REFUS
Un des tourments secondaires de Reardon, à cette époque, était la crainte qu’une critique de Marcjarel Home ne vînt à lui tomber sous les yeux. Depuis la publication de son premier ouvrage, il avait autant que possible évité de savoir ce que les critiques trouvaient à dire sur son compte, car son tempérament, nerveux à l’excès, ne lui permettait pas de supporter l’agitation causée par la lecture de ces remarques qui, si ineptes soient-elles, déterminent sur un écrivain et son œuvre l’opinion de tant de gens incapables déjuger par euxmêmes.
A certains moments, il envisageait avec une impatience confiante cette retraite de trois ou quatre mois à laquelle on l’avait décidé ; mais ces mouvements d’âme résultaient uniquement de son trouble nerveux. Au fond, il savait que, dans les circonstances actuelles, tout espoir était un leurre ; la continuation de ses souffrances impliquait la destruction certaine de iacultés qu’il possédait encore, bien qu’il n’en eût plus la maîtrise. Cependant, il croyait avoir reconnu l’opportunité de cette dernière tentative, et soupirait après le départ, en tuant de son mieux les jours qui l’en séparaient. Il ne pouvait pas lire et n’essayait point de
glaner des idées pour un prochain ouvrage. L’illusion de reposer son esprit excusait à ses yeux la stérilité de ces journées. Son article sur « Pline », envoyé au Wayside , y serait peut-être accepté. Du reste, aucun détail ne l’inquiétait plus ; et, comme si son cerveau fût devenu incapable de rien saisir, au delà du fait tout nu de l’indigence menaçante, il semblait peu soucieux des degrés qui l’amenaient à ce terme fatal.
Un soir, il sortit pour aller visiter Harold Biffen, qu’il n’avait pas revu depuis que le réaliste était venu le remercier d’un exemplaire de Margaret Home , déposé chez lui en son absence. Biffen habitait dans Clipstone Street, ruelle sombre d’un sombre quartier. Reardon, ayant appris de la logeuse que son ami était chez lui, monta et, parvenu au troisième palier, tapa à une porte mal agencée, dont de larges fentes laissaient filtrer des rais de lumière. Un bruit de voix venait de l’intérieur et, en entrant, il vit Biffen en compagnie d’un élève.
— On ne m’a pas dit que tu avais quelqu’un, dit-il ; je reviendrai plus tard.
— Pas besoin de t’en aller, répondit Biffen, s’avançant pour lui serrer la main. Prends un livre un moment.
La chambre était toute petite, et le plafond si bas que son occupant, très grand, pouvait tout juste se tenir debout sans danger ; trois pouces à peine séparaient sa tête du plâtre lézardé, sali, couvert de toiles d’araignées. Un misérable bout de tapis était jeté devant la cheminée; partout ailleurs, les planches, mal jointes, s’étalaient à nu. L’ameublement consistait en une table ronde, — si imparfaitement en équilibre sur son pied central que la lampe qu’elle supportait paraissait courir des risques sérieux, — trois chaises à sièges cannés, un petit lavabo à pieds avec une garniture commune, et un canapé-lit que son propriétaire ouvrait à l’heure du repos et revêtait de certaines housses primitives, enfouies à ce moment dans un placard. Pas de casiers à livres, mais quelques centaines de volumes en mauvais état, empilés, partie sur
le plancher, partie sur un coffre de bois rugueux. La température était, en ce moment, trop caractéristique du printemps anglais pour qu’un foyer vide fût agréable à l’œil, mais Biffen tenait pour un axiome que, passé le ier mai, le feu n’était plus de saison.
La leçon continua pendant une dizaine de minutes, Reardon feignant de lire et la suivant, en réalité, avec tout l’intérêt qu’il était susceptible de prendre ce soirlà. Enfin l’élève, qui avait plus l’air d’un marinier que d’un étudiant, se leva, ramassa ses papiers et ses livres et parut se disposer à s’en aller ; mais, après quelques mouvements embarrassés, il dit à Biffen, d’une voix assourdie :
— Pourrais-je vous parler... un mot, de l’autre côté de la porte, Monsieur Biffen ?
Le professeur et l’élève sortirent, et Reardon entendit le bruit d’un dialogue à voix basse. Bientôt un pas lourd descendit l’escalier et Biffen rentra.
— Eh bien, voilà un bon et honnête garçon, dit-il d’un air amusé. C’était mon jour de payement, mais ça ne lui allait pas de sortir son argent devant toi. C’est une délicatesse bien peu ordinaire chez un homme de cette condition. Il prépare l’examen des douanes Il me donne six pence par cachet, ce qui me fait deux shillings par semaine. Parfois, j’ai honte de lui prendre son argent, pourtant il est, en réalité, beaucoup mieux que moi dans ses affaires.
— Réussira-t-il, crois-tu ?
— Oh ! je n’en doute pas. Si cela m’eût paru improbable, je le lui aurais déjà dit. A la vérité, c’est là un point qu’il me faut souvent considérer, et, une fois ou deux, ma délicatesse s’est affirmée aux dépens de ma poche. Récemment, un pauvre garçon phtisique est venu me demander des leçons de latin. Je n’y pus tenir. Au bout d’une ou deux leçons, je lui dis qu’il toussait trop, qu’il ne fallait pas travailler avant d’avoir amélioré sa santé. La nourriture que j’achetais avec son argent m’étouffait.
— Biffen, pourquoi ne cherclies-tu pas quelque posi-
tion convenable? Tu pourrais certainement en trouver une.
— Quelle position ? Aucune école ne voudrait de moi, je n’ai ni lettre de recommandation, ni vêtements comme tout le monde. Pour la même raison, je ne pourrais obtenir un préceptorat privé dans une famille riche. Non, non ; cela va très bien ainsi. J’arrive à me mainte, nir en vie et j’avance dans mon travail. A propos, j’ai décidé d’écrire un livre intitulé:!/. Bailey , épicier .
— Quelle en est l’idée ?
— Voici un terme sujet à conteste. II vaut mieux dire: Quelle en est la réalité? Eh bien, M. Bailey est épicier dans une petite rue par ici. Je fréquente avec lui depuis longtemps, et comme il est loquace, je suis arrivé à en savoir pas mal sur son compte. Il aime à raconter les difficultés qu’il a eues dans les premières années de son commerce. Il n’avait pas d’argent à lui, mais il a épousé une femme qui avait gagné quarantecinq pounds dans un commerce de viande pour les chats. Je voudrais que tu la visses, la femme ! Une grande créature louche, grossière. A l’époque du mariage, elle était veuve et âgée de quarante-deux ans. Eh bien, je vais raconter la véridique histoire du mariage de M. Bailey et de ses progrès dans l’épicerie. Ce sera un beau livre, un beau livre !
Il arpentait la chambre delong en large, dans l’ardetir de sa conception.
— Il n’y aura rien de bestial là dedans : le vulgaire honnête, comme je l’ai dit si souvent. Cela me prendra un an au moins. Je le ferai lentement, amoureusement. Le titre a quelque chose de beau, ne trouves-tu pas?" M. Bailey , épicier .
— Je te porte envie, mon vieux, dit Reardon en soupirant. Tu as le feu sacré en toi, le zèle et l’énergie. Allons, devine ce que j’ai décidé de faire ?
— J’aimerais le savoir.
Reardon exposa son projet. L’autre écoutait gravement, à califourchon sur une chaise, les bras appuyés au dossier.
— Ta femme y consent.
— Oh oui. (Il ne put se résoudre à dire que c’était elle qui l'avait proposé.) Elle fonde un grand espoir sur ce changement d’air.
— Je penserais de même si tu devais te reposer, mais le résultat me parait douteux si tu dois te remettre immédiatement au travail.
— N’importe, ne me décourage pas, pour l’amour du ciel! Si cela échoue, je crois, sur mon âme, que je me tuerai.
— Peuh ! exclama doucement Biffen. Avec une femme comme la tienne !
— Précisément à cause d’elle.
— Non, non ; tu trouveras une autre issue. A propos, j’ai croisé Mrs Reardon ce matin, dans Tottenham Court Road, mais elle ne m’a pas vu. Milvain était avec elle. Je me suis senti trop piètre d’apparence pour l’aborder.
— Dans Tottenham Court Road?
Ce n’était point là le détail qui captivait surtout l’attention de Reardon. Toutefois, il ne fît pas à dessein cette question déroutante ; ce petit artifice lui vint involontairement à l’esprit.
— Je ne les ai vus qu’au moment ou ils passaient, continua Biffen. Oh ! je savais que j’avais quelque chose à te dire. As-tu appris que Wheipdale allait se marier?
Reardon secoua la tête d’un air préoccupé.
— J’ai reçu ce matin un mot de lui me l’annonçant. Il me demande de l’aller voir, il m’apprendra tout. Allons-y ensemble, veux-tu ?
— Je ne me sens guère d’humeur à voir Wheipdale. Je t’accompagnerai jusque-là, et retournerai chez moi.
— Non, non, viens-y ; cela te fera du bien de causer un peu.
Ils prirent par Clipstone Street, et arrivèrent dans Albany Street, où M. Wheipdale habitait une maison de bonne apparence. Une jeune fille, qui leur ouvrit la porte, les invita à monter au dernier palier. De la chambre, où ils heurtèrent, une voix gaie leur répondit.
Cette chambre témoignait de plus de civilisation que celle de Biffen. Elle contenait le minimum d’objets requis pour lui donner un certain aspect de cabinet de travail, mais ces objets étaient du moins en bon état. Un rideau d’indienne, derrière lequel un regard attentif eût découvert les éléments essentiels d’une chambre à coucher, masquait un coin de la pièce.
M. Whelpdale, assis près du feu, fumait un cigare. C’était un homme d’une trentaine d’années, aux traits ordinaires, mais à l’apparence aimable et distinguée. Il avait des cheveux châtains ondés et une barbe très soignée, d’une coupe seyante. Pour l’instant, il portait une robe de chambre et n’avait pas de col.
— Soyez les bienvenus, vous deux, s’écria-t-il d’un ton de bonne humeur. 11 y a des siècles que je ne vous ai vu, Reardon. J’ai lu votre nouveau roman ; il s’y trouve par-ci, par-là, des choses remarquablement bonnes.
Whelpdale avait la faiblesse de ne pouvoir dire une vérité désagréable, et son penchant à la flatterie mettait toujours Reardon mal à Pàise dans sa société. Quoiqu’il n’y eût aucune obligation à parler de Margaret Home , il préféra forger de douces chimères plutôt que de garder un silence, qui pouvait être inlerprété comme un jugement défavorable.
— Dans le dernier volume, continua-t-il, il y a une ou deux choses qui me paraissent aussi bonnes que ce que vous avez jamais fait de mieux, vraiment.
Reardon ne témoigna aucune gratitude de ces réflexions, dont l’insincérité trop certaine l’irritait. Biffen, comprenant le silence de son ami, s’empressa d’aborder un autre sujet.
— Qu’est-ce que cette dame dont vous me parliez dans votre lettre ?
— Ah ! c’est toute une histoire ! Je suis sur le point de me marier, Reardon, un mariage sérieux. Allumez vos pipes et je vais vous conter tout ça. Vous en avez été épouvanté, je suppose, Biffen? Quelle nouvelle invraisemblable, n’est-ce pas? Bien des gens la traiteraient d’acte inconsidéré, sans doute. Nous allons tout
simplement prendre une autre chambre dans cette maison, voilà tout. Je crois pouvoir compter sur un revenu d’une couple de guinées par semaine, et j’ai des projets sans fin pour me procurer des rentes certaines.
Reardon n’aimait guère à fumer, mais Biffen alluma sa pipe et attendit le récit romanesque avec un intérêt grave. Dès qu’on lui parlait d’un homme ayant réussi à décider une femme à partager sa pauvreté, il devenait avide de détails ; qui sait s’il ne pourrait pas encore avoir, lui aussi, cette merveilleuse bonne fortune !
— Eh bien, commença Whelpdale, croisant ses jambes et suivant de l’œil une volute de fumée qu’il venait de tirer de son cigare, vous êtes au courant de mes annonces littéraires. Le métier ne va pas mal, et je songe à l’étendre d’une manière que je vous exposerai tout à l’heure. Il y a environ six semaines, je reçois une lettre d’une dame, parlant de mes annonces, et me disant qu’elle avait en manuscrit un roman qu’elle désirerait soumettre à mon appréciation. Deux éditeurs l’avaient refusé, mais l’un d’eux avec des paroles élogieuses, et elle espérait qu’il serait peut-être possible de le rendre acceptable. Bien entendu, je réponds en lui donnant bon espoir et je reçois le manuscrit. Ma foi ! il n’était pas positivement mauvais, que diable ! Je voudrais que vous vissiez certains de ceux qu’on me prie de recommander aux éditeurs ! Ce n’était pas du tout désespérément mauvais, et j’y apportai une attention sérieuse. Nous échangeons plusieurs lettres, puis je prie l’auteur de venir me voir, afin d’économiser les timbres et d’examiner la chose à fond. Elle ne m’avait pas donné son adresse, j’envoyais mes missives chez un papetier de Bayswater. Elle accepte de venir et vient en effet. Je me l’étais représentée, mais complètement à faux, bien entendu. Figurez-vous mon enthousiasme quand je vois entrer une jeune fille d’environ vingt et un ans, une très belle jeune fille, extraordinairement intéressante, absolument le genre de femmes qui a pour moi le plus d'attrait : brune, pâle, svelte, un vague air de consomption ; non ! elle est im-
possible à décrire, vraiment impossible ! Il vous faut attendre de la voir.
— J’espère que la consomption n’est ici qu’une métaphore, observa Biffen d’un air toujours grave.
— Oh! je ne pense pas que ce soit rien de sérieux; une légère toux, pauvre enfant...
— Ah ! le démon ! se récria Reardon .
— Mais du tout, du tout. Ce sera tout à fait bien. Bon-! Alors nous nous mettons à causer du roman, cela va sans dire, avec beaucoup de gravité. Petit à petit, je l’amène à parler d’elle-même, — c’est-à-dire après qu’elle fût venue deux ou trois fois, — et elle me raconte des choses lamentables. Elle était toute seule à Londres et, depuis des semaines, n’avait pas eu de quoi se nourrir suffisamment ; elle avait vendu tout ce qu’elle avait pu de ses vêtements, et ainsi de suite. Elle habitait Birmingham, mais la brutalité d’une belle-mère l’avait chassée de chez elle ; un ami lui ayant prêté quelques pounds, elle vint à Londres avec un roman inachevé. Que voulez-vous ! ce concours de circonstances aurait suffi à m’attacher à n’importe quelle jeune fille, en mettant à part celle-ci qui, pour commencer, était absolument mon idéal. Quepid elle se mit à exprimer la crainte que je ne lui donnasse trop de mon temps, qu’elle ne pût me régler mes honoraires, etc., je ne pus me contenir davantage. Sur-lechamp, je lui demandai de m’épouser, et remarquez que je ne cherchai pas à l’illusionner. Je lui déclarai que j’étais un pauvre diable qui avait échoué comme romancier réaliste et gagnait son pain au petit bonheur. Je lui exposai franchement ma pensée, que nous pourrions mener de front diverses sortes de métiers, qu'elle pourrait continuer à écrire des romans, et ainsi de suite. Mais elle fut effarouchée ; j’avais été trop vif. J’ai eu tort, c’est sûr; mais j’avais si terriblement peur de la perdre ! Et je le lui dis de même, tout simplement.
Biffen souriait.
— Ce serait passionnant, dit-il, si nous ne savions la fin de l’histoire.
— Oui, c’est dommage que je ne l’aie pas tenue secrète. Enfin, elle ne voulut pas dire oui, mais je vis qu’elle ne disait pas un non catégorique. « En tout cas, lui dis-je, vous me permettrez de vous voir souvent? Au diable les honoraires ! Je veux travailler jour et nuit pour vous. Je ferai l’impossible pour faire accepter votre roman. » Et je la suppliai de me permettre de lui prêter quelque argent. Elle ne fut pas facile à persuader; mais, à la fin, elle accepta quelques shillings. Je pouvais lire sur sa figure qu’elle avait faim. Pensez donc ! Une belle jeune fille absolument famélique; cela doubla mon exaltation! Enfin, il y avait un grand point de gagné. Après cela, nous nous vîmes presque tous les jours, et puis... elle consentit. Elle consentit ! Je puis à peine y croire... Nous serons mariés dans quinze jours.
— Je vous félicite, dit Reardon.
— Moi aussi, soupira Biffen.
■— Avant-hier, elle est partie pour voir son père à Birmingham et lui raconter toute l’histoire. Je tombai d’accord avec elle sur ropportunité de cette démarche; le vieux bonhomme n’est pas mal dans ses affaires, et il se peut qu’il lui pardonne son tort, bien qu’il soit sous la pantoufle de sa femme, à ce qu’il paraît. J’ai reçu un mot hier. Elle est descendue chez une amie pour le premier jour. J’espérais avoir d’autres nouvelles ce matin; j’en aurai demain pour sûr. Je vis dans un état d’excitation forcenée, comme vous pouvez l’imaginer. Il est clair que si le vieux se fend d’un cadeau de noces, ce sera tant mieux; mais je m’en moque, nous nous arrangerons bien pour vivre. Que pensezvous que je sois en train d’écrire en ce moment? Un guide des écrivains. Vous connaissez ce genre d’ouvrages? Ça se vend superbement. Il est sûr que j’en ferai une bonne réclame pour mon métier. Ensuite, j’ai une idée splendide. Je vais mettre en annonce : VArl d'écrire des romans , enseigné en dix leçons. Que ditesvous de ça ? Ce n’est pas une fumisterie, pas la moindre. Je suis absolument en état de donner à un homme
LA IiUE DES MEURT-DE-FAIM
ou à une femme ordinaires dix leçons très profitables. J'ai élaboré le projet; cela vous amuserait prodigieusement, Reardon. J, a première leçon traite de la question de sujet, couleur locale, toutes ces machines-là. J’engage sérieusement les gens à écrire, autant que possible, sur la classe moyenne fortunée : c’est le sujet qui plaît à tous, vous savez. Les grands seigneurs et les grandes dames, c’est fort bien; mais le mieux est d’écrire un roman sur des gens non titrés, vivant en bons Philistins. Je pousse fortement à l’étude toute spéciale des choses du cheval, c’est très important. Il vous faut aussi être ferré sur les grades militaires, etc. Le canotage est un sujet considérable. Vous comprenez ? Oh ! je ferai une grande affaire de ça. Je l’enseignerai soigneusement à ma femme, afin qu’elle puisse annoncer des leçons pour jeunes filles ; elles préféreront venir chez une femme, vous comprenez.
Biffen se renversa sur son siège et rit à cœur joie.
— Combien demanderez-vous pour cela? questionna Reardon.
— Cela dépendra. Je ne refuserai pas une guinée ou deux, mais certaines gens pourront bien en payer cinq peut-être.
On cogna à la porte et une voix dit :
— Une lettre pour vous, Monsieur Whelpdale.
Il se leva précipitamment, courut à la porte et revint, la figure illuminée.
— Oui, de Birmingham, mise à la poste ce matin. Regardez quelle jolie écriture !
11 déchira l’enveloppe, tandis que, par délicatesse, Reardon et Biffen détournaient les yeux. Une minute de silence, puis une exclamation bizarre de Whelpdale força ses amis à le regarder. Il avait pâli et fronçait les sourcils, en tenant les yeux attachés sur la feuille de papier qui tremblait dans sa main. ^
— Vous n’avez pas de mauvaises nouvelles, j’espère? aventura Biffen.
Whelpdale s’effondra sur une chaise.
— Allons ! si ce n’est pas trop fort î s’exclama-t-il,
d’une voix épaisse. Si ce n’est pas monstrueux! Je n’ai jamais entendu raconter rien d’aussi énorme, jamais !
Les deux autres attendaient, tâchant de ne pas sourire.
— Elle m’écrit qu’elle a rencontré à Birmingham un ancien amoureux... C’était avec lui qu’elle s’était querellée, non point du tout avec son père... Elle avait fui pour le contrarier et le tourmenter... Elle s’est ravisée, et ils vont se marier !
La feuille de papier lui échappa des mains, et il prit un air si accablé, que ses amis s’efforcèrent aussitôt de lui prodiguer les consolations de circonstance.
Cette émotion de Whelpdale le haussa dans l’estime de Reardon, qui ne l’en eût pas cru capable.
— Ce n’est pas un cas de duperie vulgaire, s’écria bientôt l’amoureux trahi. Ne vous en allez pas avec cette impression. Elle m’écrit avec un vrai désespoir, un vrai repentir, oui, en vérité. Oh ! pourquoi, aussi, l’ai-je laissée aller à Birmingham ! Encore quinze jours, et je l’aurais eue en toute sécurité. Mais c’est bien là ma veine. Savez-vous que voici la troisième fois que j’ai été sur le point de me marier? Non, parbleu, la quatrième ! Et chaque fois la jeune fille s’est dégagée au dernier moment. Quelle malheureuse bête je suis ! Une jeune fille qui était absolument mon idéal ! Je n’ai pas de photographie d’elle à vous montrer, sans cela vous seriez émerveillés de son visage. Pourquoi, aussi, l’ai-je laissée aller à Birmingham !
Les deux visiteurs s’étaient levés, Whelpdale semblant au moment de soulager sa détresse par des larmes, ce qui les mettait mal à l’aise.
— Nous ferions mieux de vous quitter, insinua Biffen. C’est très dur, très dur, vraiment.
— Tenez ! Lisez sa lettre vous-mêmes ! Lisez-la !
Ils déclinèrent la proposition, en le priant de ne pas insister.
— • Mais je veux que vous vous rendiez compte de -ce qu’elle est ! Ce n’est pas une histoire de tromperie bouffonne, loin de là ! Elle me conjure de lui pardonner et s’accable de reproches sans fin. Voilà bien ma
veine ! C’est la troisième fois. Non, la quatrième, parbleu ! Il n’y a jamais eu d’être aussi malheureux que moi avec les femmes. C’est grâce à ma damnée pauvreté, bien sûr !
Reardonetson compagnon parvinrent enfin à s’esquiver, non sans avoir entendu décrire encore une fois, avec un grand luxe de détails, les vertus et les charmes de la jeune fugitive. Ils quittèrent tous deux la maison dans un état de dépression morale.
— Que penses-tu de cette histoire ? demanda Biffen. Cette conduite est-elle possible de la part d’une femme de quelque mérite ?
— Tout est possible de la part d’une femme, répliqua Reardon précipitamment.
Ils marchèrent en silence jusqu’à Portland Road Station. Là, Reardon prit congé de son compagnon pour rentrer chez lui, après avoir promis de se rendre à un souper en mansarde avant de quitter Londres.
A peine était-il rentré que la voix d’Amy l’appela :
— Edwin, il y a une lettre de Jedwood.
Il pénétra dans son cabinet de travail, la prit et essaya de l’ouvrir, mais le tremblement de sa main l’en empêcha d’abord. Quand il y eut réussi, il déplia une lettre écrite par l’éditeur en personne, et le premier mot qui attira son attention fut « regret ». Faisant un violent effort pour se dominer, il parcourut la communication, puis la tendit à Amy.
Elle lut et changea de visage. M. Jedwood regrettait que la nouvelle proposée ne semblât pas apte à plaire au public spécial auquel sa série de romans s’adressait. Il allait sans dire qu’en déclinant l’offre qui lui était faite, il n’entendait nullement formuler un jugement défavorable à la nouvelle en elle-même, etc.
— Cela ne m’étonne pas, dit Reardon. Je crois qu’il a parfaitement raison. La nouvelle est trop vide pour l’élite des lecteurs, en même temps qu’elle n’est pas assez vulgaire pour la masse.
Mais tu vas tenter fortune ailleurs ?
— Je ne pense pas que ce soit la peine.
Ils s’assirent en face l’un de l’autre et gardèrent le silence. La lettre de Jedwood glissa des genoux d’Amy sur le parquet.
— Ainsi, dit bientôt Reardon, je ne vois pas comment nous pouvons réaliser notre projet.
— Oh î il le faut pourtant !
— Mais comment?
— Tu vas recevoir environ huit pounds du Wayside . Et ne ferions-nous pas mieux de vendre le mobilier plutôt que de...
Un regard de son mari lui coupa la parole.
— Il me semble, Amy, que, en d’autres termes, ton seul désir est de t’éloigner de moi.
— Ne reprends pas ce chapitre, s’écria-t-elle avec humeur. Si tu ne crois pas en ce que je dis...
Ils étaient tous deux dans un état d’intolérable tension nerveuse. Leurs voix tremblaient, leurs yeux brillaient d’un éclat anormal.
— Si nous vendons le mobilier, reprit Reardon, cela signifie que tu ne reviendras jamais avec moi. Tu désires échapper avec ton enfant à la dure existence qui paraît devoir être notre lot.
— Oui, certainement, mais non pas en t’abandonnant. Je veux que tu ailles là-bas et que tu travailles pour nous tous, afin que bientôt nous puissions vivre plus heureux. Oh ! que c’est atroce !
Elle éclata en sanglots convulsifs ; mais Reardon, au lieu de chercher à la calmer, s’en alla dans la pièce voisine, où il resta longtemps dans l’obscurité. Quand il revint, Amy était redevenue calme, son visage exprimait une souffrance froide.
— Où es-tu allée ce matin? demanda-t-il, comme s’il désirait parler de choses banales.
— Je te l’ai dit. Je suis allée acheter des vêtements pour Willie.
— Ah ! oui.
Un silence.
— Biffen t’a croisée dans Tottenham Court Road, ajouta-t-il.
— Je ne Fai pas vu.
— C’est ce qu’il m’a dit.
— Peut-être, dit Amy, était-ce juste au moment où je causais avec M. Milvain.
— Tu as rencontré Milvain ?
— Oui.
— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?
— Je ne sais pas. Je ne peux pas parler de toutes les choses insignifiantes qui se passent.
— Non, évidemment.
Amy ferma les yeux, comme de lassitude; et, pendant quelques instants, Reardon observa sa physionomie.
— Ainsi, tu trouves mieux de vendre le mobilier ?
— Je ne dirai plus rien du tout. Tu feras ce que tu jugeras à propos, Edwin.
Il se leva, et il ne fut plus question entre eux de leurs difficultés, bien qu’ils dussent, le lendemain dimanche, décider dans tous ses détails la conduite à tenir.