LA FIN DE L’ATTENTE
Ce fut plus de quinze jours après l’installation de Reardon à Islington que Jasper Milvain entendit parler, pour la première fois, de ce qui était survenu chez eux, par Whelpdale qu’il, rencontra sortant des bureaux du Wayside. 11 s’était proposé de consacrer sa soirée à l’achèvement d’un travail pressant, mais il eut une peine singulière à s’y mettre. Sur les huit heures, il y renonça tout à fait, revêtit la livrée mondaine, et s’achemina du côté de Westbourne Park, vers la demeure de Mrs Edmund Yule. S’étant enquis de la présence de Mrs Yule, auprès de la domestique qui lui ouvrit la porte, il en reçut une réponse affirmative, et fut rapidement introduit dans le salon, où il trouva la maîtresse de céans, son fils et Mrs Carter. Quant à Mrs Reardon, son regard la chercha en vain.
— Que je suis aise de votre visite, dit Mrs Yule, d’un ton de confidence. Je désirais vous voir. Vous savez certainement nos tristes soucis?
— Je ne les ai appris qu’aujourd'hui même.
— Par M. Reardon ?
— Non. Je ne l’ai pas vu.
— Je souhaiterais que vous l’eussiez vu. Nous au-
rions tant voulu savoir quelle impression il vous aurait faite !
— Quelle impression il m’aurait faite !
— Ma mère s’est fourré dans la tête, intervint John, qu’il n’est pas absolument compos mentis. J’accorde qu’il s’est comporté assez bizarrement la dernière fois que je l’ai vu.
— Et mon mari le trouve un peu étrange, fît observer Mrs Carter.
— Il est rentré à l’hôpital, à ce que j’ai compris ?
— A une nouvelle annexe qui vient d’être ouverte dans City Road, répondit Mrs Yule, et il habite un affreux endroit, une des plus abominables ruelles de la plus horrible partie d’Islington. Je serais allée le voir, mais vraiment j’ai peur ; on me dépeint le lieu sous des couleurs telles ! Et chacun s’accorde à trouver à M. Reardon un air si sauvage, il parle de façon si étrange...
— Entre nous, dit John, ce n’est pas la peine d’exagérer. Qu’il habite un ignoble bouge, c’est vrai, et Carterdit qu'il a l’air affreusement malade ; mais, en somme, il peut avoir son bon sens autant que nous.
Jasper n’éprouvait pas un étonnement médiocre en écoutant cette conversation.
— Et Mrs Reardon ? s’informa-t-il.
— Elle est malheureusement loin d’être bien, répondit Mrs Yule. Elle a dû garder la chambre aujourd’hui. Vous pouvez imaginer quel coup tout ceci a été pour elle ; c’est venu avec une soudaineté si extraordinaire ! Son mari lui a annoncé, sans un mot pour l’y préparer, qu’il avait accepté un emploi et qu’il allait déménager immédiatement pour l’East End. Pensez donc ! Et cela au moment où, comme vous savez, il avait résolu d’aller à la côte sud pour écrire son prochain livre, sous l’influence de l’air salin. Il n’était rien moins que bien portant, et nous étions tous d’accord pour lui conseiller de passer l’été au bord de la mer. Il semblait préférable qu’il y fût seul; bien entendu, Mrs Reardon y serait allée passer quelques jours de temps en temps.
Et, en un clin d’oeil, voilà tout bouleversé ! Et d’une façon si épouvantable ! Je ne peux pas croire que ce soit là la manière d’agir d’un homme sain d’esprit.
Jasper comprenait bien qu’on aurait pu expliquer l’événement en des termes plus simples ; mais il était naturel que Mrs Yule dérobât à la vue d’autrui la cause véritable, suffisante, mais vulgaire, de la conduite de son gendre.
— Vous voyez dans quelle triste position nous sommes, continua l’euphémiste personne. Ce serait si aimable de votre part d’aller le voir, Monsieur Milvain, insista-t-elle. Nous aimerions tant connaître votre opinion !
— J’irai très certainement, répondit Jasper ; voulezvous me donner son adresse ?
Sa visite dura une heure et, avant qu’il se retirât, le sujet fut discuté avec un peu plus de franchise qu’au début ; le mot « argent » fut même une ou deux fois prononcé.
On venait de faire avancer un cab pour Mrs Carter, et elle prit congé de ses amis en réfrénant sa gaieté naturelle, pour adopter un ton de circonstance. Un instant après, Milvain se retira à son tour.
Il n’avait pas fait plus de vingt mètres, de la maison de ses amis au bout de la rue silencieuse où elle était située, quand un homme en tourna le coin, venant vers lui. Tout de suile, il reconnut cette silhouette et se trouva bientôt face à face avec Reardon. Ils s’arrêtèrent tous deux. Jasper tendit la main, l’autre ne parut pas s’en apercevoir.
— Vous venez de chez Mrs Yule ? dit-il avec un sourire étrange.
A la lueur du bec de gaz, son visage apparaissait pâle et défait, et il attachait sur Jasper un regard fixe.
— Oui, j’en viens. Et, à vrai dire, j’y suis allé pour savoir votre adresse. Pourquoi ne m’avez-vous pas mis au courant de tout ça ?
— - Vous êtes allé à l’appartement ?
— Non, c’est Whelpdale qui m’a tout appris.
Reardon se retourna dans la direction d’où il était venu, et se mit à marcher lentement ; Jasper le suivit.
— Je crains qu’il n’y ait quelque malentendu entre nous, Reardon, dit Milvain, jetant un coup d’œil sur son compagnon.
— Il y a quelque malentendu entre moi et tout le monde, répondit-il d’une voix singulière.
— Vous voyez les choses trop en noir. A propos, estce que je vous retiens ? Vous alliez...
— Nulle part.
— Alors, venez chez moi et tâchons de causer un peu plus selon notre ancienne manière.
— Votre ancienne manière de causer n’est pas fort de mon goût, Milvain. Elle m’a coûté trop cher !
Jasper le regarda. L’hypothèse de Mrs Yule, tenue pour extravagante, avait-elle quelque fondement? Cette réponse paraissait si dépourvue de sens, et si peu conforme au ton habituel de Reardon, que le jeune homme éprouva une alarme soudaine.
-r~ Vous a coûté trop cher ?... Je ne vous comprends pas.
Ils avaient tourné dans une voie plus large qui, néanmoins, était peu passante à cette heure. Reardon, les mains enfoncées dans les poches de son piteux pardessus, la tête inclinée, inconscient de tout, allait d’un pas lent. Il différa sa réponse pendant quelques minutes, puis dit, d’une voix mal assurée :
— Votre manière de parler a toujours tendu à la glorification du succès. Vous avez toujours insisté sur ce point comme sur le but unique qu’un homme doive se proposer. Si vous aviez parlé de la sorte devant moi tout seul, c’eût été sans importance, mais quelqu’un d’autre se trouvait généralement là. Vos paroles ont produit leur effet; jepeux le constater aujourd’hui. C’est à vous en partie que je dois d’ètre délaissé, maintenant qu’il n’y a plus d’espoir que je réussisse jamais.
Le premier mouvement de Jasper fut d'opposer à cette accusation un démenti indigné ; mais un senti-
ment de compassion prévalut. Il était trop pénible de voir ce vaincu errer dans la nuit, près de la maison où sa femme et son enfant jouissaient d’un abri confortable, et l’accent dont il parlait révélait une souffrance trop profonde.
— Vous dites là une chose incroyable, répliqua Jasper. J’ignore naturellement ce qui s’est passé entre votre femme et vous ; mais je suis convaincu que je n’ai pas plus de part à ce qui est arrivé que n’importe quelle autre de vos relations.
— Vous pouvez être aussi convaincu qu’il vous plaira, mais vos paroles et votre exemple ont influencé ma femme contre moi. Ce n’a pas été votre intention, je ne le suppose pas un instant. C’est l’effet de ma mauvaise fortune, voilà tout.
— Que je n’aie pas eu d’intention pareille, vous avez à peine besoin de le dire, me semble-t-il. Mais vous vous, trompez étrangement. Je crains de parler avec trop de franchise, je crains de vous blesser ; mais vous rappelez-vous certaine chose que j’ai dite à l’époque de votre mariage ? Cela ne vous a guère plu alors, et certainement il ne peut vous être agréable de vous le rappeler aujourd’hui. Si vous pensez que votre femme s’est désaftectionnée de vous parce que vous êtes malheureux, il n’est pas besoin, pour expliquer ce fait, de rechercher l’influence d’autrui.
Reardon tourna la tête vers son compagnon.
— Ainsi, vous avez toujours regardé ma femme comme capable de me manquer dans l’adversité?
— Je ne me soucie pas de répondre à une question posée de cette manière. Si nous ne devons plus causer avec la même ancienne intimité, il vaut beaucoup mieux ne pas discuter des sujets comme celui-ci.
— Bon ; en somme, vous avez répondu. Assurément, je me souviens des paroles auxquelles vous faites allusion, mais que vous ayez alors eu raison ou tort ne change rien à ce que je dis.
Il parlait d’un ton opiniâtre et pesant, comme si la fatigue mentale ne lui permettait pas d’en dire davantage.
— Il est impossible d’argumenter contre une pareille accusation, dit Milvain. Je suis persuadé qu’elle est fausse ; c’est tout ce que je puis répondre. Mais peutêtre supposez-vous qiie cette influence extraordinaire que vous m’attribuez, s’exerce encore contre vous ?
— Je n’en sais rien, répliqua Reardon, de la même voix blanche.
— Eli bien, comme je vous le disais, cette visite est ma première à Mrs Yule, depuis que votre femme est chez elle, et je n’ai pas vu Mrs Reardon. Elle ne va pas très bien et garde la chambre. Je suis bien aise qu’il en ait été ainsi... de ne l’avoir pas vue, veux-je dire. Dorénavant, je me tiendrai à l’écart de tous les membres de la famille, aussi longtemps du moins que votre femme restera auprès d’eux. Je ne soufflerai mot de ceci à personne, bien entendu ; ce serait impossible. Mais vous n’aurez pas à craindre que je vous desserve- Ma parole ! Vous faites de moi un aimable personnage.
— J’ai dit ce que je ne voulais pas dire et ce que je n’aurais pas dû dire. Il se peut que vous m’interprétiez mal ; je n’y puis rien.
En réalité, Reardon, qui marchait depuis des heures,, était exténué. Il devint muet. Jasper, qui dénaturait à dessein, quoique sans maligne intention, les paroles de son compagnon, se tut, lui aussi. Au fond, il ne croyait pas que ses causeries avec Amy eussent sérieusement influé sur le cours des événements ; pourtant, il ne' pouvait se dissimuler que,, maintes fois, en tête-à-tète, il lui avait dit des choses qu’il n’aurait guère laissé échapper en présence de son mari : de petites phrases dépréciatives, plus coupables par le ton que par les termes, et qui provenaient de son désir de ne jamais perdre une occasion d’affîr mer sa supériorité. Lui aussi était faible, mais d’une faiblesse bien différente de celle de Reardon. Il avait, lui, la faiblesse de la vanité qui, parfois, induit un homme à des perfidies dont il se croirait à peine (capable. Sa propre conscience l’accusant, il se retrancha dans
la feinte d’une interprétation erronée, faux-fuyant qui était à son tour un signe de petitesse.
Ils arrivèrent près de Westbourne Park.
— Vous habitez loin d’ici, dit Jasper froidement. Prenez-vous le train ?
— Non. Vous disiez que ma femme était malade?
— Oh ! pas malade. Du moins je n’ai pas compris que ce fût rien de sérieux. Pourquoi ne retournez-vous pas vers la maison ?
— Je suis juge de mes affaires.
— C’est vrai ; je vous demande pardon. Comme je prends le train ici, je vais vous souhaiter le bonsoir.
Il se firent une inclination de tête, mais ne se donnèrent pas la main.
M. YULE s'absente
Depuis les incidents domestiques auxquels avait donné lieu la désagréable notice du Current , un changement constant, quoique insensible pour d’autres que pour les deux intéressés, s’était produit dans les relations d’Alfred Yule avec sa fille. En apparence, ils travaillaient ensemble et s’entretenaient comme de coutume. Mais Mari an pouvait sentir à bien des nuances subtiles que son père n’avait plus en elle la même confiance, et qu’il ne prenait plus le même plaisir qu’autrefois à l’excellente exactitude de son travail ; de son côté, Yule s’apercevait trop clairement que la jeune fille était préoccupée d’autre chose que de son ancien désir de l’aider et de le satisfaire,, qu’elle vivait d’une vie nouvelle, personnelle, étrangère à la sienne et, à certains égards, inconciliable même avec l'existence dans laquelle il souhaitait la confirmer. Il n’y eut pas de reprise d’hostilités ouvertes ; mais, fréquemment, leurs conversations s’arrêtaient, par un accord tacite, à un point où la divergence devenait menaçante et, pour Yule, chacun de ces avertissements était une source d’irritation vive, Il craignait de provoquer Marian, et cette crainte ajoutait à son ennui une torture pour son orgueil.
Hormis les relations constantes de sa fille avec les miss Milvain, il ne savait rien et ne pouvait rien découvrir des termes dans lesquels elle se trouvait avec leur frère, et cette ignorance lui était plus pénible à supporter que ne lui eût été la pleine certitude d’un fait désagréable. Qu’un individu de l’espèce de Jasper Milvain, — dont le nom s’imposait de temps en temps à son attention comme celui d’une des gloires naissantes des périodiques, et de l’homme-lige de l’inqualifiable Fadge, — qu’un jeune homme de si bel avenir pût s’attacher sérieusement à une jeune fille comme Marian, lui paraissait au plus haut point improbable, sauf pourtant un cas unique, celui où Milvain, dont le flair de la fortune était assurément fort subtil, verrait en elle la nièce du vieux Richard Yule, et la jugerait digne par là de n’ètre point perdue de vue jusqu’à ce qu’on apprît si, décidément, elle bénéficierait du décès de son oncle. Ancré dans son antipathie pour Milvain, il se persuadait qu’un mobile méprisable pouvait seul guider le jeune homme et, qu’en tout ceci, l’inquiétude du bonheur de sa fdle formait en son cœur un motif non moins puissant que la prévention contre l’allié de Fadge, le critique possible de la « Prose Anglaise ».
Un élément de jalousie entrait dans les sentiments de Yule. S’il n’aimait pas Marian avec toute la chaleur qu’on peut attendre d’un père, il lui portait du moins plus d’affection qu'à toute autre créature humaine. S’il la perdait, il serait absolument seul au monde ; car sa femme ne comptait pas. En outre, au point de vue intellectuel, il exigeait de Marian une fidélité absolue ; l’idée que son zèle à son égard diminuait, qu’elle commençait peut-être à considérer ses travaux comme inutiles et surannés, en comparaison de ceux de la génération nouvelle, l’exaspérait. Et tel devait être le résultat de ses rapports suivis avec un individu comme ce Milvain. Il croyait le démêler dans ses paroles et ses manières, et souvent retenait avec peine un reproche ou un sarcasme, qui eût occasionné de nouveaux ennuis. Deux fois, au cours de l’été, il inter-
rogea sa femme sur les Milvain. Mais Mrs Yule n’était pas dans la confidence de Marian.
— Je sais seulement qu’elle va voir ces jeunes filles, et qu’elles écrivent des « choses » .
— Ne prononce-t-elle jamais le nom de leur frère?
— Jamais. Je ne le lui ai pas entendu nommer depuis qu’elle m’a dit que les miss Milvain ne reviendraient plus ici.
Dans le courant du mois de juillet, il souffrit beaucoup de ses crises bilieuses habituelles, et Mrs Yule eut à supporter une part double de la mauvaise humeur, tout naturellement dirigée contre elle, dont Marian était la cause. En août, les choses allèrent un peu mieux ; mais, avec la reprise du travail, coïncida une recrudescence d’irascibilité et de férocité. Divers incidents malheureux, au point de vue professionnel, en l’avertissant, comme il le ne comprit que trop, qu’il lui devenait de plus en plus difficile de se maintenir en face des littérateurs de la nouvelle couche, exaspérèrent encore sa querelle avec la destinée.
La vie à leur foyer devint si intolérable que Marian finit par se résoudre à parler à son père. Un soir, dans le cabinet de travail, après une journée d’excessive détresse, elle rompit le silence qu’elle avait jusqu’alors observé.
— Père, dit-elle, nous ne pouvons continuer à mener une vie pareille. Depuis des mois, notre intérieur a été presque sans répit insupportable, à cause de ta perpétuelle mauvaise humeur. Maman et moi ne pouvons plus endurer cela. Quand maman est poussée à bout au point de dire qu’elle préférerait quitter la maison plutôt que de souffrir plus longtemps ce qu’elle souffre, j’aurais tort si je ne te parlais pas. Pourquoi es-tu si dur? pourquoi fais-tu de notre intérieur un enfer? J’en souffre trop. Tu exiges trop de patience.
— Tu veux dire que j’exige de toi trop de travail ? dit le père avec un regard qui aurait pu s’adresser à un commis récalcitrant.
— Non, mais que tu rends les conditions de mon tra-
vail trop pénibles. Je vis dans une crainte perpétuelle de ta colère.
— Vraiment ? Quand t’ai-je donc jamais maltraitée ou menacée ?
— Je me dis souvent que les menaces et même les mauvais traitements seraient plus faciles à supporter que cette invariable humeur noire qui paraît toujours prête à éclater en violence.
— Je te suis obligé de cette critique de mon caractère et de ma manière d’être; il est dommage que je sois trop vieux pour me réformer. La vie m’a fait ce que je suis, et j’aurais cru que tu la connaissais assez, cette vie, pour pouvoir excuser chez moi un défaut de jovialité.
L’ironie de cette laborieuse période était pleine d’auto-commisération. En la terminant, sa voix trembla et un frémissement courut dans toute sa rigide personne.
— Ce n’est pas du défaut de jovialité qu’il s’agit, papa. Cela n’aurait jamais pu m’amener à te parler ainsi.
— Si tu désires de moi l’aveu que je suis d’un mauvais caractère, rechigné, intraitable, je ne fais aucune difficulté pour le concéder. Le reproche ne manque pas de fondement. Je ne puis que te poser encore une fois cette question : quelles sont les circonstances qui ont ruiné mon caractère ? Quand tu te présentes ici, armée d’un acte d’accusation général contre ma façon d’être, je ne puis concevoir ce que tu me demandes, ce que tu désires de moi. Veuille t’expliquer clairement. M’insinues-tu de prendre des dispositions pour vous entretenir, toi et ta mère, hors de mon intolérable présence ? Mon revenu n’est pas lourd, comme tu dois le savoir; mais, sans nul doute, si une requête de ce genre m’est sérieusement adressée, je devrai faire tout mon possible pour y obtempérer.
— Je suis profondément peinée que tu ne puisses mieux me comprendre, papa.
— Je le regrette. Il me semble que nous nous corn-
prenions jadis, mais c’était avant que tu lusses soumise à des influences étrangères.
Dans sa disposition d’esprit intraitable, il était prêt à exprimer toute pensée de nature à embrouiller l’objet du débat. Cette dernière allusion lui fut inspirée par une soudaine angoisse de regret de la peine qu’il causait à Marian ; il se défendit contre le reproche de sa conscience, en dévoilant le motif véritable d’une bonne part de son aigreur.
— Je ne suis soumise à aucune influence qui te soit hostile, répliqua Marian.
— Tu le crois, sans doute, mais, en pareille matière, il t’est fort aisé de te méprendre.
— Oh ! je sais très bien ce que tu veux dire, et je peux t’assurer que je ne me méprends aucunement.
Yule darda sur elle un regard inquisiteur.
— Peux-tu nier être en termes amicaux avec... avec quelqu’un qui,, en toute occasion, prendrait plaisir àm’offenser ?
— Je ne suis amie avec personne de ce genre. Veuxtu me dire à qui tu penses ?
— Ce serait inutile. Je n’ai nul désir de discuter un sujet sur lequel nous différerions d’opinion sans aucun profit.
Marian garda le silence pendant un instant, puis dit d’une voix basse, mal assurée.
— C’est peut-être parce que nous n’en parlons jamais que nous sommes si loin de nous entendre. Si tu crois que M. Milvain est ton ennemi, et prendrait plaisir à t’offenser, tu te trompes cruellement.
— Quand je vois un homme intimement lié à mon pire ennemi et briguant ses faveurs, j’ai quelque raison de croire qu’il saisirait avec empressement la première bonne occasion de me blesser. On n’a pas besoin d’être très versé dans la connaissance de la nature humaine pour avoir la certitude de ces choses-là.
— Mais je connais M. Milvain.
— Tu le connais ?
— Beaucoup mieux que tu ne peux le connaître toi-
même, bien sûr. Tu tires des conclusions de principes généraux, mais je sais qu’ils ne s’appliquent pas à ce cas particulier.
— Je ne doute pas de ta parfaite sincérité en pensant ainsi, et je répète que nous n’avons rien à gagner à cette discussion.
— 11 faut que je te dise une chose. Tu te trompais absolument en accusant M. Milvain d’ètre l’auteur de cette critique du Ouvrent. Il m’a lui-même affirmé qu’il n’avait rien du tout à y voir.
Yule l’observa à la dérobée, et son visage trahit une sollicitude qui, toutefois, se changea bientôt en un sourire sarcastique.
— La parole de ce monsieur a de la valeur pour toi, sans aucun doute.
— Papa, que veux-tu dire ? s’écria Marian, dont les yeux, soudain, eurent une flambée de colère. Pensestu que M. Milvain me mentirait?
— Je ne jurerais pas que c’est impossible, riposta le père, du même ton que tout à l’heure.
— Mais... quel droit as-tu de l’insulter si grossièrement ?
— J’ai tous les droits, ma chère enfant, d’exprimer mon opinion sur lui ou sur tout autre, pourvu que je le fasse en toute honnêteté. Je te prie de ne pas prendre des attitudes et de ne pas me parler en langage scénique. Tu as insisté pour que je m’explique franchement, et je l’ai fait. Je t’avais avertie que nous n’allions pas nous entendre sur ce chapitre.
— Les querelles littéraires t’ont rendu incapable d’un jugement honnête en ces matières. Je voudrais en avoir à jamais fini avec cette exécrable profession, qui empoisonne l’esprit à ce point !
— Crois-moi, ma fille, dit le père d’un ton tranchant, le plus simple serait de se tenir à distance de ces gens qui pratiquent cette profession dans un esprit d’égoïsme pur, qui ne cherchent que l’avancement matériel et, quelques liens qu’ils forment, n’ont rien autre en vue que leur intérêt personnel.
Et il lui jeta un regard foudroyant, lourd de sousentendus. Marian baissa les yeux et se perdit dans ses réflexions.
— Je parle avec une conviction profonde, reprit son père, et, bien que tu ne m’accordes guère ce motif, par désir de te mettre en garde contre les dangers auxquels ton inexpérience est exposée. Il est heureux, peut-être, que tu m’aies fourni l’occasion de cette...
A ce moment, le double coup de marteau, annonçant d’ordinaire le porteur d’un télégramme, résonna à la porte d’entrée. Yule s’arrêta court, l’oreille au guet. On entendit la domestique traverser le corridor, ouvrir la porte, puis revenir vers le cabinet de travail. C’était bien un télégramme, chose rare en cette maison. Yule déchira l’enveloppe, en lut le contenu, et resta les yeux fixés sur la feuille de papier, jusqu’à ce que la domestique demandât s’il y avait une réponse à donner au jeune employé.
— Non, pas de réponse.
Lentement, il froissa l’enveloppe et l’alla jeter dans le panier à papiers, puis il déposa le télégramme sur son pupitre. Marian, pendant ce temps, restait immobile, la tète penchée, sa véhémence était tombée ; elle avait l’air distrait et triste. Il la regarda avec une expression de déplaisir méditatif.
— Je ne sais si nous aurions quelque chose à gagner à reprendre notre entretien, dit-il d’un tout autre ton, comme si un fait de plus grande importance s’était emparé de son esprit et le rendait presque indifférent à la dispute passée. J’aurai à m’absenter demain pour quelques jours. Cette nouvelle te causera sans doute une certaine satisfaction.
Les yeux de Marian se tournèrent malgré elle vers le télégramme.
— Quant à ton travail pendant mon absence, ajoutat-il d’un ton dur, qui avait cependant quelque chose de frémissant,, d’ému, très différent par là de son intonation de tout à l’heure, — j’abandonne ce point à ta propre considération. Depuis quelque temps, je m’aper-
cevais que tu m’aidais avec moins de bon vouloir qu’auparavant, et, puisque tu en es franchement convenue, je serai désormais très peu enclin à requérir ton assistance. Je n’ai qu’à m’en remettre à toi ; consulte ta propre inclination. Tu n’as plus rien à me dire?
— Je n’ai qu’à te prier de nous rendre, si tu peux, la vie moins pénible.
— Je réfléchirai à tes reproches : je les sais mérités,, dans une certaine mesure. Tu auras moins à te plaindre de moi à l’avenir, s’il est possible.
Il se leva avec impatience, puis s’approcha du pupitre et posa la main sur le télégramme. Marian observa ce mouvement et scruta son visage ; elle le vit immobilisé dans une expression de colère. Le bras qu’il appuyait sur la table tremblait violemment. Après unarrêt d’une seconde, il ajouta d’une voix sourde:
— Retire-toi. Je te reparlerai demain matin.
Marian obéit aussitôt, impressionnée, sans se rendre
compte pourquoi, et elle rejoignit au salon sa mère qui l’attendait, anxieuse. La soirée se passa tristement. Epuisée par les émotions, Marian alla se coucher de bonne heure, et même elle dormit le matin plus tard que de coutume ; en descendant, elle trouva son père déjà à table. Ils ne se dirent pas bonjour et aucune parole ne fut prononcée pendant le repas. Marian remarqua que sa mère la regardait avec une gravité particulière, mais elle se sentait malade et abattue, et ne pouvait fixer ses idées sur aucun sujet.
En sortant de table, son père lui dit :
— J’ai à te parler un instant. Je vais dans mon cabinet.
Elle l’y rejoignit très vite. Il la regarda froidement, et dit, d’une voix sèche :
— Le télégramme d’hier soir m’annonçait la mort de ton oncle.
— Mort !
— Mort d une attaque d’apoplexie foudroyante à un meeting de Wattleborough. Je vais partir ce matin et resterai, il va sans dire, jusqu’après l’enterrement. Je
ne vois pas de nécessité à ce que tu m’accompagnes, à moins, bien entendu, que tu ne le désires.
— Non, je ferai ce que tu voudras.
Et, une heure plus tard, Yule quitta la maison sans faire ses adieux.
Dans le courant de la matinée, Marian travaillait dans le cabinet de son père, — ou tâchait de travailler, car elle ne parvenait pas à fixer son attention sur ce qui l’occupait, — quand Mrs Yule entra, et, avec plus de timidité encore qu’à l’ordinaire, se mit à parler à sa fille de la mort de leur parent.
— Marian, penses-tu que ton père devienne riche ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, maman. Nous le saurons sans doute bientôt.
Ele parlait d’un ton rêveur. Il lui semblait qu’il s’agissait d’un fait la concernant à peine, de vagues possibilités qui n’affectaient pas les habitudes de sa pensée.
— Si cela arrive, continua Mrs Yule, d’une voix basse de détresse, je ne sais pas ce que je ferai !
Marian la regarda d’un air interrogateur. Sa mère poursuivit :
Je ne peux pas souhaiter que cela n’arrive pas, je ne le peux pas, à cause de lui et de toi ; mais je ne sais pas ce que je ferai. Il trouverait que je le gêne plus que jamais. Il voudrait avoir une grande maison et vivre de façon toute différente, et, alors, comment pourrais-je m’en tirer ? Je ne pourrais pas me montrer; il aurait trop honte de moi. Je ne serais pas à ma place ; toimême tu rougirais de moi.
— Il ne faut pas dire cela, maman. Je ne t’ai jamais donné aucune raison de penser ainsi.
— Non, ma chérie, non ; mais ce ne serait que naturel. Je ne pourrais pas mener le genre de vie pour lequel vous êtes faits. Je ne serais qu’une gêne et un objet de honte pour vous deux.
— Pour moi, tu ne serais jamais une gêne ni un objet de honte, tu peux en être sûre. Et, quant à papa, je suis presque certaine que, s’il devenait riche, il serait un homme bien plus aimable, bien meilleur de toutes
laçons. C’est la pauvreté qui l'a rendu plus mauvais qu’il n’est par nature ; c’est là un effet presque général de cette condition. L’argent fait du mal aussi quelquefois, maisfjamais, j'imagine, àceuxqui ontlecœurbon et le cerveau solide. Papa a le cœur naturellement chaud ; la richesse mettrait en dehors tout ce qu’il a de meilleur en lui. Il redeviendrait généreux, tandis qu’il a désappris la façon de l’être au milieu de tous ses déboires et de toutes ses querelles. Ne crainspas ce changement, mais espère-le plutôt ; chacun de nous y gagnerait.
Mrs Yule poussa un soupir douloureux, et resta quelques minutes à méditer.
Marian avait toutes les raisons possibles pour tâcher de se persuader à elle-même que telle était la vérité. Dans son for intérieur, elle se demandait avec une certaine appréhension quelle serait l’influence de la fortune sur son père ; mais elle ne pouvait se résoudre à envisager la perspective la plus sombre. Tant de choses dépendaient pour elle d’un regain de sentiments généreux sous l’action de circonstances favorables !
Ce ne fut qu’après cette conversation qu’elle se prit à réfléchir sur toutes les conséquences possibles de la mort de son oncle. Peut-être, à ce moment, quoiqu’elle n’en sût rien, le cours de sa vie avait-il éprouvé la modification la plus importante! Peut-être n’avait-elle plus besoin de peiner sur l’article qu’elle était en train de manipuler.
Il ne lui semblait pas probable qu’elle dût bénéficier directement des legs de Richard Yule. Mais il paraissait vraisemblable que son père héritât d’une somme suffisante pour s’affranchir de l’obligation d’alimenter les périodiques. Lui-même s’y attendait. Quel autre sens pouvaient avoir ces mots (prononcés avant l’arrivée de la dépêche), par lesquels il la mettait en garde contre les « gens qui ne forment des relations qu'en vue de leur intérêt personnel ». Cette réflexion jeta une lueur soudaine sur l’attitude de son père vis-à-vis de Jasper
Milvain. Evidemment, il pensait que Jasper la regardait comme une héritière possible, et ce soupçon envenimait son esprit, fortifiant sans doute contre le jeune homme la prévention dérivée de l’animosité littéraire.
Ce soupçon avait-il un fond de vérité ? Elle n’hésitait pas à admettre que oui, sans doute. Dès le début, Jasper s’était montré si franc avec elle, il avait tant de fois répété que l’argent était pour l’heure son principal besoin. Si son père héritait de biens substantiels, cela pousserait-il le jeune homme à déclarer plus que de l’amitié ? Elle considérait cette chance, sans que son amour en fût une seule minute ébranlé. Jasper ne pouvait songer à se marier tant que sa position et son avenir ne s’amélioreraient pas beaucoup ; en réalité, il soutenait ses sœurs. Quelle folie n’y aurait-il pas à se retirer si l’obstacle entre eux venait à disparaître ! Elle était convaincue qu’au fond il l’appréciait pour elle-même.
Si Marian avait entendu parler d’une jeune fille allant si loin dans la voie des concessions, elle se serait détournée, par délicatesse froissée. Dans son propre cas, elle se laissait envahir tout entière de cet esprit positif qui teint les pensées d’une femme jusqu’au plus fort de la passion. Le froid exposé d’une combinaison vile répugnera à plus d’une qui, lorsqu’il s’agit du désir de son propre cœur, est capable du même compromis avec son strict sentiment de l’honneur. «
Marian écrivit à Dora Milvain pour lui annoncer l’événement ; mais elle s’abstint de visiter ses amies.
Elle était toutes les nuits plus agitée, tous les matins moins en état de s’occuper. Elle s'enfermait dans le cabinet de travail, pour être seule avec ses pensées, pouvoir marcher de long en large, ou rester assise, pendant des heures, plongée dans une rêverie fiévreuse. Son père ne donnait aucune nouvelle. Sa mère souffrait cruellement de l’incertitude et montrait souvent des yeux rougis par les larmes. Absorbée dans ses propres espoirs et ses propres craintes, sa fatigue et son agitation grandissant d’heure en heure, Marian se trouvait
incapable de la réconforter. Jamais elle n’avait connu pareil exclusivisme de préoccupations personnelles.
Yule revint inopinément. Son absence avait duré cinq jours quand, très tôt, un après-midi, il arriva chez lui, déposa son sac de voyage dans le corridor et monta l’escalier. Marian était sortie du cabinet, juste à temps pour l’apercevoir au premier palier; au même instant, Mrs Yule montait de la cuisine.
— N’était-ce pas ton père ?
— Oui; il est monté.
— A-t-il dit quelque chose ?
Marian secoua la tête. Elles regardèrent le sac de voyage, entrèrent dans le salon et attendirent en silence pendant plus d’un quart d’heure. On entendit le pas de Yule sur l’escalier; il descendit lentement, s’arrêta dans le vestibule, entra dans le salon avec sa physionomie habituelle, grave, froide.