‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 14 sur 33 · LA DERNIÈRE RESSOURCE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE RESSOURCE

Les douze derniers mois avaient ajouté plusieurs années à l'age apparent d’Edwin Reardon. Il avait trente-trois ans, et on lui en eût donné quarante; il marchait en se courbant ; il pesait visiblement sur sa canne. On lui voyait bien rarement cette physionomie qui dit la bonne humeur présente ou un bon espoir pour l’avenir. Plus rien d’alerte dans son pas ; le diapason de sa voix avait baissé, et souvent il parlait avec cette hésitation dans le choix des mots, observable chez les personnes que les échecs ont rendues défiantes d’ellesmêmes. Une anxiété et une crainte continues donnaient à ses yeux une expression hagarde, parfois sauvage.

Il était rare qu’il dormît au vrai sens du mot ; règle générale, il passait la nuit conscient d’une sorte de lutte entre la lassitude physique et le travail de l’esprit inassoupi. Souvent une difficulté absolument imaginaire le tenait sous la sensation d’effort à travers les heures noires ; et il se réveillait par intervalles, se raisonnait, se rappelait nettement que son supplice n’avait pas de cause réelle, mais le court répit qui s’ensuivait cessait bientôt par le souvenir de sa véritable détresse. Dans sa somnolence agitée, il éveillait fréquemment Amy en parlant tout haut ; le plus souvent, il semblait converser

avec quelqu'un qui lui aurait imposé une tâche intolérable ; il protestait avec véhémence, en appelait, discutait de la façon la plus étrange, l’injustice de ce qu’on exigeait de lui. Une fois, Amy l’entendit mendier de l’argent, — mendier positivement, comme un pauvre dans la rue, — c’était si atroce que les larmes la gagnèrent, et quand il demanda ce qu’il avait dit, elle ne put se résoudre à le lui raconter.

Lorsque la voix impitoyable des horloges le forçait à se lever pour son travail, il trébuchait parfois, pris de vertige. Il lui semblait alors que le plus grand bonheur possible eût été de se terrer dans quelque coin sombre et chaud, hors de la vue et du souvenir des hommes, et de s’abîmer là dans la torpeur d’une demi-conscience bienheureuse de la mort qui, lentement, s’emparait de lui. De toutes les souffrances réunies dans chaque vingt-quatre heures, la pire était celle du réveil à un jour nouveau.

Le roman en un volume, qu’il avaiLcompté terminer en quatre ou cinq semaines, le fut difficilement en deux mois. Les vents de mars le rendirent malade ; à un moment, menacé d’une bronchite, il dut renoncer, pendant plusieurs jours, à l’effort même qu’il faisait pour travailler. Les hivers précédents, le climat de Londres lui avait fait subir bien des misères, mais jamais à un pareil degré; la maladie mentale paraissait avoir affaibli son corps.

C’était assez étonnant qu’il réussît à faire un travail quelconque, n’ayant aucun espoir dans son résultat. Il voulait tenter encore ce dernier, ce seul effort, uniquement pour fortifier l’évidence de son échec, puis il jetterait la littérature derrière lui. Dans quelle autre voie s’aventurerait-il ? Il l’ignorait. S’il ne s’était agi que d’un pound par semaine, comme autrefois, il aurait pu retrouver un emploi analogue à l’ancien, ne requérant aucune expérience ni aucune aptitude commerciale; mais un revenu pareil serait dérisoire dans la situation présente. Pouvait-il emmener Amy et l’enfant dans une mansarde? Pouvait-on garder une apparence extéreiure

convenable à moins de cent pounds par an ? Déjà ses vêtements commençaient à crier la pauvreté, et, sans les cadeaux de sa mère, Amy eut subi le même sort. Ils vivaient dans la terreur de la plus misérable dépense accidentelle, car de nouveau approchait le jour du complet dénûment.

Amy s’absentait de chez elle plus souvent qu’elle n’avait accoutumé de le faire. Parfois, elle s’en allait tout de suite après le déjeuner et passait toute la journée chez Mrs Yule.

— Cela économise la nourriture, dit-elle avec un rire amer, quand, un jour, Reardon témoigna sa surprise qu’elle y retournât si tôt.

— Et te fournit l’occasion de te lamenter sur ton triste sort, riposta-t-il froidement.

Ce reproche était indigne, et il ne pouvait s’étonner de ce qu’Amy sortît sans lui dire un mot de plus. Il s’en offensa néanmoins, comme il s’était offensé de sa douloureuse plaisanterie. Le sentiment de son manque de virilité dans ces circonstances le torturait et le mettait en veine de méchanceté. Pendant la journée, il n’écrivit que quelques lignes et, au retour d’Amy, résolut de ne pas lui parler. Il trouva une sorte de repos dans ce changement d’attitude, et s’y encouragea par la pensée que sa femme le- traitait avec une négligence cruelle. Amy, surprise de voir ses questions amicales rester sans réponses, le regarda et lut sur son visage une colère sombre dont il n’avait jusqu’ici jamais paru capable. Son indignation prit feu et elle l’abandonna à lui-même.

Pendant un jour ou deux, il persévéra dans son mutisme, n’articulant un mot que lorsqu’il ne pouvait faire autrement. D’abord Amy fut froissée à tel point qu’elle délibéra de le laisser à son mauvais caractère et de se réfugier chez sa mère jusqu’à ce qu’il lui plût de la rappeler. Mais le visage de son mari devenait si hagard dans son expression de détresse fixe, qu’à la fin, la compassion prévalut sur l’orgueil blessé. A une heure avancée de la soirée, elle entra dans le ca-

binet de travail et y trouva son mari assis, inoccupé.

— Edwin. . .

— Que voulez-vous ? demanda-t-il avec indifférence.

— Pourquoi es-tu ainsi pour moi ?

— La façon dont je suis pour vous doit vous importer assez peu. Vous pouvez aisément oublier mon existence et vivre de votre côté.

— Qu’ai-je fait pour amener ce changement en toi ?

— Y a-t-il un changement ?

— Tu le sais bien.

— Comment agissais-je donc auparavant ? interrogea-t-il, en la regardant.

— D’une manière conforme à ta nature... avec bonté et douceur.

— Si j’ai toujours agi ainsi, en dépit de choses qui auraient pu aigrir le caractère de tout autre, il me semble que j’avais droit en retour à quelque bonté de votre part.

— De quelles « choses » parles-tu ?

— De circonstances dans lesquelles aucun de nous n’est blâmable.

— Je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de bonté, ditÀmy froidement.

— Alors, c’est tout simplement la preuve que vous n’êtes plus la même qu’autrefois et que votre sentiment pour moi a changé du tout au tout. Quand nous sommes venus habiter ici, Jvous seriez-vous représentée m’abandonnant, seul, pendant de longues, de misérables journées, précisément parce que je suis accablé d’infortunes ? Vous vous éloignez de moi aussi souvent que vous le pouvez, comme pour me rappeler que nous n’avons plus aucun intérêt en commun. Vous prenez d’autres personnes pour confidentes, vous leur parlez de moi comme si je vous entraînais volontairement dans une condition misérable.

— Comment peux-tu savoir ce que je dis de toi ?

— N’est-ce pas vrai ? interrogea-t-il, lui jetant un coup d’œil étincelant de colère.

— Ce n’est pas vrai. Certainement j’ai parlé à ma mère de nos embarras ; comment aurais-je pu l’éviter?

— Et à d’autres personnes ?

— Pas d’une façon que tu puisses trouver répréhensible.

— D’une façon qui me rend méprisable à leurs yeux. Vous leur montrez que je vous ai rendue pauvre et malheureuse, et vous jouissez de leur sympathie.

— Ce que tu veux dire, c’est que je devrais ne voir personne. Il n’y a pas d’autre moyen d’éviter un reproche comme celui-ci. Tant que je ne rirai pas et ne chanterai pas devant les gens, et ne leur assurerai pas que les choses ne sauraient être plus pleines d’espoir, je serai censée implorer leur sympathie contre toi. Je ne peux pas comprendre que tu sois si déraisonnable.

— Je crains fort qu’il n’y ait que bien peu de choses en moi que vous puissiez comprendre. Tant que l’avenir a paru brillant, votre sympathie ne m’a pas manqué ; aussitôt qu’il s’est assombri, il y a eu un je ne sais quoi entre nous. Amy, vous n’avez pas accompli votre devoir. Votre amour n’a pas résisté à l’épreuve comme il l’aurait dû. Vous ne m’avez donné aucun appui ; outre le fardeau du travail sans joie, j’ai eu à supporter celui de votre froideur croissante. Je ne peux pas me rappeler une seule occasion où vous m’ayez donné le réconfort d’un mot affectueux, où vous m’ayez parlé comme devrait le faire une femme... une femme qui serait pour un homme quelque chose de plus qu’une simple femme de charge.

La passion dont vibrait sa voix, et la rigueur de l’accusation rendirent Amy incapable de répliquer.

— Vous aviez raison, poursuivit-il, en disant que j’ai toujours été bon et doux. Je n’aurais jamais cru que je pusse vous parler différemment. Mais j’en ai trop enduré, et vous m’avez abandonné. Je vous assure qu’il était trop tôt pour le faire. Vous auriez pu me secourir, mais vous vous en êtes moquée.

Les mobiles qui déterminaient en Reardon cette

véhémente explosion étaient nombreux et complexes. Pour traduire ses sentiments, il avait le choix entre deux moyens : le tendre appel ou le reproche sévère; il adopta le dernier parce qu’il lui était le moins naturel. La violence de l’amour blessé a toujours tendance à s’exprimer d’une façon qui paraît être la contradiction de cet amour. Reàrdon, en laissant échapper les premiers mots de colère qu’il eût jamais adressés à sa femme, éprouvait le plus singulier mélange de peine et de plaisir. Il était comme soulagé du sentiment humiliant de sa faiblesse, et cependant il épiait avec terreur la physionomie d’Amy, tandis qu’elle l’écoutait. Il espérait lui causer une souffrance égale à la sienne, car, jetant alors le masque, il pourrait aussitôt l’apaiser par les mots les plus tendres que son cœur pût lui suggérer. Qu’elle eût réellement cessé de l’aimer, il ne pouvait, il n’osait pas le croire ; mais sa nature réclamait des caresses ; Amy y avait renoncé trop tôt; absorbée dans la maternité, il lui paraissait suffisant d’être l’amie de son mari.

Celui-ci, honteux d’adresser un appel direct à une tendresse qu’elle ne lui offrait plus, l’accusait, pour qu’en se défendant, elle pût montrer enfin ce qui était au fond de son cœur.

Mais Amy n’eut aucun élan vers lui.

— Comment pouvez-vous prétendre que je vous aie abandonné ? riposta-t-elle avec une indignation froide. Quand ai-je refusé de partager votre pauvreté ? Quand ai-je récriminé contre toutes les misères que nous avons traversées ?

— Dès que les tourments ont commencé, vous m’avez laissé entrevoir vos pensées, même si vous ne les traduisiez pas. Vous n’avez jamais partagé mon sort de bon gré. Je ne peux me rappeler, de votre part, aucun mot d’encouragement, mais je me souviens de beaucoup, beaucoup, qui m’ont rendu l’effort plus dur.

— Alors, il vaudrait mieux pour vous que je m’éloignasse tout à fait, afin de vous laisser libre de faire tout ce que vous pouvez de meilleur. Si c’est là ce que

vous désirez me donner à entendre, pourquoi ne pas le dire franchement? Je ne veux pas vous être une charge. Quelqu’un me donnera bien l’hospitalité.

— Et vous me quitteriez sans regret? Votre seul souci serait d’être liée à moi malgré tout ?

— Vous pouvez penser de moi ce qu’il vous plaira. Je n’ai nulle envie de me défendre. Vous avez beaucoup à souffrir, je le sais, mais ce n’est pas une raison pour vous en prendre à moi. Je n’ai jamais manqué à mon devoir. Et tout le devoir est-il de mon côté ? Je ne crois pas que beaucoup de femmes auraient eu ma pa* tience.

Reardon la regarda un instant, puis se détourna. La distance qui les séparait était plus grande qu’il ne l’avait imaginé. Il regrettait maintenant d’avoir donné cours à une impulsion si étrangère à ses véritables sentiments ; par la colère il ne faisait que s’aliéner sa femme, tandis que d’autres paroles auraient pu obtenir d’elle la caresse dont il était avide.

Amy, voyant qu’il ne disait plus rien, le laissa livré à lui-même.

La nuit s’avançait. Le feu s’était éteint, mais Reardon restait toujours dans la pièce froide. De nouveau, des pensées de suicide le hantaient, comme aux jours noirs de l’année précédente. S’il avait perdu l’amour d’Amy, et cela par l’impotence mentale qui lui rendrait difficile de gagner seulement son pain, à quoi bon continuer à vivre ?

Il venait d’entendre sonner deux heures à l’horloge de l’asile quand, sans qu’aucun bruit de pas l’eût averti, la porte s’ouvrit. Amy parut, enveloppée d’un peignoir, les cheveux arrangés pour la nuit.

— Pourquoi restes-tu là ? demanda-t-elle.

Sa voix n’était plus la même que tout à l’heure. Il vit que ses yeux étaient rouges et gonflés.

— Amy, tu as pleuré ?

— Peu importe. Tu sais l’heure qu’il est?

Il marcha vers elle.

— Pourquoi as-tu pleuré ?

— Il ne manque pas de raisons pour cela.

— Amy, te reste-t-il encore un peu d’amour pour moi, ou la pauvreté me l’a-t-il entièrement ravi ?

— Je n’ai jamais dit que je ne t’aimais pas. Pourquoi m’accuses-tu de choses pareilles?

Il la prit dans ses bras et l’étreignit passionnément, baisant et rebaisant son visage.

Ses larmes recommencèrent à couler.

— Pourquoi a-t-il fallu en arrivera une ruine si complète ? sanglota-t-elle. Oh ! tâche, tâche de nous sauver encore ! Tu n’as pas besoin que je te le dise pour savoir que je t’aime; c’est affreux pour moi de penser que toute notre vie heureuse est peut-être finie, alors que nous rêvions d’un si long avenir ensemble ! Est-ce impossible maintenant ? Ne peux-tu te remettre à travailler comme tu le faisais, réussir comme nous l’espérions ? Ne désespère pas encore, Edwin, je t’en prie, essaye pendant qu’il en est encore temps.

— Chérie, chérie, si je le pouvais seulement î

— J’ai eu une idée. Fais ce que tu proposais l’année dernière : trouve un locataire pour l’appartement et puis va dans quelque endroit de campagne, paisible, où tu pourras recouvrer la santé et vivre à très bon compte, et écris un autre roman, un bon, qui te redonne de la réputation. Moi et Wilie pouvons aller passer l’été avec maman. Fais-le! Cela coûtera si peu, toi vivant seul, n’est-ce pas? Tu aurais toute tranquillité à mon sujet, et il est très facile d’expliquer que, ta santé étant ébranlée, tu as été forcé de t’absenter pour un temps.

— Mais pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi, si nous quittons l’appartement ?

— Nous n’aurions pas assez. Je veux te décharger l’esprit de cette préoccupation pendant que tu écris. Et qu’est-ce qui nous attend, si les choses continuent de la sorte ? Comment arriverons-nous seulement à la fin de l’année? Il faut prendre un parti, vois-tu. Si nous nous retirons dans un pauvre logement, quel espoir as-tu d’écrire quelque chose de bien?

— Mais, Amy,je n’ai aucune foi dans ma capacité de...

— Oh ! ce serait tout différent. Quelques jours, une semaine, une quinzaine de vraie vacance par ce temps de printemps. Va à la mer. Gomment se pourrait-il que tous tes dons se fussent éclipsés ? C’est simplement que tu as été trop préoccupé et en trop mauvais train de santé. Tu dis que je ne t’aime pas, et je n’ai fait que penser et repenser au moyen de te sauver. Comment peux-tu tomber à la condition de pauvre employé de bureau ? Cela ne peut être ta destinée, Edwin, c est invraisemblable. Oh ! après de si brillantes espérances, fais encore un effort !

Il devenait presque inconscient de ses paroles en regardant le visage qu’elle levait vers le sien.

— Tu m’aimes ? Redis que tu m’aimes !

— Cher, je t’aime de tout mon cœur, mais je suis effrayée de l’avenir. Je ne peux pas supporter la pauvreté, j’ai senti que je ne le pouvais pas. Et je souffre de penser que tu vas devenir simplement un homme ordinaire.

Reardon se mit à rire.

— Mais je ne suis pas simplement un homme ordinaire, Amy. Quand même je n’écrirais plus une ligne, cela n'effacerait pas ce que j’ai déjà fait. C’est peu de chose, à coup sûr, mais tu sais ce que je suis. N’aimestu en moi que l’écrivain ? Ne peux-tu me séparer de ce que je fais ou ne fais pas? Si j’étais dans l’obligation de gagner mon pain comme petit employé, cela me rendrait-il petit employé dans l’âme ?

— Tu n’en viendras pas là ! Ce serait une honte trop amère de perdre tout ce que tu as acquis par de longues années de travail. Laisse-moi décider pour toi, accepte mon projet. Ce soir, en venant te trouver, je comptais t’en parler, mais tu as été si dur...

— Pardonne-moi, mon amour chéri ! J’étais à moitié fou. Tu m’as témoigné tant de froideur depuis longtemps !

— J’étais préoccupée. Il semblait que nous approchions toujours plus près du bord d’un abîme.

— As-tu parlé de tout ceci à ta mère ? questionna-t-il, gêné.

— Non, pas précisément de ceci ; mais je sais qu’elle nous aidera.

Il s’était assis et la tenait dans ses bras, son visage appuyé contre le sien.

— Je tremblerai de te quitter, Amy. C’est une chose si périlleuse. Cela peut vouloir dire que nous ne vivrons jamais plus comme mari et femme.

— Mais, comment veux-tu ? C’est, au contraire, pour éviter ce danger. Si nous continuons de ce train jusqu’à ce que l’argent vienne à manquer, alors quoi? Nous en serons réduits à aller vivre dans d’horribles taudis. Et cette perspective m’épouvante. Je ne suis pas sûre de moi si les choses en arrivent là.

— Que veux-tu dire ? demanda-t-il anxieusement.

— Je hais tant la pauvreté ! Elle fait surgir en moi tout ce qu’il y a de plus mauvais ; tu sais que je te l’ai dit avant, Edwin.

— Mais tu n’oublieras jamais que tu es ma femme?

— J’espère que non. Mais... je ne peux pas y penser; je ne peux pas envisager cela. Rien de pire ne pourrait nous arriver, et nous allons tenter l’impossible pour y échapper. Y a-t-il jamais eu un homme de lettres qui ait produit autant que toi et qui soit tombé ensuite dans une misère noire ?

— Oh ! il y en a eu beaucoup !

— Mais à ton âge, veux-je dire. Pas à ton âge?

— Hélas ! Il est de ces pauvres diables ! Songe combien fréquemment on entend parler de débuts brillants, de réputations nouvelles et puis... le silence. Sans doute, la raison en est souvent que l’individu a choisi une autre carrière, mais quelquefois, quelquefois...

— Eh bien ?

— L’abîme. — 11 fit un geste comme pour le montrer. — L’indigence,, le désespoir et une fin misérable.

— Oh ! mais ces hommes n’avaient pas une femme et un enfant ! Ils auraient lutté...

— Chérie, ils ont lutté. Mais c’est comme si un poids

de plus en plus lourd, leur enserrant le cou, les entraînait au fond. Le monde n’a pas de pitié pour celui qui ne peut pas faire ou produire quelque chose qu’il estime valoir de l’argent. Vous avez beau être un poète divin, si quelque bonne âme ne vous prend en compassion, vous mourrez d’inanition au bord de la route. La société est aveugle et brutale, comme le destin. Je n’ai pas le droit de me plaindre de ma propre malchance, c’est ma faute, en un sens, si je ne puis continuer aussi bien que j’ai commencé ; si je pouvais écrire des livres aussi bons que les premiers, je me tirerais d’affaire. Malgré tout, je trouve dur d’être ainsi rejeté comme inutile, tout simplement parce que je ne connais pas de métier.

— Ce ne sera pas ! Je n’ai qu’à regarder ton visage pour savoir que tu réussiras quand même. C’est bien le visage destiné à être portraicturé pour le public.

Il baisa ses cheveux, puis ses yeux et ses lèvres.

— Je me rappelle si bien t’avoir entendu dire cela avant! Pourquoi m’es-tu devenue si douce tout à coup, mon Amy ? En t’entendant parler ainsi, je sens qu’il n’y a rien au delà de ma portée. Mais je tremble de te quitter! Si j’en viens à constater qu’il n’y a pas d’espoir, si je suis seul n’importe où, et que je sache que la peine est en pure perte...

— Eh bien ?

— Eh bien, je pourrai te laisser libre. Si je 11e peux subvenir à tes besoins, il ne sera que juste que je te rende ta liberté.

— Je ne comprends pas...

Elle se leva et le regarda dans les yeux.

— Ne parlons pas de cela, reprit-il. M’ordonnes-tu de continuer la lutte, je la continuerai.

Amy avait caché son visage et reposa silencieusement entre ses bras pendant quelques minutes. Puis elle murmura :

— Il fait si froid ici, et il est si tard. Viens.

— Si tôt, veux-tu dire. Entends sonner trois heures.

Le lendemain, ils s’entretinrent beaucoup du nou^

veau projet. L’après-midi tut ensoleillé, et Amy accompagna son mari dans sa promenade, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps. Une élégante voiture découverte t[ui les frôla donna aux pensées de Reardon une direction familière.

— Quelle distance infinie nous sépare de ces gens qui passent là, contre nous, qui nous voient, que nous voyons, dit-il. Ils n’appartiennent pas à la même sphère que nous, pauvres diables. Ils voient toute chose sous un angle différent ; ils ont des pouvoirs qui nous paraîtraient surnaturels si nous en étions tout à coup investis.

— Assurément, approuva sa compagne avec un soupir.

— La puissance de l’argent est difficile à réaliser ; celui qui n’en a jamais eu s’émerveille de son pouvoir de transformation sur tous les détails de la vie. Compare seulement ce que nous nommons notre home avec celui des gens fortunés. Je n’ai aucune sympathie pour le point de vue stoïque. Il existe entre le riche et le pauvre la même différence qu’entre l’homme bien portant et le paralytique. Si mes membres inférieurs sont paralysés, je peux cependant continuer à penser, mais néanmoins marcher est un acte qui existe dans la vie.

Le front d’Àmy se rembrunissait. Un homme plus sage que Reardon n’eût pas choisi ce thème à dissertation.

— La différence, poursuivit-il, entre l’homme riche et l’homme pauvre réside simplement en ceci, l’un se dit: « Comment emploierai-je ma vie? » Et l’autre : « Comment me maintiendrai-je en vie? » Un physiologiste devrait pouvoir découvrir de curieuses dissemblances entre le cerveau de celui qui n’a jamais eu à se préoccuper des moyens de subsistance et le cerveau de celui qui n’a jamais connu un jour exempt de ce souci. Il doit y avoir quelque développement spécial du cerveau représentatif de l’angoisse mentale entretenue par la pauvreté.

— Je croirais, intervint Amy, qu’elle affecte toutes les fonctions cérébrales. Ce n’est pas un point douloureux particulier, mais une souffrance qui marque de son sceau toutes les pensées.

— C’est vrai. Puis-je songer au plus simple objet, dans tout le champ de mon expérience, sans être conscient que je le vois à travers la pauvreté ? Le fléau de la pauvreté est à notre monde moderne, ce que l’esclavage était à l’ancien. Les privilégiés et les déshérités se trouvent en face les uns des autres comme jadis l’homme libre et l’esclave. Te rappelles-tu les vers d’Homère, que j’ai souvent cités, sur l’effet démoralisant de l’esclavage? La pauvreté dégrade au même titre.

— Elle a produit sur moi son effet, je ne le sais que trop, dit Amy avec une âpre franchise.

Reardon la regarda et voulut répliquer, mais il ne put exprimer ce qu’il avait dans l’esprit.

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