‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 20 sur 33 · LES LÉGATAIRES · texte numérisé non relu

LES LÉGATAIRES

Tous les jours, depuis l’annonce de la mort de Richard Yule, Jasper venait s’informer si ses sœurs avaient des nouvelles de Wattleborough, ou de Marian Yule. Il ne témoignait pas d’impatience, parlait de la chose d’un ton détaché; pourtant, il venait tous les jours.

Un après-midi, il trouva Dora au travail et seule. Il se mit à l’eijtretenir d’une certaine miss Rupert, qu’il avait rencontrée dans le monde, et dont il parlait comme si son nom eût dû être, familier à sa sœur, mais celle-ci ne paraissait pas du tout au fait.

— Qui est Miss Rupert?

— Ne t’en ai-je pas parlé déjà? Je croyais que si. Eh bien ! c’est la fille de Rupert, l’agent de publicité. J’ai envie de me faire inviter chez eux; ce sont des gens utiles, tu sais.

— Mais, un agent de publicité est-il un homme du monde ?

— Tu le prends pour un colleur d’affiches? En tout cas, il est colossalement riche. J’ai pas mal causé avec sa fille, l’autre soir. Elle n’est pas précisément agréable au physique, — observa-t-il d’un air méditatif, en jetant un coup d’œil rapide sur son auditrice, — mais elle est passablement intellectuelle. Elle joue très bien

du piano; elle a chanté cette nouvelle chose de Tosti, — comment appelles-tu ça ? La première fois que je l’ai vue, je l’ai trouvée un peu masculine, mais cette impression s’efface quand on la connaît mieux. Elle en tient assez pour moi, je me figure.

— Mais... commença Dora, après un instant de silence.

— Mais quoi ? interrogea son frère, d’un air d’intérêt.

— Je ne te comprends pas bien.

— En général, ou à propos d’un fait particulier?

— Quel droit as-tu d’aller ici et là, simplement pour rencontrer cette miss Rupert ?

— Quel droit ? — Il rit. — Je suis un jeune homme et j’ai mon avenir à faire; je ne peux pas m’offrir le luxe de manquer une occasion. Si miss Rupert est assez bonne pour me porter quelque intérêt, je ne m’y oppose pas.^Elle est d’âge à choisir elle-même ses amis, elle a quelque trente ans.

— Oh ! alors, tu ne la considères que comme une amie ?

— Je verrai comment iront les choses.

— Mais, dis-moi, je te prie, tu te regardes comme parfaitement libre? questionna Dora avec une certaine indignation.

— Et pourquoi pas ?

— Alors, il me semble que tu as agi très singulièrement.

Jasper vit qu’elle était sérieuse. Il se frotta la tète, vers la nuque, et sourit à la muraille.

— Par rapporta Marian, tu veux dire?

— Certainement.

— Mais Marian me comprend à la perfection. Jamais de la vie je n’ai essayé de lui faire croire que... Bon l pour dire la chose carrément, que j’étais amoureux d’elle. Dans toutesTios conversations, je n’ai eu d’autre but que de lui permettre de pénétrer mon caractère et de lui expliquer ma position. Elle n’a aucune espèce d’excuse pour me mal comprendre, et je suis persuadé qu’elle m’entend à merveille.

— Très bien; si tu te sens satisfait de toi-mème...

— Mais voyons, Dora, qu’y a-t-il là-dessous? Tu es l amie de Marian et, bien certainement, je ne désire pas que tu dises un mot sur elle. Mais laisse-moi m’expliquer. Nous avons fait, à l’occasion, un bout de chemin ensemble, lorsqu’il nous est arrivé de sortir d’ici en même temps, et il n’y a jamais eu entre nous un seul mot qui n’eût pu être écouté par n’importe qui. Nous sommes l’un et l’autre des intellectuels, et nous causons d’une façon intellectuelle. Tu me fais l’effet d’avoir des idées assez démodées — des idées de province. Une fille comme Marian Yule réclame les nouveaux privilèges de la femme ; elle s’offenserait si tu supposais qu’elle ne peut être amie avec un homme sans lui attribuer des « intentions », pour se servir du vieux mot. Nous ne vivons pas à Wattleborough, où l’indépendance est rendue impossible par les bavardages, les cancans.

— Non, mais...

— Eh bien?

— Cela me paraît singulier, voilà tout. Nous ferions mieux de ne pas en parler davantage.

— Mais je viens seulement de commencer d’en parler; il faut que j’essaye de te faire comprendre ma situation. Voyons ! Supposons — une,chose absolument impossible — que Marian hérite de vingt ou trente mille pounds, je lui demanderais immédiatement d’être ma femme.

— Oh ! vraiment !

— Je ne vois pas là matière à ironie. Le procédé serait tout ce qu’il y a de plus rationnel. Je l’aime beaucoup ; mais l’épouser, — en admettant qu’elle veuille de moi, — sans un penny, serait une absurdité grossière, ce serait tout bonnement gâcher ma carrière et me conduire à toutes sortes de désagréments.

— Personne ne t’engagerait à te marier dans les conditions présentes.

— Non, mais je te prie de ne pas perdre de vue qu’acquérir de l’argent d’une façon ou d’une autre —

et je n’en vois pas d’autre que le mariage — m’est absolument nécessaire, et cela dans le plus bref délai possible. Il n’est pas du tout vraisemblable que j’arrive à une grande position de directeur avant quelques années, et je ne me soucie pas de vieillir avant l’âge, en bûchant d’ici là pour quelques centaines de pounds par an. Eh bien, j’ai exposé tout ceci, franchement et nettement, à Marian. Je présume qu’elle soupçonne ce que je ferais si elle entrait en possession d’un capital ; il n’y a pas de mal à ça. Mais elle sait parfaitement qu’au point où en sont les choses, nous restons en amitié intellectuelle.

— Alors, écoute-moi, Jasper. Si nous apprenons que Marian n’a rien de son oncle, tu feras mieux d’agir honnêtement et de lui témoigner que tu ne t’intéresses plus à elle autant qu’auparavant.

— Ce serait brutal.

— Ce serait honnête.

— Mais non, ce ne le serait pas. A proprement parler, mon intérêt pour elle n’en serait pas du tout affecté. Je saurais que nous ne pouvons pas être autre chose que des amis, c’est tout. Jusqu’à présent, je ne savais pas ce qui pouvait arriver; je ne le sais pas encore. Bien loin de suivre ton conseil, je ferai comprendre à Marian que je reste, malgré tout, son ami et plus que jamais, étant donné que, dorénavant, il ne peut plus y avoir d’équivoque.

— Tout ce dont je puis t’assurer, c’est que Maud serait d’accord avec moi sur ce que je t’ai dit.

— - Alors, c’est que vous avez toijtes deux des idées biscornues.

— Je ne crois pas. C’est toi qui n’as pas de principes.

— Ma chère enfant, ne t’ai-je pas démontré qu’aucun homme n’aurait pu être plus ouvert, plus droit ?

— Tu n’as dit que des bêtises, Jasper.

— Des bêtises ? Oh ! ce manque de logique féminin ! Ainsi, mon argumentation est tombée dans le désert? Eh bien, c’est une des choses que j’aime en miss Rupert : elle peut suivre un argument et en déduire les

conclusions. Et, quant à cela, Marian le peut aussi. Je voudrais seulement qu’il fût possible d’en appeler à son jugement sur cette question.

On frappa à la porte. Dora dit :

— Entrez !

Et Marian, en personne, apparut.

— Quelle drôle de chose ! s’exclama Jasper, en baissant la voix. Je disais à l’instant même que je voudrais pouvoir vous soumettre une question.

Dora rougit et prit une attitude embarrassée.

— Il s’agissait de l’éternelle dispute : les femmes sont-elles, en général, capables de logique ? Mais pardon, Miss Yule, j’oublie que vous avez été occupée de tristes choses depuis que je ne vous ai vue.

Dora lui avança un siège en lui demandant si son père était de retour.

— Oui, il est revenu hier.

Jasper et sa sœur ne pouvaient pas vraisemblablement supposer que Marian eût eu beaucoup de chagrin de la mort de son oncle, qui, en réalité, était un étranger pour elle. Cependant, son visage portait les traces d’un trouble moral aigu, et il semblait qu’une certaine agitation lui rendît la parole difficile. Le silence gênant qui s’établit entre eux fut rompu par Jasper, qui exprima son regret d’être obligé de se retirer.

— Maud est devenue une jeune personne mondaine, dit-il, en se dirigeant vers la porte, tout simplement pour dire quelque chose. Si elle rentre pendant que vous êtes ici, Miss Yule, prévenez-la que c’est le chemin de la perdition pour les gens de lettres.

— Tu devrais t’en souvenir toi-même, fît observer Dora, avec un regard significatif.

— Oh ! j’ai assez de sang-froid pour faire servir le monde à mes fins.

Marian tourna la tête, par un mouvement subit, qu’elle arrêta avant que son regard eût rencontré celui de Jasper. Il semblait que sa dernière phrase l’eût affectée en quelque sorte ; ses yeux s’abaissèrent, et

une expression de souffrance se répandit momentanément sur ses traits.

— Je ne peux rester que quelques minutes, dit-elle, s’inclinant, avec un faible sourire, vers Dora, aussitôt qu’elles furent seules. Je suis montée en revenant du Muséum.

— Où vous vous êtes éreintée à fond, comme à votre ordinaire, je le vois.

— Non, je n’ai presque rien fait. J’ai seulement fait semblant dé liré ; j’ai l’esprit trop préoccupé. Avez-vous entendu parler du testament de mon oncle ?

— Non, pas un mot.

— Je pensais qu’on en aurait parlé à Wattleborough et qu’un ami vous en aurait écrit. Sans doute, on n’en a pas eu le temps encore. Vous allez être bien surprise. Papa n’a rien, mais j’ai, moi, un legs de cinq mille pounds.

Dora ne releva pas les yeux.

— Et puis... devinez? continua Marian. Ma cousine Amy hérite de dix mille pounds !

— Grands dieux ! Quels changements cela va amener !

— Oui, c’est sûr. Et son frère John a six mille pounds. Mais leur mère, rien. Il y a un grand nombre d’autres legs, mais la plus grosse part des biens va au Parc de Wattleborough, qui s’appellera le parc Yule, et aux volontaires, etc. On dit que la fortune n’était pas si considérable qu’on l’imaginait.

— Et votre père n’a absolument rien ?

— Rien, pas un penny. Oh ! cela me fait beaucoup de peine ! Je trouve que c’est si vilain, si injuste! Qu’Amy et son frère aient à eux deux seize mille pounds et papa rien du tout! Je ne peux en revenir. Il n’y avait aucune inimitié entre lui et papa; il savait quelle vie pénible mon père a eue. Ne trouvez-vous pas cela sans cœur ?

— Que dit votre père ?

— Je crois qu’il ressent le vilain procédé plus que la déception ; c’est sûr qu’il devait s’attendre à hériter de quelque chose. Il est entré dans la chambre où nous

nous tenions, maman et moi, s’est assis et-s’est mis à nous parler du testament, absolument comme il aurait parlé à des étrangers d’un fait divers quelconque, — c’est la seule façon dont je puisse vous donner une idée de la scène. Puis, il s’est levé et s’en est allé dans son cabinet. J’ai attendu un peu, puis je l’y ai rejoint, il s’était mis au travail, comme si de rien n’était. J'ai tenté de lui exprimer ma peine, mais je n’ai pu prononcer un mot. Je me suis mise à pleurer follement ; il m’a parlé avec bonté, avec plus de bonté qu’il n’avait fait depuis longtemps, mais il n’a pas voulu reparler du testament, et je n’ai eu qu’à me retirer. Pauvre maman, qui redoutait par-dessus tout de nous voir devenir riches, est anéantie par cette déconvenue.

— Votre mère redoutait?... dit Dora.

— Parce qu’elle ne se croyait pas faite pour vivre sur un plus grand pied et craignait de nous paraître une entrave. (Elle sourit tristement.) Pauvre Maman ! Elle est si humble et si bonne ! J’espère de tout mon cœur que papa sera meilleur pour elle. Mais on ne peut prévoir encore ce qui résultera de tout ceci. Je me sens comme coupable en sa présence.

— Mais il doit se réjouir que vous ayez cette somme.

— Oui, il s’en réjouit peut-être.

— Peut-être!...

— Il ne peut s’empêcher de penser à l’emploi qu’il en aurait fait, Dora. Son plus grand désir a toujours été d’avoir un organe littéraire à lui, comme le Study , vous savez. Il y aurait consacré cet argent, je n’en doute pas.

— Mais, tout de même, il doit se réjouir de votre bonne fortune.

Marian changea de sujet.

— Pensez aux Reardon ; quel changement à vue ! Je me demande ce qu’ils vont faire ? Bien sûr, ils ne vont pas continuer à vivre séparés,

— Nous le saurons par Jasper.

Tandis qu’elles discutaient les affaires de cette

branche de la famille, Maud rentra. Son beau visage trahissait de la mauvaise humeur, et elle accueillit Marian froidement. Se débarrassant de son chapeau, de ses gants, de son manteau, elle écouta le récit renouvelé des legs Yule.

— Mais pourquoi Mrs Reardon est-elle à ce point plus favorisée que les autres? demanda-t-elle.

— Nous pouvons seulement supposer que c’est parce qu’elle était l’enfant favorite du frère qu’il préférait. Pourtant, à son mariage, il ne lui a rien donné, et il parlait dédaigneusement de cette union avec un homme de lettres.

— Il est heureux pour son pauvre mari que son oncle ait été susceptible de pardonner. Je voudrais bien savoir la date du testament ? Qui sait s’il n’a pas voulu la récompenser de sa brouille* avec M. Reardon ?

Cette réflexion provoqua un mouvement d’hilarité.

— J’ignore quand le testament a été fait, dit Marian, et j’ignore si mon oncle a jamais entendu parler des tribulations des Reardon. Je suppose que oui, pourtant. Mon cousin John était à l’enterrement, mais non ma tante. Je présume que mon père et John n’ont pas échangé un mot. Par bonheur, la famille était perdue dans la foule des gens de Wattleborough ; il y avait une queue interminable, comme vous pouvez penser.

Maud regardait sa sœur. La mauvaise humeur n’avait pas entièrement disparu de son visage, mais elle s’alliait maintenant à un air méditatif. Encore quelques minutes, et Marian dut se bâter de rentrer chez elle.

Dès qu’elle fut partie, les deux sœurs se regardèrent.

— Cinq mille pounds, murmura l’aînée, je suppose que c’est comme rien.

— Je le pense aussi. Il était; là quand Marian est arrivé, mais il n’est pas resté.

— Alors, tu vas lui porter la nouvelle, ce soir ?

— Oui, répondit Dora.

Maud se leva et alla se regarder au petit miroir ovale, sur la cheminée.

— Jasper t’a-t-il jamais parlé d’une miss Rupert ? questionna Dora.

— Pas que je m’en souvienne.

— Qu’en dis-tu? Il m’a déclaré, du ton le plus imperturbable, qu’il ne voyait pas pourquoi Marian devrait penser à lui autrement que comme à un simple ami, alléguant qu’il ne lui a jamais donné de raison de supposer autre chose.

— Pas possible ! Et miss Rupert est une personne honorée de sa préférence?

— Il dit qu’elle a une trentaine d'années, qu’elle est un peu masculine, mais aussi une riche héritière. Ce Jasper est dégoûtant !

— A quoi t’attendais-tu de sa part? Je trouve qu’il est de ton devoir de prévenir Marian de tout ce qu’il dit ; sans cela, tu aides à la tromper. Il n’a pas, à cet égard, le moindre sens de l’honneur.

Dora était si impatiente d’apprendre les nouvelles à son frère, qu’elle sortit, en hâte, dans l’espoir de trouver Jasper chez lui. Elle n’avait pas fait cent pas qu’elle le rencontrait en personne.

— J’avais peur que Marian ne fût encore avec toi, dit-il en riant. J’aurais demandé à la logeuse. Eh bien ?

— Nous ne pouvons pas rester à causer ici. Tu ferais mieux d’entrer.

Il était trop agité pour attendre.

— Dis-moi seulement: qu’a-t-elle?

Dora marchait rapidement vers la maison, l’air contrarié.

— • Rien du tout? Alors, qu’a son père?

— Lui n’a rien, répondit la jeune fille, et, elle, a cinq mille pounds.

Jasper continua de marcher, la tête baissée, et ne dit plus mot, jusqu’à ce qu’il fût dans le petit salon où Maud l’accueillit avec indifférence.

— Et Mrs Reardon, a-t-elle quelque chose ?

Dora le mit au courant de la situation.

— Comment ! s’écria-t-il, incrédule. Dix mille pounds! Pas possible !

Il pouffa de rire, bruyamment.

— Ainsi, voilà Reardon délivré de son bouge et de son pupitre de commis. Eh bien, j’en suis content ! Par ma foi, j’en suis content ! J’aurais préféré que Marian eût les dix mille et lui les cinq mille ; mais, n’importe, c’est une excellente farce ; peut-être la suite en sera-t-elle qu’il refusera d’entendre parler de l’argent de sa femme ; ça lui ressemblerait tout à fait.

Après avoir bouffonné là-dessus quelques minutes encore, il alla vers la fenêtre et s’y tint en silence.

— Vas- tu prendre le' thé avec nous ? demanda Dora.

Il ne parut pas l’entendre.

La question ayant été réitérée, il répondit distraitement :

— Oui, je veux bien. Ensuite, je rentrerai travailler.

Pendant le reste de sa visite, il parla fort peu et,

comme Maud avait aussi l’esprit absent, le thé fut très silencieux.

Au moment de partir, il demanda :

— Quand est-il probable que Marian revienne?

— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Dora.

Jasper inclina la tête et s’en alla.

11 lui fallait travailler à un article destiné à une revue, et commencé le matin. En rentrant chez lui, il éparpilla tous ses papiers, selon sa manière affairée habituelle. Le sujet sur lequel il était en train de « faire de la copie », offrait quelque difficulté et ne lui convenait pas absolument ; le matin il avait travaillé avec une peine inaccoutumée pour produire à peu près une page manuscrite, et maintenant qu’il s’eflorçait de reprendre sa tâche, ses idées se refusaient à s’y concentrer. Trop jeune encore pour avoir maîtrisé l’art de la composition somnambulique, il était toujours obligé, en écrivant, de donner toute son attention au sujet traité. Il citait souvent ce mot du Dr Johnson, qu’un homme peut écrire en tout temps pourvu qu’il s’aheurle à sa besogne, — précepte dont il avait parfois tiré profit, comme tant d’autres gens de lettres obligés de composer au milieu de conditions distrayantes, — mais ce soir, cette for-

mule ne lui fut d’aucun secours. A plusieurs reprises, il se leva de son fauteuil, arpenta la chambre d’un air résolu, et se rassit en saisissant vigoureusement sa plume ; impossible de composer une seule phrase à sa convenance.

« Il faut que je tranche cette question en moi-même avant de pouvoir faire quoi que ce soit, se dit-il, renonçant définitivement à l’inutile effort. Il faut que je me décide. »

En vue de quoi, il s’installa dans un fauteuil et se prit à fumer des cigarettes. Quelques douzaines de ces aides à la réflexion eurent pour unique effet de le mettre dans un état nerveux, tel qu’il ne put supporter de rester plus longtemps seul. Il saisit son chapeau, enfila son pardessus et sortit... pour constater qu’il pleuvait à verse. Il revint prendre un parapluie, ressortit, et bientôt se trouva, arpentant sans but le Strand, incapable de décider s’il entrerait ou non dans un théâtre. Au lieu de quoi, il gagna le salon d’un restaurant familier, où il aurait les journaux du soir et rencontrerait peut-être une connaissance. Il n’y trouva qu’une demi-douzaine d’individus, lisant et fumant, qui lui étaient absolument inconnus. Il avala un verre de bière, parcourut les dernières nouvelles et se replongea dans le mauvais temps.

Après tout, mieux valait rentrer chez soi. Tout ce qu’il rencontrait contribuait à l’agiter, en sorte qu’il était plus éloigné que jamais de la résolution à laquelle il aspirait. Dans Mornington Road, il se heurta à Whelpdale, qui marchait tranquillement sous son parapluie.

— Je sors justement de chez vous.

— Très bien ; revenez donc, voulez-vous ?

— Mais je vais peut être vous faire perdre votre temps? dit Whelpdale avec une timidité peu habituelle.

Rassuré, il rebroussa chemin volontiers. Milvain lui apprit la nouvelle de la mort de Richard Yule et de ses résultats, en ce qui concernait les Reardon. Ils devisèrent sur la conduite probable du couple en face d’un changement de circonstances si radical.

— Biffen fait profession de ne rien savoir au sujet de Mrs Reardon, dit Welpdale,et je le soupçonne de réserver sa connaissance pour lui tout seul, par égard pour Reardon. Je ne serais pas surpris s’ils continuaient à vivre séparés longtemps encore.

— Ce n’est pas très probable. Il ne leur manquait que de l’argent.

— Ils ne sont pas du tout bien assortis l’un à l’autre. Je suis sûr que Mrs Reardon se repent amèrement de son mariage, et je me demande si Reardon tient beaucoup à sa femme.

— Comme il n’y a nul moyen d’obtenir le divorce, ils tireront le meilleur parti possible de la situation. Dix mille pounds en rapportent environ quatre cents par an, cela suffit pour vivre.

— Et pour être malheureux, s’ils ne s’aiment plus.

— Quel sentimental vous faites ! s’écria Jasper. Je crois que vous pensez sérieusement que l’amour — l’espèce de frénésie que vous entendez par ce mot — doit durer dans le mariage ? Comment un homme arrive-t-il à votre âge avec des idées si primitives?

— Ma foi, je n’en sais rien. Peut-être vous égarezvous un peu dans la direction opposée.

— Je n’ai pas grande foi au mariage d’amour, comme vous savez. Et, mieux encore, je crois que c’est la chose du monde la plus rare que deux êtres soient amoureux l’un de l’autre. Reardon et sa femme en étaient peut-être un exemple ; peut-être... je n’en suis pas tout à fait sûr quant à elle. Règle générale, le mariage est le résultat d’une tranquille préférence, encouragée par les circonstances, et délibérément accrue jusqu’à la forte émotion des sens. Vous, mieux que tout autre, savez assez que le même genre d’émotion pourrait être éprouvé pour toute femme, ou peu s’en faut, qui ne serait pas répul sive.

— Le même genre d’émotion ; mais il y a une immense différence de degrés.

— Sans doute, et j’estime que ce n’est qu’affaire de degré. Quand le degré de l’emportement est atteint, on

peut dire rigoureusement que les gens sont amoureux et, comme je vous le disais, je crois que cela n’arrive que fort rarement. Pour ma part, je n’en ai pas fait l’expérience et je compte bien ne la faire jamais,

— Je ne puis en dire autant !

Ils rirent.

— Je ne réponds pas que vous ne vous soyez pas cru amoureux — ou que vous ne l’ayez pas réellement été — une douzaine de fois. Comment, diable ! vous pouvez attacher de l’importance à une émotion de ce genre-là quand le mariage est en jeu, c’est ce que je ne conçois pas !

— Hé ! mais, dit Whelpdale, je n’ai jamais soutenu (du moins depuis mes seize ans) la théorie qu’un homme ne peut être amoureux qu’une fois, ou qu’il existe une femme unique, sans laquelle il ne sera jamais heureux. Il y a des milliers de femmes que je pourrais aimer avec une égale sincérité.

Ici Jasper devint éloquent.

— Je proteste absolument contre le mot « aimer ». On l’a vulgarisé. Parlons de compatibilité. Eh bien ! je dirais que, sans nul doute, et scientifiquement parlant, il existe une certaine femme suprêmement adaptée à chaque homme. Je laisse de côté les considérations de circonstances. Nous savons que les circonstances dérangeront n’importe quel degré d’adaptation abstraite. Mais, dans l’ordre des choses, il doit y avoir une femme unique dont la nature est spécialement bien conformée pour s’harmoniser avec la mienne ou la vôtre. S’il y avait moyen de découvrir cette femme, alors je crois qu’il vaudrait la peine pour l’homme de faire tendre tous ses efforts vers ce but, et, la découverte faite, n’importe quel degré de frénésie deviendrait raisonnable. Mais la chose est impossible ; et, bien plus, nous savons dans quelle erreur ridicule on tombe en s’imaginant avoir découvert cette indécouvrable. C’est ce qui m’agace dans ces causeries sentimentales à propos de mariage. Un homme cultivé ne doit pas se faire à ce point complice de l’ironique destin.

Qu’il se dise qu’il lui faut épouser une femme, mais qu'il n’exagère pas ses sentiments et n’en idéalise pas la nature.

— Il y a une certaine part de vérité en tout ceci, concéda Whelpdale, quoique mécontent.

— Il y a plus qu’une « certaine part » ; c’est le dernier mot sur le sujet. Les jours de l’amour romanesque sont passés. L’esprit scientifique a mis fin à cette sorte d’auto-déception. L’amour - romanesque était inextricablement lié à toutes sortes de superstitions : croyance en l’immortalité individuelle, en des êtres supérieurs, en... et tout le reste. Ce à quoi nous pensons aujourd’hui, c’est à la compatibilité morale, intellectuelle et physique, du moins si nous sommes des gens sensés.

— Et si nous sommes assez infortunés pour nous éprendre d’une incompatible ? ajouta Whelpdale, en riant.

— Eh bien ! c’est une forme de déraison, un désir aveugle qu’en tout cas la science pourrait expliquer. Je me félicite de n’être pas sujet à cette sorte d’épilepsie.

— Vous n’avez vraiment jamais été amoureux?

— Comme vous l’entendez, jamais. Pourtant, j’ai éprouvé une préférence marquée.

— Fondée sur ce que vous croyez être la compatibilité ?

— Oui. Mais pas assez forte pour me faire perdre de vue la prudence et mon intérêt. Non, pas assez forte pour cela.

Il paraissait se rassurer lui-même.

Whelpdale sourit.

— Voilà qui est intéressant. J’espère que cela conduira à quelque chose.

— C’est douteux. Je suis fort capable d’épouser une femme pour qui je n’aurai aucune préférence, mais qui peut servir à mon propos.

— J’avoue que ceci me surpasse. Je connais aussi bien que vous la valeur de l’argent, mais je ne vou-

drais pour rien au monde épouser une femme riche pour qui je n’aurais pas d’inclination. Ma foi, non!

— Oui, oui. Vous êtes un sentimental impénitent.

— Voué à la déception perpétuelle! soupira Whelpdale, promenant son regard par la chambre. Il n’ajouta rien et tomba dans le mutisme.

Quand son ami l’eut quitté, Jasper marcha un peu, de long en large, puis s’assit à sa table à écrire, se sentant l’esprit plus libre et pensant qu’il pourrait encore faire une ou deux heures de travail avant de se mettre au lit. En réalité, il écrivit une demi-douzaine de lignes, et l’effort le ramena à son état d’esprit précédent. Très vite, la plume lui échappa des doigts, et il se retrouva en proie aux angoisses d’un débat moral pénible.

Il resta dans son fauteuil jusqu’après minuit et, lorsqu’il se dirigea vers sa chambre à coucher, ce fut d’un pas traînant, qui dénotait l’indécision dont il était encore victime.

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