LA MAGNANIMITÉ DE JASPER
Milvain allait quelquefois attendre ses sœurs à leur sortie de l’église, le dimanche matin, et les ramenait chez elles pour y déjeuner. C’est ce qu’il fit ce jour-là, malgré rinclémence du ciel et un fort vent du nord qui ne rendait rien moins qu’agréable l’attente en plein air.
Bientôt, dans le petit salon des jeunes filles, Dora et lui se trouvant seuls un instant, il se tourna vers elle avec un singulier sourire, et dit tranquillement :
— Il me semble que tu ferais mieux de sortir avec Maud, cet après-midi.
— Mais, je ne peux pas : j’attends Marian à trois heures.
— C’est justement pourquoi je désire que tu sortes.
Elle le regarda, surprise.
— J’ai à parler à Marian. Et voici ce que nous allons combiner. A trois heures moins le quart, vous vous en irez toutes deux, et, en sortant, vous pourrez dire à la logeuse qu’elle prie miss Yule, si elle vient, de vous attendre, parce que vous ne serez pas longtemps absentes. Elle montera et j’y serai. Comprends-tu ?
Dora se détourna à demi, un peu troublée, mais non mécontente.
— Et miss Rupert, alors? demanda-t-elle.
— Oh ! miss Rupert peut aller à Jéricho, pour ce que je veux d’elle. Je suis en veine de magnanimité.
— De grande magnanimité, je n’en doute pas!
— Eh bien, veux-tu que ce soit convenu ainsi ? C’est une des conséquences de la pauvreté, vois-tu ; on ne peut même pas avoir une chambre à sa disposition pour un entretien privé avec un ami, sans comploter pour cela. Mais cet état de choses aura une fin.
Il branla la tète d’un air significatif. Là-dessus, Dora sortit du salon pour parler à sa sœur.
Le projet fut mis à exécution, et Jasper vit partir les jeunes filles en sachant qu’elles ne rentreraient pas d’ici quelque trois heures. Il s’assit bien à son aise au coin du feu et rêvassa. Cinq minutes s’étaient à peine écoulées qu’il tira sa montre, se disant que Marian devait être en retard. Il était nerveux, quoiqu’il se fût cru à l’abri d’une pareille faiblesse. Sa présence ici, avec le but qu’il se proposait, lui apparaissait, sans aucun doute, comme une concession à des entraînements qu’il aurait du dominer ; mais il s’était arrêté à cette résolution, et il était maintenant trop tard pour recommencer les débats en son for intérieur. Trop tard ? Hé, non, à strictement parler ; il ne s’était engagé à rien, jusqu’au dernier moment de liberté, il pouvait toujours...
Un coup frappé à la porte, le heurt de Marian, évidemment. Il se leva d’un bond, traversa toute la chambre, s’assit sur un autre siège, retourna au premier. Enfin, la porte s’ouvrit, et Marian parut.
Elle n’eut aucune surprise; la logeuse lui avait mentionné la présence de M. Milvain là-haut, attendant ses sœurs.
— J’ai à vous faire les excuses de Dora, dit Jasper. Elle vous prie de lui pardonner... de vous faire attendre.
— Oh I certainement.
— Et vous devez ôter votre chapeau, ajouta-t-il en riant, et me laisser mettre votre parapluie dans le coin.., comme cela.
11 avait toujours admiré la forme de la tête de Marian et ses beaux cheveux courts, soyeux et bouclés. En la regardant ôter son chapeau, il fut charmé de la grâce de ses bras et de la souplesse de sa svelte personne.
— Avez-vous des nouvelles des Reardon ? demandat-elle.
— Oui. Je sais qu’on a offert à Reardon une place de secrétaire d’un asile de garçons, ou quelque chose d’analogue, à Croydon. Mais j’imagine qu’il n’a plus besoin d’y penser, à présent.
— Bien sûr que non.
— Oh ! c’est à savoir, fît observer Jasper.
— Comment?
— Peut-être sa femme lui fera-t-elle entendre qu’elle n’a pas trop de son argent pour elle toute seule.
Marian se mit à rire. Jasper n’avait presque jamais entendu son rire, et jamais, en tout cas, si spontané que cette fois-ci ; la sonorité ne lui en déplut point.
— Vous n’avez pas très bonne opinion de Mrs Reardon, dit-elle.
— C’est une personne difficile à juger. Elle ne m’a jamais été antipathique le moins du monde ; mais elle n’était certainement pas à sa place comme femme d’un écrivain à ses débuts. Peut-être ai-je été un peu prévenu contre elle depuis que Reardon m’a cherché noise à son sujet.
Cette explication inattendue de la rupture entre Milvain et son ami étonna Marian. Elle savait, par Jasper lui-même, qu’ils ne s’étaient pas vus depuis plusieurs mois, mais sans qu’aucune raison précise ait été attribuée à ce refroidissement.
— Aussi bien, puis-je vous apprendre tout cela, continua Milvain, voyant, comme il s’y attendait, la jeune fille rester interdite. J’ai rencontré Reardon peu après leur séparation, et il m’a accusé d’ètre en grande partie cause de son malheur.
Marian ne relevait pas les yeux.
— Vous ne devineriez jamais quel a été mon tort.
Reardon m’a déclaré que le ton de ma conversation avait été moralement préjudiciable à sa femme. Il dit que j’allais toujours magnifiant le succès dans le monde, et que c’est là ce qui l’a rendue mécontente de son sort. Cela paraît presque risible, n’est-ce pas ?
— C’était fort étrange.
— Reardon parlait avec un sérieux désespéré, le pauvre diable ! Et, pour vous dire la vérité, je crains que ses plaintes ne soient quelque peu fondées. Je lui ai spontanément donné l’assurance que je ne mettrais plus les pieds chez Mrs Yule ; c’est ce que j’ai fait, et ce qui a évidemment eu pour résultat de leur faire croire que je blâme la conduite de Mrs Reardon. C’est une désagréable histoire ; mais il me semble que je n’avais pas la liberté du choix.
— Vous dites que votre façon de parler lui a été vraiment pernicieuse ? Il faut alors qu’Amysoit bien faible de caractère.
— Pour se laisser influencer par un aussi pauvre sire ?
— Pour se laisser influencer en ce sens par qui que ce soit.
— Vous pensez très mal de moi à cause de tout ceci? demanda Jasper.
— Non, parce que je suis trop sûre que vous parliez comme il vous est naturel, sans songer à de pareilles conséquences.
Jasper sourit.
— C’est la pure vérité. Presque tous ceux qui ont leur chemin à faire pensent comme moi, mais la plupart se croient obligés de prendre un ton hypocrite et de parler de 'conscience littéraire, et ainsi de suite. Moi, je dis simplement ce que je pense, sans feintes. Je serais volontiers consciencieux, mais je ne peux me payer ce luxe-là. Je vous l’ai dit assez souvent, n’estce pas ?
— Oui, oui !
— Mais cela ne vous a pas été moralement nuisible? dit-il en riant.
— Pas du tout. Seulement, cela ne me plaît pas.
Jasper fut interloqué. Il la regarda. Aurait-il donc
fallu être moins ouvert avec elle ? S’était-il trompé en supposant que la franchise peu commune de ses discours lui était un attrait ? Elle parlait d’un ton décidé tout à fait inhabituel, et, même dès son entrée, il avait remarqué un je ne sais quoi d’inconnu dans sa façon d’être. On sentait en elle beaucoup plus d’aplomb qu’à l’ordinaire, et elle ne semblait pas le traiter avec la même déférence, la même soumission de sa propre personnalité.
— Cela ne vous plaît pas? répéta-t-il avec calme. Vous commencez à en être lasse?
— Il m’est désagréable que vous vous montriez toujours sous des couleurs fâcheuses.
Jasper était un esprit subtil, mais la présomption avec laquelle il avait entamé ce dialogue, sa conviction qu’il n’avait qu’à parler pour recevoir, quand il lui plairait, l’assurance de l’entière dévotion de Marian, l’empèchèrent de comprendre l’accent d’indépendance tout nouveau de la jeune fille. Avec un peu plus de modestie, il aurait, en cette conjoncture, senti plus finement ; il aurait deviné que la jeune fille trouvait un plaisir délicieux à reculer, alors qu’elle le voyait approcher dans une intention non équivoque, qu’elle désirait être courtisée d’une façon moins cavalière, avant que de faire l’aveu de ce qui était en son cœur. Une minute, il fut déconcerté. Ces derniers mots d’elle avaient un ton de supériorité qu’il n’aurait jamais cru trouver sur ses lèvres.
— Pourtant, vous ne m’avez sûrement pas toujours entrevu sous cet aspect ? dit-il.
— Non, pas toujours.
— Mais vous avez des doutes sur l’homme véritable?
— Je ne suis pas certaine de vous comprendre. Vous dites que vous pensez vraiment ce que vous exprimez ?
— Mais oui. J’estime qu’il n’y a pas le choix pour un homme qui ne peut pas souffrir la pauvreté. Je n’ai jamais dit cependant que je trouvais du plaisir dans
ces nécessités viles ; je les accepte, parce que je ne peux les éviter.
C’était un délice pour Marian d’observer l’anxiété avec laquelle il s’attachait à se justifier. Cette jouissance de commander une position, elle ne l’avait encore jamais goûtée de sa vie. Que lui importait que Jasper l’appréciât davantage à cause dé sa fortune ! Il n’en pouvait être autrement. Satisfaite qu’il l’eût d’abord appréciée pour elle-même, elle acceptait volontiers l’argent comme allié dans la conquête de l’amour du jeune homme. Sans doute, à la façon dont elle concevait ce sentiment, il l’aimait encore à peine ; mais elle sentait son influence sur lui, et son cœur lui apprenait à s’en servir.
— Mais vous vous résignez très allègrement à ces viles nécessités, dit-elle, le regardant d’un air détaché.
— Vous préféreriez me voir me lamenter sur le sort qui m’interdit de me vouer à un travail noblement irrémunérateur ?
Il y avait là une pointe d’ironie qui causa un petit frisson à la jeune fille. Cependant, elle maintint sa position.
— Que vous ne vous lamentiez jamais à ce sujet pourrait donner à penser... mais je ne veux pas être méchante.
— Que je ne me soucie pas plus de bon travail que je ne suis capable d’en faire, dit Jasper, achevant la phrase. Je n’aurais pas cru que vous tireriez cette conclusion.
Au lieu de répondre, elle tourna la tête vers la porte. On entendait un bruit de pas sur l’escalier, mais il s’éloigna.
— Je pensais que c’était Dora, dit-elle.
— Elle ne sera pas ici avant deux heures au moins, répondit Jasper avec un léger sourire.
— Mais vous aviez dit...
— Je l’ai fait sortir pour avoir occasion de vous parler. Voulez-vous me pardonner ce stratagème?
Marian reprit sa première attitude, l’ombre d’un sourire errant sur ses lèvres.
— Je suis bien aise d’avoir du temps devant moi, continua-t-il. Je commence à soupçonner que, depuis peu, vous m’avez mal entendu. Il faut que je remette les choses au point.
— Je ne crois pas vous avoir mal entendu.
— Ceci peut signifier une chose fort désagréable. Je sais des gens que j’estime, qui ont de moi une piètre opinion, mais je ne peux souffrir que vous soyez des leurs. Quelle idée vous faites-vous de moi ? Quel est le résultat en votre esprit de toutes nos conversations?
— Je vous l’ai dit déjà.
— Pas sérieusement. Me croyez-vous capable d’un sentiment généreux?
— Dire que non serait vous ranger dans la plus basse catégorie des humains, une minorité infime.
— - Bon ! Alors, je ne figure pas parmi les plus vils. Mais cet avantage ne me confère pas des titres fort distingués à votre considération. Quoi que je sois, certaines de mes ambitions visent très haut.
— Lesquelles ?
— Par exemple, j’ai été assez osé pour espérer que vous pourriez m’aimer.
Marian se tut un instant, puis, tranquillement, dit :
— Pourquoi appelez-vous cela être osé ?
— Parce que j’ai encore assez d’idées arriérées pour croire qu’une femme digne de l’amour d’un homme lui est supérieure et condescend en se donnant à lui.
Sa voix n’était pas convaincante ; ces phrases ne semblaient pas à leur place sur ses lèvres. Ce n’était pas là ce qu’elle avait espéré lui entendre dire. En s’exprimant de cette façon conventionnelle, il ne l’aimait pas comme elle souhaitait d’être aimée.
— Je ne partage pas cette opinion, dit-elle.
— Ce n’est pas étonnant. Vous êtes très réservée sur tous les sujets, et nous n’avons jamais abordé celuici ; mais je sais, à coup sûr, que vos idées ne sont jamais banales. Gardez sur la position de la femme l’opinion qu’il vous plaît, cela n’affecte pas la mienne.
— La vôtre, alors, est donc banale ?
— Désespérément banale. L’amour est chose très vieille et très commune, et je crois que je vous aime de la vieille et commune manière. Je vous trouve belle ; vous me semblez féminine au meilleur sens du mot, pleine de charme et de grâce. Je me sais un être grossier, en comparaison de vous. Tout cela a été senti et dit de la même manière par une infinie variété d’hommes. Faut-il que j’invente quelque expression neuve avant que vous puissiez me croire ?
Marian se taisait.
— Je sais ce que vous pensez, dit-il. Cette idée est aussi inévitable que la certitude que j’en ai.
Elle le regarda un instant.
— Oui, votre regard trahit cette pensée. Pourquoi ne vous ai-je pas parlé ainsi plus tôt ? Pourquoi ai-je attendu jusqu’à ce que vous puissiez douter de ma sincérité ?
— Alors, ma pensée n’est pas si facile à lire que cela, dit Marian.
— Elle n’a certainement pas cette forme grossière, mais je sais que — quel que soit votre sentiment à mon égard — vous souhaiteriez que j’eusse parlé une quinzaine de jours plus tôt. Vous désireriez cela de n'importe quel homme dans ma position, simplement parce qu'il vous est pénible d’entrevoir une insincérité possible. Eh bien, je ne suis pas insincère. Depuis quelque temps, j’ai pensé à vous comme je n’avais pensé à aucune autre femme. Mais... oui, vous allez savoir la vérité simple, crue, bonne à sa manière sans doute. Je craignais de vous dire que je vous aimais. Quel mal y a-t-il à cette confession ? Dans l’état ordinaire des choses, je ne serais pas en position de me marier avant trois ou quatre ans, peut-être, et même alors, le mariage sous-entendrait des difficultés, la gêne, les obstacles. J’ai toujours redouté la pensée du mariage avec un chétif revenu. Vous vous rappelez :
L’amour dans une hutte, avec de l’eau et une croûte,
N’est — l’Amour nous pardonne ! — que braise, cendres et
[poussière
Vous savez bien que c'est vrai.
— Pas toujours, je crois.
— Mais pour l’immense majorité des mortels. Voyez, par exemple, les Reardon. Si jamais deux êtres se sont aimés, c’est eux; et la pauvreté a tout anéanti. Je ne suis dans la confidence ni de l’un ni de l’autre, mais je suis persuadé que chacun d’eux a plus d’une fois souhaité la mort de l’autre. Et comment s’en étonnerait-on ? Aurais-je osé prendre femme dans ma condition actuelle,... une femme aussi pauvre que moi ?
— Votre position va rapidement s’améliorer, dit Marian. Si vous m’aimiez, pourquoi auriez-vous craint de me demander d’avoir foi en votre avenir?
— Tout est si incertain! Dix ans peuvent s’écouler avant que je puisse compter sur mille pounds de rente si je suis forcé de me débrouiller de la manière habituelle.
— Mais, dites-moi, quel est, en somme, votre but dans la vie ?
— Mon but, c’est de mettre à ma portée toutes les jouissances qu’un homme cultivé désire. Je veux vivre entouré de belles choses, et n’ètre jamais troublé par le spectre des embarras vulgaires. Je veux voyager et enrichir mon esprit par la connaissance des pays étrangers. Je veux être sur le pied d’égalité avec les gens raffinés et intéressants. Je veux être connu, être familièrement cité, sentir, quand j’entrerai dans un salon, qu’on me regarde avec une certaine curiosité.
Il attachait fixement sur elle des yeux brillants.
— Et... c’est tout? demanda Marian.
— C’est beaucoup. Peut-être ne vous rendez-vous pas compte de ce que je souffre à me sentir en état constant d’infériorité. J’ai l’instinct sociable très développé, et pourtant je ne suis pas à l’aise dans le monde, tout simplement parce que je ne peux pas m’y faire valoir. Le manque d’argent fait de moi l’inférieur de ceux avec qui je cause, quelque supérieur que je leur puisse être d’autre part. Je suis ignorant sous bien des
rapports, uniquement parce que je suis pauvre. Imaginez^moi pourvu d’assez de fortune pour vivre d’une vie complète et active pendant ces cinq prochaines années; ma situation serait alors assurée.
— Et pourtant, dit Marian d’une voix sourde, vous dites que vous m’aimez !
— Vous pensez que je m’exprime comme si j’ignorais l’existence en ce monde de cette chose qu’on nomme l’amour ; mais vous m’avez demandé quel était mon but dans la vie, je parle donc des circonstances de la vie sociale. Supposez que je vous aie dit : « Mon seul but, ma seule ambition, est de conquérir votre amour. » M’auriez-vous cru ? Ces phrases-là ne sont jamais vraies; je ne sais pas comment on peut trouver du plaisir à les entendre. Mais si je vous dis : « Toutes ces jouissances que je vous ai décrites seraient intensifiées à l'infini si je les partageais avec une femme qui m’aimerait... » Voilà la pure vérité.
Le cœur de Marian se serra. Elle ne désirait pas la vérité sous cette forme ; elle eût préféré entendre des lèvres de Jasper les pauvres mensonges rebattus. Avide d’amour passionné, elle écoutait avec un sentiment de désolation tous ces raisonnements calmes. La crainte que Jasper ne fût d’une nature froide l’avait souvent tourmentée, mais elle se rassurait toujours à l’idée qu’elle ne pénétrait pas à fond son caractère. Parfois, une étincelle, une lueur dévoilant un possible obscur avait jailli, et, pleine d’une impatience frémissante, elle s’était attendu, à quelque révélation soudaine ; mais on eût dit que Jasper ignorait les mots qui eussent éveillé en son âme altérée un écho si joyeux.
— Voici longtemps que nous causons, dit-elle, tournant la tête, comme si elle n’attachait aucune importance à ses dernières paroles. Puisque Dora ne Vient pas, je vais m’en aller.
Elle se leva et marcha vers la chaise sur laquelle son chapeau était posé. Aussitôt Jasper s’élança:
— Vous voulez vous en aller sans me donner aucune réponse ?
— Une réponse, à quoi?
— Voulez-vous être ma femme?
— C’est trop tôt me faire cette demande.
— Trop tôt? N’avez-vous pas compris que, depuis des mois, je pensais à vous avec bien autre chose que de l’amitié ?
— Comment aurais-je pu le comprendre? Vous m’avez expliqué la raison pour laquelle vous ne vouliez pas laisser transparaître vos sentiments véritables.
Ce reproche mérité était difficile à éluder. Jasper se détourna un instant ; puis, par un mouvement subit, lui saisit les deux mains.
— Quoi que j’aie pu faire ou dire ou penser autrefois ne compte plus aujourd’hui. Je vous aime, Marian, je vous désire pour femme. Je n’ai jamais rencontré aucune jeune fille qui m’ait impressionné comme vous l’avez fait, dès l’abord. Si j’avais eu la faiblesse d’essayer d’en gagner une autre, j’aurais senti que je m’écartais de mon vrai bonheur. Oublions un moment toutes les circonstances. Je tiens vos mains dans les miennes, je plonge mon regard dans le vôtre et je vous dis que je vous aime. Quelle que soit votre réponse, je vous aime !
Jusqu’à cet instant, le cœur de Marian n’avait fait que palpiter un peu. Ce qui causait en partie sa détresse, c’était que, en écoutant les dissertations qui avaient servi de préface à la déclaration de Jasper, l’amour qu’elle avait si longtemps nourri dans son âme semblait se confiner en quelque recoin écarté de son être. Elle était nerveuse, douloureusement lucide, troublée d’une confusion naturelle à la jeune fille, mais elle ne pouvait s’abandonner à cette émotion exquise qui eût été l’accomplissement de tous ses rêves secrets. A cette minute enfin, son cœur bondit dans sa poitrine. Détournant le visage, et les yeux baissés, elle attendit la répétition de la nuance empreinte dans le dernier : « Je vous aime. » Elle sentit un changement dans les mains qui tenaient les siennes, — un afflux de chaleur, une douceur moite, — et tout son être en vibra.
Il s’efforçait de l’attirer à lui ; mais elle le maintint à distance. Elle avait l’air insensible.
— Mari an ?
Elle voulut répondre, mais un esprit de contradiction lui cloua la langue.
— Marian, ne m’aimez-vous pas? Ou bien mon langage vous a-t-il offensée ?
Persistant dans son attitude, elle finit par retirer ses deux mains. Le visage de Jasper exprima une sorte de consternation.
— Vous ne m’avez pas offensée, dit-elle; mais je 11e suis pas sûre que vous ne vous abusiez pas vous-même en me croyant en ce moment nécessaire à votre bonheur.
Le courant émotionnel qui, pendant l’ètreinte de leurs mains, avait passé des nerfs de la jeune fille aux siens, Jasper rendit incapable de rester à distance. Il vit une teinte plus chaude se répandre sur le visage et le cou de Marian, et sa beauté lui parut plus désirable que jamais.
— Vous êtes pour moi plus que tout ce qui existe sur la face de la terre ! s’écria-t-il, la pressant de nouveau. Je ne rêve à rien autre qu’à vous, à vous seule, ma belle, Tua délicieuse, ma pensive Marian î
Il la saisit dans ses bras, et elle ne résista plus. Un soupir, puis un singulier petit rire décelèrent l’amour enfin épanoui dans son être.
— M’aimez-vous, Marian ?
— Je vous aime.
Alors suivit le duo de l’ardeur amoureuse qui, pour la première fois, trouve son expression; musique voilée, souvent interrompue, maisrevenant toujoursaux mêmes harmonies enchantantes.
Marian fermait les yeux et s’abandonnait à la volupté de ce rêve. Pour la première fois, elle échappait sans réserve au monde de la routine intellectuelle et goûtait à la vie. Elle dépouillait toute la pédanterie de son labeur quotidien, comme elle l’aurait fait d’un vêtement encombrant ; elle n’était plus revêtue que de sa fémi-
nité. A une ou deux reprises, un frisson de lucidité étrange la pénétra et elle se sentit coupable, immodeste ; mais, à cette sensation, succéda un afflux de joie passionnée, submergeant en un coup mémoire et prévoyance.
— Comment pourrai-je vous voir? questionna enfin Jasper. Où pourrons-nous nous rencontrer?
C’était une difficulté. La saison ne permettait plus les flâneries en plein air. Marian ne pouvait se rendre à son garni, et il ne semblait guère possible pour lui de l’aller voir chez elle. ,
— Croyez-vous que votre père s’obstine dans son inimitié contre moi ?
— Elle commençait seulement à réaliser tout ce qu’entraînaient leurs relations nouvelles.
— Je n’ai pas d’espoir qu’il change, dit-elle, l’air triste.
— Il refusera d’approuver votre mariage?
— Je le désappointerai et l’affligerai amèrement. Il m’a demandé de consacrer mon capital à fonder une revue nouvelle.
— Qu’il dirigerait ?
— Oui. Pensez-vous qu’il aurait là une chance de
succès ?
Jasper secoua la tête.
— Votre père n’est pas l’homme de la chose, Marian. Je ne dis pas cela avec irrévérence; j’entends qu’il ne me paraît pas posséder les aptitudes requises. Ce serait Une spéculation désastreuse.
— C’est ce que je sentais. Il va sans dire que je ne peux pas y songer maintenant.
Elle sourit, en levant les yeux vers lui.
— Ne vous inquiétez pas, dit Jasper. Attendez un peu que je me sois affranchi de Fadge et de quelques autres, et votre père verra combien je désire sincèrement le servir. Votre concours lui manquera beaucoup, j'en ai peur.
— Oui. Quand il me faudra le quitter, il me semblera être cruelle. Il vient de me dire que sa vue commence
à baisser. Oh ! pourquoi son frère ne lui a-t-il rien laissé? Quel vilain procédé de sa part! Il avait assurément bien plus droit à quelque chose qu’Amy ou que moimême. Mais la carrière des lettres a été le fléau de sa vie. Mon oncle l’exécrait, et c’est pourquoi, je suppose, il l’a traité ainsi.
— Mais, comment pourrai-je vous voir souvent ? C’est la première question. Je sais ce que je vais faire. Je vais louer un autre logement pour les petites et pour moi, ensemble. Il nous faudra avoir deux salons; de la sorte, vous viendrez chez moi sans aucune difficulté. Vous pourrez toujous demander Maud ou Dora, vous comprenez. Après tout, ces étonnantes convenances sont facilement satisfaites.
— Je ne veux pas rester pour les voir à présent, Jasper, dit Marian, pensant aux jeunes filles.
-- Très bien, vous avez une heure de sécurité, mais pour être plus sûre, vous vous en irez à cinq heures moins un quart. Votre mère ne nous sera pas hostile ?
— Pauvre maman! non.; mais elle n’osera pas parler à mon père en ma faveur.
— J’ai le sentiment de jouer un vilain rôle, si je vous laisse annoncer la chose à votre père. Marian, je vais prendre mon grand courage et l’aller voir.
— Oh ! non, il vaut mieux ne pas' faire ça !
— Alors, je lui écrirai une lettre telle qu’il lui sera impossible de la prendre en mauvaise part.
Marian pesa cette proposition.
— Vous pouvez le faire, Jasper, si vous le voulez, mais pas encore, bientôt.
— Vous ne voulez pas qu’il le sache tout de suite ?
— Nous ferons mieux d’attendre un peu. Vous savez, ajouta-t-elle en riant, que mon héritage, jusqu’ici, ne m’appartient qu’en parole. Le testament n’a pas encore été validé. Et puis, il faudra réaliser la somme.
Elle l’informa des détails ; Jasper écoutait, les yeux fixés sur le parquet.
Ils étaient maintenant assis à côté l’un de l’autre. Jasper avait éprouvé un sentiment de délivrance en
abandonnant les dithyrambes pour passer à un entretien sur les questions pratiques; cette nuance ne put échapper à la sensibilité suraiguisée de Marian, et elle continua d’épier les mouvements de sa physionomie. A la fin même, il lâcha sa main.
— Vous préféreriez, dit-il d’un ton méditatif, que votre père n’apprît rien jusqu’à ce que cette affaire soit réglée ?
— Oui, si vous y consentez.
— Oh ! je ne doute pas que ce ne soit aussi bien.
La petite phrase de soumission volontaire de la jeune fille et son intonation frémissante appelaient une autre réponse. Jasper se replongea dans ses pensées, qui se rapportaient visiblement à des questions d’ordre positif.
— Jasper, je crois qu’il faut que je m’en aille à présent, dit-elle.
— Vraiment? Allons! si vous le préférez...
Il se leva, bien qu’elle fût encore assise. Marian fit quelques pas, mais se retourna et se rapprocha de lui.
— Vous m’aimez véritablement? interrogea-t-elle, prenant une de ses mains et la serrant entre les siennes.
— Je vous aime, véritablement, Marian. En doutezvous encore ?
— Vous ne regrettez pas que je doive m’en aller?
— Mais si, chérie. Je voudrais que nous pussions rester là, tranquillement, toute la soirée.
Le contact delà jeune fille produisit surlui l’effet déjà éprouvé. De nouveau, son sang s’échauffa et il la pressa contre sa poitrine, en caressant ses cheveux et en baisant son front.
— Etes-vous contrarié que je porte mes cheveux courts ? demanda-t-elle, désireuse d’un peu plus de louange qu’il ne lui en avait encore accordé.
—Contrarié? Mais c’est charmant, je vous assure. Toute autre façon de les porter paraît vulgaire en comparaison. Quel drôle d’air vous auriez avec des tresses, ou je ne sais quoi de semblable.
— Je suis si contente que cela vous plaise !
— Il n’est rien en vous qui ne me plaise, ma pensive enfant.
— Vous m’avez déjà nommée ainsi. Je vous parais donc si pensive que cela ?
— Si grave, si gentiment réservée, et avec des yeux si pleins d’expression !
Elle tressaillit avec délice, le visage caché contre sa poitrine.
— Il me semble renaître, Jasper. Le monde entier est nouveau à mes yeux, et je me sens étrangère à moimême. Jusqu’ici, je n’ai jamais connu une heure de joie et je ne peux croire encore qu’elle ait sonné pour moi I
Elle finit par mettre son chapeau et sa jaquette, et ils sortirent ensemble, non sans être observés par la logeuse, cela va sans dire. Jasper l’accompagna presque à mi-chemin de Saint-Paul’s Grescent. Il fut convenu qu’il lui ferait tenir une lettre par l’entremise de ses sœurs ; d’ici un jour ou deux, le changement de domicile serait effectué.
Quand ils se furent séparés, Marian regarda en arrière, mais Jasper marchait à pas rapides, la tête penchée, dans une attitude de profonde méditation.