LE FOYER MATERNEL
Mrs Edmund Yule, mère d’Amy Reardon, pareille à la majorité des habitants de Londres,, occupait une maison dont le loyer était ridiculement disproportionné à son revenu, amusante faiblesse dont les propriétaires londoniens ont su tirer si bon profit. Au lieu de vivre, comme elle l’aurait pu, dans un bien-être modeste, mais suffisant, son existence s’épuisait en efforts perpétuels pour dissimuler le fond malpropre de ce qui s’étalait aux yeux des amis et voisins. Elle n’avait que deux domestiques, si mal payées et si impitoyablement surmenées, qu’il était rare qu’elle les gardât plus de trois mois. Dans ses rapports avec les gens aux services desquels elle avait recours, les fournisseurs, par exemple, elle se rendait coupable d’une incroyable mesquinerie, différant de les payer jusqu’à la dernière limite possible. Ce n’était pas par dureté de cœur, dans la stricte acception du mot, qu’elle agissait ainsi; elle éprouvait une certaine confusion de sa conduite et de la compassion pour ses victimes. Mais la vie étant une bataille, il fallait qu’elle écrasât ou fût écrasée.
Cependant, cette énergique personne ne nourrissait nulles ambitions sociales au-dessus de son propre niveau. Elle ne visait pas à l’intimité avec ses supérieurs,
elle se bornait à prétendre à la supériorité parmi ses intimes. Son cercle de relations n’était pas large, mais il fallait qu’elle y fût considérée avec le respect dû à une femme distinguée de sa personne, et raffinée de goûts. Ses petits dîners pouvaient n’être pas fréquents, mais il fallait qu’on regardât comme un privilège d’y être invité. « Mrs Edmund Yule », il fallait que ce nom sonnât bien sur les lèvres des gens, et ne fût jamais l’occasion de ces sourires particuliers dont elle était assez coutumière, à l’énoncé du nom d’autres personnes.
La question du mariage d’Amy avait fait sa préoccupation constante depuis l’âge où la fillette commença à devenir femme. Pas de mariage banal pour elle, pas de mariage d’argent ou de simple convenance. Mais les années passaient sans que se présentât l’homme d’une supériorité indiscutable, lorsqu’apparut, tout à coup, Edwin Reardon.
Un homme de lettres? Hé, mon Dieu! C’était un genre de distinction, et un romancier, — c’était une chance, car les romanciers ont parfois des succès de société considérables. A vrai dire, M. Reardon ne faisait pas l’impression d’un homme prêt à se pousser en avant, là où la bataille réclamait un vigoureux effort, mais Amy se convainquit bientôt qu’il acquerrait une renommée toute différente de celle des conteurs à succès de la moyenne. L’élite l’apprécierait ; il serait le bienvenu dans les sanctuaires de la haute culture ; les esprits supérieurs diraient : « Oh ! règle générale, je ne lis pas les romans, mais je fais exception pour ceux de Reardon. » Si vraiment il en devait être ainsi, tout allait bien; car Mrs Yule était capable d’apprécier les différences sociales et intellectuelles.
Hélas ! hélas ! où aboutissaient ces brillantes espérances !
Tout d’abord, Mrs Yule fît moins souvent allusion à « mon gendre, M. Edwin Reardon »; puis elle ne prononça plus son nom que lorsque des questions l’y obligeaient ; ensuite, aux plus intimes de son cercle,
elle donna à entendre des demi-mots, dont l’interprétation n’était point facile : « M. Reardon devient si excentrique ! — Il a un dégoût singulier du monde. — Non, je crains bien que nous n’ayons pas de nouveau roman de lui pour quelque temps. Je crois qu’il écrit beaucoup sous le voile de l’anonyme. Et vraiment des excentricités pareilles ! » Que de larmes elle versait après ses entretiens décourageants avec Amy ! Et, comme il fallait s’y attendre, elle jugeait sévèrement la cause de ses chagrins. La dernière fois qu’il vint la voir, elle le reçut avec une politesse si excessive que Reardon la détesta depuis lors, tandis qu’il l’avait tenue jusque-là pour une femme bête, mais bonne.
Hélas ! le mariage d’Amy avec un homme de distinction ! De degré en degré la chute, jusqu’à ce que survint, aujourd’hui, la catastrophe finale. La chose était assez amère en soi, mais combien plus lamentable par rapport aux amis de la famille ! Comment expliquer ce retour d’Amy chez elle? Comment colorer cette vulgaire misère ?
Et l’on n’en avait point encore touché le fond. Il apparut à l’improviste, en ce matin de mai, sous la forme d’un cab qui déposa, à la porte de Mrs Yule, Amy, son enfant, ses malles, ses cartons, et le reste.
De la fenêtre de la salle à manger, Mrs Yule aperçut ce débarqué et, en quelques minutes, elle en apprit la cause inimaginable. Elle éclata en pleurs aussi sincères que jamais femme n’en répandit.
— Cela ne sert à rien, maman, dit Amy, dont les nerfs étaient fort tendus. Rien de pire ne peut arriver; c’est encore une consolation.
— Oh! c’est une honte! gémit Mrs Yule. Je ne vois pas ce que nous pourrons dire.
— Je ne dirai rien du tout. On ne peut guère avoir l’impertinence de faire des questions quand nous aurons montré qu’elles sont importunes.
— Mais il y a certaines personnes à qui je ne puis éviter de donner quelques explications. Ma chère en-
faut, il n’a pas son bon sens, j’en suis convaincue. Il n'a pas son bon sens.
— C’est absurde, maman. Il l’a autant que toi et moi.
— Mais tu as souvent raconté des choses bizarres qu’il dit et qu’il fait, tu le sais bien, Amy. Il parlait en dormant. J’ai beaucoup réfléchis depuis que tu me l’as raconté. Ma chérie, je vais donner à entendre qu'il est devenu si étrange dans ses agissements que...
— Je ne veux pas de ça, repartit Amy, avec résolution. Ne vois-tu pas que, dans ce cas, j’agirais très mal ?
— Mais je ne vois pas du tout en quoi. Il y a bien des raisons, tu le sais, pour ne pas vivre avec un mari qu’on croit atteint de désordre mental. Tu as fait tout au monde pour lui. Et ce serait au moins une sorte d’explication, tu comprends. Je suis d’ailleurs si convaincue qu’il y a du vrai là dedans !
— Je ne peux évidemment pas t’empêcher de dire ce que tu veux, mais je trouve que ce serait fautif de répandre un bruit pareil.
Ces paroles étaient prononcées d’un ton moins résolu. Amy songeait et avait l’air misérable.
— Viens au salon, dit sa mère. (L’entretien avait eu lieu dans le vestibule). Dans quel état tu dois être ! Oh ! Dieu ! oh ! Dieu !
Mrs Yule était une femme mince, bien proportionnée, encore jolie de figure et habillée de façon à faire valoir ses charmes naturels . Sa voix avait une nuance plaintive, et elle était d’ensemble plus frêle de structure que sa fille.
— Ma chambre est-elle prête ? demanda Amy, de l’escalier.
— Malheureusement non, chérie, puisque je ne t’attendais que demain. Mais on va s’y mettre immédiatement.
Ce surcroît de besogne dans le ménage devait occasionner de graves difficultés vis-à-vis des esclaves domestiques. Mais Mrs Yule allait se montrer à la hauteur des circonstances. Pour Amy, elle eût fait travailler
ses servantes jusqu’à les voir expirer de fatigue sous ses yeux.
— Sers-toi de ma chambre en attendant, ajouta-telle. Je vais aller voir moi-même où en sont les choses.
Les « choses » n’allaient pas absolument à souhait, paraît-il, à en juger par le changement qui se fît dans cette voix, doucement plaintive, quand elle s’adressa à l’infortunée fille de chambre. Elle ne devint point du tout brutale, mais si aiguë, si dure, si impitoyable, — peut-être comme la voix de la déesse Pauvreté ellemême !
Fou ? Devait-on vraiment parler de lui à voix basse et en indiquant du doigt le front ? Cette pensée avait quelque chose de ridicule aussi bien que de répugnant, mais elle ne s’en empara pas moins de l’esprit d’Amy. Celle-ci était à la méditer lorsque sa mère reparut au salon.
— Et il a refusé catégoriquement de se conformer au premier projet ?
— Il a refusé, alléguant que c’était inutile.
— Comment, inutile ? Sa manière d’être est inconcevable l
— Je n’y vois rien d’inconcevable, repartit Amy; elle est faible et égoïste, voilà tout. Il accepte le premier misérable emploi qui se présente plutôt que la perspective d’un travail laborieux pour écrire un autre livre.
Elle sentait parfaitement que ce qu’elle disait là donnait une idée peu fidèle de la position de son mari; mais un certain malaise de conscience la poussait à la dureté de langage.
— Mais pense donc ! exclama sa mère. Où a-t-il la tête lorsqu’il te demande d’aller vivre avec vingt-cinq shillings par semaine ? Ma parole, s’il n’a pas le cerveau dérangé, il faut qu’il ait délibérément comploté de se débarrasser de toi.
Amy hocha la tète,
— Tu penses, demanda Mrs Yule, qu’il croit sérieusement possible de vous faire vivre tous avec ses gages ?
Ce dernier mot était choisi à dessein pour marquer le comble du mépris.
— Il parlait de gagner cinquante pounds par an en écrivant.
— Même en comptant là-dessus, vous n’auriez guère que cent pounds par an. Ma chère enfant, il n’y a pas de milieu : ou il a perdu l’esprit, ou il t’a éloignée avec intention.
Amy se mit à rire à l’idée de son mari entrevu sous le jour de cette dernière hypothèse.
— Il n’est, pas besoin d’aller si loin pour chercher des explications, dit-elle. Il a échoué, voilà tout, absolument comme n’importe qui pourrait échouer dans tout autre métier. Il ne peut plus travailler comme autrefois. Il est possible que ce soit la conséquence d’un mauvais état de santé, je n’en sais rien. Son dernier livre est complètement refusé, tu sais. Il s’est mis en tête qu’il n’a plus rien à attendre que la pauvreté, et il ne peut comprendre pourquoi je me refuserais à vivre comme la femme d’un ouvrier.
— Eh bien, tout ce que je sais, c’est qu’il t’a mise dans une situation effroyablement difficile. S’il s’en était allé passer l’été à Worthing, nous aurions pu donner à ce fait une apparence naturelle. Le monde est toujours prêt à tolérer la bizarrerie chez un homme de lettres, jusqu’à un certain point. Nous aurions fait comme s’il n’y avait rien qui exigeât explication. Mais qu’allons-nous faire maintenant ?
Mrs Yule, ne différant pas en cela de la multitude de ses pareils, ne vivait que pour l’opinion d’autrui. Que dirait-on ? Tel était l’objet de son souci quotidien. Elle n’avait jamais conçu la vie comme pouvant être appropriée à l’individu, et l’indépendance dans la règle de conduite ne lui semblait praticable que pour certaines personnes tout à fait excentriques, ou absolument en dehors de la société. Amy avait de beaucoup dépassé ce point de vue de sa mère, dans l’ordre intellectuel, mais elle manquait de courage pour agir d’après ses convictions.
— Il faudra qu’on sache la vérité, sans doute, répondit-elle, d’un ton abattu.
Mais l’aveu de la vérité était bien le dernier moyen qui viendrait à l’esprit de Mrs Yule, du moment que les relations sociales se trouvaient en jeu. Son existence entière reposait sur la négation audacieuse des réalités. Et, comme il est naturel chez les personnes de son genre, elle possédait à un haut degré l’instinct de l’autruche : quoique très perspicace dans la découverte des hontes et des mensonges de ses amies, elle se leurrait de l’espoir ridicule de cacher à tous ses propres embarras.
— Mais le fait est, ma chère enfant, que nous ne savons pas nous-mêmes la vérité. Tu ferais bien de te laisser guider par moi. D’abord il vaudra mieux que tu voies le moins de monde possible. Je pense qu’il te faudra dire un mot à deux ou trois de tes amies personnelles ; mais, si tu veux m’en croire, tu seras plutôt mystérieuse. Qu’ils pensent ce qu’ils voudront, tout vaut mieux que de dire simplement : « Mon mari ne peut pas me nourrir, et il s’est mis à travailler comme employé à tant la semaine. » Sois mystérieuse, chérie. C’est encore le plus sûr.
Cette conversation, coupée de brefs intervalles, remplit toute la journée. Dans l’après-midi, deux dames vinrent faire visite ; mais Amy ne se montra pas. Entre six et sept heures, John Yule rentra, libre de ses occupations de bon ton. Comme il était généralement d’humeur irritable avant que le dîner l’eût adouci, on ne lui souffla mot de la dernière phase des affaires de sa sœur jusqu’à une heure avancée de la soirée, lui laissant supposer que le départ de Reardon pour la mer avait eu lieu un jour plus tôt qu’on ne s’y attendait.
Après le dîner, Amy s’assoupit sur un sofa du salon.
— Tu es exténuée, ma chère, dit Mrs Yule. Va te mettre au lit, pendant que je parlerai à John, et tâche de bien dormir.
La chambre propre et fraîche fit à Amy l’effet d’un délicieux paradis de repos. Elle tourna la clef dans la serrure avec une jouissance de sa tranquillité telle que
jamais encore elle ne l’avait ressentie, car, dans sa vie de jeune fille, elle voyait un fait tout simple dans la sécurité de sa solitude, et, depuis son mariage, elle n’avait pas passé une nuit toute seule. Willie était profondément endormi dans un berceau à l’ombre de son lit. Dans un élan de tendresse maternelle et de satisfaction, elle se pencha sur l’enfant et couvrit son visage de baisers trop doux pour l’éveiller.
Comme tout était soigné et délicieux ici ! Les personnes adorablement ignorantes en la matière assurent souvent que la propreté est un luxe à la portée des plus pauvres. Bien loin de là, ce n’est qu’avec la plus grande difficulté, une peine extrême, des sacrifices épuisants que ceux qui en sont réduits à compter sou par sou peuvent conserver une décence relative à leur personne et à leurs choses. Par degrés fort pénibles, Amy s’était habituée, sous ce rapport, à des compromis qui, aux premiers temps de son mariage, lui auraient paru insupportables, sinon révoltants.
Une maîtresse de maison, à la campagne, en possession d’un petit coin de jardin ou d’une simple cuisine de dimension honnête, peut, si bon lui semble, résoudre elle-même, devant sa baignoire, le problème du blanchissage, mais pour l’habitante d’un minuscule logement du centre de Londres, pareille solution est impraticable. Lorsque Amy commença de réduire la note de sa blanchisseuse, elle en eut une sensation d’avilissement. On s’accoutume, cependant, à ces nécessités déplaisantes, et déjà elle connaissait le minimum de dépense possible à une femme affligée d’instincts raffinés. Elle savait aussi combien le sentiment de votre propre dignité peut être sourdement, sûrement miné par les conditions sordides de l’existence. Entre la vie des gens éduqués aisés et celle des pauvres incultes, la différence n’est pas plus grande dans les apparences que dans les détails intimes, et Amy eut à subir une transformation profonde avant de pouvoir se faire à ces conditions d’existence, satisfaisantes pour une femme comme il faut de la classe ouvrière.
Elle se déshabilla lentement et s’allongea dans le bon lit douillet, parfumé, en laissant échapper un soupir de profond soulagement. Et, un quart d’heure après, elle dormait d’un sommeil aussi paisible que l’enfant qui partageait sa chambre.
Le lendemain matin, au déjeuner, elle montra un visage frais et presque heureux. Depuis longtemps elle n’avait goûté une pareille nuit de repos, indemne des pensées troublantes qui vous assaillent au moment de l’assoupissement et du réveil. Peut-être sa vie étaitelle ruinée, mais cette idée ne l’émouvait pas ; elle n'avait pour l’instant qu’à jouir de son indépendance. C'était comme un retour à l’état de jeune fille, et peu de femmes mariées n’accepteraient avec joie la proposition de revenir pour quelque temps à la liberté de cet état.
Amy ne voulait pas se permettre de penser que sa vie de mariage pouvait être finie; avec cette étrange faculté qu’a la femme de fermer les yeux aux faits qui ne la touchent pas immédiatement, elle goûtait le répit du présent sans regarder vers l’avenir. Reardon sortirait d’embarras tôt ou tard, il se trouverait bien quelqu’un pour l’aider; telle était la base incertaine de ses agréables sensations.
Il souffrirait, sans aucun doute. Mais ce serait un mal pour un bien ; la souffrance l’inciterait peut-être à l’effort. S’il devenait évident que la littérature n’était plus pour lui qu’une chose du passé, il faudrait alors qu’il se donnât la peine de trouver une position digne d?un homme cultivé.
Elle fît un excellent déjeuner, dont elle témoigna sa satisfaction.
— Que je suis contente î répondit sa mère. Tu étais devenue toute maigre et pâle.
— Tout à fait en voie de consomption, observa John, levant les yeux de dessus son journal. Faut-il que j’aille parler à la remise voisine pour avoir un landau tous les jours ?
— Tu le peux, si tu veux, répondit sa sœur. Cela
nous ferait du bien, à maman et à moi, et je ne doute pas que tu ne puisses nous l’offrir sans te gêner.
— Oh ! vraiment? Tu es une jeune femme étonnante, permets-moi de te le dire. A propos, je suppose que ton mari est en train de déjeuner au pain et à l’eau?
— J’espère bien que non, et je ne le crois pas très probable.
— John ! John! s’interposa doucement Mrs Yule.
Son fils reprit son journal et, à la fin du repas, se
leva avec une vivacité inaccoutumée pour se préparer à sortir.