INTERIM
Les chambres louées par Milvain, pour lui et ses sœurs, étaient modestes, mais plus dispendieuses que leurs anciens garnis. Comme il était cause du changement, il prit la différence à sa charge. Cette conduite eût été injustifiable au point de vue de la prudence, sans la perspective immédiate qui s’offrait à lui; car, dans l’état actuel des choses, ses bénéfices suffisaient tout juste à ses besoins. Il avait décidé que son mariage aurait lieu avant Noël; jusque-là, il puiserait, s’il le fallait, dans la petite épargne des jeunes filles, puis les rembourserait sur la dot de Marian.
— Et que ferons-nous quand tu seras marié ? demanda Dora.
Cette question était formulée au premier soir de leur réunion sous le même toit. Le trio avait soupé dans le petit salon des jeunes filles, et le moment était propice à la causerie intime. Dora se réjouissait du mariage prochain; son frère avaithonorablement agi, et Marian, elle l’espérait, serait heureuse, en dépit des difficultés avec son père qui paraissaient inévitables. Maud était loin d’être aussi satisfaite, quoiqu’elle s’efforçât de se montrer souriante. Pour elle, Jasper semblait s’être rendu coupable d’une sorte de faiblesse qu’on n’eût pas at-
tendue de sa part. Ma ri an, en tant que femme, ne pouvait être considérée comme bien assortie à un tel homme, d’un si bel avenir, et, quant à ses cinq mille pounds, il y avait de quoi rire. Le double encore... on peut faire quelque chose avec dix mille pounds; mais ces pauvres cinq mille ! Les idées de Maud sur de pareils sujets avaient pris depuis peu une envergure remarquable, et il en résultait qu’elle ne vivait plus avec sa sœur en aussi parfaite intelligence qu’aux premiers mois de leur séjour à Londres.
J’y ai beaucoup réfléchi, dit Jasper, répondant à la question de sa cœur cadette, — il avait le dos au feu et fumait. Si nous avons une maison suffisamment vaste, vous pourriez y vivre avec nous, au bout d’un certain temps. Pour commencer, il faudra que je vous trouve des chambres convenables dans notre voisinage.
— Tu fais preuve de beaucoup de générosité, Jasper, dit Maud; mais je te prierai de te souvenir que ce n’est pas un revenu de cinq mille pounds que Marian L apporte.
— Hélas ! non. Ce qu’elle m’apporte, c’est un revenu de cents pounds pendant dix ans : voilà comment je l’entends. Mon propre revenu l’augmentera de six ou sept cents pounds d’abord et, avant peu, selon toute probabilité, d’un millier. Je suis absolument de sangfroid. Je sais exactement où je vais et où j’irai en toute vraisemblance d’ici dix ans. L’argent de Marian est destiné à être dépensé pour m’obtenir une situation. En ce moment, on parle de moi comme d’un débrouillard, et ainsi de suite, mais personne ne s’aviserait de m’offrir un poste de directeur ou autre tremplin sérieux. Attendez que j’aie montré que je me suis aidé moi-même, et les mains me seront tendues de tous côtés. Ainsi va le monde. Je serai d’un club, je donnerai de gentils petits dîners à des convives choisis, je ferai comprendre à tous venants que j’ai une position sociale. Dès lors, je deviens un homme tout autre, un homme à prendre en considération. Et voulez-vous
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parier que, d'ici dix ans, je me trouve à la tête des illustrations littéraires ? ±
Il alluma une nouvelle cigarette.
— Mes chères petites, je ne suis pas, moi, de ceux qui peuvent se passer le luxe d’attendre. Tout d’abord, mes qualités ne sont pas de nature à réclamer la consécration de la postérité. Mes écrits sont bons au jour le jour, tout ce qu'il y a de plus hodiernes. Ils ne valent que par rapport au fait quotidien. La question se pose ainsi : comment puis-je retenir fixés sur moi les regards d’autrui ? Réponse : en feignant de n’avoir nul besoin de ces regards. Je réussirai, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, et alors je ferai frapper une médaille commémorative du jour de mes noces.
Jasper n’était pas lui-même aussi convaincu de la sagesse de sa conduite qu’il voulait le faire croire à ses sœurs. L’entraînement auquel il avait fini par céder conservait bien sa force, était même, à vrai dire, plus fort que jamais, depuis que l’intimité de leurs entretiens d’amoureux lui avait révélé davantage du cœur et de l’esprit de Marian. Il était amoureux, sans conteste possible, non point passionnément, non point avec ce consumant désir pour lequel tout motif est futile comparé à sa propre satisfaction, mais suffisamment amoureux, néanmoins, pour trouver une grande difficulté à l’accomplissement de sa tâche quotidienne, sans que pour cela fût réduite au silence la voix qui lui rappelait tous les espoirs, toutes les bonnes occasions auxquelles il renonçait. Depuis ses fiançailles avec Marian, il avait revu miss Rupert. Cette jeune personne ne parlait nullement à son cœur, ni à ses sens ; mais il se croyait sûr qu’elle lui portait un intérêt particulier, et lorsque la possibilité de contracter avec elle une union, qui le mettrait du premier coup dans une solide position de fortune, se présentait à son esprit, sa tète se penchait sur sa poitrine, et il s’émerveillait de sa précipitation. Il lui fallait s’avouer victime d’une faiblesse vulgaire ; il avait prouvé qu’il n’appartenait pas à la première catégorie des hommes de progrès.
Sa conversation avec Amy Reardon n’était pas faite pour ramener le calme en son esprit. Amy s’étonnait qu’un homme de son calibre eût pu prendre un parti si inconsidéré. Ah ! si seulement Amy elle-même n’était pas liée; Amy et les dix mille pounds dont elle disposait ! Elle, du moins, il en était sûr, ne le regardait pas d’un œil indifférent. Son ironie calculée, en parlant de l’objet de son choix, ne dénotait-elle pas une pointe de dépit?... Mais à quoi bon lorgner dans cette direction !
Ses sœurs le préoccupaient. C’étaient des filles intelligentes qui, avec de l’énergie, pourraient d’ici peu gagner juste de quoi vivre, mais persévéreraient-elles dans leur travail littéraire ? Cela devenait douteux. Maud avait visiblement conçu des espérances d’une tout autre nature. Quelques jours après leur installation dans leur nouveau logement, Jasper aborda sérieusement ce sujet avec la cadette des sœurs.
— Je me demande, dit-il, si tu pourrais satisfaire ma curiosité sur un certain point. Sais-tu, par hasard, ce qu’ont coûté à Maud cette jaquette et ce chapeau que je lui ai vus hier?
— Oh ! le chapeau presque rien ; elle l’a confectionné elle-même.
— Vraiment? Et, y a-t-il pour cette mise en frais quelque raison particulière, tout à fait spéciale ?
— Je ne puis le dire, Jasper.
— Ceci est ambigu, tu sais. Cela signifie-t-il que tu ne veux pas te permettre de le dire ?
— Non. Maud ne me confie rien sur ces choses-là.
Il chercha le moyen d’approfondir la question et provoqua dix jours plus tard un entretien personnel avec Maud elle-même. Elle lui avait demandé son avis sur un petit article qu’elle allait envoyer à un journal de dames, il l’appela dans sa chambre.
— Ça ne fera pas mal, je crois, dit-il. Peut-être y a-til plutôt trop d’idées là-dedans. Si tu retranchais une ou deux des réflexions les moins banales et y substituais quelques bonnes fadaises, tu aurais plus de chances de succès, je t’assure.
— Mais je le rendrais insignifiant.
— Non pas. Tu le rendrais bon pour une guinée à peu près. Rappelle- toi que les lecteurs des journaux de femmes s’irritent, s’exaspèrent, tout simplement, s’ils rencontrent quelque chose qui 11e crève pas les yeux du premier coup. Ils exècrent une pensée quisortdu commun. L’art d’écrire pour ces feuilles — et même pour le public en général — consiste à exprimer des pensées et des sentiments vulgaires, de manière à flatter les gens qui pensent et sentent vulgairement. Mets-toi ça dans la tête et rapporte-moi ton machin.
Maud reprit son manuscrit et le parcourut des yeux avec un sourire de dédain. Jasper, aprè^ l’avoir observée un moment, se renversa sur sa chaise et lança comme par hasard :
— On m’a dit que Dolomore et toi devenez grands amis.
Elle changea de visage, se redressa et tourna les yeux vers la fenêtre.
— Je ne savais pas que nous fussions « grands amis ».
— Pourtant, il te témoigne assez d’attention pour qu’on en parle.
— Je ne vois aucune raison à des caquetages, dit Maud froidement.
— Voyons, Maud, tu ne m’en voudras pas si je te donne un avertissement amical ?
Elle garda le silence avec un air de se sentir supérieure à toute admonition.
— Dolomore, poursuivit son frère, est très bien dans son genre, mais son genre n’est pas le nôtre. Je lui crois pas mal d’argent, mais nul intellect et nul principe. Il n’y a pas de mal à ce que tu observes la nature et les habitudes de cette sorte d’individus, mais ne te laisse pas aller à oublier qu'ils sont absolument au-dessous de toi.
— Tu n’as nul besoin de m’enseigner la dignité, repartit la jeune fille.
Elle refusa de se laisser entraîner sur le terrain de
la discussion, et Jasper put seulement espérer que ses paroles produiraient sur elle leur effet. Le M. Dolomore en question était un jeune homme d’allure assez déplaisante, athlétique, dandy, pourvu d’une demi-instruction. Jasper s’étonnait que sa sœur pût supporter un seul instant la causerie d’un être aussi vide. Qui n’a connu pareille surprise à l'égard des inclinations de femmes ? Il en parla à Dora, mais celle-ci n’était point dans la confidence de sa sœur.
A cette époque, Jasper lui-même fréquenta assez la société mélangée. Il ne pouvait travailler aussi assidûment qu’à l’ordinaire et, par une sage tactique, il utilisa ses loisirs forcés en élargissant le cercle de ses connaissances.
De ses anciens associés en Bohême, il ne conservait de relations intimes qu’avec un seul, Whelpdale, et cela presque par nécessité, car Whelpdale le visitait souvent et il eût été difficile d’éloigner un homme qui, en toute occasion, témoignait combien hautement il appréciait le privilège de l’amitié de Milvain, et dont, après tout, la société était assez agréable. Dans les conjonctures présentes, sa flatterie enjouée prêtait à Jasper un appui efficace, en l’aidant à entretenir sa confiance en soi et à entrevoir sous des couleurs toujours brillantes l’horizon qu’il s’était ouvert.
— Whelpdale est impatient de connaître Marian, dit un jour Jasper à ses sœurs. Faut-il l’inviter pour demain soir ?
— Comme tu voudras, répondit Maud.
— Tu y consens, Dora?
— Oh ! oui, j’aime assez M. Whelpdale.
— Si je lui rapportais ces paroles, il serait fou de joie. Mais sois tranquille, je n’en ferai rien. Je vais l’inviter à passer une heure et me fier à sa discrétion pour ne pas nous assommer en restant trop.
Whelpdale fut donc engagé à se présenter le lendemain soir, à huit heures, moment auquel Marian serait déjà arrivée. La chambre de Jasper devait être le théâtre de la réunion. Exact à la minute, l’homme aux
annonces littéraires fit son apparition en une tenue aussi soignée que sa garde-robe le comportait, et le visage rayonnant de plaisir. Ce lui était un ravissement de se trouver en présence de ces trois jeunes filles, dont l’une d’elles lui avait déjà laissé un souvenir romantique, depuis une rencontre fortuite chez Jas per. En s’avançant vers Dora, et à la vue de son sourire de gracieuse reconnaissance, ses yeux se fondirent en tendresse. Maud l’impressionna profondément. Marian ne lui inspira aucune crainte ; toutefois, il apprécia pleinement le charme de ses traits et sa gravité modeste. Mais c’était vers Dora que ses yeux se reportaient d’eux-mèmes. Il la jugeait exquise, et plutôt que de la perdre de vue un seul instant, il trouvait sa satisfaction à fixer son regard sur le bord de sa robe et la pointe de son pied qui apparaissait au-dessous.
Comme l’on pouvait s’y attendre en pareille assemblée, l’entretien tomba bientôt sur les difficultés de la carrière littéraire.
— Je me sens toujours un peu humilié de n’avoir pas, en somme, mangé de la vache enragée, dit Jasper. Cela doit être si agréable ensuite de dérouler devant les jeunes débutants ses souvenirs de Grub Street . Par malheur, j’ai toujours eu de quoi manger.
— Pas moi, dit Whelpdale ; pendant des jours et des jours, j’ai vécu de quelques cacaouettes aux États- Unis.
Là-dessus, pressé de questions, il s’étendit longuement sur le chapitre de ses luttes contre la pauvreté en Amérique et en Angleterre, tandis que lès jeunes filles l’écoutaient avec une attention flatteuse.
Une heure et demie s’écoula ainsi rapidement, et Jasper, qui désirait quelques minutes d’entretien privé avec Marian, lança à ses sœurs une œillade significative. Dora dit ingénûment :
— Vous vouliez que je vous avertisse quand il serait neuf heures et demie, Marian.
Marian se leva. Impossible pour Whelpdale de ne pas tenir compte de ce signal. Il se mit en devoir de
prendre congé, sa physionomie exprimant à la fois le regret et la satisfaction.
— Trop aimable de m’avoir invité, dit-il, plein de gratitude, à Jasper qui le reconduisait. Vous êtes un homme heureux, sapristi ! un homme heureux !
Lorsque Jasper rentra dans la chambre, ses sœurs en avaient disparu ; Marian se tenait près du feu. Il s’approcha d’elle, lui prit les mains et lui répéta, en riant, les derniers mots de Whelpdale.
— Est-ce vrai ? demanda-t-elle.
— Passablement, je crois.
— Alors, je suis aussi heureuse que vous.
Il lâcha ses mains et s’éloigna de quelques pas.
— Marian, j’ai pensé à cette lettre à votre père ; j’aimerais mieux qu’elle fût faite, ne croyez-vous pas ?
Elle le regarda, l’air troublé.
— Peut-être... quoique nous ayons dit que cela pouvait être remis au...
— Oui, je sais. Mais je soupçonne que vous préférez que je n’attende pas davantage. N’est-il pas vrai ?
— Peut-être. Faites ce que vous voudrez, Jasper.
— J’irai le voir, si vous voulez.
— J’ai si peur... Non, mieux vaut écrire.
— Très bien. Alors, il aura la lettre demain dans l’après-midi. Maintenant, allez dire adieu aux petites; il fait mauvais, il vous faut rentrer aussi tôt que possible.
Elle s’en allait, mais revint à lui, murmurant :
— Rien qu’un mot ou deux, encore.
— A propos de la lettre ?
— Non. Vous n’avez pas dit...
Il rit.
— Et vous ne vous en iriez pas contente si je ne répétais pour la centième fois que je vous aime ?
Marian scruta sa physionomie.
— Vous trouvez cela absurde ? Je ne vis que de ces paroles.
— Dame ! ça vaut mieux que des cacaouettes.
— Oh ! taisez-vous. Je ne peux pas supporter...
Jasper était incapable de comprendre qu’une telle plaisanterie faisait à la jeune tille l’effet d’une profanation.
Elle cacha son visage contre sa poitrine et murmura les mots qui l’auraient transportée de joie s’ils étaient tombés des lèvres du jeune homme.
Celui-ci trouvait assez agréable d’ètre adoré, mais ne pouvait répondre à cet amour comme elle le désirait. Quelques phrases de tendresse, et son vocabulaire amoureux était tari ; il éprouvait même une certaine lassitude si quelque chose de plus — l’indéfini quelque chose — lui était vaguement réclamé.
— Vous êtes une chère, une bonne, une tendre enfant, dit-il en flattant les cheveux courts et soyeux, exquis au toucher, de la jeune fille. Maintenant, allez vous apprêter.
Elle le quitta, mais resta un moment sur le palier avant d’entrer dans la chambre des jeunes filles.