LA SEPARATION
Amy ne fréquentait pas l’église. Avant son mariage, elle y allait par simple habitude, pour accompagner sa mère ; mais elle adopta bientôt l’attitude de Reardon vis-à-vis de la religion populaire : elle y devint indifférente, ne se souciant de prendre parti ni pour ni contre le dogme, quand il était mis en question. Elle n’avait aucun penchant au mysticisme, étant fort positive de nature, avec une sorte d’ardeur pour les choses purement intellectuelles.
Ce dimanche matin, elle fut très occupée des détails domestiques. Reardon remarqua des préparatifs d’emballage et, se sentant aussi peu enclin que sa femme à la conversation, il sortit et se promena pendant quelques heures du côté de Hampstead. Après le déjeuner, Amy se disposa aussitôt à se rendre à Westbourne-Park.
— Tu ne viens pas? dit-elle à son mari .
— Non. J’irai voir ta mère avant de partir, mais pas avant que tu aies tout organisé.
Il n’avait pas vu Mrs Yule depuis six mois. Elle ne venait jamais chez eux, et Reardon ne pouvait se décider à l’aller voir.
— Tu préférerais vraiment ne pas vendre le mobilier?
— Demande conseil à ta mère. Elle décidera.
— Il y aura des frais de transport, tu comprends, et, à moins que l’argent ne vienne du Wayside , il ne te restera guère que deux ou trois pounds.
Reardon ne répondit pas. Il était écrasé d’une honte amère.
— J’annoncerai donc que j’irai pour tout de bon mardi, reprit Amy, qui parlait en détournant la tête. Je veux dire, bien entendu, pour les mois d’été.
— Je le suppose.
Alors, brusquement, il se tourna vers elle.
— T’imagines-tu vraiment que je serai riche à la fin de l’été ? Que veux-tu dire en parlant ainsi ? Si le mobilier est vendu pour me procurer quelques pounds quant à présent, puis-je compter pouvoir en racheter un neuf?
— Gomment songerions-nous à l’avenir? répondit Amy. La seule question est de subsister. Je pensais que tu préférerais te procurer de l’argent par ce moyen plutôt que d’emprunter à ma mère, qui a déjà la charge de me recevoir, moi et Willie.
— Tu as raison, murmura Reardon. Fais comme bon te semblera.
Amy. qui se trouvait dans sa disposition d’esprit la plus pratique, n’était pas d’humeur à s’attarder à une conversation vaine. L’instant d’après. Reardon fut laissé seul.
11 alla aux rayons de sa bibliothèque et commença d’en tirer les livres qu’il voulait emporter avec lui, quelques-uns seulement, les compagnons indispensables à un homme d’étude qui tient encore à la vie, son Homère, son Shakespeare.
Le reste devrait être vendu. Il s’en débarrasserait demain matin. En bloc, il pourrait en retirer quelques pounds. Puis, sa garde-robe. Amy avait rempli tous ses devoirs domestiques d’épouse ; ses vêtements étaient en aussi bon état que les circonstances le permettaient. Mais pourquoi s’embarrasser d’habits d’hiver? S'il vivait encore, l’été fini, il pourrait se racheter
les pauvres effets indispensables. Il fit donc un lot de choses à vendre.
Il pensa à Biffen avec envie. Biffen, s’il le fallait, pouvait se contenter de trois ou quatre shillings par semaine, satisfait en pensant que personne au monde n’avait de droits sur lui. S’il venait à mourir de faim, eh bien ! il ne manquait pas d’hommes seuls comme lui, ayant eu le même sort. S’il voulait se tuer, qui désolerait-il ? Enfant gâté de la fortune !
Les cloches de Saint-Marylebone se mirent à tinter, annonçant l’office de l’après-midi. Dans son désœuvrement et sa noire souffrance, les pensées de Reardon suivirent leurs appels, et il s’émerveilla qu’il y eût des êtres qui pussent tenir pour un devoir ou une consolation d’aller s'accroupir dans la pénombre d'une église à écouter le bourdonnement des prières. Il songea aux millions de créatures humaines à qui la vie est si aride que ce leur est un besoin de croire à une récompense d’outre-tombe. Pour lui, il ne la cherchait pas et n’y aspirait point. L’amertume de son sort tenait à ce que ce monde eût pu lui être un paradis suffisant, si seulement il lui eût été possible d’agripper une pauvre petite part de la monnaie courante. Il avait remporté le plus grand prix de la Terre, — l’amour d’une femme, — mais il ne pouvait le retenir, parce que ses poches étaient vides.
La peur et la honte du dénûment avaient refroidi pour lui le cœur de cette femme, et il ne pouvait, en conscience, lui en vouloir d’ètre sensible aux événements vulgaires de la vie ; lui-même n’avait-il pas éprouvé les effets dégradants de l’indigence? Le pire de tout était l’attrait exercé sur Amy par l’énergie et les promesses de succès de Jasper Milvain. Sans entretenir sur sa femme aucun soupçon indigne, Reardon ne pouvait manquer d’y être sensible. En habitant chez Mrs Yule, elle aurait occasion de le rencontrer souvent. Etait-il sage de l'exposera des dangers pires que la pauvreté? Il savait bien que le seul espoir d’ajourner la lutte, cette tentation qui assaille l’homme
LA RU h DES MEURT-DE-FAIM
faible, l’avait entraîné à admettre un expédient sur les dangers duquel il s’était efforcé (te fermer les yeux, et voilà que ces dangers s’imposaient maintenant avec force à son esprit.
Il se leva en proie à l'angoisse, regardant autour de lui comme s’il espérait voir apparaître quelque secours.
Presque aussitôt, on frappa à la porte. Reardon ouvrit et se trouva en présence du sémillant M. Carter. Celui-ci ne lui avait fait visite que deux ou trois fois depuis son mariage; sa venue était une surprise.
— J’apprends que vous quittez Londres pour quelque temps, s’écria-t-il, de sorte que j’ai tenu à venir vous serrer la main.
Vêtu d’un complet de demi-saison, il exhalait de frais parfums. Le contraste de son animation joyeuse avec la placidité morne, accablée, de Reardon, n’aurait pu être plus frappant.
— Edith m’a dit que vous vous absentiez pour votre santé. Vous avez travaillé trop dur, voyez-vous. Il ne faut pas continuer ainsi. Et où irez-vous?
— Ce n’est pas du tout sûr que je parte, répondit Reardon. J’avais pensé aller, pendant quelques semaines, quelque part,... au bord de la mer.
— Je vous engage à aller dans le Nord, continua Carter, allègrement. Vous avez besoin d’un air tonique, voyez-vous. Allez en Ecosse, canotez et pêchez un peu. Vous reviendrez un autre homme. Nous y avons fait un tour l’année dernière,, cela m’a fait un bien étonnant.
— Oh ! je ne pense pas aller si loin.
— Mais c’est précisément un vrai changement d’air qu’il vous faut, quelque chose de reconstituant. Le fait est que vous ne paraissez pas bien.
Il continua de causer avec cette satisfaction joyeuse d’un homme dont les revenus sont assurés, et dont l’avenir abonde en congés folâtres. Reardon ne répondit pas à ces propos ; il restait immobile, un sourire figé sur les lèvres.
— Avez-vous entendu dire, fît bientôt Carter, que
nous ouvrons une annexe de l’hôpital dans City Road?
— * Non, je n’en savais rien.
— Ce ne sera que pour les malades non hospitalisés, et ouvert alternativement trois matinées et trois aprèsmidi.
— Qui vous représentera là-bas ?
— Oh ! bien, j’irai surveiller de temps à autre, et j’aurai un employé comme au vieil hôpital.
Il s’étendit sur le sujet.
— Avez-vous engagé cet employé ? demanda Reardon.
— Pas encore, mais j’ai quelqu’un en vue.
— Ne voudriez-vous pas me donner la préférence ?
Reardon prononça ces mots d’une voix enrouée, et
les termina par un rire saccadé.
— Vous êtes trop huppé pour moi maintenant, mon vieux ! exclama Carter, s’associant à ce qui lui faisait l’effet d’une farce.
— Donnerez-vous un pound par semaine ?
— Vingt-cinq shillings. Il faut que ce soit un homme à qui l’on puisse se fier pour recevoir l’argent des malades payants.
— Eh bien, je parle sérieusement. Voulez-vous me donner ce poste?
Carter lui jeta un coup d’œil et étouffa un nouveau rire.
— Que diable cela signifie-t-il ?
— La vérité, dit Reardon, est que j’ai besoin de varier mes occupations. Je ne peux guère m’atteler au travail de tête pendant plus d’un mois ou deux. C’est parce que j’ai essayé de le faire que je... Eh bien, oui, en réalité, je suis exténué. Si vous voulez me donner cette place, cela me soulagera de l’obligation de produire perpétuellement des romans et, par là même, ne m’y disposera que mieux. Vous savez que je suis régulier à la besogne, vous pouvez vous fier à moi, et je vous serai peut-être plus utile que beaucoup d’employés que vous pourriez prendre.
C’était fait, heureusement fait, du premier mouve-
ment. Rien qu’une minute de plus de silence, et il n’aurait pas eu le courage d’affronter cette humiliation. Il avait la figure en feu, la langue desséchée.
— Je suis renversé ! s’écria Carter. Je n’aurais pas imaginé... Mais, bien sûr, si vous désirez vraiment cette place... Je peux encore à peine vous croire sérieux, Reardon.
— Pourquoi non? Me promettez-vous l’emploi?
— Ma foi, oui.
— Quand devrai-je entrer en fonctions ?
— Le local sera ouvert de demain en huit. Mais alors... et votre congé ?
— Oh ! laissons cela de côté. M’occuper d’une manière nouvelle me sera un congé suffisant. Nouvelle et ancienne aussi ; cela me fera plaisir.
Il rit gaîment, soulagé, au delà de toute expression, d’être arrivé à ce qui lui semblait le terme de ses embarras. Pendant une demi-heure, ils continuèrent à causer de l’affaire.
— Allons, c’est une idée baroque, dit Carter en se retirant, mais vous savez mieux que moi ce qu’il vous faut.
Lorsque Amy rentra, Reardon la laissa coucher l’enfant avant d’entamer la conversation. Elle vint enfin s’asseoir dans le cabinet de travail.
— Maman nous conseille de ne pas vendre le mobilier, dit-elle aussitôt.
— J’en suis bien aise, car je m’étais absolument décidé à ne pas le faire.
— As-tu eu quelque idée?
— Oui, Carter est venu me voir et m’a, par hasard, raconté qu’ils allaient ouvrir une annexe de l’hôpital dans City Road. Il aura besoin de quelqu’un pour le seconder. Je lui ai demandé ce poste, et il me l’a promis.
Il prononça ces derniers mots précipitamment, quoiqu’il eût résolu de parler avec fermeté. Assez de faiblesse ; il avait pris une décision et agirait en conséquence, en homme responsable.
— Ce poste? dit Amy. Quel poste?
— Le poste d’employé, pour l’appeler par son nom. Ce sera le même travail que j’ai fait autrefois, et qui consiste à tenir le registre des malades, recevoir leurs lettres, etc. Les appointements seront de vingt-cinq shillings par semaine.
Amy se redressa sur sa chaise et le regarda fixement.
— Est-ce une plaisanterie ?
— Loin de là, chère. C’est une bienheureuse délivrance.
— Tu as demandé à M. Carter de te reprendre comme employé ?
— Mais, oui.
— Et tu me proposes de vivre avec vingt-cinq shillings par semaine ?
— Oh ! non. Je ne serai occupé que trois matinées et trois après-midi par semaine. Dans mes loisirs, je reprendrai mon travail littéraire, et nul doute qu’il ne puisse me rapporter cinquante pounds par an, à peu près, si j’ai ton affection pour me soutenir. Demain, j’irai chercher un logement à quelque distance d’ici, à Islington, par exemple. Nous avons vécu d’une façon tout à fait disproportionnée à nos moyens, il est temps que cela finisse. Nous n’aurons plus à sauver de vaines apparences. Si je parviens à faire mon chemin en littérature, tant mieux; en ce cas, notre position et notre avenir changeront, c’est certain. Mais, pour l’instant, nous sommes de pauvres gens et devons vivre comme tels. Si nos amis désirent continuer à nous voir, ils de vront mettre de côté tout snobisme et nous prendre pour ce que nous sommes. S’ils préfèrent ne pas venir, ils nous fourniront une excuse pour nous retirer de leur commerce.
Amy frottait le dessus de sa main. Après un long silence, elle dit d’un ton très calme, mais très résolu :
— Je ne consentirai point à cela.
— Alors, Amy, je devrai me passer de ton consentement. Le logement sera loué et notre mobilier déménagé.
— Ce ne fera pour moi aucune différence, ripostat-elle, du même ton. J’ai décidé, comme tu me l’avais dit, d’aller chez maman avec Willie, mardi prochain. Toi, évidemment, tu es libre d’agir à ta guise. J’aurais cru qu’un été au bord de la mer t’aurait été plus salutaire, mais si tu préfères Islington...
Reardon s’approcha d’elle et posa la main sur son épaule.
— Amy, es-tu ma femme, oui ou non?
— Je ne suis certainement pas la femme d’un employé à tant la semaine.
Il s’était attendu à une lutte, mais sans prévoir avec certitude la forme que prendrait la résistance d’Amy. Quant à lui, il voulait se montrer doucement résolu, tranquillement indifférent à ses protestations. Mais, chez un homme à qui une telle affirmation de sa personnalité demande un énergique effort, le frémissement des nerfs entravera toujours la ligne de conduite qu’il s’est tracée par avance. Déjà Reardon avait parlé plus brusquement qu’il ne se l’était proposé ; sa voix, à son insu, passait du ton de résolution ferme à celui d’impérieuse autorité, et, — comme toujours en pareil cas,— il s’excitait au son de cette voix qui l’étonnait lui-même. Il perdit tout sang-froid ; la dernière riposte d’Amy le traversa comme un courant électrique, et il ne fut plus, à ce moment, que le mari défié par sa femme, le mâle tenté d’exercer sa force brutale contre le sexe physiquement plus faible.
— Quel que soit votre sentiment à mon égard, dit-il, vous ferez ce que je juge convenable. Je n’ai pas à discuter avec vous. S’il me plaît d’habiter Whitechapel, vous devez y venir et y vivre.
Il croisa en plein le regard d’Amy, et prit conscience de ce que ce regard exprimait de correspondant à sa propre brutalité. Subitement, elle était devenue beaucoup plus vieille : ses joues s’étaient tirées, émaciées, ses lèvres étaient blêmes et dures, une ride inconnue sillonnait son front, et elle avait ce regard sauvage de l’animal qui se défend avec les griffes et les dents.
— Je ferai ce que vous jugez convenable. En vérité !
Etait-ce la voix d’Amy qui empruntait ce timbre-là?
C’est d’un accent pareil qu’il avait entendu une femme disputer avec son mari au coin de la rue. N’y a-t-il donc pas de différence essentielle entre des femmes de condition s idissemblable ? La même nature se retrouvet-elle sous des dehors à ce point disparates?
Ils demeurèrent une minute sans se regarder, puis Reardon lui dit en face :
— Ainsi, vous refusez de vivre avec moi ?
— Oui, si c’est là le genre de vie que vous m’offrez.
— Vous seriez plus honteuse de partager les infortunes de votre mari que de déclarer à tout le monde que vous l’avez abandonné ?
— Je déclarerai à tout le mondelasimple vérité. Vous avez l’occasion de faire encore un effort pour nous sauver de la dégradation, vous refusez d’en prendre la peine. Vous préférez m'entraîner dans une condition d’existence inférieure. La honte est pour vous ; il est heureux pour moi d’avoir un foyer décent où m’abriter.
— Heureux pour vous ! Vous vous rendez indiciblement méprisable. Je n’ai rien fait qui justifie votre abandon. C’est à moi de juger ce que je peux ou ne peux pas faire. Une femme bonne ne verrait dans ce que je vous demande aucune dégradation. Mais me fuir, précisément parce que je suis plus malheureux que vous n’aviez jamais cru que je pusse être...
Il devenait incohérent. Mille idées passionnées, auxquelles il voulait donner forme, s’entre-choquaient à la fois dans son cerveau, embrouillant sa parole. Vaincu dans sa tentative d’agir en homme fort, il ne pouvait encore recouvrer son équilibre, et ne savait comment formuler ce qu’il désirait exprimer.
— Oui, naturellement, c’est ainsi que vous présenterez les choses, dit Amy. C’est ainsi que vous me montrerez à vos amis. Mais les miens verront les laits sous un jour différent.
— Ils vous regarderont comme une martyre ?
— Personne ne fera de moi une martyre, soyez-en
sûr. J’ai été assez malheureuse pour épouser un homme sans délicatesse, sans égards pour mes sentiments, je ne suis pas la première qui se soit trompée de la sorte.
— Sans délicatesse? Sans égards pour vos sentiments? Vous ai-je toujours absolument incomprise, ou la pauvreté vous a-t-elle changée en une femme que •je ne reconnais pas?
Il s’avança et la regarda désespérément dans les yeux. Mais pas un muscle de son visage ne parut sensible aux anciennes influences.
— Savez-vous bien, Amy, ajouta-t-il, d’une voix plus basse, que si nous nous séparons maintenant, ce sera pour toujours ?
— Ce n’est que trop vraisemblable, je le crains.
Elle s’écarta un peu.
— Vous voulez dire que vous l’espérez ? Vous êtes excédée de moi, et vous ne pensez qu’à vous libérer.
— Je ne discuterai pas davantage, je suis lasse à en mourir.
— Alors ne dites rien, mais écoutez pour la dernière fois ma façon d’envisager notre situation. Quand j'ai consenti à vous quitter pour un temps, à m’éloigner pour tâcher de travailler dans la solitude, j’étais fou, et, qui plus est, insincère, à la fois envers vous et envers moi-mème. Je savais que j’allais entreprendre l’impossible. C’était simplement retarder le jour fatal, voilà tout, ajourner l’heure où je devrais dire sans ambages : « Je ne peux pas vivre par la littérature ; il faut donc que je cherche quelque emploi. » Je n’aurais pas été faible à ce point, si je n’avais su comment vous accueilleriez une détermination comme celle-là. J’avais peur de vous dire la vérité,... peur ! Eh bien, lorsque, par hasard, Carter me fît entrevoir cette occasion, j’aperçus du même coup toute l’absurdité de nos projets. Il ne m’a pas fallu une minute pour me décider. Tout était préférable à cette séparation d’avec vous sous de fallacieux prétextes, pour une ridicule affectation d’espoir, là où il n’y avait aucun espoir.
Il se tut et vit que ses paroles restaient sans effet sur elle.
— Et vous avez une lourde part dans les torts, Amy. Vous vous rappelez le première fois que j’entrevis* combien l’avenir s’assombrissait. J’ai été jusqu’à vous dire que nous devrions changer de mode d’existence. Vous savez quelle a été votre réponse. De ce moment, je n’ignorais pas ce que je devais attendre, mais je ne pouvais pas le croire. J’allais me répétant : « Elle m’aime, et quand elle comprendra vraiment »... — Je me leurrais moi-mème. Si j’avais été sage, je vous aurais parlé de manière à vous rendre toute méprise impossible. Je vous aurais déclaré que notre train de vie était absurde et que j’étais résolu à le modifier. Je n’ai pas de délicatesse? Pas d’égards pour vos sentiments ? Ah ! si j’en avais eu moins ! Je me demande si vous pouvez seulement comprendre quelques-unes des considérations qui m’ont influencé et rendu lâche..., et, pourtant, je croyais, autrefois, qu’il n’y avait aucun raffinement de sensibilité qui pût vous échapper. Oui, j’ai été assez insensé pour me dire : « Il semblerait que je l’eusse trompée sciemment ; elle pourra souffrir de l'idée que je l’ai prise à tout risque, sachant que je l’exposerais bientôt à la pauvreté et à toutes sortes d’humiliations. » Impossible dès lors de revenir là-dessus : je n’avais qu’à continuer la lutte désespérée, en tâchant d’espérer. Oh ! si vous saviez...
La voix lui manqua un instant.
— Je ne comprends pas que vous puissiez être si insouciante et si insensible. Vous saviez que, parfois, j’étais presque fou d’anxiété. Vous ne m’avez aidé en rien. Vous rejetiez sur moi toute la responsabilité, pensant toujours, sans doute, que vous aviez, vous, un refuge tout prêt. A l’heure qu’il est, je me méprise moimême de vous dire des choses pareilles, quoique je les sache si amèrement vraies. Une fois en colère, je suis capable de laisser échapper des paroles violentes, mais elles ne répondent pas encore à mon sentiment actuel. Il faut longtemps pour voir en vous une femme
si différente de celle que j'adorais. Vous savez que. lorsqu’une lumière s’éteint soudainement, on en conserve encore l’image devant les yeux. Mais, à la fin, l’obscurité se fait.
De nouveau, Amy se tourna vers lui.
— Au lieu de dire tout cela, vous feriez mieux de me prouver que j’ai tort.
— Que vous avez tort? Je ne saisis pas ce que vous voulez dire.
— Vous pourriez prouver que vous êtes disposé à faire tout votre possible pour me sauver de l’humiliation.
— Amy, tout mon possible, je l’ai fait. J’ai fait plus que vous ne pouvez imaginer.
— Non, vous avez travaillé avec nonchalance et appréhension, je le sais. Mais, aujourd’hui, une occasion vous est offerte de travailler dans des conditions meilleures. Jusqu’à ce que vous l’ayez tenté, vous n’avez pas le droit de m’entraîner avec vous dans l’abîme. — Sa voix tremblait pour la première fois. Ecoutez-moi et laites ce que je vais vous prescrire. Elle parlait du ton de commandement le plus singulier. C’était un ordre, non une exhortation, qu’elle formulait ainsi.
— Allez tout de suite chez M. Carter. Dites-lui que vous avez lait une bêtise énorme, dans un accès de découragement, n’importe quoi. Dites-lui que, bien entendu, il ne pouvait vous entrer dans l’esprit de devenir son employé. Allez-y ce soir, immédiatement! Vous m’entendez, Edwin? Allez-y à présent, à l’instant même.
— Avez-vous résolu d’éprouver à quel point je suis faible? Vous désirez pouvoir me mépriser plus complètement encore ?
— Je suis résolue à être votre amie et à vous sauver de vous-même. Allez vite ! Je me chàrge du reste. Si j’ai laissé les choses aller à la dérive jusqu’ici, il n’en sera pas de même à l'avenir. Je prendrai pour moi les responsabilités. Faites seulement ce que je vous dis.
Vous savez que c’est impossible.
— Non, ce n’est pas impossible. Je trouverai de l’argent. Personne n’aura le droit de dire que nous nous séparons, personne n’a encore l’ombre de ct*tte idée. Vous vous absentez pour votre santé pendant trois mois. J’ai été beaucoup plus soucieuse des apparences que vous ne l’imaginez ; mais vous me faites si peu de crédit ! Je me procurerai l’argent dont vous avez besoin, jusqu’à ce que vous ayez écrit un autre livre. Je vous le promets. Vous n’aurez aucun souci. Vous vous livrerez entièrement aux choses intellectuelles. Mais il faut que M. Carter soit prévenu sans délai, avant qu’il ait eu le temps de répandre ce bruit. S’il a parlé déjà, il faut qu’il se démente.
— Mais vous m’étonnez, Amy. Vous regardez comme une honte mon entrée en emploi ? Mais tout le monde sait que j’ai été un employé, jadis.
— Très peu de personnes le savent. Et puis, ce n’est pas la même chose. Ce qu’on a été dans le passé ne signifie rien. Surtout pour un homme de lettres ; chacun s’attend à apprendre qu’il a commencé par être malheureux. Mais, tomber de la position que vous avez aujourd’hui à accepter des gages de semaine... Vous ne savez sûrement pas comment les gens de mon monde considèrent cela.
— De votre monde ? J’avais cru que votre monde était le même que le mien, et j’ignorais absolument ces imbécillités.
— L’heure s’avance. Allez trouver M. Carter, et je causerai ensuite avec vous autant qu’il vous plaira.
Il aurait peut-être cédé ; mais le calme mépris de cette dernière phrase le poussa à bout et lui démontra, avec plus d’évidence que des termes exprès ne l’auraient pu faire, quel piteux personnage il jouerait aux yeux d’Amy, s’il prenait son chapeau pour s’en aller exécuter ses ordres.
— Vous m’en demandez trop, dit-il avec une froideur inattendue. Si mes appréciations ont si peu de valeur à vos yeux que vous les rejetiez comme celles d’un enlant tourmentant, je m’étonne que vous trouviez
qu’il vaille la peine de chercher à conserver les apparences, en ce qui me concerne, ha chose est très simple : faites savoir à chacun que vous n’ètes engagée en rien dans la disgrâce que j’ai attirée sur ma tête. Mettez une annonce à cet effet dans les journaux, si bon vous semble, comme font les hommes pour les dettes de leurs femmes. J’ai pris mon parti. Je ne peux pas me rendre ridicule pour vous plaire.
Elle sentit que c’était définitif. La voix de son mari avait le véritable accent de la honte et de la révolte.
— Alors, suivez votre route, moi je suivrai la mienne.
Et elle quitta le cabinet.
Quand, une heure après, Reardon se rendit dans la chambre à coucher, il ouvrit un canapé-lit qui s’y trouvait, y jeta quelques couvertures et s’y étendit pour passer la nuit. Il ne put fermer l’œil ; Amy dormit une heure ou deux, avant l’aube, et, en s’éveillant, elle jeta par la chambre un coup d’œil anxieux. Mais ni l’un ni l’autre ne prononça une parole.
Il y eut un semblant de repas, comme à l’ordinaire. Quand Amy vit son mari se préparer pour sortir, elle lui demanda d’entrer dans le cabinet de travail.
— Combien de temps serez-vous absent? interrogeat-elle d’un ton bref.
— Je n’en sais rien. Je vais chercher un logement.
— Alors, je serai bien sûr partie avant que vous rentriez. Ce n’est pas la peine maintenant que je reste jusqu’à demain.
— Comme il vous plaira.
— Voulez-vous que Lizzie continue à venir ?
— Non. Veuillez lui payer ses gages et la congédier. Voici de l’argent.
— 11 me semble que vous feriez mieux de me laisser ce soin.
Il lança la pièce d’or sur la table et ouvrit la porte. Amy s’avança vivement et la ferma.
-Est-ce là votre adieu? demanda-t-elle, les yeux baissés.
— Comme vous le désirez... oui.
— Vous vous rappellerez que je ne l’ai pas désiré.
— En ce cas, vous n’avez qu’à venir avec moi dans le nouveau logement.
— Je ne peux pas.
— Alors, vous avez choisi.
Elle ne l’empêcha plus cette fois d’ouvrir la porte, et il sortit sans la regarder.
Il revint à trois heures. Amy et l’enfant étaient partis, la servante aussi. Dans la salle à manger, la table était dressée comme pour le repas d’une personne.
Il entra dans la chambre à coucher. Les malles d’Amy avaient disparu. Une housse recouvrait le berceau de l’enfant. Dans le cabinet de travail, il vit que la pièce d’or qu’il avait jetée sur la table y traînait toujours.
Comme il faisait grand froid, Reardon alluma du feu et, pendant qu’il flambait, se plongea dans la lecture d’un fragment déchiré de journal. Bientôt sa tête s’affaissa, et il tomba dans un assoupissement pénible.
Vers six heures, il se fit du thé, puis procéda à l’empaquetage des quelques volumes destinés à le suivre, et de quelques autres objets pouvant tenir dans une malle ou dans une valise. Après plusieurs heures passées à cette besogne, il ne put résister davantage à la fatigue et s’alla coucher. Avant de s’endormir* il entendit les deux horloges familières sonner huit heures. Elles étaient d’accord ce soir, chose rare, et les sons plaintifs de l’asile des pauvres remplissaient l’intervalle des sons, plus graves, de Saint-Marylebone. Reardon essaya de se rappeler quand il avait observé ce détail pour la dernière fois; cette question semblait l’intéresser particulièrement et le poursuivit dans ses rêves, engendrant des spéculations grotesques qui lui fatiguèrent l’esprit.