant à moi, dans ma situation, si je pouvais tenir quelques milliers de pounds, je saurais comment les employer avec la certitude d’un sûr rapport. Cela me gagnerait probablement dix bonnes années d’existence. Mais elles ont un si chétif petit capital et tout est si incertain ! On n’ose rien hasarder dansces conditions.
Marian ne répliqua point.
— Vous pensez que je ne parle qu’argent ? fit tout à coup Jasper, en abaissant les yeux sur sa compagne.
— Je sais trop bien ce que signifie de n’en pas avoir.
— Oui ; mais vous me méprisez tout de même un peu.
— Non, vraiment.
— Si ce « non » est sincère, j’en suis très heureux. Je l’entends au sens amical. Je suis, en effet, méprisable, vous le savez ; cela fait partie du métier. Mais un ami n’a pas à considérer cela. Il faut séparer l’homme de ses obligations.
Ils gardèrent le silence jusqu’à ce qu’ils eurent atteint l’extrémitéde Park Street.
— Aurais-je tort, commença Marian, d’une voix sourde, si je vous demandais quel est l’auteur de certain article du Currenî de ce mois-ci ?
— Je crois bien que je sais de quoi vous parlez. Il n’y a aucune raison pour que je ne réponde pas à cette question.
— C’est M. Fadge lui-même qui a critiqué l’ouvrage de mon père?
— C’est lui, le diable l’emporte. Je ne connais personne autre qui eût pu le faire si abominablement bien.
— J’imagine qu’il n’a fait que répondre à l’attaque de mon père contre lui et ses amis.
— L’attaque de votre père est honnête et franche, et
justifiable, et bien écrite. J’ai lu ce chapitre de son livre avec une prodigieuse satisfaction. Mais a-t-on insinué qu’un autre que Fadge eût été capable de ce chefd’œuvre ?
— Oui. On m’a dit que M. Jedwood, l’éditeur, s’est trompé.
— Jedwood ? Et comment?
— On a dit à mon père que l’auteur, c’était vous.
— Moi ?
Jasper s’arrêta court. Ils se trouvaient sous la lumière d’un bec de gaz, et chacun d’eux pouvait voir le visage de l’autre.
— Et il le croit?
— J’en ai peur.
— Et vous , vous croyez... croyez cela ?
— Je ne l’ai pas cru une minute.
— Je vais écrire à M. Yule.
Marian se tut un instant, puis elle dit :
— Ne serait-il pas mieux de trouver un moyen de faire savoir la vérité à M. Jedwood ?
— Vous avez peut-être raison.
Cet avis remplit Jasper de gratitude. Il venait d’entrevoir combien il eût été inconsidéré d’écrire à M. Yule sur un pareil sujet, quelle que fût la prudence qu’il y apportât. Cette lettre, arrivant à la connaissance du grand Fadge, eût pu porter à son auteur un préjudice sérieux.
— Oui ; vous avez raison, répéta-t-il. Je vais couper le mal à sa racine. Je ne peux pas imaginer où il a pris sa source, mais ce que je sais, c’est qu’il provient d’un ennemi quelconque, quoique je ne discerne pas très bien le motif. Je vous remercie de m’avoir prévenu et plus encore de vous être refusée à croire que j’aie pu agir ainsi avec M: Yule, même à un point de vue de métier. Quand j’ai dit que j’étais méprisable, je n’entendais pas dire que je pusse tomber si bas. Simplement parce qu’il s’agissait de votre père...
Il s’interrompit, et ils marchèrent en silence pendant un long moment.
— S’il eu est ainsi, reprit enfin Jasper, votre père ne doit pas me voir d’un bon œil ?
— Il pourrait à peine...
— Non, non. Et je comprends très bien que le seul fait de ma collaboration chez Fadge le prévienne contre moi. Mais ce n’est pas une raison, j’espère, pour que vous et moi ne soyons pas amis ?
— Je l’espère bien.
— Je ne sais pas si mon amitié vaut grand’chose, poursuivit Jasper, parlant le nez au vent, selon son habitude lorsqu’il discutait son propre caractère. Je vais continuer comme j’ai commencé, et lutter pour quelques-unes des bonnes choses de la vie. Mais voire amitié est précieuse, et, si j’en suis assuré, j’aurai en tout cas le meilleur idéal en vue.
Marian allait, les yeux fixés à terre. A son étonnement, elle s’aperçut alors qu’ils avaient presque atteint Saint-Paul’s Crescent.
— Merci d’être venu si loin, dit-elle en s’arrêtant.
— Ah ! vous voici tout près de chez vous. Eh bien, il semble qu’il n’y ait que quelques minutes que nous avons quitté les petites. Maintenant, je vais revenir au whisky, que Maud désapprouve.
— Puisse-t-il vous être bienfaisant ! dit Marian rieuse.
Un mot de la sorte paraissait bizarre sur ses lèvres. Jasper sourit en prenant sa main et la regarda.
— Ainsi, vous pouvez parler en plaisanterie ?
— Est-ce que je vous parais si solennelle?
— Solennelle? Nullement. Mais sage et mesurée, et réservée... et exactement ce que j’aime dans un ami, par contraste avec mes propres dispositions. C’est tant mieux que la gaieté se trouve au fond. Bonsoir, Miss Yule.
Il s’éloigna à grandes enjambées et, l’instant d’après, tourna la tête pour regarder la forme légère qui s’enfonçait dans l’obscurité.
Seule dans sa chambre, Marian s’assit et se prit à rêver à Jasper Milvain, tirant du souvenir de ses pa-
rôles, de ses jeux de physionomie, un nouvel aliment pour son cœur affamé. Jasper était le premier qui l’eût jamais regardée avec cet intérêt particulier qu’excite la femme chez l’homme. Jusqu’au jour deleur rencontre, elle avait ignoré ce que c’était qu’un regard flatteur ou une parole faisant appel à ses sentiments. Il était aussi éloigné que possible de représenter l’amoureux de son imagination, mais, depuis cette longue promenade dans les champs, près de Wattleborough, la pensée du jeune homme avait supplanté les rêves en son esprit. Ce jour-là, elle s’était dit: Je pourrais l’aimer, s’il avait souci de rechercher mon amour. C’était prématuré peut-être ; mais celui qui meurt de faim ne répugne généralement pas à l’idée de nourriture. Elle rencontrait le premier homme qui l’approchât en manifestant du sentiment, de l’énergie, une juvénile confiance en soi ; il était beau aussi, à ses yeux. Toute la femme en elle se portait avidement vers lui.
Depuis lors, elle avait étudié ses défauts avec soin. Chaque conversation nouvelle lui avait révélé chez lui des faiblesses nouvelles. Et le résultat en fut que son amour devint une réalité.
Il était si humain, ce Jasper, et une jeunesse de réclusion quasi-monastique l’avait préparée à aimer un homme tendant avec une franche énergie vers les joies de l’existence. Une teinte de pédantisme l’eût éloignée. Elle ne désirait pas trouver une haute intelligence ou de grands talents ; mais l’entrain, le courage, la volonté de parvenir la ravissaient. Son idéal n’eût certes pas été un homme de lettres, surtout un homme en passe de devenir un potentat du journalisme. Mais, en Jasper, à côté de ses succès de carrière, elle trouvait des qualités qui l’attiraient. Les idéals ne tombent pas du ciel aux jeunes filles obligées de s’user au travail au British Muséum ; il lui semblait déjà miraculeux, en même temps que de bon augure, qu’un homme tel que Jasper eût croisé son chemin.
On eût dit que des années s’étaient écoulées depuis leur première rencontre. Chaque fois qu’ils se re-
voyaient, le jeune homme avait pour elle un regard et des paroles avec lesquels il n’accueillait certainement pas toutes les femmes. Et enfin l’aveu était venu de son désir d’être, pour elle, quelque chose de plus qu’une simple connaissance. Il n’était guère possible qu’il eût parlé, comme il l’avait fait récemment, à plusieurs reprises, sans le désir de l’attirer vers lui.
Mais pourquoi revenait-il toujours à la question argent? « Je ne laisserai rien se mettre au travers de mon chemin », avait-il déclaré une fois, comme s’il sous-entendait : « Certainement pas une affaire d’amour avec une jeune fille sans le sou ». Il appuyait avec affectation sur le mot « ami », pour bien marquer qu’il n’offrait et ne demandait rien de plus que l’amitié.
Cela pouvait signifier seulement qu’il ne se hâterait pas de se déclarer. A coup sûr, un conflit existait entre son ambition et son amour ; mais elle sentait son empire sur lui et s’y délectait. Elle avait observé, ce soir, chez ses sœurs, son hésitation avant de se lever pour sortir avec elle, et son cœur avait jubilé en voyantle désir l’emporter. Etdésormais, ces rencontres deviendraient fréquentes, et, à chaque fois, son influence s’accroîtrait. Que le destin lui avait été doux en amenant à Londres Maud et Dora !
Qu’il fût en mesure d’épouser une femme riche et qu’il en eût l’intention, elle ne le comprenait que trop. Mais elle ne céderait pas un moment l’avantage. Il faudrait qu’il la choisît dans sa pauvreté et se trouvât satisfait de ce que son talent lui permettrait de gagner. Son amour, à elle, lui donnait le droit de réclamer ce sacrifice ; qu’il lui demandât seulement cet amour, et ce sacrifice n’en serait plus un, tant elle l’en récompenserait passionnément.
Et il le demanderait! Aujourd’hui, elle était pleine d’un bel espoir, naturelle réaction contre ses souffrances. Il avait dit, en la quittant, que son caractère allait bien au sien, qu’elle lui était sympathique. Et puis, la pression de sa main avait été si chaleureuse ! Avant peu, il désirerait son amour.
L’inespéré lui était presque accordé. Dès lors, elle put continuer à peiner dans la vallée de l’ombre des livres, car, à toute minute, un rayon de soleil éblouissant en pouvait venir percer les ténèbres stagnantes.