UNE ENTREVUE INFRUCTUEUSE
Le refuge contre le désespoir se trouve souvent dans le sentiment de compassion qu’on s’inspire à soi-même, et dans cet esprit de résistance obstinée qu’il engendre. Pour certaines natures, la pitié de soi poussée à l’extrême est intolérable et mène au suicide ; mais il est d’autres êtres, que la véhémence de leur révolte contre le destin fortifie dans l’endurance de leur misère. Ces derniers sont plus imaginatifs que passionnés ; les phases de leur malheur les impressionnent comme les actes d’un drame qu’ils ne peuvent se résoudre à clore brusquement, tant sont variées les péripéties de son lugubre thème ! L’hompie de pensée qui se tue est le plus souvent amené à cette résolution par la conviction qu’il a de sa propre insignifiance ; la pitié de soi se transforme alors en mépris, et l’âme humiliée ne peut plus supporter l’existence. Celui qui, dans des conditions identiques, résiste, est celui que l’adversité magnifie à ses propres yeux.
Ce fut grâce à l’excès de commisération sur son sort qu’Edwin Reardon put continuer à vivre, dans le premier mois qui suivit sa séparation d’avec Amy. Une ou deux fois par semaine, tantôt vers le soir, tantôt vers minuit, ou plus tard, il hantait la rue où vivaient sa
femme et son enfant et, chaque fois, il revenait à sa mansarde, fortifié dans le sentiment de l’injustice dont il était victime, dans sa rébellion contre les circonstances qui l’avaient jeté à l’abîme et dans l’amertume contre sa femme qui avait sauvé son propre bien-être du naufrage plutôt que de partager sa chute. A certains moments, il n’était pas éloigné de cet état de complète démence auquel Mrs Edmund Yule se plaisait à le croire parvenu. Parfois, une morgue extraordinaire s’emparait de lui. Il éprouvait, dans sa misérable mansarde, des sensations d’exilé outragé et riait tout haut, en un mépris furieux de ceux qui le blâmaient ou le plaignaient.
En apprenant par Jasper Milvain qu’Amy était tombée malade, ou tout au moins que sa santé subissait le contre-coup des épreuves traversées, il fut saisi d’une angoisse passagère qui le détermina presque à voler vers elle. Cet émoi provoqua, par réaction, un sentiment de réel plaisir de ce qu’elle eût aussi sa part de peine, et même d’espoir que sa maladie pût devenir sérieuse ; il se représenta appelé à son chevet, se la figura implorant son pardon. Mais il était loin de ne ressentir qu’une satisfaction maligne ; il réussit à se persuader qu’Amy souffrait parce qu’elle gardait pour lui un reste d’amour. Les jours s’écoulant sans qu’il apprit rien de nouveau, la déception et le ressentiment s’emparèrent de son esprit. A la fin, il cessa de hanter les abords de la maison Yule. Ses désirs s’assombrirent ; il résolut de se tenir à l’écart et d’attendre opiniâtrement ce qui se produirait.
A chaque fin de mois, il envoyait, par simple mandat postal, la moitié de la somme reçue de Carter, sous enveloppe adressée à sa femme. Il ne lui vint aucun avis de réception pour les deux premiers envois ; le troisième lui valut un court billet d’Amy.
« Puisque vous continuez ces envois d’argent, je ferais sans doute mieux de vous prévenir que je ne saurais les employer pour mon propre usage. Peut-être un
sentiment de devoir vous induit-il à ce sacrifice, mais je crains plutôt que ce ne soit l’envie de me rappeler tous les mois les privations auxquelles vous vous soumettez, et de m’affliger ainsi. J’ai déposé ce que vous avez envoyé à la Caisse d’épargne, au nom de Willie, et je continuerai à le faire.
« Amy Reardon. »
Pendant un jour ou deux, Reardon persévéra dans l’intention de ne pas répondre; mais le désir de donner libre cours à ses sentiments troubles finit par l’emporter. Il écrivit :
« Je trouve naturel que vous interprétiez au plus mal quoi que ce soit que je fasse. Quant à mes privations, je m’en soucie fort peu ; ce n’est rien en comparaison de l’idée que je suis abandonné tout simplement parce que ma poche est vide. Et je suis vraiment loin d’imaginer que mes souffrances possibles aient le pouvoir de vous affecter ; ce serait vous supposer une certaine générosité de nature. »
Ce billet ne fut pas plus tôt jeté à la boîte que Reardon l’aurait volontiers repris, sentant quril manquait de dignité, qu’il contenait autant de mensonges que de lignes ; il avait honte de l’avoir écrit. Pourtant une lettre de rétractation était impossible. Ce lui fut donc une nouvelle source de misère exaspérée. Hormis les gens avec qui il avait affaire à l’hôpital et le pauvre Biffen, il ne voyait personne. Le réaliste le visitait une fois par semaine, et leur amitié devenait plus étroite qu’elle n’avait été au temps de la prospérité de Reardon. Biffen était doué d’une délicatesse native si grande, qu’on éprouvait du soulagement à lui faire part des détails de sa douleur intime et, quoique plein de sympathie pour Reardon, il s’efforçait d’atténuer la rigueur des jugements de celui-ci sur Amy, et lui causait par là une satisfaction secrète.
— Je ne vois vraiment pas comment ta femme aurait pu agir autrement, s’écria-t-il un soir de mi-été
qu’ils étaient réunis dans la mansarde de Reardon. Sans doute, je ne suis pas en mesure d’apprécier sa disposition d’esprit, mais je crois, je ne peux me défendre de croire, par ce que je connais d’elle, qu’il n’y a eu entre vous qu’un simple malentendu. Il a été malheureux et cruel que la nécessité de vous séparer pour un temps se soit fait sentir, et tu n’as pu envisager cette obligation dans un esprit d’équité. Ne penses-tu pas qu’il y a du vrai dans cette façon de voir ?
— C’était son rôle de femme d’adoucir cette odieuse nécessité, et elle l’a aggravée.
— Je ne suis pas sûr que tu n’exiges pas trop d’elle. Malheureusement, je ne connais que peu, ou même point les femmes, raffinées ; mais je soupçonne qu’on ne doit pas attendre plus d’héroïsme d’elles que des femmes des classes inférieures. Je regarde les femmes comme des créatures faites pour être protégées. Un homme est-il donc en droit de leur demander d’être plus fortes que lui-même ?
— Assurément, répliqua Reardon, ce n’est pas la peine de demander à une nature plus qu’elle ne peut donner. Mais je la croyais de plus belle eau que les autres. Mon amertume provient de cette désillusion.
— J’imagine qu’il y a eu de part et d’autre des torts de caractère, et vous avez fini par ne plus apercevoir que vos faiblesses mutuelles.
— J'ai aperçu la vérité qui s’était toujours dérobée à mes yeux.
Biffen garda son air d’incrédulité, et Reardon, secrètement, lui en sut gré.
A mesure que le réaliste ajoutait de nouveaux chapitres à son roman : M. Bailey , épicier , il les lisait à son ami, non seulement pour sa satisfaction personnelle, mais surtout dans l’espoir d’encourager, par cet exemple de fécondité, son auditeur à reprendre ses propres travaux littéraires. Reardon trouvait fort à critiquer dans l’œuvre de son ami ; chose remarquable, il formulait des objections et des blâmes avec beaucoup moins de réserve qu’aux jours meilleurs ; car la réti-
cence délicate estime des vertus que la souffrance entame le plus aisément, tout au moins dans les natures faibles. Biffen poussait à dessein ces discussions, dont Reardon retirait sans nul doute un bénéfice passager, mais le romancier vaincu ne put être amené à entreprendre une nouvelle démonstration pratique de ses propres -vues. Par moments, il lui venait une velléité de composer un roman, mais de tourner et retourner le projet dans sa tète, pendant unë heure, suffisait à l’en dégoûter. Ses idées lui semblaient stériles, insipides ; écrire six pages lui eût été chose impossible, et la seule pensée d’un livre entier l’écrasait des terreurs d’un travail incommensurable, de difficultés insurmontables.
Il conservait, pour ses heures de service à l’hôpital, un complet assez décent et destiné, à force de soins, à le demeurer longtemps èncore. Celui qu’il portait dans son intérieur et dans ses courses criait la misère; on l’avait mis au rebut avant même de quitter l’ancien appartement. Dans son état d’esprit actuel, il se souciait peu de ne paraître rien moins que « respectable » aux passants. Ces vêtements râpés étaient le symbole de sa dégradation et, à certains moments, venant à s’apercevoir dans une glace de devanture, il les considérait avec un mépris qui n’allait pas sans une certaine jouissance. Souvent, mû par le même sentiment, il s’en allait prendre ses repas dans les tavernes les plus sordides, où il coudoyait des êtres dépenaillés qui avaient, Dieu sait comme; ramassé de quoi se payer une tasse de café et une tartine de pain et de beurre. Il se plaisait à se comparer à ces camarades d’infortune : « Voilà le taux auquel le monde m’estime ; je ne suis pas digne d’un meilleur sort. » Ou bien, au lieu de se complaire dans cette comparaison, il se jetait par bravade au milieu de ces misérables du bas monde et nourrissait la haine de tous les favorisés.
Malgré son désir de garder de la gratitude à l’un de ceux-là, il y trouvait quelque peine. Le sémillant Carter, si à son aise, au début, dans ses relations avec son
employé, changeait peu à peu de manière d’être. Parfois, Reardon surprenait son regard fixé sur lui avec une expression étrange, et sa conyersation, toujours si animée, s’entrecoupait maintenant de singulières pauses pendant lesquelles il semblait méditer sur quelque parole ou quelque acte de Reardon. L’explication en était que Carter commençait à se demander si l'hypothèse de Mrs Yule n’était pas justifiée dans une certaine mesure, et si le romancier jouissait de son plein bon sens. D’abord, il se moqua de cette idée, mais, petit à petit, il lui sembla que la physionomie de Reardon avait un je ne sais quoi de sauvage et de hagard qui permettait de fâcheuses suppositions. Il en fit surtout la remarque à son retour d’un voyage en Norvège, au mois d’août. La première fois qu’il revint à l’hôpital, il gratifia Reardon daine description animée du plaisir qu’il avait' pris à l’étranger ; la pensée ne lui vint pas que ces propos pouvaient ne pas sembler précisément réjouissants à un homme ayant passé le mois d’août entre sa mansarde et l’hôpital, mais il observa bientôt que son auditeur regardait de droite et de gauche d’une façon assez singulière.
— Vous .n’avez pas été malade depuis que je ne vous ai vu ? questionna-t-il.
— Oh ! non.
— Mais vous avez l’air de l’avoir été. Je vous dis qu’il faut absolument que nous nous arrangions pour vous donner une quinzaine de vacances.
— Je n’y tiens pas, dit Reardon. Je m’imaginerai être allé en Norvège. Cela m’a fait du bien de vous entendre narrer votre voyage.
— Tant mieux, tant mieux ; mais ce n’est pas tout à fait la même chose, voyez-vous, que de faire vousmème un petit tour quelque part.
— Oh î c’est beaucoup mieux ! Prendre un plaisir personnel ne serait que pur égoïsme, tandis que jouir de la jouissance d’autrui constitue la satisfaction la plus pure, salutaire à la fois au corps et à l’âme. Je cultive l’altruisme,
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Une forme de bonheur hautement quintessenciée. Le bizarre de la chose est que ce bonheur ne se développe qu’à condition que vous ayez exactement le double de la foi requise pour adhérer au credo d’Athanase.
— Ah!
Carter s’en alla, plus que perplexe. Le soir, il raconta à sa femme que Reardon lui avait parlé de la façon la plus extravagante, sans qu’il fût possible de comprendre un mot à ses discours.
11 n’en resta pas moins à la recherche d’un poste plus convenable pour son infortuné employé qui, dément ou non, ne donnait aucune preuve d’incapacité à remplir son office et s’en acquittait au contraire avec sa conscience et sa ponctualité accoutumées. Enfin, à l’entrée d’octobre, le secrétaire trouva ce qu’il cherchait et en informa aussitôt Reardon. Ce dernier escalada le soir même l’escalier de Biffen. Il pénétra dans sa chambre d’un air joyeux, en s’écriant :
— Je viens d’inventer une devinette. Voyons si tu vas la saisir. En quoi une maison à loyers de Londres ressemble-t-elle au corps humain ?
Biffen regarda son ami avec quelque inquiétude, tant une saillie de ce genre lui était inhabituelle.
— En quoi une maison à loyers de Londres...? Je n’ai pas la moindre idée
— En ce que le cerveau y occupe toujours le sommet ! Pas mal, il me semble, hein ?
— Non, non, c’est passable, mais nettement professionnel, par exemple. Le commun public n’en sentirait pas le sel, j’en ai peur. Mais que t’est-il arrivé ?
— De bonnes nouvelles. Carter m’a offert un poste qui améliorera sérieusement ma situation. Une maison... ou un logement, en tout cas, et des appointements de cent cinquante pounds par an.
— Par Plutus ! Voilà des nouvelles agréables à apprendre. Quelques devoirs sont attachés à la position, j’imagine?
— C’est, hélas ! inévitable, par le temps qui court. Il s’agit du secrétariat d’un asile, à Croydon, pour les petits enfants abandonnés, pas précisément une sinécure, me dit Carter. Il y a beaucoup de travail de plume et beaucoup de travail manuel, dont une partie, je crois, assez dure. Il est fort douteux que je sois l’homme de la situation. Le tenancier actuel est un gros gaillard de plus de six pieds, passionné de gymnastique et ne détestant pas un coup de poing, par-ci par-là, à l’occasion. Mais il s’en va à Noël, je ne sais où... comme missionnaire, et je peux prendre sa place, si je veux.
— Et tu le veux, je présume ?
— Oui. J’ai décidé d’en tâter.
Biffen se tut un instant, puis demanda :
— Ta femme ira avec toi, je suppose?
— C’est à savoir.
Reardon avait tâché de répondre avec indifférence, mais il était visiblement agité, partagé entre la crainte et l’espoir.
— Tu vas le lui demander en tout cas?
— Oh ! oui, répondit-il d’un air demi-distrait.
— Et il ne peut y avoir aucun doute qu’elle n’y aille. Cent cinquante pounds par an, et pas de loger à payer, mais c’est l’abondance.
— Les pièces que je dois occuper sont dans l’asile même. Une habitation de ce genre ne sourira pas à Amy. Et Croydon n’est pas le plus engageant des séjours.
— La campagne avoisinante est délicieuse.
— Oui, oui; mais Amy ne tient guère à cela.
— Tu la juges mal, Reardon: tu es trop rigoureux. Je te supplie de ne pas négliger l’occasion de tout remettre d’aplomb. Si tu pouvais seulement prendre ma place un instant, puis qu’on vienne à t’offrir la compagnie d’une femme comme la tienne !
Reardon écoutait ; sa surexcitation semblait décroître.
— Je serais en droit, dit-il, l’accent sévère, de lui
faire tout simplement savoir mon entrée dans cette position en lui laissant le soin de me demander de la reprendre... si elle le désire.
— Tu as beaucoup changé pendant cette année, répondit Biffen, en hochant la tête, beaucoup changé! J’espère te retrouver sous peu tel que tu étais autrefois. J’aurais gagé qu’il t’était impossible de devenir si farouche. Va voir ta femme ; allons, sois bon, garçon.
— Non, je vais lui écrire.
— Va la voir, je t’en conjure. Jamais rien de bon n’est sorti d’une correspondance entre deux êtres victimes d’un malentendu. Va à Westbourne Park demain. Et sois raisonnable, plus que raisonnable. Le bonheur de ta vie dépend de ta façon d’agir en cette occasion. Sois heureux d’oublier le tort, quel qu’il soit, qu’on t’a tait. Dire qu’un homme a besoin d’être stimulé pour reconquérir une femme pareille !
A la vérité, il n’était pas besoin de beaucoup de stimulant. L’esprit de contradiction — l’une des formes ou l’un des effets delà pitié de soi — faisait lutter Reardon contre son propre désir et le poussait à adopter un ton d’aigreur donnant une idée exagérée de ses sentiments réels : déjà il avait résolu de voir Amy. Même, si aucun prétexte ne s'était présenté, il aurait bientôt cédé au désir, grandissant tous les jours parmi toutes les passions contradictoires dont il était la proie, au besoin ardent de revoir le visage de sa femme. Un mois ou deux auparavant, alors que le soleil d'été faisait de son emprisonnement dans les rues un supplice quotidien, il en était venu à se convaincre qu’il ne restait en lui plus trace d’amour pour Amy ; à de certains moments, il pensait à elle avec répugnance, comme à une femme froide et égoïste, qui avait simulé le sentiment, quand elle avait cru de son intérêt de le faire, et brutalement dévoilé son être véritable quand il ne restait plus rien à espérer de son mari. Mais ce n’était qu’une illusion de l’âme malheureuse. L’amour, la passion même vibrait toujours dans les profondeurs de son être ; rien ne le prouvait mieux que l’animation
avec laquelle il se hâta d’accourir chez son ami à la première lueur d’un espoir nouveau.
Rentré chez lui, il écrivit à Amy :
« J’ai une raison pour désirer vous voir. Voulez-vous bien m’indiquer une heure où je pourrai vous parler en particulier, dimanche matin? Il va sans dire que je ne verrai personne autre. »
Elle allait recevoir ceci par la première poste du matin ; il aurait sans doute une réponse dans le courant de l’après-midi. L’impatience ne lui permit guère de dormir, et le lendemain se passa dans une longue fièvre d’attente. Ses fonctions l’appelaient, à l’hôpital dans la soirée; il se demandait comment il pourrait s’astreindre à la routine ordinaire du travail si la réponse n’arrivait pas avant son départ. L’heure en sonna pourtant, et il n’avait rien reçu. Il lui prit envie d’aller tout droit à Westbourne Park, mais la raison l’emporta. Quand il rentra de City Road, ayant brûlé le pavé, la lettre l'attendait : elle avait été glissée sous la porte et, ^en frottant une allumette, il vit qu’un de ses pieds foulait l’enveloppe blanche.
Amy lui écrivait qu’elle serait chez elle le lendemain à onze heures. Pas un mot de plus.
Elle devait savoir par Mrs Carter la proposition faite à son mari. Était-il de bon augure qu’elle n’écrivît que -ces quelques mots? Presque toute la nuit il se tortura le cerveau de conjectures, tantôt se disant que ce laco- - nisme promettait un bon accueil, tantôt pensant qu’elle voulait l’avertir par là de ne s'attendre à rien autre qu’à une attitude froide et offensée. A sept heures, il était tout prêt ; il avait deux heures et demie à tuer avant de pouvoir se mettre en route. Il aurait bien erré par les rues, mais il pleuvait. Il s’était vêtu aussi convenablement que possible, mais sentait bien qu’il ferait un étrange effet comme visiteur du dimanche dans la maison de Mrs Yule. Son chapeau de feutre mou, qui n’avait pas vu la brosse depuis des mois, avait pris une teinte de vert grisâtre et était taché de sueur tout autour du galon. Sa cravate usée n’avait plus
de nuance, son gilet et son veston eussentràla rigueur, supporté l’examen. Quant à son pantalon, mieux valait n’en pas parler. Un de ses souliers était rapiécé, et tous les deux fortement éculés.
Eh bien, elle le verrait ainsi, elle comprendrait ce que c’est* que de vivre de douze shillings six pence par semaine.
Bien qu’il fît froid et humide, il ne put mettre son pardessus, assez bon ulster il y a trois ans, mais dont aujourd’hui la couleur primitive était devenue indéterminable, les bords des manches s’effilochaient, et presque tous les boutons manquaient. *
A neuf heures, il se mit en route, luttant contre le vent et l’ondée avec son piteux parapluie. Il avait bien six milles à parcourir ; pourtant, il arriva avant l’heure désignée, et fut obligé de battre le pavé jusqu’à ce que la cessation des coups d’une horloge et le tintement de diverses pendules l’avertissent qu’il était onze heures. Alors il se présenta à la porte bien connue.
Ayant demandé Mrs Reardon, il fut aussitôt introduit au salon, sans que la domestique s’informât de son nom.
Il attendit quelques minutes avec le sentiment de faire bien triste figure au milieu de ce meuble coquet. La porte s’ouvrit. Amy, dans une robe simple mais fort seyante, s’avança jusqu’à quelques pas de lui ; au premier regard, elle avait détourné les yeux, et elle ne tendit pas la main. Il vit que ses souliers crottés et informes attiraient son attention.
— Vous savez l’objet de ma visite? demanda-t-il.
Il croyait parler d’un ton conciliant, mais sa voix n’obéissait pas à sa volonté et sonnait rude, hostile.
— Je le pense, répondit Amy, s’asseyant dans une attitude gracieuse.
Elle eût mis moins de dignité à ces paroles, sans le ton qu’il avait adopté.
— Les Carter vous l’ont dit?
— Oui, j’ai entendu parler de cela.
Sa manière d’ètre n’avait rien d’encourageant. Elle
détournait toujours la tête, et Reardon voyait son beau profil, net et froid, comme de marbre.
— Cela ne vous intéresse en rien ?
— Je suis aise de savoir qu’une meilleure perspective vous est offerte.
Il ne s’asseyait pas et tenait son chapeau roussâtre derrière son dos.
— Vous parlez comme si la chose ne vous concernait aucunement. Est-ce là ce que vous désirez me faire entendre ?
— Ne vaudrait-il pas mieux me dire pourquoi vous êtes venu ici ? Puisque vous êtes résolu à prendre en mauvaise part quoi que ce soit que je dise, je préfère me taire. Veuillez m’apprendre pourquoi vous avez demandé à me voir.
Reardon se tourna brusquement comme pour s’en aller, mais s’arrêta à quelques pas.
Tous deux étaient venus à ce rendez-vous préparés à un retour à l’amitié, mais, dans les premiers moments de tête-à-tête, chacun d’eux fut si désagréablement impressionné de l’air et du langage de l’autre, qu’une réaction de leur sentiment défît tous les bons effets qu’on eût pu espérer de leur longue séparation. En entrant, Amy avait eu l’intention de lui donner la main, mais l’aspect minable inattendiPde Reardon l’avait choquée et arrêtée. Il est peu de femmes à qui la livrée de la pauvreté n’inspirerait pareille répulsion. Amy n’aurait eu qu’à réfléchir pour comprendre que son mari ne pouvait rien à cet état de misère ; au moment où ils s’étaient séparés, sa garde-robe se trouvait déjà dans une condition de délabrement ancien, et comment lui aurait-il été possible de la renouveler depuis? Néanmoins, sa mise le dégradait à ses yeux ; elle symbolisait son mélancolique déclin intellectuel. Pour Reardon, l’élégance de sa femme eut sur lui le même effet répulsif, à cause de ce qu’il lut dans sa physionomie. S’il leur avait été possible de garder le silence pendant les cinq premières minutes de leur rencontre, peut-être la sympathie aurait-elle prévalu des deux côtés, les premières
paroles prononcées se seraient, sans doute, harmonisées avec le meilleur de leurs sentiments. Mais le mal se fît très vite.
Il faut vraiment qu’un homme soit doué de grâces physiques particulières pour défier le désavantage des vêtements modernes, bon marché, devenus informes par un trop long usage . Reardon n’avait pas ce physique remarquable, et sa femme put assez aisément se sentir honteuse de lui. Positivement honteuse ; il lui fit l’effet d’un inférieur, au point de vue social, et cette impression fut si forte qu’elle résista à toute souvenance de ses qualités mentales. Depuis cinq mois, elle vivait parmi des gens cossus, et le contraste s’imposait trop soudainement pour une personne vétilleuse èn ces matières, et qui l’était devenue plus encore sous l’influence démoralisante de ses malheurs. A la vérité, elle se prit -bientôt à avoir honte de sa honte, mais cela ne put annihiler son sentiment naturel et ses conséquences.
« Je ne l’aime pas ! Je ne peux pas l’aimer! » Voilà ce qu’elle se répétait avec une résolution inébranlable. Jusqu’ici elle avait été incertaine, mais c’en était fait du doute maintenant. Que Reardon eût eu assez de sens pratique pour venir à ce pendez-vous équipé, à n’importe quel prix, d’un complet sortable, ce détail ridicule en eût peut-être modifié les résultats.
Il se retourna et parla avec l’âpreté d’un homme qui se sent dédaigné, et veut faire montre d’un égal mépris.
— Je suis venu vous demander ce que vous vous proposez de faire au cas où j’irais à Croydon ?
— Je n’ai rien à me proposer du tout.
— Cela signifie, alors, que vous trouvez bon de continuer à vivre ici ?
— Si je n’ai pas le choix, il faut bien que je le trouve bon.
— Mais vous avez le choix.
— Pas que je sache encore.
— Eh bien, je vous le donne à présent, dit Reardon,
d’un ton moins agressif. Je vais avoir cent cinquante pounds d’appointements annuels et le logement en plus, c’est-à-dire, pour parler peut-être plus conformément à ma position, un peu moins de trois pounds par semaine. Vous pouvez ou en accepter la moitié, comme jusqu’à ce jour, ou venir reprendre près de moi votre place d’épouse. Veuillez décider.
— Je vous ferai savoir ma décision par lettre, d’ici quelques jours.
Dire qu’elle retournerait près de son mari lui semblait impossible, et pourtant, refuser de le faire n’entraînait rien de moins qu’une séparation pour toute leur vie. Son unique ressource était dans l’atermoiement.
— Il faut que je le sache tout de suite, dit Reardon.
— Je ne peux pas répondre tout de suite.
— Alors, je tiendrai cette indécision pour un refus de revenir vers moi. Vous connaissez les circonstances, vous n’avez aucune raison pour consulter qui que ce soit. Il ne tient qu’à votre volonté de me répondre tout de suite.
— Je désire ne pas répondre tout de suite, répondit Amy, pâlissant légèrement.
— Eh bien, cela tranche la question. En nous séparant, nous saurons que nous sommes désormais étrangers l’un à l’autre.
Amy scruta rapidement le visage de son mari. Elle n’avait jamais accepté la supposition qu’il fût atteint de troubles cérébraux. Néanmoins, cette hypothèse, qui revenait sans cesse dans la conversation de sa mère, avait fini par l’influencer à son insu et la confirmer dans l’opinion que la manière d’agir de son mari était inexcusable. En ce moment, il lui sembla qu’on pouvait raisonnablement le tenir pour fou, tant était déréglée sa façon de parler. Comment reconnaître en lui l’*ho îime qui l’avait aimée avec tant de dévotion, qui était incapable d'un mot, d’un regard désobligeant!
— Si c’est là ce que vous préférez, dit Amy, il faut alors qu’il y ait séparation formelle. Je ne peux remettre mon avenir à votre caprice
— Vous voulez dire qu’il faut faire intervenir les hommes de loi ?
— Oui,
— C’est ce qu’il y aura de mieux, évidemment.
— Très bien. J’en parlerai à mes amis.
— Vos amis ! s’écria-t-il avec amertume. Si ce n’avait été de ces amis, tout cela ne serait jamais arrivé ! Je voudrais que vous eussiez été seule au monde et sans le sou.
— Aimable désir, tout bien considéré !
— Oui, aimable désir, car alors votre union avec .moi eût été étroite. Vous auriez su que mon lot était le vôtre, et cette certitude aurait aidé votre faiblesse. Je commence à comprendre à quel point sont raisonnables ceux qui voudraient garder la femme en sujétion. On vous a permis d’agir avec indépendance, et le résultat en est que vous avez ruiné mon existence et dévoyé la vôtre. Si j’avais eu la force de vous traiter en enfant, et de vous ordonner de me suivre n’importe où le sort me conduirait, cela aurait beaucoup mieux valu, pour vous comme pour moi. J’ai été faible et je souffre comme souffrent tous les faibles.
Un silence suivit. Amy restait, les yeux fixés sur le tapis, l’air sombre ; Reardon promenait son regard par la chambre, mais sans rien voir. Il avait jeté son chapeau sur une chaise et agitait nerveusement ses doigts derrière son dos.
— Voulez-vous me dire, reprit-il enfin, comment ces amis, dont vous parlez, envisagent votre situation ? Je ne parle pas de votre mère et de votre frère, mais de vos visiteurs.
— Je ne leur ai pas demandé leur opinion.
— Cependant, je suppose que votre commerce mutuel a dû nécessiter une explication quelconque. Comment leur avez-vous représenté vos rapports avec moi ?
— Je ne vois pas en quoi cela vous intéresse.
— Dans un sens, si. A coup sûr, il m’importe fort peu de savoir ce que pensent ces gens-là, mais on n’aime pas à être avili sans motif. Leur avez-vous
donné à entendre que je vous ai rendu la vie commune intolérable ?
— C’est m’insulter que de m’adresser une pareille question !
— Alors, vous leur avez dit la vérité? Que je suis devenu si pauvre qu’il vous était impossible de vivre avec moi ?
— Je n’ai jamais dit cela en tant de mots, mais on l’a compris, je n’en doute pas. Il a bien fallu que l’on sache aussi que vous avez refusé de faire ce qui vous aurait peut-être tiré d’embarras.
— Quoi ?
Elle lui rappela son intention de passer six mois à travailler au bord delà mer.
— Je l’avais totalement oublié, répondit-il avec un rire railleur. Cela prouve l’absurdité du projet.
— Vous ne vous occupez d’aucun travail littéraire ? questionna Amy.
— Vous imaginez-vous que j’aie la tranquillité d’esprit requise pour ce genre d’occupation ?
11 dit cela d'une voix toute changée, qui rappela à Amy, d’une façon si saisissante, son mari d’avant leurs désastres, qu’elle ne put formuler une réplique.
— Vous me croyez en état de m’occuper des affaires de personnages imaginaires ?
— Je n’entendais pas nécessairement la fiction.
— Vous pensez alors que je peux m’oublier dans l’étude de la littérature ? Je me demande si telle est vraiment l’idée que vous vous faites de moi ? Comment supposez-vous, au nom du Ciel, que je passe mes loisirs ?
Elle ne répondit pas.
— Vous croyez que j'accepte cette calamité d'un cœur aussi léger que vous, Amy ?
— Je suis loin de l’accepter d’un cœur léger !
— Vous êtes en bonne santé, pourtant. Je ne vois en vous aucun signe de souffrance.
Elle resta silencieuse. Sa souffrance avait été assez bénigne et due, pour une bonne part, aux considérations
de convenances sociales, mais, cela, elle ne voulait point l’admettre et ne se l’avouait même pas volontiers à elle-même. Souvent elle affectait, devant ses amis, de cacher un profond chagrin; en réalité, tant que son enfant lui restait, elle ne courait aucun risque de devenir victime de peines sentimentales.
— Et je ne peux certainement pas croire que vous ayez souffert, continua-t-il, maintenant que vous manifestez votre désir d’être formellement séparée de moi.
— Je n’ai manifesté aucun désir semblable.
— Mais si. Puisque vous pouvez hésiter une minute à me revenir, lorsque les difficultés touchent à leur fin, cela me prouve que vous préféreriez une séparation définitive.
— J’hésite pour la raison que voici, dit Amy après un instant de réflexion. Vous êtes tellement changé, tellement différent de ce que vous étiez, que je ne sais si je pourrais vivre avec vous.
— Changé?... Oui, c’est vrai, je le crains. Mais comment supposez-vous que ce changement affecte ma conduite à votre égard ?
— Souvenez-vous de la façon dont vous m’avez parlé.
— Et vous pensez que je vous traiterais brutalement,
si vous retombiez en mon pouvoir ? \
— Non pas brutalement, au sens habituel du mot, mais avec des défauts de caractère que je ne saurais supporter. Je ne peux pas être aussi débonnaire que certaines femmes.
C’était une faible concession, mais Reardon s’en saisit avec empressement.
— Mes défauts de caractère vous ont-ils causé quelque ennui pendant notre première année de mariage? demanda-t-il doucement.
— Non, admit-elle.
— Ils ont commencé à vous faire souffrir lorsque j’étais tellement poussé à bout par les difficultés que toute votre affection, toute votre patience, m’étaient
nécessaires. M’en avez- vous beaucoup témoigné, Amy ?
— Je le crois... Jusqu’à ce que vous ayez exigé de moi l’impossible.
— II . restait toujours en votre pouvoir de me gouverner. Ce qui m'a le plus peiné et m’a irrité contre vous a été de voir que vous ne vous souciiez pas d’exercer votre influence. Jamais, à aucune époque, je n’aurais pu résister à un mot affectueux de votre part. Mais, à ce moment même, vous ne m’aimiez plus, j’en ai peur, et maintenant...
Il s’interrompit et resta à épier son visage.
— Avez-vous encore quelque amour pour moi ?
Ces mots s’échappèrent de ses lèvres- comme s’ils avaient failli l’étrangler au passage.
Amy essaya de formuler une réponse évasive, mais resta muette.
— Y a-t-il encore le moindre espoir que je puisse regagner un peu de votre amour?
— Si vous désirez que j’aille vivre avec vous quand vous irez à Croydon, je le ferai.
— Mais ce n’est pas me répondre, Amy.
— C’est tout ce que je puis dire.
— Alors vous voulez dire que vous vous sacrifieriez par... quoi? Disons par pitié pour moi?
— Désirez-vous voir Willie ? demanda Amy, au lieu de répliquer.
— Non. C’est vous que je suis venu voir. L’enfant ne m’est rien, comparé à vous. C’est vous, vous qui m’avez aimé, qui êtes devenue ma femme... Vous seule à qui je tiens. Dites-moi que vous tâcherez d’être ce que vous avez été. Donnez-moi seulement cet espoir, Amy, je ne demanderai rien que cela, maintenant.
— Je ne peux dire quoi que ce soit, si ce n’est que j’irai à Croydon, si vous le désirez.
— Pour me reprocher toujours l’obligation de vivre dans un endroit pareil, loin de vos amis, sans espérance du succès social qui faisait votre plus chère ambition ?
La dénégation implicite qu’Amy venait de faire de son amour pour lui arracha cette raillerie à son cœur torturé. A peine eût-il articulé ces paroles qu’il les regretta.
— A quoi bon tout ceci ? s’écria Amy, irritée, en se levant et s’éloignant de lui. Comment puis-je prétendre envisager une existence semblable avec le moindre espoir?
Il se renferma dans sa souffrance muette, maudissant intérieurement et lui et son destin.
— J’ai dit que j’irai, poursuivit-elle,, la voix vibrante d’émotion nerveuse. Demandez- le-moi ou non, à votre gré, quand vous serez prêt à y aller. Je ne peux pas discourir là-dessus.
— Je ne vous le demanderai pas, répliqua- t-il. Je ne veux pas d’une femme esclave, traînant auprès de moi une vie excédante. Ou vous êtes ma femme, volontairement et librement, ou vous ne m’êtes rien.
— Je vous suis liée, et cela ne peut se défaire. Je répète que je ne refuserai pas de vous obéir. Je ne dirai pas un mot de plus.
Elle s’éloigna de quelques pas et s’assit, lui tournant le dos à demi.
— Je ne vous demanderai jamais de venir, dit Reardon, rompant un court silence. Si notre vie conjugale doit jamais recommencer, il faudra que ce soit de votre propre volonté. Venez à moi de plein gré et je ne vous repousserai jamais. Mais je mourrai dans l’isolement absolu plutôt que de vous adresser un nouvel appel.
Il s’attarda quelques instants à l’observer : elle ne bougea pas. Alors il prit son chapeau, sortit en silence du salon et quitta la maison.
La pluie tombait plus fort. Comme aucun train ne circulait à cette heure, il marcha du côté où il pouvait rencontrer un omnibus, mais un long temps s’écoula avant qu'il en passât un à sa convenance. Il arriva chez lui en assez triste état ; pour comble d’agrément, un de ses souliers avait pris l'eau eu abondance.
« Le premier mal de gorge de la saison, bien sûr », murmura-t-il à part lui.
Et il ne se trompait point. Vers le mardi, le mai s’était sérieusement déclaré. Un jour ou deux d’influenza ou d’angine l’affaiblissaient au point de lui rendre pénible le moindre effort physique; mais, à présent, il lui fallait quand même vaquer à son travail à l’hôpital. Pourquoi rester au logis? Dans quel but se ménager ? La vie lui réservait-elle quelque espoir ? Machine à gagner tant la semaine, il fournirait du moins consciencieusement le travail dû en échange de ce salaire, jusqu’au jour de l’écrasement final.
Mais, dans le courant de la semaine, Carter découvrit à quel point son employé était malade.
— Vous devriez être au lit, mon cher, avec des cataplasmes, des sinapismes et le reste. Rentrez et soignezvous, je l’exige.
Avant de quitter son bureau, Reardon écrivit quelques lignes à Biffen, qu’il avait été voir le lundi :
<c Viens me trouver, si tu peux. Je suis malade, avec un fort rhume, et je devrai garder la chambre jusqu’à la fin de la semaine. Malgré tout, je me sens bien plus gai. Apporte un nouveau chapitre de ton exhilarant roman. »