LE PASSÉ REVÉCU
Il ne serait pas non plus exact de représenter Edwin Reardon se levant ce jour-là avec la mort dans l’âme. Lui aussi avait dormi bien mieux qu’à l’ordinaire et, à son réveil, la sensation d’être délivré d’un fardeau fut plus forte que celle de sa perte et de toutes les lamentables circonstances qui l’accompagnaient. Il n’avait plus à redouter l’effet produit sur Amy par le changement pénible de leur appartement actuel aux deux chambres qu’il avait louées à Islirigton, et, pour l’instant, cet allégement l’aida à supporter la douleur de tout ce qui s’était passé, et le malaise qui l’obsédait à la réflexion que sa femme était désormais à la charge de sa mère.
Mais cet état d’esprit ne fut que momentané. A peine commença-t-il à aller et venir, à préparer son déjeuner à l’aide des reliefs du souper de la veille, à penser à toute l’odieuse besogne qui lui incombait jusqu’au lendemain soir, que de nouveau son cœur défaillit. Sa position ne le cédait guère en douleur à celle du dernier des infortunés s’éveillant ce matin aux brutales réalités de la vie, quand ce ne serait que par la honte qu’il en ressentait ! Comment les parents et les amis d’Amy devaient-ils parler de lui ? Un roman-
cierqui ne pouvait pas écrire des romans, un mari qui ne pouvait pas nourrir sa femme et son enfant, un lettré qui, si avidement, quémandait un travail, le moins littéraire possible et misérablement salarié ; que tout cela sonnerait bien dans des papotages humoristiques ! Et quel espoir lui restait-il de voir les choses s’améliorer ?
Avait-il bien fait ? Avait-il sagement agi ? Eût-il mieux valu tenter ce dernier effort ? Une vision de recoins paisibles dans les falaises du Sussex passa devant ses yeux ; il vit les longues lignes des lames vertes éclatant en écume, il entendit l’harmonie des flots et goûta la fraîcheur salée de la brise marine. Après tout, l’inspiration lui serait peut-être venue.
Si seulement l’amour d’Amy avait été d’une qualité plus solide; si elle lui avait donné des forces pour cette tentative suprême, avec la tendresse vaillante de l’épouse idéale ! Mais il avait vu dans ses yeux des choses si hideuses ! Son amour était mort, et elle le regardait comme l’homme qui avait ruiné ses espérances et son bonheur. Si elle le pressait de continuer la lutte, ce n’était que pour son compte personnel; à lui le travail acharné, afin qu’elle en eût l’avantage s’il réussissait.
« Elle serait contente de ma mort. Elle serait contente 1 »
Il en avait la conviction. Oh ! sans doute, elle verserait des larmes, — les larmes viennent si aisément aux femmes ! Mais le voir mort, disparu de son chemin, être délivrée de sa position anormale, entrevoir dans sa vie une nouvelle perspective; qu’elle accueillerait bien tout cela !
Ce n’était pourtant pas le moment de rêvasser. Il fallait qu’aujourd’hui il vendît tous les objets superflus et organisât le transport du reste pour le lendemain. Il n’avait retenu que deux chambres, heureusement, étant données les circonstances. Trois auraient excédé le prix qu’il y pouvait mettre. Le loyer de ces deux pièces était de six shillings six pence, et comment,
si Amy avait consenti à le suivre, ses vingt-cinq shillings par semaine eussent-ils suffi aux dépenses de leur entretien à tous ? Comment avait-il pu prétendre se livrer à un travail littéraire quelconque dans le pêle-mêle de ce réduit, lui qui. n’avait jamais été capable d’écrire une ligne que dans une stricte retraite. Dans son désespoir, il avait conçu l’impossible. Amy s’était montrée plus sage, mais dans un esprit dénué de bonté.
Vers dix heures, il allait sortir pour se mettre en quête d’acquéreurs pour ses livres, ses vêtements et autres superflus ; mais, avant qu’il fermât la porte derrière lui, un pas qui approchait sur l’escalier attira son attention. Il vit le chapeau de soie lustré d’un monsieur bien mis. C’était John Yule.
— Ah! bonjour, s’écria John, en levant la tête. Je vois qu’une ou deux minutes de plus, et je vous manquais.
Il parlait d’une manière tout amicale et, en arrivant sur le palier, serra la main de Reardon.
— Avez-vous à sortir tout de suite, ou puis-je vous dire un mot?
— Entrez.
Ils entrèrent dans le cabinet, quelque peu en désordre ; Reardon ne fit aucune allusion aux événements, indiqua un siège et s’assit lui-même.
— Une cigarette ? dit Yule en tendant une boîte.
— Non, merci, je ne fume pas si tôt.
— Alors, je vais en allumer une, moi. Cela me rend toujours la conversation plus facile. Vous êtes sur le point de déménager, à ce que je vois?
— En effet.
Reardon s'efforçait de parler d’une façon très naturelle, sans témoigner le moindre embarras, mais il n’y réussit pas, et son ton parut presque agressif à son visiteur.
— J'imagine que vous ferez savoir votre nouvelle adresse à Amy ?
— Certainement. Pourquoi la cacherais-je ?
— Non, non. Je n’avais pas l'intention de dire cela. Mais vous pourriez tenir la... la rupture pour définitive, voilà ce que je pensais.
Il n’y avait jamais eu d’intimité entre ces deux hommes. Reardon considérait le frère de sa femme comme assez snob et désagréablement égoïste; John Yule regardait le romancier comme un présomptueux, et, depuis peu, comme un fourbe, indigne de confiance. La conduite adoptée par Reardon lui semblait injustifiable, et il éprouvait quelque peine à le traiter de façon courtoise. Reardon, de son côté, se sentait blessé du tour que prenaient les réflexions de son beau-frère, et commençait à s’offenser de sa visite ellemême.
— Je ne tiens rien pour définitif, dit il froidement ; mais je crois qu’il n'y a rien à gagner dans une discussion sur nos difficultés. Le temps en est passé.
— C’est ce que je ne vois pas très clairement. Il me semble que le temps en est justement venu.
— Veuillez tout d’abord me dire si vous venez de la part d’Amy ?
— En un sens, oui. Elle ne m’a pas envoyé, mais ma mère et moi sommes si étonnés de ce qui se passe, que nous avons cru nécessaire que l’un ou l’autre de nous vous vît.
— J’estime que tout doit rester entre Amy et moi.
— Je sais bien qu’il est généralement préférable que les difficultés entre mari et femme restent entre eux ; mais, en fait, il y a dans le cas présent des circonstances spéciales. Je ne pense pas qu’il me soit nécessaire d’insister.
Reardon ne put trouver aucune réplique convenable. Il comprenait à quoi Yule faisait allusion, et commença de mesurer toute l’étendue de son humiliation.
— Vous voulez dire sans doute...
Mais la parole lui manqua.
— Ma foi, nous aimerions vraiment savoir combien de temps on compte laisser Amy chez sa mère.
John était complètement maître de lui ; if fallait
beaucoup pour troubler son égalité d’âme. Il fumait sa cigarette, adaptée à un bout d’ambre, et paraissait se délecter à sa saveur. Reardom se surprit en train d’observer la correction parfaite des chaussures et du pantalon du jeune homme.
— Gela dépend entièrement de ma femme elle-même, répliqua-t-il machinalement.
— Gomment?
— Je lui offre tout ce que je puis offrir comme foyer.
Reardon se sentait un pauvre hère, pitoyable, et il se prenait à haïr l’homme bien mis qui lui infligeait cette sensation.
— Mais, en vérité, Reardon, reprit ce dernier, en décroisant et recroisant ses jambes, vous me dites sérieusement que vous comptez qu’Amy ira vivre dans un logement tel que vous pouvez en trouver avec un revenu d’un pound par semaine ?
Il lorgna son beau-frère avec une certaine hauteur. Celui-ci retenait avec peine les paroles de colère qui lui montaient aux lèvres.
— Tout ce que je puis dire, repartit-il enfin, c'est qu’aussitôt que je pourrai avoir un foyer sortable, je donnerai à ma femme l’occasion de me revenir.
— Mais quand sera-ce, à peu près, je vous prie ?
John avait dépassé la mesure ; il était trop franchement méprisant.
— Je ne vous reconnais pas le droit de m’interroger de la sorte, s’exclama Reardon. Avec Mrs Yule, j’aurais fait tous mes efforts pour supporter patiemment ces questions, si elle me les avait adressées, mais vous n’êtes pas qualifié pour les faire, et, en tout cas, pas de cette manière.
— Je regrette beaucoup que vous parliez ainsi, Reardon, dit Yule, avec une tranquille insolence. Cela me confirme dans certaines idées fâcheuses.
— Que voulez-vous dire ?
— Dame ! On ne peut s’empêcher de penser que vous paraissez un peu trop à votre aise dans ces conjonctures.
Ce n’est pas, vous le savez, un fait courant, pour une femme, d’être renvoyée à sa famille...
Reardon ne put supporter de telles paroles. Il interrompit vivement : *
— Je ne peux pas discuter cela avec vous. Vous êtes absolument incapable de me comprendre, moi et ma situation, absolument incapable ! Il serait inutile de me défendre.- Libre à vous d’envisager les choses du point de vue qui vous semble naturel.
John, ayant fini sa cigarette, se leva.
— Le point de vue naturel en est singulièrement désagréable, dit-il. Toutefois je n’ai pas l’intention de disputer avec vous. Je veux seulement vous dire ceci : comme je partage les dépenses de la maison de ma mère, cette question me touche directement, et j’ajouterai qu’elle devrait vous toucher vous-même beaucoup plus qu’elle ne paraît le faire.
Reardon, déjà confus de sa violence, ne répliqua point à cette observation.
— Elle me touchera, articula-t-il enfin, froidement. Vous l’avez posée devant moi de façon assez claire ; vous n’aurez pas parlé en vain. Désirez-vous me dire autre chose ?
— Je ne crois pas. Merci.
Ils se séparèrent avec une politesse froide, et Reardon ferma la porte sur son visiteur.
Quand il sortit lui-même, ce fut avec un projet très différent de celui qui l’occupait une demi-heure auparavant. La manière dont John lui avait exposé la situation lui rendait impossible d’agir comme il se l’était proposé. Sa femme, trop évidemment, ne viendrait jamais reprendre sa place à son pauvre foyer, mais elle avait le droit de réclamer de lui le soutien matériel qu’il était en son pouvoir de lui offrir. Après une courte recherche, il trouva donc un revendeur de meubles qu’il engagea à se présenter aussitôt que possible à son domicile pour affaires.
Le marché fut rapidement bâclé, et le revendeur, qui avait cette œillade méfiante caractéristique des
gens de sa classe, se retira. Alors Reardon se mit en devoir d’en finir avec ses livres ; vers une heure et demie il les avait brocantés pour une couple de guinées. A deux heures, vint le camion qui devait emporter le mobilier, et, à quatre heures, rien ne restait plus dans l’appartement que ce qui était destiné au déménagement du lendemain.
La première chose à faire, maintenant, était d’aller à Islington se débarrasser des trois chambres, et en louer une seule au moindre prix possible. En chemin, il entra dans une taverne pour apaiser sa faim, car il n’avait rien pris depuis le déjeuner. Il mit deux heures à découvrir la mansarde idéale, et finit par la trouver dans une étroite petite ruelle partant d’Upper Street. Le prix en était d’une demi-couronne par semaine.
A sept heures, il s’assit dans la pièce qui portait autrefois le nom de cabinet de travail, et écrivit la lettre suivante : ,
« Vous trouverez sous ce pli vingt pounds. On m’a rappelé que votre famille aura à supporter les frais de votre entretien ; il m’a donc semblé préférable de vendre le mobilier, et je vous envoie tout ce que je peux épargner pour l’instant. Vous recevrez demain une caisse contenant divers objets que je ne me suis pas reconnu le droit de vendre. Dès que je commencerai à toucher mon salaire de Carter, la moitié vous en sera envoyée toutes les semaines. Voici mon adresse : 5, Manville Street, Upper Street, Islington.
« Edwin Reardon. »
Il mit l’argent sous enveloppe et l’adressa à sa femme. Comme il tenait à ce qu’elle le reçût le soir même, il ne trouva pas d’autre moyen de s’en assurer que de le porter en personne. Il prit donc le train pour Westbourne Park et s’achemina vers la demeure de Mrs Yule. A cette heure-ci, la famille dînait, probablement ; la fenêtre de la salle à manger était, en effet, éclairée, tandis que celles du salon étaient plongées dans l’ombre. Après une courte hésitation, il pressa
le timbre du service. La porte s’ouvrit. Il tendit la lettre à la domestique en lui disant de la remettre aussitôt à Mrs Reardon. Et il s’éloigna rapidement, en jetant un dernier coup d’œil furtif à la fenêtre éclairée. ... Peut-être Amy était-elle en train de se délecter au confort inaccoutumé qui l’entourait.
Lorsqu’il revint à ce qui avait été son foyer, la nudité de ces pièces lui poigna le cœur. Une heure ou deux avaient suffi à cette dévastation ; rien ne demeurait plus sur le parquet, sans tapis, que les objets indispensables qu’il allait emporter dans son désert, ces quelques vestiges de civilisation dont les plus pauvres ne peuvent guère se dispenser. La colère, la révolte, le sentiment d’un amour outragé, mille passions confuses l’avaient soutenu à travers cette journée de peine ; maintenant, il avait le loisir d’éprouver à quel point il était abattu. Il se jeta sur son canapé-lit et y resta pendant plus d’une heure, dans un engourdissement du corps et de l’âme.
Mais, avant qu’il pût dormir, il lui fallait apaiser sa faim. Bien qu’il fît froid, il n’eût pas le courage de faire du feu : il trouva quelques restes dans le buffet et les mangea à la façon d’un ouvrier fatigué, l’assiette sur ses genoux, et à l’aide de ses doigts et d’un couteau. Qu’avait-il besoin- de faire le délicat?
Il se sentait absolument seul au monde. Sauf Biffen, nulle part, aucun être humain ne l’accueillerait avec plaisir. Ces pièces dénudées étaient le symbole de sa vie ; en perdant son argent, il avait tout perdu. « Sois reconnaissant de subsister et de ce que ces débris de nourriture te soient encore octroyés. L’homme n’a, en •ce monde, droit à rien, s’il ne le peut payer. T'imaginais-tu que l’amour faisait exception? Idéaliste absurde î L’amour est une des premières choses que la pauvreté épouvante et mette en fuite. Va, et vis de tes douze shillings par semaine et de tes souvenirs du passé. »
Dans cette même chambre, il était avec Amy, au retour de leur voyage de noces. « M’aimeras-tu toujours comme aujourd’hui ? — Toujours! Toujours ! -—Même
si je te désappointais ? Si je ne réussissais pas ? — En quoi cela pourrait-il altérer mon amour ? » Les voix semblaient flotter encore, ici, comme un écho faible, triste; si peu de temps s’était écoulé depuis que ces paroles avaient été prononcées !
C’était sa faute. Un homme ne doit pas échouer, encore moins doit-il compter que les autres auront le temps de regarder en arrière, vers lui, ou de le plaindre, s’il tombe dans la violence de la mêlée. Ceux qui le suivent piétineront son corps ; ils ne peuvent faire autrement, poussés en avant qu’ils sont eux-mêmes par une pression irrésistible.
Il dormit quelques heures., puis resta couché à observer la clarté de l’aube découvrant sa désolation,.
Le courrier du matin lui apporta une large et lourde enveloppe dont l’aspect le surprit un instant. Mais il reconnut l’écriture, et comprit. Le directeur du Wayside lui demandait, par une lettre aimable, la permission de lui renvoyer l’article sur les Lettres de Pline, qui lui avait été récemment soumis. Il regrettait de ne pas le trouver tout à fait aussi intéressant que les autres écrits issus de la plume de M. Reardon.
Quelle bagatelle ! Pour la première fois, Reardon reçut sans chagrin une de ses élucubrations refusées. Il rit même de l’harmonieux ensemble de la situation. L’argent aurait été le bienvenu, mais, par là même, on aurait pu deviner qu’il ne viendrait point.
Aux environs de midi, arriva le camion qui devait transporter ses effets à sa chambre d’Islington, Il avait terminé les derniers détails d’affaires relatifs à l’appartement, et se trouvait libre de retourner au monde obscur d’où il s’était élevé. Il sentait que, pendant ces deux années et demie, il avait joué un rôle, pour ainsi dire, Vivre à la manière des gens qui jouissent de rentes assurées ne lui était pas naturel; il appartenait à la catégorie des salariés de hasard. En arrière donc, vers l’obscurité !
Il s’en alla prendre le train pour King’s Cross et, de là, monta à sa petite ruelle. Manville Street n’était pas
malpropre à l’excès, l’apparence de la maison où il avait pris gîte n’avait rien d’alarmant, et la femme qui la tenait était d’aspect honnête. Amy aurait certainement reculé d’horreur, mais, pour quiconque a l’expérience des mansardes de Londres, celle-ci en était un échantillon assez favorable. La porte fermait mieux que celle du pauvre Biffen, et le plancher n’offrait pas en trop grand nombre de ces fentes qui laissent passer des vents-coulis transperçants; à la fenêtre, pas un carreau cassé, pas un ! Un homme vivrait ici dans le confort si la mémoire pouvait être abolie.
— Il est venu une lettre pour vous, dit l’hôtesse, en le recevant. Vous la trouverez sur votre cheminée.
Il monta en hâte. La lettre devait être d’Amy, personne autre ne sachant son adresse. C’était d’elle en effet ; elle contenait ces mots :
« Puisque vous avez vraiment vendu le mobilier, j’accepte la moitié de l’argent que vous m’envoyez; car il faut que j’achète des vêtements pour Willie et pour moi. Mais je vous renverrai l’autre moitié aussi vite que possible. Quant à votre proposition de me donner la moitié de ce que vous recevrez de Mr Carter, elle me paraît ridicule ety je ne veux en aucun cas l’accepter. Si vous abandonnez sérieusement tout espoir du côté delà littérature, je considère que vous nous devez de faire tous vos efforts pour arriver à obtenir une position convenable à un homme de votre éducation.
« Amy Reardon. »
Sans doute, Amy croyait de son devoir d’écrire en ces termes. Pas un mot de sympathie; il fallait qu’il comprît que lui seul était blâmable, et que le sort de sa femme égalait le sien en cruauté.
Le sac qu’il avait apporté avec lui contenait tout ce qu’il fallait pour écrire. Debout, contre la cheminée, il traça aussitôt une réponse à cette lettre.
« L’argent est pour votre entretien, jusqu’au dernier penny. S’il me revient, je le renverrai encore. Si vous refusez de vous en servir, vous aurez la bonté de le
mettre de côté et de le considérer comme appartenant à Willie. L’autre argent, dont je parlais, vous sera envoyé une fois par mois. Puisque nos affaires ne restent plus entre nous seuls, je dois songer à me défendre contre quiconque se croirait autorisé à me reprocher de ne pas faire pour vous ce que je pourrais. Je vous remercie de votre avis; mais souvenez-vous qu’en me retirant votre affection, vous avez perdu tout droit à me donner des conseils. »
Il sortit et jeta cette lettre à la boîte la plus voisine.
Vers trois heures, l’ameublement de sa chambre était terminé. Il n’avait pas conservé de tapis, — c’était du luxe et il ne devait pas s’en permettre. Ses quelque vingt volumes seraient rangés sur la cheminée,' ses vêtements resteraient dans sa malle. Les tasses, assiettes, couteaux, fourchettes et cuillères se caseraient dans le petit placard ouvert, dont la partie inférieure abriterait sa provision de charbon. Quand tout fut en ordre, il prit de l’eau au robinet du palier, se lava, puis ressortit, son sac à la main., pour faire des emplettes : un pain, du beurre, du sucre, du lait concentré; il avait apporté un reste de thé; il alluma un feu aussi exigu que possible, y plaça sa bouilloire et s’assit pour méditer.
Comme tout cela lui était familier î Et désagréable ? Non pas, car il lui semblait être ramené aux jours où il travaillait en vue d’un but si bon. C’était comme un renouveau de jeunesse.
Il ne voulait pas penser à Amy. Elle pouvait, sachant sa détresse amère, lui écrire en termes durs, froids, sans même une nuance de sentiment féminin- Si jamais ils devaient se retrouver, ce serait à elle de faire le premier pas. Il n’avait plus de tendresse pour elle, jusqu’à ce qu’elle eût lutté pour la reconquérir.
Le lendemain matin, il se rendit à l’hôpital pour voir Carter. Le regard et le sourire particulier du secrétaire semblèrent trahir la connaissance de ce qui s’était passé depuis dimanche, et ses premières paroles confirmèrent cette impression de Reardon.
— J’ai appris que vous avez déménagé.
— Oui. J’aurais dû vous donner ma nouvelle adresse.
Le ton de Reardon laissait à entendre que d’autres
réflexions sur ce sujet seraient mal reçues.
Nonchalamment, Carter inscrivit cette nouvelle adresse.
— Vous désirez toujours continuer cette affaire?
— Certainement.
— Alors, venez déjeuner avec moi, puis nous irons dans City Road et parlerons des choses sur place.
Le fringant jeune homme n’était pas tout à fait aussi naturel qu’à son ordinaire; mais il s’efforçait visiblement de montrer que le retour à leurs anciens rapports de chef à employé ne modifierait en rien les relations amicales qui s’étaient formées depuis ; l'invitation à déjeuner n’avait certainement pas d’autre propos.
— Je suppose, dit Carter, une fois assis dans une salle de restaurant, que vous ne refuseriez pas quelque chose de mieux, si l’occasion s’en présentait ?
— Je l’accepterais, cela va sans dire.
— Alors, il vous convient que j’aie l’œil au guet? Je n’ai rien en vue... rien. Mais cela peut se trouver.
— Je vous serais obligé d’y penser.
S’étant décidé à cette concession, Reardon se sentit plus à l'aise. Dans quel but maintiendrait-il des prétextes transparents ? Son devoir certain était de gagner autant d’argent que possible, de n’importe quelle manière. Que l’homme de lettres aille à l’oubli; il était en train de chercher un emploi lucratif, absolument comme s’il n’avait jamais écrit une ligne dans sa vie.
Amy ne renvoya pas les dix pounds et ne récrivit point. Ainsi, elle accepterait probablement la moitié de ses appointements, et il en était satisfait. Sa demicouronne de loyer payée lui laisserait dix shillings. Il ne comptait pas les quelque trois pounds qui lui restaient encore, en réserve pour les imprévus. Dix shillings par semaine suffisaient à ses besoins ; dans l’ancien temps, il y avait trouvé de quoi mettre son esprit en parfait repos.
Le jour vint où il entra en fonctions dans City Road. Il ne fallut qu’une heure ou deux pour que tout le temps intermédiaire lui parût comme biffé ; il se retrouvait encore une fois aux jours antérieurs à sa réputatation, redevenu un commis inoffensif, un honnête salarié.