‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 21 sur 33 · UN PLACEMENT PROPOSÉ · texte numérisé non relu

UN PLACEMENT PROPOSÉ

La manière d’être d’Alfred Yule, sous l’empire de sa déconvenue, sembla prouver que l’adversité pouvait, même sur lui, exercer son influence améliorante. Au lendemain de son retour au logis, il manifesta une aménité peu ordinaire dans ses relations avec sa femme, et son attitude envers Marian fut empreinte d’une douceur grave. A table, il conversa, ou plutôt, monologua sur des sujets littéraires, décochant-à l’occasion un de ses traits mordants, spécialement aiguisés à l’intention de Marian. Il s’aperçut que ces derniers jours avaient épuisé les forces de la jeune fille, et lui proposa quelques semaines de récréation parmi les romans récents. La froideur sombre qu’il avait montrée, en annonçant officiellement les nouvelles, paraissait avoir cédé devant les témoignages de sympathie de sa femme et de sa fille ; il était à présent affligé, mais résigné.

Il expliqua à Marian la nature exacte de son héritage. La somme devait être payée sur la part de son oncle dans un commerce de papeterie en gros auquel il avait été associé pendant ces vingt dernières années, mais dont il avait retiré, depuis peu, une large portion de capital.

— J’ignorais son association avec eux, dit son père.

On m’a dit qu’on en retirerait de sept à huit mille pounds. C’est fâcheux que cette somme ne t’ait pas été léguée intégralement. Je ne peux dire si l’on apportera quelque délai au retrait des fonds.

Dans la soirée du surlendemain, une heure environ après le dîner, M. Hinks se présenta chez les Yule ; il fut introduit comme à l’ordinaire dans le cabinet de travail. Peu après arriva un second visiteur, M. Ouarmby. Ils étaient réunis tous trois depuis un certain temps lorsque Marian, qui descendait l’escalier, aperçut son père sur le seuil de son cabinet.

— Prie ta mère de nous donner à souper à dix heures, dit-il, l’air aimable. Et viens, veux-tu ? Nous bavardons seulement.

Marian n’avait pas été souvent invitée à se joindre à une compagnie de ce genre.

— Tu désires que je vienne ? demanda-t-elle.

— Oui, ce me serait agréable, si tu n’as rien de particulier à faire.

Marian prévint sa mère que les visiteurs devraient avoir à souper, puis se rendit dans le cabinet de travail. M. Ouarmby fumait une pipe; M. Hinks, qui, par raison d’économie, avait depuis longtemps renoncé au tabac, était assis, les mains dans les poches de son pantalon, ses longues jambes maigres repliées sous la chaise. Tous les deux se levèrent et saluèrent Marian avec plus de cordialité que de coutume.

On lui avança le fauteuil le plus confortable, — M. Hinks s’empressant d’exécuter cet acte de courtoisie, — et son père la mit au fait du sujet en discussion.

Il s’agissaitdes périodiques, et les trois hommes furent unanimes à déclarer qu’aucune revue ne pouvait être considérée comme donnant le la à l’opinion littéraire.

— Nous avons besoin, remarqua M. Quarmby, d’une revue mensuelle traitant exclusivement de littérature. La Fortnyghlly, la Conlemporary sont très bonnes dans leur genre ; mais enfin, ce ne sont que des mélanges. Vous rencontrerez un article littéraire solide parmi un tas d’inepties politiques, économiques et autres.

— Des articles sur le numéraire, les statistiques de chemins de fer, les idées d’évolution, dit Hinks, d’un air de sentir quelque chose craquer entre ses dents.

— ■ J’ai lancé cette idée devant Je^wood, l’autre jour, reprit M. Quarmby; il a paru y mordre.

— Oui, oui, fit Yule. Mais Jedwood a tant de choses sur le chantier ! Je doute qu’il puisse en ce moment disposer du capital nécessaire. C’est l’homme de la circonstance, sans nul doute, si quelque capitaliste voulait se joindre à lui.

— Il n’y aurait pas besoin d’un capital énorme, opina M. Quarmby. La revue ferait son chemin presque toute seule. Elle prendrait sa place entre les revues de semaine, trop académiques, et celles de quinzaine, trop compactes pour une quantité de gens qui ont cependant des goûts littéraires vivaces. Elle s’occuperait libéralement des publications étrangères ; mais, comme dit Hinks, point d’affaire avec les livres qui ne sont pas des livres — biblia abiblia ; — rien qui ressemble aux essais sur le bimétallisme, aux traités pour ou contre la vaccine, etc.

Ici même, dans la liberté d’un cabinet d’ami, Quarmby riait de son rire de salle de lecture, en croisant ses deux mains sur son ample gilet.

— Et les œuvres d’imagination ? Je pense qu’un feuilleton de ce qu’il y a de mieux, en ce genre, serait accepté? dit Yule.

— Ce serait à conseiller, sans doute. Mais strictément ce qu’il y a de mieux.

— Oh! strictement ce qu’il y a de mieux! dit Hinks, à l’unisson.

Ils poursuivirent leur conférence comme ferait un comité directorial, en train de composer une revue dont le premier numéro doit incessamment paraître. Cela les occupa jusqu’au moment où Mrs Yule annonça de la porte que le souper était prêt.

Pendant le repas, Marian se vit l’objet d’attentions inusitées ; son père s’inquiéta de savoir si le morceau de roastbeef froid qu’il lui servait était à son goût.

M. Hinks lui parla d’un ton de sympathie respectueuse, et M. Quarmby, en s’adressant elle, se montra paternellement jovial. Mrs Yule aurait gardé le silence, comme à son ordinaire, mais, ce soir, son mari fît plusieurs réflexions qu’il avait pris soin d’ajuster à son intellect, et alla même jusqu’à témoigner qu’une réponse serait gracieusement accueillie.

Puis les hommes se retirèrent pour fumer et déguster leurs liqueurs, et la mère et la fille restèrent tête à tête. Ni l’une ni l’autre ne firent allusion au prodigieux changement accompli, mais elles causèrent d’un cœur plus léger qu’elles ne l’avaient fait depuis longtemps.

Le lendemain, Yule consulta Marian sur la façon d’exposer le sujet d’un essai qu’il préparait. Il pesa soigneusement ses paroles, et eut l’air de sentir qu’elle l’avait délivré de ses doutes.

— Pauvre vieux Hinks ! dit-il peu aprè$. Bien démoli, n'est-ce-pas? Il titube positivement en marchant. Je ne serais pas étonné d’apprendre, d’un moment à l’autre, qu’il est dans un état désespéré î

— Que deviendrait-il alors ?

— Dieu le sait ! On peut se poser cette question au sujet de tant et tant d’entre nous ! Qu’adviendrait-il de moi, par exemple, si je ne pouvais plus travailler?

Marian ne sut que répondre.

— Je veux te confier quelque chose, continua-t-il d’une voix plus sourde, quoique je ne veuille pas que tu le prennes trop au tragique. Je commence à souffrir un peu des yeux.

Elle le regarda, surprise.

— Des yeux?

— Ce n’est rien, je l’espère; mais... enfin, je crois que je vais aller consulter un oculiste. Je ne me soucie guère d’apprendre que je vais perdre la vue ou avoir la cataracte, ou n’importe quoi de semblable; pourtant, il vaut mieux savoir à quoi s’en tenir, je crois.

— N’hésite pas à consulter, dit Marian gravement.

— Ne te préoccupe pas de cela; peut-être n’est-ce rien.

Mais, en tout cas, il faut que je change mes verres de lunettes.

Il souffla sur quelques feuillets manuscrits, tandis que Marian le regardait anxieusement.

— Maintenant, j’en appelle à toi, Marian, continuat-il. Aurais-je vraiment pu économiser quelque chose sur un revenu qui n’a jamais excédé deux cent cinquante pounds, et souvent — même dans ces dernières années — n’a pas atteint ce chiffre ?

— Je n’en vois guère la possibilité.

— En un sens, je l’ai fait, certainement. J’ai une assurance sur la vie de cinq cents pounds. Mais ce n’est pas une sauvegarde en cas d’incapacité au travail. Si je ne pouvais plus rien gagner par ma plume, je me demande ce que je deviendrais?

Marian aurait pu lui faire une réponse rassurante, mais elle ne se risqua pas à émettre ses pensées.

— Assieds-toi, dit son père. Tu ne vas pas travailler de quelques jours et, moi-même, cela ne me fera pas de mal d’avoir une matinée de repos. Pauvre vieux Hinks ! Nous l’aiderons, nous autres, d’une manière quelconque, sans doute. Quarmby, à coup sûr, est florissant en comparaison. Voilà ! Nous avons été tous trois compagnons d’armes pendant un quart de siècle. La première fois que j’ai> rencontré Quarmby, j’étais journaliste dans la Grub Street, et je crois bien qu’il était encore plus misérable que moi. Quelle vie de dur labeur ! Quelle vie de dur labeur !

— Ah ! oui, en effet !

— A propos, — il jeta un bras sur le dossier de son fauteuil, — qu’as-tu pensé de notre revue imaginaire, la question qui nous occupait hier soir?

— Il y a déjà tant de revues ! répliqua Marian d’un air de doute.

— Tant? Ma chère enfant, si nous vivons encore dix ans, nous en verrons tripler le nombre.

— Esl-ce désirable ?

— Ce grand accroissement de revues? Ma foi, à quelques points de vue, non. Sans nul doute, elles ab-

sorbent le temps que certaines personnes donneraient à la littérature sérieuse. Mais, d’autre part, il existe un nombre considérable de gens qui ne liraient probablement rien du tout, sans l’attrait de ces articles courts et nouveaux, et cela peut les induire à passer ensuite aux œuvres substantielles. Assurément, il est telles revues dont on se passerait fort bien, à moins qu’on ne les considère comme une sorte de dérivatif aux bavardages sur les scandales, ou à tout autre effet dépravant de l’oisiveté complète. Mais une revue mensuelle, comme celle que nous projetions, aurait une valeur littéraire évidente. Il n’est pas douteux qu’on ne la fonde incessamment.

— Je n’ai pas autant de sympathie pour les entreprises littéraires que tu le souhaiterais, je le crains, dit Marian.

L’argent fortifie à un degré remarquable le senti-* ment de dignité. Depuis qu’elle avait réalisé le fait de posséder cinq mille pounds, .Marian parlait d’une voix plus ferme, marchait d’un pas plus assuré; moralement aussi, elluse sentait beaucoup moins dépendante. Il y a huit ou dix jours elle aurait pu, dans la colère que son père avait excitée, confesser cette indifférence pour une entreprise littéraire, mais elle n’aurait pas exprimé son opinion posément, avec calme, comme elle le faisait maintenant. Le sourire qui accompagnait ses paroles était nouveau aussi : il signifiait la délivrance de la tutelle.

— C’est ce que j’ai senti, répliqua son père, après une légère pause pour maîtriser sa voix, et, de courroucée, la rendre onctueuse. J’ai grand’peur d’avoir fait de ta vie une sorte de martyre.

— Ne t’imagine pas que j’aie eu cette idée, père. Je parle simplement de la question en général. Je ne peux pas y être aussi zélée que toi, voilà tout. J’adore les livres ; mais je souhaiterais que l’on se contentât pour un temps de ceux qui existent déjà.

— Ma chère enfant, ne crois pas que je sois ici en complète divergence d’opinion avec toi. Hélas! je n’ai

fait que trop de travail comme une simple corvée, une simple façon de gagne-pain. Combien j’eusse préféré consacrer plus de temps au commerce des grands maîtres, exempt de la préoccupation d’en tirer un profit matériel ! Si j’approuve le projet d’un nouveau périodique, c’est en grande partie pour le besoin que j’en ai.

Il s’arrêta et la regarda. Marian répondit à son regard, et dit:

— Tu y écrirais naturellement?

— Marian, pourquoi ne le dirigerais-je pas ? Pourquoi ne serait-ce pas ta propriété ?

— Ma propriété?

Elle réprima un rire. Le plus fâcheux soupçon qu’elle eût encore nourri sur le compte de son père, lui traversa l’esprit. Etait-ce là l’explication de l’adoucissement de ses manières ? Etait-il capable d’hypocrisie calculée ? Cela ne paraissait pas d’accord avec son caractère, tel qu’elle le connaissait.

— Examinons la chose, reprit Yule (il était visiblement agité et sa voix tremblait). L’idée peut bien te surprendre tout d’abord ; il te semblera que je te propose d’aliéner ton bien avant même d’en être entrée en possession (il rit). Mais, de fait, ce que j’ai en tête n’est rien de moins qu’un placement pour ton capital et un placement admirable. Cinq mille pounds à trois pour cent — on ne peut guère compter sur davantage — représentent cent cinquante pounds de rente. Eh bien, il est fort présumable que, placés en propriété littéraire telle que je la conçois, l’intérêt en serait quintuplé, et, mieux encore peut-être, d’ici peu. Tu entends assez que je ne trace en ce moment que les grandes lignes. Il me faudrait recueillir des avis dignes de foi et te soumettre un projet détaillé et complet.

Il épiait son visage avec avidité, avec voracité. Quand les yeux de Marian se levèrent sur les siens, il esquiva son regard.

— Alors, dit-elle, tu n’attends certainement pas de moi une réponse définitive ?

— Non sans doute, non sans doute. Je ne fais que t’exposer les principaux avantages d’un pareil placement. En vieil égoïste que je suis, je vais en premier lieu mentionner les bénéfices personnels que j’en retirerais. Je serais le directeur de cette revue nouvelle ; j’y aurais des appointements suffisants pour mes besoins, bien que relativement infimes. Cette situation me permettrait de n’écrire que lorsque je me sentirais appelé à le faire, saisi par l’inspiration (il rit de nouveau, comme s’il désirait maintenir son auditrice en bonne humeur). Ma vue serait désormais fort épargnée.

Il appuya sur ce point, attendant l’effet produit sur Marian. Celle-ci se taisant, il ajouta :

— Il va sans dire que, pour l’heure, je ne veux que te ( familiariser avec l’idée d’un placement de cette nature.

— Nous devrions plutôt l’appeler une spéculation, dit Marian avec un sourire forcé.

— Appelle-le comme il te plaira, riposta son père, retenant avec peine un accent d’irritation. De fait, toute entreprise commerciale est une spéculation. Mais laissemoi t’adresser une question et te prier d’y répondre franchement. Te défies-tu de ma capacité à diriger cette revue ?

Elle s’en défiait, en effet. Elle savait qu’il n’était pas en contact avec les intérêts du jour, et que toutes sortes de considérations étrangères à la principale — la vente de sa revue — feraient de lui un directeur peu digne de confiance. Mais comment le lui dire ?

— Mon opinion n’aurait aucune valeur, répondit-elle.

— Si Jedwood était disposé à se fier à moi, t’y fieraistu aussi ?

— A quoi sert de parler de cela maintenant, père ? Sincèrement, je ne peux rien dire qui ressemblerait à une promesse.

Il lui lança un regard flamboyant. Ainsi, elle faisait plus que douter ?

— Mais tu ne te refuses pas, Marian, à causer amicalement d’un projet de tant d’importance pour moi ?

— Je crains seulement de t’y encourager, répondit-

elle avec franchise. Je sais si bien comment tu penses et sens à ce sujet !

— Vraiment? (Il se pencha en avant, les traits agités par la violence de l’émotion.) Tu le comprends, vraiment? Ah ! ou}, si je pouvais me voir à la tête d’une revue influente, toutes mes peines et mes souffrances passées me sembleraient anéanties, j’en jouirais en les regardant comme les degrés de ce triomphe. Meminisse juvabii ! Ma chère enfant, je ne suis pas fait pour les positions inférieures, ma nature est créée pour la domination. L’insuccès de toutes mes entreprises m’envenime tant le cœur que je me sens parfois capable de toutes les brutalités, de toutes les bassesses, de toutes les odieuses cruautés. J’ai honteusement agi envers toi, ma fille. . .

— Père !

— Non, non, ne m’interromps pas, Marian. Tu m’as pardonné, je le sais. Tu as toujours été prête à pardonner, chère petite. Pourrai-je oublier jamais ce soir où j’ai parlé en vraie brute et où tu es venue ensuite à moi, comme si le tort avait été de ton côté ? Ce souvenir me brûle la mémoire ! Je m’abhorre pour toutes les dures paroles et les regards décoléré que je t’ai adressés. Ce n’était pas moi qui agissais ainsi. C’était le démon de l’insuccès, de l’humiliation. Mes ennemis siègent dans le triomphe et me montrent au doigt ; cette pensée vous rend furieux! Ai-je mérité ce sort? Suis-je inférieur à ces... à ces hommes qui ont réussi et cherchent maintenant à me fouler aux pieds? Non, non! Je ne leur cède en rien. Mon cerveau et mon cœur sont supérieurs aux leurs.

En écoutant cet épanchement étrange, Marian fit plus que de pardonner l’hypocrisie de ces derniers jours, si même cela pouvait s’appeler de l’hypocrisie : ce n’était que le meilleur de son être dévoilé sous l’impulsion d’une espérance passionnée.

Il rit d’un rire saccadé.

— En somme, dans la vie, la défaite est la défaite, et l’insuccès immérité est une malédiction amère. Vois-

tu, je ne suis pas encore assez vieux pour renoncer à tout. Si j’avais une revue à moi, j’y écrirais de temps en temps un article de critique de mon style le plus fameux. Un homme est conscient de ses propres mérites autant que de ses défauts. Personne n’a jamais écrit plus subtile page de critique que certaines des miennes. C’est précisément l’acéré de mes traits qui m’a suscité tant d’ennemis. Attends, attends ! que j’aie une revue, du loisir et du repos d’esprit, ciel ! Ce que je vais écrire ! Ce que je vais scarifier !

— Ce serait indigne de toi, père. Combien il vaut mieux ignorer ses ennemis! Dans une position semblable, j’éviterais avec soin tout ce qui trahirait le sentiment personnel.

— Bien, bien. Tu as sûrement raison, ma bonne enfant, je crois que je me ferais tort en te laissant supposer que ces vils mobiles sont, chez moi, les plus puissants. Depuis mon enfance, j’ai nourri, dans le tréfond de mon être, le désir ardent de la réputation littéraire ; aujourd’hui, le meilleur de ma vie est passé et, de sentir que je n’ai pas atteint à la situation que je méritais, me jette dans le désespoir.

L’humilité de cette justification de sa conduite attristait Marian ; pourquoi l’essayait-il, si ce n’est en vue de remuer son cœur? La nécessité de paraître sourde à sa voix l’affligeait aussi. Elle reconnaissait une part de vérité dans son appréciation de lui-même. Le pire de tout était l’impossibilité de lui faire connaître ce qui se passait en son esprit. Il devait croire qu’elle balançait simplement entre sa propre satisfaction et la sienne quand, en réalité, elle souffrait de la conviction que céder serait aussi déraisonnable, au point de vue de l’avenir de son père, que périlleux pour ses vues personnelles de bonheur.

— Si nous remettions la discussion de ce projet au moment où je serai en possession de l’argent ? dit-elle après un silence.

— Oui. Ne suppose pas que je désire t’influencer en insistant sur mes infortunes ; ce serait une action mépri-

sable. J’ai seulement saisi cette occasion de me faire mieux comprendre de toi. Je ne parle pas volontiers de moi-même, et mes sentiments véritables sont en général masqués par mes défauts de caractère. En te démontrant comment tu pourrais à la fois me rendre un grand service et en retirer un réel avantage pour toimême, je ne pouvais m’empêcher de me remémorer le peu de raisons que tu as d’entretenir pour ton père des sentiments très doux. Mais ajournons la suite de cette causerie. Tu penseras à ce que je t’ai dit ?

Marian le promit, heureuse de voir se terminer cet entretien.

Quand vint le dimanche, Yule voulutsavoir de sa fdle si elle avait un engagement pour l’après-midi.

— Oui, père, répondit-elle, faisant effort pour déguiser son embarras.

— Tant pis. Je comptais te demander de m’accompagner chez Quarmby. Seras-tu prise toute la soirée ?

— Jusqu’à neuf heures, je pense.

— Ah! tant pis, tant pis !

Il tâcha de prendre la chose comme si elle eût été dépourvue d’importance. Mais Marian vit l’ombre qui passa sur son front.

* Ceci avait lieu à l’issue du déjeuner. Elle ne le revit plus de la matinée et, au repas de midi, il fut silencieux; toutefois, il n’apporta pas de livre à table, comme il en avait coutume dans ses moments d’humeur noire. Marian causa avec sa mère, faisant de son mieux pour conserver l’apparence de gaieté devenue naturelle depuis la métamorphose de Yule.

Au moment de sortir, elle rencontra son père, par hasard, dans le vestibule. Il sourit — d’un sourire qui avait plutôt l’air d’une grimace de douleur — et fit un signe de tête, mais sans mot dire.

La porte refermée, il alla au salon. Mrs Yule lisait, ou, en tout cas, feuilletait un numéro d’une revue illustrée.

— Où crois-tu qu’elle soit allée ? demanda-t-il, d’une voix seulement froide, point du tout agressive.

— Chez les miss Milvain. je suppose, répondit

Mrs Yule, regardant de côté.

— Te l’a-t-elle dit ?

— Non. Nous ne parlons pas de ça.

Il s’assit sur le bord d’une chaise, et se pencha en avant, le menton dans sa main.

— T’a-t-elle dit un mot de la revue ?

— Pas un mot.

Elle lui jeta un regard timide et tourna plusieurs pages de son livre.

— Je désirais qu’elle vînt chez Quarmby ; il s’y trouvera quelqu’un qui est impatient devoir Jedwood fonder une revue, et il lui aurait été utile d’entendre des avis pratiques. Il n’y aurait pas de mal à ce que tu lui en touchasses un mot, par-ci par-là. Naturellement, si elle est décidée à me refuser, ce n’est pas la peine de m’en préoccuper davantage. Il me semblç que tu pourrais découvrir ce qu’il en est au fond.

L’urgence terrible des circonstances pouvait seule amener Allred Yule à un appel direct au concours de sa femme. Ils n’avaient nullement comploté entre eux d’influencer leur fille ; Mrs Yule souhaitait le bonheur de son mari à l’égal de celui de Marian ; mais elle se sentait impuissante à accomplir quoi que ce soit d’un côté comme de l’autre.

— Si jamais elle dit quelque chose, je t’en informerai.

— Mais il me semble que tu as le droit de la questionner.

— Je ne peux pas faire ça, Alfred.

— Il y a malheureusement pas mal de choses que tu ne peux faire.

Et, sur cette observation, familière en substance à sa, femme, quoique le ton en fût cette fois moins mordant qu’à l’habitude, il se leva et sortit à pas lents de la chambre. 11 passa une heure sombre dans son cabinet de travail, puis alla joindre le cercle littéraire de M. Quarmby.

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