BIENS DE FEMME MARIEE
A son retour de l’église, ce dimanche matin, Mrs Edmund Yule était anxieuse d’apprendre le résultat de l’entrevue d’Amy avec son mari. Elle espérait ardemment que la situation anormale de sa fille allait prendre fin, maintenant qu’on avait offert à Reardon quelque chose de mieux qu’une simple place de commis. John Yule ne cessait de grommeler sur la présence permanente de sa sœur dans la maison, surtout depuis qu’il savait que l’argent envoyé tous les mois par son beaufrère restait inutilisé ; le fait qu’on ne s’en servît pas pour les dépenses du ménage passait sa compréhension.
« Il me semble, observa-t-il à plusieurs reprises, que ce type-là ne fait que strictement son devoir en le lui donnant ; qu’est-ce que ça peut me faire qu’il vive de douze shillings ou de douze pence par semaine ?Les scrupules d’Amy sont fort jolis, si elle est en mesure de se les offrir ; c’est assez gentil de se payer des délicatesses de sentiment avec la bourse d’autrui. »
— Une séparation en règle s’impose ; telle fut la déclaration stupéfiante par laquelle Amy répondit aux questions de sa mère sur ce qui s’était passé.
— Une séparation? Mais, ma chère...
Mrs Yule ne réussit pas à traduire sa déconvenue et son mécontentement.
— Nous ne pourrions pas vivre ensemble, ce n’est pas la peine d’essayer.
— Mais à ton âge, Amy! Comment peux-tu songer à une chose si choquante ? Et puis, tu sais qu’il lui sera impossible de te faire une pension convenable.
— Je m’arrangerai pour vivre de mon mieux avec les soixante-quinze pounds par an. Si tu ne peux me permettre de rester auprès de toi à ces conditions, il faudra que j’aille dans des garnis bon marché, à la campagne.
De la part de la jeune femme, pareil langage était absolument déréglé. L’entrevue l’avait bouleversée et elle passa le reste du jour, seule, dans sa chambre. Le lendemain, Mrs Yule réussit à obtenir un rapport précis de J’entretien clos d’une façon si désespérante.
— J’aimerais mieux finir ma vie dans l’asile des pauvres que de lui demander de me reprendre, déclara Amy en manière de commentaire final.
Elle prononça ces paroles avec un sérieux que sa mère ne comprit que trop.
Mrs Yule garda pour elle ses pensées. Elle avait tout un mois pour examiner la situation ; mais il lui semblait clair que ces jeunes gens devaient être réconciliés. Son appréciation de l’état mental de Reardon s’était subitement modifiée depuis qu’elle les avait enpasse d’occuper un poste « respectable ». En fin de compte, elle décréta qu’il était « étrange » ; mais tous les hommes de lettres de talent n’ont-ils pas des singularités marquées? Elle avait sans doute interprété trop à la hâte les traits particuliers naturels à un caractère comme le sien.
Quelques jours plus tard arrivait la nouvelle de la mort de leur parent de Wattleborough.
Mrs Yule en éprouva une violente commotion. D’abord elle résolut d’accompagner son fils et d’assister aux obsèques ; puis, après avoir vingt fois changé d’idée, elle se décida à n’y pas aller. John enverrait, ou rapporterait, les nouvelles dans le plus bref délai
possible. Elle doutait peu que cet événement ne fût de nature à affecter sa position, sinon celle de ses enfants ; son mari avait été le frère préféré du défunt et, pour cette raison, qui sait de quel beau legs elle pourrait bien être pourvue ? Elle rêva de maison à South Kensington et d’ambitions sociales satisfaites sur le tard.
Le lendemain de l’enterrement, on reçut une carte postale annonçant le retour de John par un train désigné, mais sans un mot de nouvelles.
— C’est bien de cet agaçant garçon! Il faut aller l’attendre à la gare. Tu viens, n’est-ce pas, Amy?
Amy ne se fit pas prier, car elle aussi avait ses espérances, quoique un peu ternies par les événements actuels. La mère et la fille arpentaient le quai de la gare une demi-heure avant l’arrivée du train, dans un état d’agitation qui eût frappé le regard le moins observateur. Quand le train arriva enfin et qu’elles aperçurent John, elles se précipitèrent sur lui.
— Ne t’excite pas, dit-il, bourru, à sa mère, il n’y en a aucun sujet, va.
Mrs Yule lança à sa fille un coup d’œil déconfit. Elles suivirent John et prirent place avec lui dans un cab.
— Allons, ne sois pas si énervant, John. Dis*nous tout de suite ce qui en est.
— Parfaitement. Tu n’as pas un sou.
— Je n’ai... Tu plaisantes, absurde garçon.
— Je ne m’y suis jamais senti moins disposé, je t’assure'.
Après quelques minutes passées à regarder par la portière, il finit par informer Amy du legs dont elle bénéficiait et annonça ce qu’il héritait lui-même. Sa mauvaise humeur allait croissant, et il répondit d’un ton rogue aux questions successives, concernant les autres dispositions testamentaires.
— Qu’as-tu à bougonner ? demanda Amy, dont le visage rayonnait, en dépit des difficultés attachées à sa bonne fortune. Si oncle Alfred n’a rien et maman non plus, tu devrais t’estimer fort heureux.
— C’est très facile à dire pour toi, avec tes dix mille pounds.
— Mais lui appartiennent-ils en propre ? questionna Mrs Yule. En a-t-elle la jouissance exclusive?
— Certainement. Elle bénéficie de l’acte de l’an dernier sur les biens des femmes mariées. Le testament a été fait en janvier de cette année, et je suppose que le vieux pingre en a détruit un plus ancien.
— Voilà un magnifique acte du Parlement ! s’écria Amy. C’est bien le seul qui vaille dont j’aie jamais entendu parler.
— Mais ma chère... commença Mrs Yule, d’un ton de protestation. Cependant, elle réserva son commentaire pour un moment et un lieu plus opportuns, et se borna à dire :
— Je me demande s’il a eu connaissance de ce qui s’est passé?
— Tu penses qu’il aurait en ce cas modifié son testament? interrogea Amy avec un sourire de sécurité.
— Dans tous les cas, qu’il ait pu imaginer de te laisler autant me renverse, grogna son frère. A quoi me servent ces misérables six mille pounds ; ce n’est pas assez pour placer, ce n’est pas assez pour faire quoi que ce soit.
— Tu peux être sûr que ta cousine Marian trouve ses cinq mille pounds bons à quelque chose, dit la mère. Qui était à l’enterrement? Ne sois pas si grognon, John ; raconte-nous tout cela. Il me semble que si quelqu’un a un motif de mauvaise humeur, c’est bien moi.
Ils conversèrent ainsi, dans le cahottement de la voiture, mais le silence s’était établi quand ils arrivèrent à destination, chacun d’eux étant absorbé par ses propres réflexions.
Dans les jours qui suivir ent, la situation de sa fille préoccupa Mrs Yule plus encore qu’auparavant ; elle ne cessait de gémir en elle-même: « Oh ! pourquoi l’oncle n’est-il pas mort avant qu’elle se mariât ! » Auquel cas Amy n’eût jamais imaginé d’épouser un homme de lettres sans le sou. Quant à Amy, ellè se refusa à dis-
cuter le nouvel aspect des choses jusqu’au surlendemain du retour de John. Alors elle déclara :
— Je ne ferai absolument rien tant que l’argent ne sera pas en ma possession. Et ce que je ferai à ce moment, je l’ignore.
— Tu es sûre d’avoir des nouvelles d’Edwin, opina Mrs Yule.
— Je ne crois pas. Il n’est pas homme à agir de la sorte.
— Alors j’imagine que tu es tenue de faire le premier pas.
— Quant à cela, jamais.
Elle parlait ainsi, mais la joie soudaine de se sentir riche n’allait pas sans exercer sur ses sentiments son influence adoucissante. Elle passait par des alternatives d’élans généreux et d’humeur chagrine. La pensée de son mari, dans sa mansarde sordide, l’inclinait à oublier les blessures de son orgueil et ses désillusions pour jouer le rôle d’une épouse généreuse. Il leur serait maintenant possible d’aller à l’étranger et de consacrer une année ou deux à un voyage salutaire, dont le résultat sur Reardon pourrait être merveilleux : peutêtre recouvrerait-il toute l’énergie de son imagination et reprendrait-il sa carrière littéraire au point atteint au moment de son mariage.
D’autre part, n’était-il pas plus probable qu’il se laisserait tout doucement aller à une vie de dilettantisme érudit, son idéal, il le lui avait souvent déclaré. Alors quelle perspective d’ennui et de regret devant elle ! Dix mille pounds, cela sonnait bien, mais que représentaient-ils en réalité ? Quelque pauvre quatre cents pounds par an, juste de quoi mener décemment une obscure existence, à moins que son mari ne l’illustrât par le succès. S’il n’arrivait à rien, elle serait la femme d’un homme ayant échoué dans la littérature ; il ne lui serait pas possible de tenir son rang dans la société. Rien à espérer au delà d’une vie sauve de soucis matériels. Ah ! si seulement la loi était assez humaine pour rendre leur liberté à deux époux qui désirent la ravoir !
Peu de jours après le retour de son frère, Amy eut occasion d'aller à la bibliothèque Mudie. Tandis qu’elle attendait devant le comptoir, tout près d’elle le son d’une voix bien connue frappa son oreille; c’était Jasper Milvain, en conversation avec une dame entre deux âges. Comme Amy se retournait pour le regarder, leurs yeux se rencontrèrent ; il s’était déjà, sans nul doute, aperçu de sa présence. Le livre désiré, lui ayant été tendu, elle fit quelques pas de côté en le feuilletant. Alors Milvain s’avança.
Il était de pied en cap équipé à la mode des gens de la bonne société, sans aucun bohémianisme d’habit ni d’allure, sachant bien qu’il ne pouvait se permettre ce genre d’économie. Amy, de son côté, était beaucoup mieux vêtue que de coutume, d’une toilette seyant à sa position d’héritière en deuil.
— Quelle éternité depuis que nous ne nous sommes vus ! dit Jasper en prenant sa main finement gantée, et la regardant avec son sourire le plus expressif.
— Et pourquoi ? demanda *Amy.
— Ma foi, je n’en sais presque rien. J’espère que Mrs Yule va bien ?
— Très bien, merci.
Il parut vouloir s’écarter pour la laisser passer et mettre ainsi un terme à ce colloque ; mais Amy, tout en avançant comme pour sortir, fit encore cette réflexion.
— Je ne vois votre nom en aucune des revues de ce mois.
— Je n’ai rien signé ce mois-ci ; un bref compterendu dans le Current, c’est tout.
— Mais je présume que vous écrivez autant que jamais ?
— Oui, mais surtout dans les feuilles hebdomadaires. Vous ne voyez pas le Will o'the Wisp ?
— Oh î si, et je crois que je reconnais généralement votre plume.
Ils sortirent de la librairie.
— Quel chemin prenez-vous ? s’enquit Jasper, retrou-
vant cette fois un peu de son ancienne liberté de ton.
— Je suis venue à pied de Gower Street, et il fait si beau que je vais, je crois, refaire la même course.
Il l’accompagna. Ils remontèrent Muséum Street, et Amy, après un court silence, s’informa de ses sœurs.
— Je regrette de ne les avoir vues qu’une fois mais, sans doute, vous avez jugé mieux de terminer là notre connaissance.
— Je n’ai pas eu le moins du monde cette intention, je vous assure, répliqua Jasper.
— Nous l’avons tout naturellement interprété ainsi depuis que vous avez vous-mème cessé de venir nous voir.
— Mais ne sentez-vous pas que ma fréquentation chez vous aurait été pas mal embarrassante?
— Puisque vous considérez les choses du point de vue de mon mari...
— Oh ! ceci est une erreur. Je n’ai vu votre mari qu’une fois depuis son installation à Islington.
Amy lui jeta un regard de surprise.
— Vous n’êtes pas en bons termes avec lui ?
— Mon Dieu ! nous nous sommes perdus de vue. Pour une raison ou pour une autre, il a paru croire qne ma société ne lui était pas très avantageuse; de sorte qu’il valait mieux, en somme, que je ne visse ni vous ni lui.
Amy se demandait s’il avait entendu parler de son héritage. Il en avait pu être informé par un correspondant de Wattleborough, sinon par une connaissance de Londres.
— Vos sœurs sont-elles toujours en amitié avec ma cousine Marian? demanda-t-elle, abandonnant le sujet précédent, un peu délicat.
— Oh ! oui. (Il sourit). Elles se voient beaucoup.
— Alors, vous avez certainement appris la mort de mon oncle ?
— Oui. J’espère que toutes vos difficultés s’aplaniront désormais.
Amy tarda un moment à répondre, puis elle dit:
— Je l’espère, — sans aucun enthousiasme.
— Comptez-vous passer l’hiver à l’étranger?
Il ne pouvait poser une question plus directe sur l’avenir d’Amy et de son mari.
— Tout est encore parfaitement incertain ; mais parlez-moi un peu de nos vieilles connaissances. Comment cela marche-t-il pour M. Biffen?
— Je ne le vois presque jamais. Je présume qu’il est toujours à piocher un interminable roman que personne ne publiera, une fois achevé. Je rencontre Whelpdale par occasion.
Il se mit à parler avec entrain des projets et des faits et gestes de ce dernier.
— Votre propre horizon est toujours lumineux, sans aucun doute? dit Amy.
— Oui, vraiment, je le crois. Cela marche assez bien. Et j’ai reçu dernièrement une promesse qui m’est une aide précieuse.
— De qui ?
— D’une de vos parentes.
— Une parente? Vous voulez dire...
— Oui, Marian.
Ils traversaient Bedford Square. Amy promena son regard sur les arbres, maintenant presque défeuillés, puis ses yeux rencontrèrent ceux de Jasper, et elle sourit d’un air significatif.
— J’aurais cru vos visées beaucoup plus ambitieuses, dit-elle, en détachant chaque syllabe.
— Marian et moi sommes fiancés depuis quelque temps, en réalité.
— Vraiment? Je me rappelle à présent la façon dont vous en avez parlé un jour. Et vous allez vous marier bientôt ?
— Avant la fin de l’année, probablement. Je vois que vous critiquez ma conduite. C’est à quoi je suis tout à fait préparé de la part de quiconque connaît et moi et mes affaires. Mais souvenez-vous que je ne pouvais prévoir rien de semblable. Cela nous permet de nous marier plus tôt, voilà tout.
— Je suis convaincue que vos raisons sont inatta-
quables, répliqua Amy, non sans un sourire. Je m’imaginais que vous ne vous marieriez pas d’ici longtemps et que vous épouseriez alors une femme distinguée. Ceci ouvre un aperçu nouveau sur votre ca“ ractère.
— Vous me croyiez si désespérément froid et calculateur?
— Oh! Dieu, non! Mais... Eh bien, à vrai dire je ne peux prétendre connaître Marian. Je ne l’ai pas vue depuis des années et des années. Il se peut qu’elle vous convienne admirablement.
— Soyez sûre que je le crois.
— Elle est faite pour avoir du succès dans le monde? C’est une jeune fille brillante, pleine de tact et de finesse ?
— Peut-être pas précisément cela. (Il regarda sa compagne d’un air tant soi peu défiant.)
— Alors, vous avez renoncé à vos anciennes ambitions? poursuivit Amy.
— Nullement. Je suis en passe de les réaliser.
— Et Marian est l’épouse idéale pour vous y aider ?
— A un certain point de vue, oui. Mais pourquoi toutes ces questions ironiques, je vous prie ?
— Pas ironiques du tout.
— Elles en ont assez l’air, et je sais de longue date votre penchant de ce côté.
— La nouvelle m’a un peu surprise,' je l’avoue. Mais je vois que je risque de vous offenser.
— Attendons cinq ans et je vous demanderai alors votre opinion sur le succès de mon mariage: Je ne prends pas un parti de cette nature sans l’avoir mûrement considéré. Ai-je fait beaucoup de sottises jusqu’ici ?
— Jusqu’ici, aucune que je sache.
— Ai-je la mine à commettre des impairs?
— Je préférerais attendre un peu avant de répondre à cette question.
— Ce qui signifie que vous préférez prophétiser après coup. Très bien, nous verrons.
Tout le long de Gower Street, ils causèrent de différents sujets moins personnels. Le ton de leur conversation était redevenu par degrés ce qu'il avait été jadis, presque confidentiel par moments.
— Vous êtes toujours au même garni ? demanda Amy, comme ils approchaient de la gare.
— J’ai déménagé hier, afin que les petites et moi puissions vivre sous le même toit... jusqu’au prochain changement.
— Vous nous ferez savoir quand il aura lieu?
Jasper le promit, et ils prirent congé l’un de l’autre
en échangeant un sourire qui ressemblait assez à un défi.
l’homme seul
Une légère congestion au poumon avertit Reardon que six mois de nourriture insuffisante et de déperdition générale de forces lui rendraient pénible l’hiver approchant, pire sans doute que le dernier. Biffen, répondant en personne à son appel, le trouva alité et livré aux soins d’une femme d’une soixantaine d’années, sèche, efflanquée et sentencieuse, — non point l’hôtesse, mais une co-locataire, heureuse de gagner un repas par jour, de n’importe quelle façon.
— Ce ne serait guère plaisant de mourir ici, hein? dit le malade avec un rire arrêté court par une quinte de toux. On aimerait au moins à se trouver dans une chambre confortable. Pourquoi? je n’en sais rien...
— Ne parle pas, mon garçon, conseilla Biffen. Laissemoi te lire un nouveau chapitre de Monsieur Bailey. Cela appellera peut-être un sommeil réparateur.
Pendant une semaine, Reardon fut absent de ses fonctions. Lorsqu’il y retourna, il se sentait extrêmement ébranlé, impropre à l’application et tout à fait indifférent au cours que prendraient les événements. C’était un bonheur qu’il eût réservé une petite somme d’argenl pour les imprévus ; il put en prélever de quoi payer son médecin et se procurer une alimentation
meilleure que l’ordinaire. Il acheta aussi des souliers neufs et quelques vêtements chauds dont il avait un besoin urgent, — dépenses effrayantes !
Un changement s’était accompli en son être ; la pensée d’Amy ne le rendait plus malheureux et même n’occupait que rarement son esprit. Son secrétariat à Croydon lui apparaissait comme un port de salut. Les soixante-quinze pounds d’appointements (l’autre moitié allant à sa femme) lui donneraient une vie luxueuse, et il semblait se soucier peu d’autre chose.
Un soir de beau temps, il s’achemina vers Glipstone Street et aborda son ami avec beaucoup plus d’entrain qu’il n’en avait manifesté depuis au moins deux ans.
— Tout aujourd’hui, j’ai été aussi près que possible d’être un homme heureux, dit-il, sa pipe une fois allumée. En partie, je pense, grâce au soleil. Cette humeur durera-t-elle? c’est à savoir; mais si elle dure, je suis sauvé. Je ne regrette rien et ne désire rien.
— C’est un état d’esprit, morbide, opina Biffen.
— Sans nul doute; mais je me félicite d’être tombé dans un état morbide. Il faut bien, d’une façon quelconque, avoir une trêve à ses souffrances. Un autre se serait adonné à la boisson, cela m’a du reste tenté quelquefois, je t’assure. Mais je ne pouvais pas me payer cette fantaisie. T’es-tu jamais senti porté à boire à seule fin d'oublier tes chagrins?
— Assez souvent. Et je l’ai fait. J’ai résolument bu, en liqueurs fortes du plus bas prix, une certaine somme d’argent qui aurait dû passer à la nourriture.
— Eh bien, dit Reardon, je ne deviendrai jamais ivrogne, je n’ai pas cette diathèse, pour employer ton expression. N’es-tu pas frappé du fait qu’au fond toi et moi sommes des gens très respectables? En réalité, nous n’avons aucun vice. Qu’on nous mette sur un piédestal social, nous serons de resplendissantes lumières de moralité. Je m’étonne parfois que nous soyons si inoffensifs. Pourquoi ne courons-nous pas sus aux lois et à l’ordre? Pourquoi, tout au moins, ne devenonsnous pas des révolutionnaires sauvages et ne haran-
guons-nous pas la foule à Regent’s Park un dimanche ?
— Parce que nous sommes des êtres passifs et que nous étions faits pour jouir de la vie très paisiblement. N’en pouvant jouir, nous souffrons tout aussi paisiblement, voilà tout. Mais d’ici quelques années tu seras redevenu heureux.
— Tu penses sérieusement qu’Amy me reviendra?
— Mais certainement, je le pense.
— Ma parole, je ne sais si je le désire !
— Parce que tu es dans un état morbide.
— Je crois plutôt que j’envisage la chose plus sensément que je ne l’avais jamais fait. Je suis complètement affranchi du penchant sexuel. Je m’aperçois qu’Amy n’était pas la vraie compagne de mon intelligence, et toute émotion en pensant à elle a disparu. Le mot amour me cause de la lassitude. Si seulement nos idiotes de lois nous permettaient de briser le lien légal, que nous serions contents tous deux !
— Tu es déprimé et anémique. Remets-toi bien en chair, et vois les choses comme un homme de ce monde.
— Mais n’estimes-tu pas que dominer la passion est ce qui peut arriver de plus heureux à un homme ?
— En certaines circonstances, sans nul doute.
— En toutes, sans exceptions. Les meilleurs moments de la vie sont ceux où nous contemplons la beauté d’un point de vue purement artistique, objectivement. J’ai eu de ces moments-là en Grèce et en Italie, des heures où j’étais un esprit libre, entièrement délivré des tentations et des tourments de l’émotion des sens. Ce que nous appelons amour n’est que trouble. Qui ne voudrait s’en affranchir à jamais, si la possibilité s’en offrait?
— Oh ! il y a certainement beaucoup à dire en faveur de cette thèse.
Le visage de Reardon s’illuminait sous l’action d’un souvenir exquis.
— Ne t’ai-je pas raconté ce merveilleux coucher de soleil dont j’ai été témoin à Athènes? dit-il. Je me
trouvais sur le Pnyx, après avoir vagué par là toute l’après-midi. Depuis près de deux heures, je remarquais dans les nuages, vers l’ouest, une trouée lumineuse qui semblait présager une chute brillante à ce jour sombre. Cette trouée...
— Arrête ! cria Biffen, ou je t’étrangle ! Je t’ai déjà averti que je ne peux pas supporter l’évocation de ces souvenirs.
— Vis dans l’espérance. Ramasse vingt pounds et va-t-en là-bas, quand tu devrais mourir de faim au retour.
— Je n’aurai jamais vingt shillings, répliqua-t-il avec abattement.
— Tu vendras Monsieur Bailey, j’en suis convaincu.
— Tu es bien bon de m’encourager ; mais si Monsieur Bailey ne se vend pas, j’aurai la ressource de me mettre à en manger les épreuves.
— Mais rappelons-nous ce qui m’a conduit à te dire tout cela. Qu’importe une femme à un homme absorbé dans une contemplation de cet ordre ?
— Mais ce n’est là qu'une des satisfactions de la vie.
— Je soutiens seulement que c’est la meilleure et qu’elle est infiniment préférable à l’émotion des sens. Elle ne laisse à coup sûr aucune sorte d’amertume. La pauvreté ne peut me frustrer de ces souvenirs. J’ai vécu dans un monde idéal qui n’était pas décevant ; un monde qui, lorsque je me le remémore, m’apparaît supérieur à la sphère humaine, baigné d’une lumière divine.
Quatre ou cinq jours après cet entretien, Reardon, en allant à son travail dans City Road, trouva un billet de Carter l’invitant à se rendre à l’hospice pri ncipal le lendemain à onze heures et demie. Il présuma que ce rendez-vous avait trait à l’affaire de Croydon, quelque anicroche peut-être ; toute malechance étant suppo sable.
Il répondit ponctuellement à cet appel, et, en entrant dans le bureau commun, il fut prié par l’employé de service d’attendre dans le cabinet particulier de Car-
1er ; le secrétaire n’était pas encore arrivé. Son attente durait depuis une dizaine de minutes, lorsque la porte s’ouvrit, livrant passage non à Carter, mais à Mrs Edmund Yule.
Reardon se leva en émoi. Il n’était rien moins que préparé ou disposé à une entrevue avec cette dame. Elle vint à lui les mains tendues, sa physionomie exprimant une mielleuse amabilité.
— Je me demandais si, vous faisant savoir mon intention, vous voudriez venir, dit-elle. Pardonnez-moi ce petit stratagème, n’est-ce pas? J’ai quelque chose de si important à vous communiquer î
Il ne répondit rien, mais garda une attitude courtoise.
— Je crois que vous n’avez pas eu de nouvelles d’Amy ? demanda Mrs Yule.
— Pas depuis que je l’ai vue.
— Et vous ne savez pas ce qui s’est passé ?
— Je ne sais rien du tout.
— Je suis venue vous voir de mon propre mouvement, absolument. J’ai mis M. Carter dans la confidence, en le priant de ne rien dire à personne. Il m’a semblé qu’il était vraiment de mon devoir de faire tout au monde dans ces tristes circonstances.
Reardon écoutait respectueusement, mais sans manifester aucun signe d’émotion.
— Je devrais vous dire tout de suite que l’oncle d’Amy est mort à Wattleborough et qu’il lui a légué par testament dix mille pounds.
Mrs Yule épia l’effet de ces paroles. Pendant un moment elle ne découvrit rien ; puis, elle finit par voir trembler les lèvres de Reardon et se contracter ses sourcils.
— Je suis bien aise d’apprendre sa bonne fortune, dit-il froidement, et toujours du même ton.
— Vous sentirez, j’en suis sûre, continua sa bellemère, que cela doit mettre un terme à vos si fâcheux différends.
— En quoi cela peut-il amener ce résultat?
— Vous voilà tous deux dans une tout autre position, n’est-ce pas ? Si ce n’avait été de ces déplorables circonstances, je suis bien convaincue que de tels désagréments ne se seraient jamais produits, jamais. Ni vous, ni Amy, n’êtes gens à prendre plaisir à ces choseslà. Laissez-moi vous prier de retourner la voir. Tout est si changé maintenant ! Amy n’a pas le moindre soupçon que je sois venue vous trouver, et il ne faut, sous aucun prétexte, qu’elle le sache, car son pire défaut est un orgueil très susceptible. Et vous ne vous blesserez certainement pas, Edwin, si je vous dis que vous avez beaucoup du même tort. Entre deux êtres si sensibles, les malentendus pourraient durer une vie entière, si l’on n’arrivait pas à décider l’un des deux à faire le premier pas. Soyez généreux ! On dit toujours que c’est le privilège de la femme d’être un peu obstinée. Excusez ce défaut, et persuadez-la d’oublier le passé.
Il y avait dans le langage de Mrs Yule une affectation involontaire qui éloignait Reardon. Il ne pouvait même pas ajouter foi à son assurance répétée qu’Amy ignorait sa démarche. En tout cas, discuter de telles quesiions avec elle lui était suprêmement désagréable.
— Je ne pourrais, en n’importe quelles circonstances, faire plus que ce que j’ai déjà fait, répondit-il. Et après ce que vous m’avez appris, il me serait impossible d’aller la voir, à moins qu’elle ne me le demandât expressément.
— Oh ! si vous vouliez seulement surmonter cette susceptibilité !
— Il n’est pas en mon pouvoir de le faire. Ma pauvreté, comme vous venez de le dire, a été cause de notre séparation; mais ce n’est pas parce qu’Amy a cessé d’être pauvre que je vois un motif pour aller à elle, en suppliant, implorer son pardon, loin de là.
— Mais considérez donc les faits, indépendamment du sentiment. Je ne crois pas m’avancer trop en disant qu’il y a eu de votre part, tout d’abord, au moins une certaine... une certaine provocation. Je suis si éloignée
de l’envie de vous dire quoi que ce soit de désagréable, vous le sentez bien, j’en suis sûre; mais n’y a-t-il pas eu là, pourAmy, quelque petit sujet de plainte? N’y en a-t-il pas eu, voyons ?
Les nerfs de Reardon étaient au supplice. Il aurait voulu être seul pour réfléchir sur ce qui s’était passé, et la voix pressante de Mrs Yule l’impatientait. L’onction même de cette voix en aggravait l’effet.
— Elle peut avoir eu des sujets de chagrin et de soucis, répondit-il; mais de plainte, non, je ne le crois pas.
— Mais, si j’ai bien compris (la voix prenait maintenant une nuance d’irritation), vous lui avez positivement fait reproche de répugner à aller vivre dans un endroit tout à fait impossible.
— Je me suis peut-être mis en colère après qu'Amy eût manifesté... Mais je ne peux pas récapituler ainsi nos malheurs.
— Aurai-je intercédé en vain ?
— Je regrette beaucoup qu’il ne me soit pas possible de satisfaire à votre désir. Tout est entre Amy et moi. L’intervention de tiers ne peut rien produire de bon.
— Je suis fâchée de vous voir employer un mot comme celui-ci, répliqua Mrs Yule, en se rengorgeant un peu, bien fâchée vraiment. J’avoue qu'il ne m’est pas venu à l’esprit que mon bon vouloir à votre égard pût être interprété en ce sens.
— Croyez bien que je n’ai pas attaché à ce mot un sens offensant.
— Alors vous refusez de faire toute démarche de conciliation ?
— J’y suis forcé, et Amy comprendrait bien pourquoi je parle ainsi.
Son sérieux était si évident que Mrs Yule n’eut plus qu’à se lever et à clore l’entrevue. Elle fut assez maîtresse d’elle-même pour lui tendre la main et soupirer un regret.
— Tout ce que je puis dire, c’est que ma fille est bien, bien malheureuse !
Reardon s’attarda un peu après son départ, puis quitta l’hôpital et s’éloigna d’un pas rapide, au hasard de la marche. Ah ! si pareil événement s’était produit dans la première année de son mariage, quel homme plus fortuné aurait jamais foulé la face de la terre ! Mais le mal était fait, irréparable; aucune somme de richesse ne pouvait maintenant restaurer les ruines causées par la pauvreté.
Mû par une impulsion tout instinctive, aussitôt qu’il put fixer ses pensées, il tourna ses pas vers la demeure de son unique ami. Mais, en arrivant à la maison de Clipstone Street, il trouva la mansarde vide et personne ne fut en état de le renseigner sur l’heure probable du retour de son occupant. Il laissa un mot et reprit le chemin d’Islington. Sa soirée était prise à l’hôpital. En rentrant chez lui, il trouva Biffen qui l’attendait.
Il lui raconta aussitôt ce dont Mrs Yule lui avait fait part.
— Et voilà mon esprit délivré de son dernier fardeau ! Je n’ai plus de soucis ! Le seul point qui me préoccupait encore était l’impossibilité de donner à Amy de quoi vivre. Maintenant la voilà pourvue in secula secutorum. N’est-ce pas une magnifique nouvelle ?
— A coup sûr. Mais si elle est pourvue, tu l’es aussi.
— Biffen, tu nfe connais mieux que cela. Pourrais-je accepter un penny de sa fortune ? Cette circonstance a rendu un rapprochement entre nous à tout jamais impossible... à moins... à moins que les choses mortes puissent revenir à la vie. Je connais la valeur de l'argent, mais je ne peux en accepter d’Amy.
Son ami garda le silence.
— Non; mais tout va bien à présent. Elle a son enfant et peut se vouer à son éducation. Et moi... Mais moi, je serai riche pour mon propre compte. Cent cinquante pounds par an ; ce serait une plaisanterie d’offrir à Amy de les partager avec elle. Par tous les dieux de l’Olympe, nous irons en Grèce toi et moi !
— Penh !
— Je le jure ! Laisse moi faire des économies pendant deux ans, puis prends un bon mois de congé, et, par Pallas Athénée ! nous nous verrons à Marseille nous embarquant sur quelque paquebot des Messageries. Je ne peux pas croire encore que ce soit vrai ! Viens, nous allons faire un souper ce soir. Allons dans Upper Street et mangeons, buvons, réjoilissonsnous.
— Tu ne te possèdes plus; mais n’importe, réjouissons-nous tout de même ; il y a bien de quoi.
— Cette pauvre petite! Maintenant enfin, elle sera à son aise !
— Qui?
— Amy, sans doute. Je suis ravi pour elle. Ah! mais, si seulement c’était arrivé il y a longtemps, dans les jours heureux ! Tout, dans la vie, arrive trop tôt ou trop tard. Quel changement cela aurait fait pour elle et pour moi ! Elle ne m’aurait jamais pris en haine, jamais. Biffen, suis-je vil ou méprisable? Elle le croit. Voilà comment la pauvreté m’a servi. Si tu l’avais vue, comme elle me regardait, à notre rencontre l’autre jour, tu comprendrais assez pourquoi il me serait impossible de vivrez avec elle maintenant, même si elle m’en suppliait. Cela m’avilirait, je t’en réponds. Dieu ! que je serais bonteux si je cédais à pareille tentation !
Il était arrivé, en s’animant, à une telle intensité d’émotion que la voix finit par lui manquer, et des larmes jaillirent de ses yeux.
— Sortons, marchons un peu, dit Biffen.
En franchissant le seuil de la maison, un brouillard épais, à travers lequel tombaient par intervalles les gouttes d’une pluie chaude, les enveloppa. Néanmoins, ils suivirent leur projet et se trouvèrent bientôt assis à l’une des tables d’une petite taverne, avec, pour unique compagnon, un cocher de fiacre qui venait de finir son repas et, somnolent, laissait retomber sa tête sur son verre et son assiette. Reardon commanda
du jambon et des œufs iïi ts — le luxe du pauvre — et, lorsque la femme de service se fut éloignée pour exécuter ses ordres, il partit d’un éclat de rire surexcité.
— Voilà où nous en sommes, nous deux, gens de lettres! De quel œil nous regarderaient... (Il nomma deux ou trois des romanciers à succès du jour.) Avec quel superbe dédain ils se détourneraient de nous et de notre sordide fête. Ils n’ont jamais connu la lutte ; ce sont des hommes sortis des Universités, des membres de clubs, des hommes du monde. Un revenu annuel inférieur à cinq ou six cents poundsleur paraît inconcevable ; c’est à leurs yeux le minimum dont puisse subsister un homme éduqué. Ce serait d’un esprit mesquin de penser à eux avec envie ; mais je sais bien que nous échangerions nos places, si notre travail était mis en juste balance avec le leur.
— Qu’importe ! Nous sommes des types différents de travailleurs intellectuels. Je pense à eux avec sauvagerie de temps à autre, mais seulement lorsque la faim me tenaille un peu trop vivement. Leur travail répond à un besoin, le nôtre, — ou le mien en tout cast — non. Ils sont en contact avec la multitude lisante, ils ont les sentiments du monde respectable, ils écrivent pour les gens de leur classe. Eh bien, tu avais aussi ton cercle de lecteurs et, si les choses n’avaient pas tourné contre toi, à l’heure qu’il est tu serais fort à ton aise.
— Il n’est pas probable que j’eusse jamais pu écrire plus d’un livre tous les deux ou trois ans. Sans ressources personnelles, la position était intenable. Et je m’avise d’épouser une femme à goûts délicats ! Quelle étourdissante impudence ! Ce n’est pas surprenant que le destin m’ait jeté au ruisseau.
Ils mangèrent leur jambon et leurs œufs et se délectèrent d’une tasse de chicorée dénommée café. Puis, Bifïen tira de la poche de son vénérable pardessus un volume d’Euripide, et leur causerie les ramena aux pays ensoleillés. Ce ne fut que lorsqu'on ferma la boutique qu’ils se replongèrent dans le brouillard de
la rue, et ils s’arrêtèrent dix minutes, tout au haut de Pentonville Hill, à débattre la question d’un effet métrique dans l’un des Fragments.
De jour en jour, Reardon traînait la fièvre. Vers le soir, son pouls s’accélérait et aucun excès de fatigue n’arrivait à lui procurer un sommeil réparateur. En causant, il paraissait ou abattu, ou — c’était le cas plus fréquent — excité. Hormis son temps de service à l’hôpital, il ne faisait même plus semblant de s’occuper. Chez lui, il restait assis pendant des heures, sans ouvrir un livre, et, excepté ses courses à Clipstone Street, il sortait sans but.
Il attendait, en proie aux angoisses de l’incertitude, les heures du courrier postal. Tous les matins, à huit heures, il se tenait à sa fenêtre, écoutant résonner dans la rue le coup de marteau du facteur. Se rapprochait-il, Reardon sortait au haut de l’escalier et, si le coup retentissait à la porte de la maison, il se penchait sur la rampe dans une fièvre d’attente. Mais la lettre n’était jamais pour lui. Son agitation une fois tombée, il se sentait aise de ce désappointement et riait et chantait.
Un jour, Carter fit une apparition à rétablissement de City Road et saisit l’occasion de parler en particulier à son employé.
— Je suppose, dit-il avec un sourire, qu’on aura à chercher quelqu’un d’autre pour Croydon?
— Nullement. La chose est convenue. J’y vais à Noël.
— Vous êtes sérieux?
— Sans aucun doute.
Le secrétaire, voyant Reardon peu disposé à faire la moindre allusion à ses affaires privées, n’en dit pas davantage et s’en alla, convaincu que les malheurs avaient détraqué la cervelle du pauvre diable.
Ce fut une semaine environ après cet incident qu’un jour du milieu de novembre une lettre, dont l’enveloppe portait l’écriture d’Amy, arriva enfin à Manville Street, vers trois heures de l’après-midi. Reardon en-
tendit le facteur, mais il avait cessé de se précipiter à son approche, et ce jour-là il se sentait malade. Etendu sur son lit, il venait de relever péniblement la tête quand il entendit quelqu’un monter à sa chambre. Il se jeta à bas du lit, la rougeur couvrant son visage et son cou.
Cette fois, Amy commençait par « Cher Edwin ». La vue de ces mots imprima un ébranlement à son cerveau.
« Vous avez sûrement appris, écrivait-elle, que mon oncle Richard m’a laissé dix mille pounds. Je ne suis pas encore entrée en possession de la somme, et j’avais résolu de ne pas vous écrire jusque-là, mais vous pourriez peut-être mal interpréter mon silence.
<( Si cet argent m’était venu alors que vous luttiez si péniblement pour gagner notre vie, nous n’aurions jamais prononcé les paroles et eu les idées qui me rendent maintenant si difficile de vous écrire. Ce que je tiens à vous faire savoir est que, bien que cette somme soit légalement mienne, je reconnais complètement votre droit à la partager. Depuis que nous sommes séparés, vous m’avez envoyé beaucoup plus que vous ne le pouviez en réalité, croyant de votre devoir de faire ainsi. Maintenant que les choses ont tant changé, je désire que ce soit à votre bénéfice autant qu’au mien.
« Je vous ai dit, à notre dernière rencontre, que j’étais toute prête à revenir vers vous, si vous acceptiez cette position à Croydon. Vous n’avez plus, à présent, besoin de continuer un genre de travail pour lequel vous n’êtes point du tout fait, et je répète que je suis prête à vivre avec vous comme par le passé. Si vous voulez me faire savoir où il vous plaira de nous créer un nouveau foyer, je l’accepterai volontiers. Je ne pense pas que vous souhaitiez quitter Londres complètement, ce qui, pour ma part, ne me serait point agréable.
« Veuillez me répondre aussi tôt que possible. En
vous écrivant, je sens que je réponds à votre désir. Je vous demande de mettre un terme à notre séparation, et j’espère que je ne l’aurai pas demandé en vain.
« Toujours vôtre
« Amy Reardon. »
La lettre lui échappa des doigts. Elle était bien telle qu’il devait s’y attendre ; mais le début l’avait illusionné et, à mesure que tombait son agitation, un accès de désespoir s’emparait de lui qui, pendant un certain temps, le rendit incapable de bouger et même de penser.
Dans le crépuscule morne, qui représentait le coucher du soleil, Reardon traça la réponse suivante :
« Chère Amy, je vous remercie de votre lettre et j’apprécie les motifs qui vous l'ont dictée. Mais si vous croyez avoir fait ce dont j’exprimais le désir, il faut que vous m’ayez singulièrement mal compris.
« Mon unique désir était que, par quelque miracle, votre amour pour moi pût renaître. Puis-je me persuader que cette lettre soit celle d’une femme qui souhaite me revenir parce qu’elle m’aime en son cœur ? Si telle est la vérité, vous avez été singulièrement malheureuse en cherchant à traduire votre sentiment.
« Vous m’avez écrit parce que vous avez cru de votre devoir de le faire. Mais un pareil sentiment de devoir est vraiment faux. Vous ne m’aimez pas, et là où il n’y a pas d’amour il n’y a pas, dans le mariage, d’obligation mutuelle. Peut-être pensez-vous que le respect des conventions sociales vous oblige à reprendre votre vie avec moi ; mais ayez plus découragé, refusez-vous à commettre des hypocrisies. Dites à la société que c’est vil et brutal, et que vous préférez mener une vie honnête.
« Je ne peux pas partager votre fortune, chère. Mais puisque vous n’avez plus besoin de mon assistance, étant aujourd’hui tout à fait indépendants l’un de
l’autre, je cesserai de vous envoyer l’argent que j’avais jusqu’ici considéré comme vôtre. J’aurai de la sorte assez, et plus qu’assez, pour mes besoins, et vous n’aurez jamais à vous préoccuper de l’idée que j’endure des privations. A Noël, je vais à Croydon et vous récrirai alors.
« Car nous pouvons en tout cas être amis. Je suis délivré d’une anxiété perpétuelle sur votre compte. Je sais que vous êtes maintenant à l’abri de cette maudite pauvreté, sur laquelle tombe le blâme pour toutes nos souffrances. Quant à vous, je ne vous blâme pas, quoique je l’aie fait parfois. Ma propre expérience m’apprend à quel point la bonté peut être aigrie par 1 infortune. Une grande et noble douleur peut avoir le résultat de rapprocher les cœurs, mais la lutte contre la destitution dégrade fatalement.
« Cette réponse est la seule que je puisse vous faire. Je vous prie donc de ne plus m’écrire en ce sens. Si vous changez de domicile, faites-le moi savoir. J’espère que Willie va bien et que vous trouvez toujours un bonheur et un ravissement à le voir grandir.
« Edwin Reardon. »
En parcourant des yeux ces lignes, ce mot « chère », se présentant au cours de la lettre, le fît s’arrêter. Ne l’effacerait-il pas, et même de façon à ce qu’Amy pût voir ce qu’il avait fait? Il trempa sa plume dans l’encre à cette intention, mais, en fin de compte, il retint sa main. Il avait beau dire, Amy lui était toujours chère, et si elle venait à remarquer le mot... si elle y songeait...
La lueur d’un réverbère empêchait la chambre de tomber dans une obscurité complète. Quand il eut cacheté l’enveloppe, il se recoucha sur son lit et observa sur le plafond la tache jaune tremblotante. Il aurait dû prendre du thé avant de se rendre à l’hôpital, mais il se souciait si peu de tout cela que la peine de faire bouillir l’eau lui sembla trop grande. La lueur tremblante pâlissait ; il finit par en comprendre la
cause : le brouillard commençait à tomber. Le brouillard était son ennemi ; il ferait sagement d’acheter un cache-bouche si ce temps affreux continuait, car la gorge lui brûlait parfois, et il avait, dans la poitrine, un sifflement qui le tourmentait de façon désagréable.
Il dormit pendant une demi-heure et, à son réveil, se sentit fiévreux,, comme d'ordinaire à ce moment du jour. Allons, il était temps d’aller au travail. Pouah! Cette première gorgée de brouillard.