EN VACANCES
La promenade favorite de Jasper l’amenait à un endroit distant d’environ un mille et demi de leur habitation. Après avoir traversé un champ, il tournait dans un petit chemin qui traversait la voie ferrée du Great Western, et accédait de là, en sautant par-dessus un échallier, dans des prairies formant un petit vallon touffu. Cette retraite, abritée de tous les vents, avait un grand charme pour Jasper à qui la moindre brise était insupportable. Dans le fond, courait un ruisseau clair, ombragé de buissons d’aubépines et de sureaux et, tout près du pont de bois qui y était jeté, un grand frêne protégeait de son feuillage les vaches et les brebis, à l’heure où le soleil dardait ses rayons ardents sur le champ nu. Peu de passants, d’ordinaire, dans ce sentier, à part, matin et soir, les laboureurs des fermes d’alentour.
Mais, ce jour-là, dans l’après-midi qui suivit sa visite chez Richard Yule, Jasper de loin s’aperçut que la placé où il s’allongeait, sur le pont de bois, était occupée. Quelqu’un d’autre avait découvert le plaisir d’observer le miroitement du soleil dans l’eau courant sur le sable clair et les pierres ; une jeune fille en chapeau de paille jaune, — oui, et précisément la personne qu’au premier coup d’œil il avait espéré reconnaître. 11 descendit le
sentier, sans hâte ; à la fin, le bruit de ses pas fut entendu et miss Yule tourna la tète ; il put voir qu’elle le reconnaissait aussitôt.
Elle se redressa, laissant une de ses mains posée sur le parapet. Les saluts d’usage échangés, Jasper s’adossa à ce même parapet et se montra en veine de causerie.
— Quand je me trouvais ici, vers la fin du printemps, dit-il, ce frêne bourgeonnait à peine, tandis que tout était déjà en pleine frondaison.
— C’est un frêne? murmura Marian. Je ne savais pas. Je crois que je ne puis guère distinguer que le chêne. Et pourtant, ajouta-t-elle vivement, je savais que le frêne était tardif ; quelques lignes de Tennyson me reviennent en mémoire.
— Lesquelles ?
— « Tardant, comme le tendre frêne tarde à se vêtir, alors que tous les bois sont verts », quelque part, dans les Idylles.
— Je ne m’en souviens plus; et je ne chercherai pas à vous faire accroire le contraire, bien que ce soit assez dans mes habitudes.
Elle le regarda d’une façon étrange et parut sur le point de rire, mais n’en fit rien.
— Vous ne connaissez pas beaucoup la campagne? continua Jasper.
— Très peu. Vous, je crois, vous la connaissez depuis l’enfance?
— D’une certaine manière. Je suis né à Wattleborough et ma famille y a toujours vécu. Mais je ne suis pas très campagnard de nature. En réalité, je n’ai pas d’amis ici, soit qu’ils ne s’intéressent plus à. moi, soit que je ne m’intéresse plus à eux. Que pensez-vous des petites, mes sœurs ?
La question, quoique posée avec une parfaite simplicité, était embarrassante.
— Elles sont passablement intellectuelles, poursuivit Jasper, quand il s’aperçut que la réponse était difficile. J’ai envie de leur persuader de se faire la main à un
travail littéraire quelconque. Elles donnent des leçons, ce qu’elles exècrent l’une et l’autre.
— Le travail littéraire serait-il moins fastidieux ? dit Marian, sans le regarder.
— Vous pensez qu’il le serait davantage?
Elle hésita.
— Gela dépend, à coup sûr, de plusieurs choses.
— Très certainement, approuva Jasper. Je ne leur crois aucune aptitude spéciale pour ce genre de travail, mais comme elles n’en ont sûrement pas pour renseignement, peu importe. C’est la question d’apprendre un métier. Je suis en train de faire mon apprentissage, et je le trouve long. L’argent me le faciliterait, et, par malheur, je n’en ai point.
— Oui, dit Marian, tournant les yeux vers le ruisseau, l’argent aide à tout.
— Sans lui on passe la meilleure partie de son existence à peiner pour atteindre ce premier point d’appui qu’il vous procurerait tout de suite. Dans la carrière littéraire, avoir de l’argent devient une condition déplus en plus importante, par la raison principale qu’avoir de l’argent, c’est avoir des amis. D’année en année, cette influence gagneen valeur. Par hasard, un homme heureux réussira à force d’honnête persévérance, mais toutes les chances sont contre l’individu qui ne peut se concilier l’appui de personnages influents. Son travail est absolument écrasé par celui des mieux protégés.
— Ne pensez-vous pas que, même aujourd’hui, une oeuvre vraiment belle arrive à percer tôt ou tard?
— Plutôt tard que tôt. Et il est fort probable que son auteur ne verra pas ce moment : il meurt de faim en l’attendant. Vous comprenez que je 11e parle pas des œuvres de génie, mais du travail littéraire courant. La quantité produite en est si grande, qu’on ne peut espérer attirer l’attention du public qu’à condition d’être en état de faire une réclame monstre.
— Oui, c’est vrai, je le sais, dit Marian d’une voix sourde.
— J’ai un ami qui fait des romans, continua Jasper.
Ce ne sont pas des productions géniales, mais elles se distinguent nettement de la moyenne des romans. Eh bien, après une ou deux tentatives il a eu un demi-succès, c’est-à-dire que l’éditeur a publié en quelques mois une seconde édition du livre. C’était pour lui l’occasion propice, mais il ne put en profiter, parce qu'il n’avait pas le sou. Des amis influents auraient cité l’ouvrage dans leurs articles de tête, leurs revues, leurs discours, leurs sermons. On en aurait tiré je ne sais combien d’exemplaires, et l’auteur n’aurait plus eu qu’à produire un nouveau livre et à imposer ses conditions. Mais le roman dont je parle était en réalité oublié un an après sa publication, submergé sous le flot montant de la saison littéraire suivante.
Marian risqua une objection timide :
— Mais, dans ces conditions, n’était-il pas possible à l’auteur de se faire des amis ? La fortune y était-elle vraiment indispensable?
— Mais oui, parce qu’il lui a pris fantaisie de se marier. Garçon, il aurait pu fréquenter dans les milieux favorables, quoique son caractère, en tous cas, ne lui eût guère permis de courtiser les bonnes grâces. Mais une fois marié, sans ressources, la situation est désespérée. Il vous faut alors vivre comme le monde que vous voyez, vous ne pouvez pas être reçu sans recevoir à votre tour. Eh bien, si sa femme lui avait apporté seulement deux mille pounds, tout aurait pu s’arranger. Je lui aurais très sérieusement conseillé de vivre sur le pied de mille pounds de rente pendant deux ans. Après quoi, il eût gagné assez pour continuer du môme train, ou peu s’en faut.
— Peut-être.
— Eh bien, je devrais plutôt dire que l’homme de lettres de la moyenne serait capable d’agir ainsi. Quant à Reardon...
Il s’interrompit. Le nom lui était échappé par inadvertance.
— Reardon ! dit Marian, en levant les yeux. C’est de lui que vous parlez ?
— Je me suis trahi, Miss Yule.
— Et qu’importe ? Tout ce que vous en avez dit était à sa louange.
— Je craignais que ce nom ne vous fît une impression désagréable.
Marian tarda un peu à répondre.
— Il est vrai, dit-elle, que nous ne sommes pas en bons termes avec la famille de ma cousine. Je n’ai jamais vu M. Reardon. Mais je serais très fâchée que vous pussiez supposer qu’il m’est désagréable d’en entendre parler.
— J’ai été un peu gêné, hier, du fait de mes relations avec Mrs Edmund Yule et de mon amitié avec Reardon. Pourtant je ne vois pas en quoi cela devrait m’empêcher de connaître votre père.
— En aucune façon. Au reste, je n’en parlerai pas, puisque vous Pavez nommé par mégarde.
Il y eut un arrêt dans l’entretien. Ils avaient causé presque en confidence, et, subitement, Marian parut s’apercevoir d’une certaine singularité dans la situation. Elle se tourna vers le sentier montant, comme si elle songeait à reprendre sa promenade. *
— Vous êtes lasse de rester debout, dit Jasper. Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous?
— Volontiers, merci.
Ils marchèrent quelques instants en silence.
— Avez-vous publié quelque chose sous votre nom? demanda enfin Jasper.
— Rien du tout. J’aide seulement mon père un peu.
Le nouveau silence qui suivit fut rompu cette fois
par Marian.
— Quand vous avez laissé échapper le nom de M. Reardon, dit-elle avec un sourire timide, aiguisé de cette pointe d’humour si délicieuse à rencontrer sur un visage de femme, vous alliez dire quelque chose de plus sur lui.
— Simplement que... — il s’interrompit en riant. — Allons, était-ce assez naïf! Je me rappelle avoir commis
la même bévue, quand je revenais de l’école avec une histoire très palpitante à raconter en conservant les anonymes. Bien entendu, dès la première minute, je lâchais un nom, au grand amusement de mon pèye qui disait que je n’avais pas le caractère diplomatique. J’ai travaillé à l’acquérir depuis.
— Et pourquoi ?
— C’est un des facteurs essentiels du succès en n’importe quelle branche de la vie publique, et je veux réussir, voyez-vous. Je sens que- je suis de ceux qui doivent réussir. Mais, pardon, vous m’adressiez une question. A la vérité, je voulais simplement dire de Reardon ce que j’en avais dit déjà : qu'il n’a pas le tact requis pour arriver à la popularité.
— Alors, vous ne lui croyez qu’un avenir médiocre ?
— Je souhaiterais qu’il pût être apprécié à sa juste valeur. Il est difficile de prévoir ce qui l’attend.
— J’ai conuu ma cousine Amy, quand nous étions petites, dit Marian, au bout d’un instant. Elle annonçait devoir être jolie.
— Oui, elle est belle.
— Et... est-elle la femme qui convient à un mari comme le sien ?
— Je ne sais pas comment vous répondre, dit Jasper la regardant en face. Peut-être aurais-je dû dire que •c’est un malheur pour eux d’être pauvres.
Marian baissa les yeux.
— Pour qui n’est-ce point un malheur? poursuivit son compagnon. La pauvreté est la racine de tout le mal social ; son existence est responsable du mal même qui dérive de la richesse. L’homme pauvre travaille avec les fers aux pieds. Pour moi, je déclare qu’il n’y a pas dans notre langue de mot qui me paraisse aussi hideux que le mot de « pauvreté ».
Peu après ces dernières paroles, ils atteignirent le pont jeté sur la ligne du chemin de fer. Jasper consulta sa montre :
— Voulez-vous me permettre un accès d’enfantillage, dit-il ? Un express de Londres va passer ; je l’ai souvent
regardé venir d’ici, et cela m’amuse. Trouveriez-vous ennuyeux d’attendre ?
— Au contraire, répliqua-t-elle en riant.
La voie ferrée courait au long d’un remblai profond bordé de buissons de noisetiers et de quelques arbres plus grands. Jasper, penché sur le parapet, plongeait son regard dans la direction de l’ouest, où les rails brillants s’apercevaient à plus d’un mille. Tout à coup, il leva le doigt.
— Entendez-vous ?
Marian venait de percevoir le bruit lointain du train. Elle regarda de tous ses yeux et en peu d’instants le vit apparaître. La noire machine se rapprochait de plus en plus, avançant avec une force et une rapidité terribles. En un clin d’œil, elle seprécipita, aveuglante de vitesse, puis un long jet de vapeur, noyé de soleil, vint se briser contre le pont. Milvain et sa compagne coururent au parapet opposé, mais déjà le train entier avait passé et en quelques secondes il eut disparu à un tournant rapide. Au-dessus de la voie, les branches feuillues s’agitèrent violemment dans l’air ébranlé.
— Si j’avais dix ans de moins, dit Jasper en riant, je dirais que c’est épatant ! Ça me remonte le moral ! Ça me fait désirer avidement me rejeter dans la mêlée.
— Sur moi, l’effet est contraire, articula Marian d’une voix sourde.
— Oh ! ne dites pas ça ! Eh bien, cela prouve tout simplement que vous n’avez pas encore eu assez de repos. Moi, je suis ici depuis plus d’une semaine ; encore quelques jours, et il faudra que je m’en aille. Combien de temps pensez-vous rester?
— Guère plus d’une semaine, sans doute.
— A propos, vous devez venir prendre le thé avec nous demain, remarqua Jasper, à propos de rien du tout.
Puis il revint à un autre sujet qui lui trottait par l'esprit.
— C’est par un train comme celui-là que je suis parti pour Londres la première fois, — c’est-à-dire pas la pre*
mière fois, mais quand je suis allé m’y établir, il y a sept ans. Dans quelle excitation j’étais ! Pensez donc ! un garçon de dix-huit ans s’en allant vivre à Londres tout seul !
— Vous veniez de sortir du collège ?
— J’avais passé six mois à la maison, à cause de la mort de mon père. O11 me destinait à être instituteur, ce qui ne me souriait nullement. Un de mes amis préparait à Londres des examens pour un emploi civil quelconque ; je déclarai donc que je voulais y aller aussi et suivre la même voie.
— Et vous avez réussi ?
— Moi, oh ! non ! Je n’ai jamais travaillé sérieusement de ce côté-là. Je lisais avec voracité et j’apprenais la vie de Londres. J’aurais pu mal finir, vous savez; mais au bout d’une année de cette vie, un but assez net commença à se dessiner devant moi. C’est drôle de penser que pendant ce temps vous grandissiez là ; je vous ai peutêtre rencontrée dans la rue quelquefois.
Marian rit.
— Et j’ai fini par vous voir au British Muséum.
Ils arrivèrent à un coude du chemin et se heurtèrent à M. Yule qui s’avançait, les yeux baissés.
— Ah! te voilà, exclama-t-il en regardant la jeune fille, sans tout d’abord faire attention à Jasper. Je me demandais si je te retrouverais.
Puis, plus sèchement :
— Comment allez-vous, Monsieur Milvain ?
D’un ton aisé et indifférent, Jasper expliqua comment il se trouvait à accompagner miss Yule.
— Veux-tu que je continue avec toi, père ? demanda Marian, scrutant ses traits rudes.
— A ton gré. Je ne pense pas aller beaucoup plus loin, mais nous pourrions rentrer par un autre chemin.
Jasper, aussitôt, se conforma au désir qu’il devinait chez M. Yule et demanda, de la façon la plus naturelle, la permission de prendre congé. Il ne fut pas question d'une prochaine rencontre.
Quand il rentra, c’était l'heure du thé. Maud n’était
pas à la maison et Mrs Milvain, souffrant d’un mal de tète familier, gardait la chambre ; Jasper et Dora s’assirent l’un près de l’autre, chacun avec un livre ouvert devant soi ; ils n’échangèrent que quelques mots pendant le repas.
— Vas-tu jouer un peu ? proposa Jasper en rentrant au salon.
— Si tu veux.
Dora s’assit au piano, tandis que son frère s’allongeait sur le canapé, les mains croisées sur sa tète. Elle s’interrompit bientôt au milieu d’un passage et, laissant 'errer ses doigts en des accords sans suite, elle demanda sans se retourner :
— Etais-tu sérieux en nous parlant d’écrire des histoires ?
— Absolument, répondit Jasper ; je ne vois pas pourquoi vous ne feriez pas quelque chose de ce côté. Mais j’ai une idée : en rentrant, je m’informerai de l'état du marché. Je connais quelqu’un qui était autrefois associé de Monk, le principal éditeur de ce genre d’ouvrages, tu sais ; il faut que je le repêche et que j’en tire quelques renseignements. Quelle bêtise de négliger n’importe quelle relation ! Il est clair qu’un champ immense est ouvert à celui qui saura flairer le goût de la nouvelle génération des enfants des écoles. Il ne faut pas leur donner des choses trop bébêtes, ça n’est plus du jour. Mais il vous faudrait cultiver une variété particulière de vulgarité. Tiens ! à propos, une idée ! Je m’en vais faire un article sur les traits caractéristiques de cette nouvelle génération ; cela pourra me rapporter quelque trois ou quatre pounds et vous aidera.
— Mais qu’est-ce que tu sais là-dessus ?
— La drôle de question ! N’est-ce pas mon métier de sa\oir quelque chose sur tous les sujets ou bien de savoir où me procurer cette connaissance ?
— Eh bien, dit Dora, après une pause, il est certain que Maud et moi devons penser sérieusement à l’avenir. Tu sais, Jasper, que maman n'a pas pu épargner un penny sur son revenu ?
— Je ne vois pas comment elle l’aurait pu. Oh! je sais bien à quoi tu penses ; tu te dis que, sans moi, cela eût été faisable. Je peux bien te confesser que l’idée m’en préoccupe par moments ; il ne me serait pas du tout agréable de vous voir entrer toutes deux comme gouvernantes chez des étrangers. Tout ce que je puis dire, c’est que je travaille très consciencieusement pour arriver au but que je crois le plus profitable. J’ai réfléchi ; je tâcherai de ne plus demander d’argent à maman et je ne vous abandonnerai pas, soyez tranquilles. Mais associez seulement vos deux tètes et cultivez votre aptitude à écrire. Si vous pouviez, à vous deux, gagner à peu près cent pounds par an dans la Grub Street , cela vaudrait mieux que de donner des leçons, hein ?Ah! tu sais que j’ai rencontré miss Yule, cet après-midi. Nous avons causé pendant une heure. Je ne la crois pas fille à faire de la littérature un métier lucratif. Ses qualités sont toutes personnelles, il me semble évident que « la Vallée de l’ombre des livres » ne convient nullement à sa nature. Peut-être le vieux Yule est-il un peu despote.
— Il ne me fait pas une bonne impression. Tu penses rester en rapports avec eux à Londres ?
— Je n’en sais rien. Je me demande quelle espèce de femme est la mère, en réalité ? Elle ne peut pas être si mal que ça, j’imagine.
— Miss Harrow ne sait rien d'elle, si ce n’est qu’elle était une jeune fille absolument sans éducation.
— Mais, que diable ! à cette heure, elle peut avoir acquis des manières convenables. Mrs Reardon ne sait rien de fâcheux sur son compte.
Marian vint prendre le thé chez les Milvain, mais Jasper, qui se rendait tous les après-midi au ruisseau, dans le vallon, ne l’y rencontra plus. En même temps, il devenait inquiet. Sa faculté de jouir de la compagnie de sa mère et de ses sœurs s’épuisait régulièrement au bout d'une quinzaine et, cette fois-ci, il paraissait anxieux d’arriver au terme de son congé. Malgré cela, les chicanes domestiques du début ne continuèrent
point. Quel que fût le motif de ce changement, Maud témoigna à son frère une aménité peu habituelle, et Jasper, en retour, se montra amical pour ses deux sœurs.
Peu de jours après, — c’était un samedi, — il fut muet pendant le déjeuner, et, au moment même où ils allaient sortir de table, il annonça tout à coup :
— Je pars pour Londres cet après-midi.
— Cet après-midi ! se récria-t-on. Mais tu ne devais partir que lundi.
— Non, je partirai cet après-midi, par le train de deux heures quarante-cinq.
Et il quitta la salle à manger.
Mrs Milvain et les jeunes filles se regardèrent.
— Il trouve sans doute le dimanche par trop ennuyeux, dit la mère.
— Peut-être bien, admit Maud, négligemment.
Une demi-heure après, au moment où Dora s’apprè tait pour se rendre à ses occupations à Wattleborough, son frère entra dans le vestibule, prit son chapeau et dit :
— Je vais t’accompagner un peu, si cela ne te fait rien.
Lorsqu’ils furent sur la route, il lui demanda d’un air dégagé :
— Penses-tu que je devrais aller faire mes adieux aux Yule, ou non ?
— J’aurais cru que tu désirerais y aller.
— Je n’y tiens pas plus que ça. Et, tu sais, il n’y a pas eu de leur part l’ombre d’un désir exprimé de nous revoir à Londres. Non, je vais tout bonnement vous charger de faire mes adieux.
— Mais tu leur as dit que tu ne partais que lundi; tu ne sais pas si M. Yule n’a pas l’intention de dire quelque chose encore.
— Eh bien, j’aimerais presque mieux qu’il n’en fît rien, riposta Jasper en riant.
— Oh ! vraiment ?
— Je peux bien te l’avouer, — - il rit encore, — j’ai
peur de la jeune fille. Non, cela n'irait pas du tout. Tu comprends, je suis un homme pratique et je saurai me garer des dangers. Ces jours d’oisiveté des vacances vous fourrent toutes sortes de bêtises dans la tête.
Dora baissait les yeux et souriait d’un air ambigu.
— Agis comme bon te semble, dit-elle enfin.
— Parfaitement. Maintenant je m’en retourne. Tu seras avec nous à déjeuner?
Ils se séparèrent. Mais Jasper ne resta pas dans le chemin qui ramenait tout droit chez lui. D’abord, il s’attarda à voir fonctionner une faucheuse mécanique, puis il tourna dans un sentier qui conduisait au haut de la colline où était bâtie l’habitation de Richard Yule. Même s’il avait eu l’intention de faire une visite d’adieu, l’heure eût été trop matinale et il ne cherchait qu'à tuer un instant de cette matinée qui menaçait de peser lourdement sur ses épaules. Il flâna donc, passa devant la maison et prit le sentier, à travers champs, qui le ramenait chez lui par un détour.
Sa mère désirait lui parler. Il s’entretint un moment avec elle, puis s’en alla au salon écouter Maud qui étudiait son piano. Mais de nouveau l’agitation le poussa dehors. Aux environs de onze heures, il se retrouva montant vers la maison de Richard Yule. Il n’avait pas plus qu’ auparavant l’intention d’y faire visite; mais, arrivé devant la grille, il balança.
— J’entrerai, parbleu! se dit-il enfin. Uniquementpour prouver mon complet empire sur moi-même. Il faut que ce soit une manifestation de force, non de faiblesse.
A la porte, il s’enquit de M. Yule. Celui-ci était sorti en voiture avec son frère depuis une demi-heure.
— Miss Yule ?
Oui, elle y était. Jasper pénétra dans le salon, attendit quelques minutes, puis Marian parut. Elle portait une robe dans laquelle il ne l’avait pas vue encore, ce qui eut pour effet d’arrêter son attention sur la jeune fille. Le sourire qu’elle avait eu, en s’avançant vers lui, s’effaça de son visage qui se trouvait, par hasard, un peu plus coloré que de coutume.
— Je regrette que votre père soit absent, Miss Ynle, commença Jasper d’un ton animé. Je voulais prendre congé de lui ; je pars pour Londres dans quelques heures.
— Vous partez alors plus vite que vous ne le pensiez ?
— Oui, je sens qu’il ne faut pas perdre plus de temps. Il me semble que l’air de la campagne vous réussit. Vous paraissez certainement mieux portante que la première fois que je vous ai vue.
— Je me sens, en effet, beaucoup mieux.
— Mes sœurs brûlent d’envie de vous revoir. Je ne serais pas étonné qu’elles vinssent cet après-midi.
Marian s’était assise sur le canapé, les mains posées à plat sur ses genoux, comme la première fois que Jasper lui avait parlé. Un large rais de soleil sur la muraille, derrière elle, servait à mettre en relief l’admirable profil de sa tête inclinée.
— Elles déplorent, continua-t-il au bout d‘un instant, de vous avoir connue seulement pour vous perdre.
— J’ai le même regret, répondit-elle, le regardant avec un soupçon de sourire. Mais elles me permettront peut-être de leur écrire et de leur demander quelquefois de leurs nouvelles. .
— Elles s’en trouveront très honorées. Les jeunes provinciales ne sont pas souvent invitées à correspondre avec les femmes de lettres de Londres.
11 mit dans ces mots tout l’enjouement compatible avec la civilité et se leva aussitôt.
— Mon père sera bien fâché, dit Marian, en jetant un coup d’œil rapide vers la fenêtre et un autre vers la porte. Peut-être pourra-t-il vous voir avant votre départ ?
Jasper hésitait. En d’autres circonstances, la physionomie de la jeune fille aurait provoqué une réponse empressée.
— Je veux dire, ajouta-t-elle hâtivement, qu’il pourrait aller vous voir tout de suite, ou même vous trouver à la gare?
— Oh ! je ne voudrais pas déranger le moins du monde M. Yule. C’est ma faute d’avoir fixé mon départ à aujourd’hui. Je prends le train de deux heures quarante-cinq.
Il lui tendit la main.
— Je chercherai votre nom dans les revues.
— Oh ! je ne crois pas que vous l’y trouviez jamais.
Il rit d’un air d’incrédulité, lui serra la main une seconde fois et sortit à grands pas, tète haute, fier de lui-même.
Quand Dora rentra à l’heure du déjeuner, il l’informa de sa démarche.
— C’est une jeune fille très intéressante, ajouta-t-il en toute sincérité, je vous conseille de vous en faire une amie. Qui sait si vous n’habiterez pas Londres un jour, et dans ce cas elle pourrait vous être utile, moralement, j’entends. Pour ma part, je ferai de mon mieux pour ne pas la revoir d’ici longtemps; elle est dangereuse.
Jasper s’en alla tout seul à la gare. En attendant son train, sur le quai, il fut tourmenté de la crainte de voir apparaître la face ridée d’Alfred Yule, mais personne de connaissance ne se présenta. Une fois en sécurité, dans le coin d’un compartiment de troisième classe, il sourit à la dernière vision des champs familiers, et se mit à réfléchir sur quelque chose qu’il projetait d’écrire pour le West End.