‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 26 sur 33 · CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CATASTROPHE

La décision prise par Jasper d’écrire à son père satisfaisait Marian, bien qu’elle en craignît les effets. Du moment qu’il ne pouvait plus être question de consacrer sa fortune à fonder une revue, la vérité devait être confessée à Yule avant qu’il eût poussé trop loin ses espérances. Sans le soutien de son amour et des perspectives qui s’y rapportaient, Marian n’eût guère été capable d’un refus catégorique, le jour où la réponse ne pouvait plus être éludée ; garder l’argent pour elle toute seule lui aurait paru trop égoïste, en dépit de son peu de foi dans le dessein sur lequel son père fondait des espoirs si ardents, mais, son projet de mariage connu, on ne pouvait plus attendre d’elle un sacrifice de ce genre. L’opposition se dirigerait sans doute contre son choix, sévère, impitoyable peut-être ; n’importe, elle se sentait en état d’affronter le pire courroux. Ses nerfs frémissaient, mais une source inépuisable de courage était en son cœur.

Yule se rendait bien compte d’un certain changement survenu en sa fille. De jour en jour, il l’observait avec la plus pénétrante attention. Sa santé semblait s’être améliorée. Après une longue séance de travail, elle n’avait plus cet air de lassitude accablée

qui l’avait parfois irrité, parfois mis mal à l’aise. Elle était plus féminine dans son allure et sa façon de parler, et elle prenait un air d’indépendance, convenable à son âge, certes, mais qui ne s’était point encore manifesté. Ces divers symptômes résultaient-ils tout simplement, chez elle, de la conscience de posséder ce qui, à ses yeux, représentait la richesse, ou d’une autre cause, redoutable selon son père? Telle était la question. Le soin plus marqué qu’elle accordait à sa personne constituait un indice alarmant, non point péremptoire, car ceci même pouvait ne signifier qu’un sentiment de délivrance d’une condition mesquine et le plaisir, naturel en ce cas à toute jeune fille de se parer, mais, pourYule, en éveil de ce côté, semblable indice ne pouvait passer inaperçu.

Son incertitude prit bientôt fin. Il était à travailler dans son cabinet, quand la domestique lui apporta une lettre, distribuée par la dernière poste du soir et dont l’écriture lui était inconnue. Elle contenait ce qui suit:

« Cher monsieur Yule, je souhaite vous entretenir, avec une parfaite franchise et en toute simplicité, d’un sujet auquel j’attache la plus haute importance, et que vous voudrez bien, j’espère, prendre en considération avec la même bienveillance que vous m’avez témoignée, lors de notre première rencontre à Finden.

<( A cette occasion, j’eus la bonne fortune d’être présenté à miss Yule. Elle n’était pas pour moi absolument une inconnue : je travaillais alors assez régulièrement au Muséum ; je l’y avais vue, je l’avais remarquée, et, bien que je ne susse pas son nom, j’avais senti un certain intérêt sourdre en moi. De la rencontrer à Finden me fit l’effet d’un coup du sort, extraordinaire et délicieux. En revenant de ce congé, j’entrevoyais dans ma vie un nouveau but, un nouveau désir et un nouveau motif pour parvenir dans la carrière de mon choix.

u La mort de ma mère, qui amena mes sœurs à Londres,

leur donna occasion de resserrer les liens d’amitié existant déjà entre elles et miss Yule. Je venais souvent chez mes sœurs, et j’y rencontrais de temps en temps votre fille; c’est ainsi que se confirma mon attachement pour elle. Plus je la connus, plus je la jugeai digne d’amour et de respect. Aurais-je dû chercher à renouer avec vous-même la connaissance ébauchée à la campagne ? C’était mon vœu. Avant l’arrivée de mes sœurs ici, je me suis présenté chez vous, malheureusement sans vous rencontrer. Peu après j’appris, à mon extrême déplaisir, que mes relations avec le Currenl et son directeur vous rendraient fort désagréable une seconde tentative de ma part. Je ne sentais rien, dans ma vie littéraire, dont vous pussiez à juste titre vous offenser, — et j’en puis dire de même aujourd’hui encore ; — cependant, je redoutais l’apparence d’importunité et, pendant quelques mois, la crainte de voir ce que je désirais le plus au monde me devenir inaccessible, me tourmenta profondément. Mes ressources étaient fort minces, je ne pouvais qu’accepter tout travail, sans distinction, qui s’offrait, et un pur hasard me mit dans une situation qui menaçait de ruiner pour moi l’espoir de ne pas vous paraître un jour trop indigne de rechercher la main de votre fille.

« Les circonstances m’ont amené à une démarche qui, jusque-là, semblait impossible. Ayant découvert que miss Yule me rendait le sentiment que je lui portais, je lui ai demandé d’être ma femme, et elle y a consenti. Ce que j’espère maintenant, c’est que vous me permettrez d’aller vous voir. Miss Yule sait que je vous écris; voulez-vous bien lui éviter la peine d’intercéder en ma faveur, sachant que seul un malheureux hasard m’a tenu éloigné de vous ? Ma ri an et moi sommes également désireux que vous approuviez notre union, afin que rien ne manque au bonheur que nous espérons.

« Croyez-moi votre sincèrement dévoué,

« Jasper Milvain. »

Une demi-heure après la lecture de cette lettre, Yule fut tiré de la plus noire des méditations par l’entrée de Marian. Elle s’avança timidement, très pâle. Il avait regardé autour de lui pour voir à qui il avait affaire ; mais il détourna la tête aussitôt.

— Veux-tu me pardonner de t’avoir fait un secret de ceci, père?

— Te pardonner ? répliqua -t-il d’une voix cassante, en pesant ses mots. Je t’assure que la chose me laisse parfaitement indifférent. Tu es depuis longtemps majeure, et il n’est pas en mon pouvoir de t’empêcher d’être la dupe d’un intrigant qui te charme. Ce serait folie de ma part de discuter cette question. Je te reconnais le droit d’avoir autant de secrets que tu le juges à propos. Prononcer le mot pardon est de l’affectation pure.

— Non, je parlais sincèrement. Je t’aurais volontiers dit la chose dès le premier jour, si cela avait été possible ; ç’aurait été naturel et juste. Mais tu sais ce qui m’a retenue.

— Je le sais. Je veux espérer qu’un sentiment de honte s'y est aussi mêlé.

— Il n’y a rien eu de semblable, dit Marian froidement. Je n’ai jamais eu aucune raison d’avoir honte.

— Fort bien. J’espère que tu n’auras jamais de raisons de repentir. M’est-il permis de m’informer de la date probable de ton mariage ?

— Je ne sais quand il se fera.

— Aussitôt, je pense, que les exécuteurs testamentaires de ton oncle auront accompli certaine formalité indiscutablement liée au sujet en question.

— Peut-être. ,

— Ta mère le sait-elle ?

— Je viens de le lui apprendre.

— Très bien ! Alors, il me semble que l’entretien est clos.

— Tu refuses de voir M. Milvain ?

— Absolument. Tu auras la bonté de lui faire savoir que telle est ma réponse à sa lettre.

— Il me semble que ce n’est pas là la conduite d’un

gentleman, dit Marian, dans les yeux de qui le ressentiment commençait à s’allumer.

— Je te suis obligé de ton observation.

— Veux-tu me dire franchement, père, pourquoi tu détestes M. Milvain ?

— Je ne suis pas disposé à répéter ce que je t’ai déjà dit en pure perte. Cependant, par désir d’une entente claire, je te ferai connaître le résultat pratique de mon inimitié. A dater du jour de ton mariage avec cet homme, tune m’es plus rien. Je te défends nettement de franchir mon seuil. Tu as choisi, tu suis ta propre voie. J’espérerai ne plus jamais te revoir.

Leurs yeux se rencontrèrent, leur regard semblant se fasciner mutuellement.

— Si tu as pris cette résolution, dit Marian d'une voix frémissante, je ne peux rester plus longtemps ici. De pareils mots sont insensés et cruels. Je quitterai la maison demain.

— Je répète que tu es majeure et absolument indépendante. Peu m’importe quand tu partiras. Tu as prouvé que je compte à tes yeux pour moins que rien, et, à coup sûr, plus tôt nous cesserons de nous tourmenter l’un l’autre, mieux cela vaudra.

On eût dit que ces conflits avec son père avaient pour effet de développer en Marian une violence qui finissait par égaler celle dont Yule était victime. Son vi sage, modelé pour traduire la gravité douce, exprimait maintenant une passion hère ; ses narines et ses lèvres frémissaient de courroux, et ses yeux resplendissaient d’une ardeur sombre.

— Tu n’auras pas besoin de me le dire deux fois, répondit-elle, et elle sortit immédiatement.

Elle alla dans le salon, où Mrs Yule attendait le résultat de l’entrevue.

— Mère, dit-elle avec une douceur ferme, cette maison ne peut plus être la mienne. Je m’en irai demain vivre en garni jusqu’au jour de mon mariage.

Mrs Yule jeta un cri de douleur et se leva vivement.

— Oh, ne fais pas ça, Marian ! Ou’est-ce qu’il t’a dit?

Viens me parler, chérie, dis-moi ce qu'il t'a dit, n’aie pas cet air-là !

Elle se cramponnait désespérément à la jeune fille, terrifiée d’une transformation qu’elle eût crue impossible.

— Il dit que, si j’épouse M. Milvain, il espère ne plus me revoir. Je ne peux rester ici. Tu viendras chez moi, et nous serons toujours les mêmes l’une pour l’autre. Mais papa m’a traitée avec trop d’injustice. Je ne peux vivre près de lui après cela.

— Il ne le pense pas, sanglota la mère. Il regrette ce qu’il a dit dès que les mots sont lâchés. Il t’aime trop, ma chérie, pour te chasser de la sorte. C’estqu’il est désappointé, Marian, voilà tout ce que c’est. Il comptait tant là-dessus ! Il se croyait si sûr d’avoir cette nouvelle revue, et le désappointement fait qu’il ne sait plus ce qu’il dit. Attends seulement, tu verras, donne-lui le temps de surmonter ça. Excuse-le pour cette fois.

— C’est fou de parler comme il le fait, dit la jeune fille dégonflant son cœtir. Quel que soit son mécompte, je ne peux supporter ça. J’ai travaillé dur pour lui, très dur, depuis que j’ai été assez grandepour le faire ; il me doit quelque bonté, quelque respect. Encore passe s’il avait la moindre raison de détester Jasper ; mais il n’y a rien là qu’une prévention insensée, résultat de ses querelles avec d’autres. Quel droit a-t il de m’insulter en représentant mon futur mari comme un hypocrite, un intrigant?

— Mon trésor, il a eu tant à supporter ; ça l’a rendu si irritable!

— Eh bien ! je suis irritable aussi, et plus tôt nous nous séparerons, mieux cela vaudra, comme il l’a dil lui-même.

— Oh ! mais tu as toujours été si patiente !

— Ma patience est à bout, lorsque je me vois traitée comme si je n’avais ni droits, ni sentiments. Quelque blâmable qu’ait pu être mon choix, il ne devait pas me traiter ainsi. Sa déconvenue? Est-ce donc alors une

loi naturelle qu’une fille soit sacrifiée à son père? Mon mari aura, autant que mon père, besoin de cet argent, et il en fera un bien meilleur usage. C’était déjà mat de me demander de donner ainsi ma fortune. J’ai droit au bonheur^ aussi bien que les autres femmes.

Une émotion passionnée la secouait, conséquence normale de cette explosion de sentiments dans une nature comme la sienne. En même temps, la mère puisait une force nouvelle dans le profond amour qui avait enfin trouvé l'occasion de s’exprimer. Elle réussit à entraîner Marian en haut avec elle, et bientôt le cœur oppressé se soulagea par un flot de larmes. Mais son projet demeura inébranlable.

— Il ne nous est pas possible de continuer à nous voir journellement, déclara-t-elle quand elle fut plus calme. Il ne peut pas dominer sa colère contre moi, et je souffre trop lorsque je suis réduite à éprouver ce que j’éprouve maintenant. Je prendrai une chambre près d'ici pour que tu puisses me voir souvent.

— Mais tu n’as pas d’argent, Marian, observa Mrs Yule avec tristesse.

— * Pas d’argent? Comme si je ne pouvais en emprunter un peu ; Dora Milvain m’en prêtera bien en attendant le mien.

Vers onze heures et demie, Mrs Yule redescendit et entra dans le cabinet de travail.

— Si tu viens m’entretenir de Marian, s’écria son mari,, tournant vers elle des yeux sauvages, tu peux épargner ton souffle. Je ne veux pas ouïr son nom.

Elle se troubla, mais domina sa faiblesse.

— Tu la chasses de chez nous, Alfred. Ce n’est pas juste ! Oh ! ce n’est pas juste !

— Si elle ne s’en allait, c’est moi qui m’en irais, tu entends bien î Et si je m’en vais, tu ne me reverras jamais. A ton choix, à ton choix!

11 s’était abandonné à cette frénésie intraitable qui incite un homme à des actes et à des paroles en conflit criant avec la raison.

Le sentiment de ce que sa conduite avait d’irrationnel -et d’odieux achevait en lui l’œuvre que l’amertume d’une grande déception avait commentée.

— Si je n’étais pas une pauvre femme sans ressources, répliqua Mrs Yule, s’affaissant sur une chaise et pleurant sans même porter les mains à sa figure, j’irais vivre avec elle jusqu’à son mariage, et puis seule ensuite. Mais je n’ai pas un penny et je suis trop vieille pour gagner mon pain ; je ne serais qu’un embarras pour elle.

— Ce ne sera pas un obstacle, s’écria Yule. Va-t’en, au nom du ciel! Tu auras une rente suffisante aussi longtemps que je pourrai travailler ; après quoi, ton sort ne sera pas plus dur que le mien. Ta fille avait l’occasion d’assurer la paix de mon vieil âge sans aucun risque pour elle-même ; c’était lui demander trop. Va-t’en, au nom du ciel ! laisse-moi tâcher d’exprimer ce que je peux du reste de mon existence ; peut-être pourrai-je encore soustraire quelques années à la malédiction appelée sur ma tète par ma propre folie.

Lui parler était peine perdue. Mrs Yule s’en alla au salon et y resta à pleurer pendant une heure. Alors, elle éteignit les lumières et se traîna en silence jusqu’au premier étage.

Yule passa la nuit dans son cabinet. Vers le matin, il s’assoupit un moment, juste le temps de laisser tomber le feu et d’être complètement transi. Quand il rouvrit les yeux, une aube trouble commençait à poindre à la fenêtre ; le bruit d’un claquement de porte dans la maison, qui l’avait probablement éveillé, lui apprit que la domestique était déjà sur pied.

Il releva le store. La gelée avait dû survenir, car l’humidité de la nuit avait toute disparu et la cour, sur laquelle donnait la fenêtre, paraissait d’une propreté peu habituelle. Il éteignit sa lampe, en jetant un regard sur la grille noire, et passa dans le corridor. Quelques minutes à chercher à tâtons son chapeau et son pardessus, puis il quitta la maison.

Son intention était de se réchauffer par une marche

énergique et de secouer en même temps, s’il lui était possible, le cauchemar de sa fureur et de son impuissance, impression qu’il avait de sa conduite de la veille était assez vague, il ne s’approuvait ni ne se condamnait et ne se demandait pas si Marian allait quitter aujourd’hui même son foyer ou sa femme le prendre au mot et s’éloigner aussi. C’étaient là des détails auxquels son cerveau lassé refusait de s’arrêter. Mais il désirait fuir la misère de son intérieur et laisser les choses aller à leur gré pendant son absence. En refermant la porte, il eut la sensation d’échapper à une atmosphère qui menaçait de le suffoquer.

L’habitude, plutôt qu’un choix délibéré, dirigeant ses pas, il prit du côté de Camden Road. Arrivé devant la gare, le comptoir d’un cafetier ambulant l’attira ; une gorgée du breuvage fumant, qu’elle qu’en fût la qualité, lui remettrait le sang en circulation. Il jeta son penny et tout d’abord se chauffa les mains à sa tasse. Ce faisant, il observa que les objets sur lesquels posait son regard paraissaient troubles ; on eût dit que sa vue était encore plus faible ce matin, résultat possible d’un sommeil insuffisant. Il prit un fragment de journal qui traînait sur le comptoir; il pouvait lire, mais un de ses yeux était certainement plus affaibli que l’autre ; en tâchant de voir avec cet œil seul, il s’aperçut que tout devenait embué.

Il rit comme si, dans son présent état d’esprit, la menace d’une calamité nouvelle lui causait une jouissance. Et, au même moment, son regard croisa celui d’un homme entre deux âges, minable, mais dont le visage ne répondait pas à l’habit, et qui s’était doucement approché.

— Voulez-vous m’offrir une tasse de café ? demanda l’inconnu à voix basse, l’air honteux. Ce serait une grande bonté de votre part.

Son accent indiquait une bonne éducation. Yule, surpris, hésita un moment, puis dit :

— Certainement, prenez-en une. Voudriez-vous manger quelque chose ?

— Je vous suis bien obligé. Je crois qu’une de ces bonnes tranches de pain et de beurre ne me ferait pas de mal.

Le ciel glacé montrant une pâle lueur de lever de soleil, le cafetier se mit en devoir d’éteindre ses chandelles. ~~

— Les temps sont durs, n’est-ce pas? observa Yule, tandis que son protégé dévorait la tartine d’un air d’appétit reconnaissant.

— Très durs. (Il avait le visage menu, mince, pâle, de grands yeux pathétiques.) Je suis ici depuis une heure avec l’espoir de rencontrer quelqu’un qui vient généralement de la gare à heure fixe. Je l’ai manqué et, avec lui, mon unique chance de déjeuner. Quand on n’a ni dîné ni soupé la veille, le déjeuner devient un repas d’une certaine importance.

— C'est vrai. Prenez une seconde tartine.

— Je vous suis bien obligé.

— Du tout. J’ai connu moi-mème des temps fort durs et en connaîtrai sans doute de pires.

— J'espère que non. Voici la première fois que je mendie véritablement. Je songeais à quêter à une boulangerie ; vraiment, je ne sais pas ce que j’aurais fait ; mon endurance est à bout. Je n’ai rien à mettre que ces vêtements, un peu minces pour la saison.

Il ne parlait pas comme un mendiant qui cherche à exciter la compassion, mais avec une sorte de curiosité détachée, s’appliquant aux difficultés de sa propre position.

— Vous ne trouvez rien à faire? demanda l’homme de lettres.

— Absolument rien. Je suis médecin par état, mais il y a tant d’années que je n’ai exercé ! J’ai été, il y a quinze ans, bien établi, marié et père d’un enfant. Puis, je perdis mon capital, ma clientèle tomba à rien, ma femme et mon enfant périrent sous mes yeux dans un accident de chemin de fer. J’en devins fou; par malheur, je me suis remis. Ne pensez pas que j’aie encore l’esprit dérangé ; la pauvreté finira, sans doute,

par me le détraquer encore ; mais,, en attendant, j’ai toute ma tête et j’ai subsisté de différentes façons. A quoi sert de se lamenter ! Ce déjeuner m’a fait grand bien.

— Vous êtes-vous jamais occupé spécialement des maladies d’yeux?

— Spécialement, non. Mais j’ai quelque connaissance du sujet.

— Pourriez-vous reconnaître l’existence de la cataracte, par exemple?

Je le crois.

— Je parle pour moi-même.

L’inconnu examina attentivement le visage de Yule et lui posa certaines questions relatives à ses sensations visuelles.

— J’ose à peine vous le proposer, dit-il enfin, mais si vous consentiez à m'accompagner jusqu’à une très misérable chambre que j’occupe non loin d’ici, je pourrais vous examiner sérieusement.

— Je vous suis.

Ils abandonnèrent le comptoir ambulant, et l’ex-médecin s’engagea dans un passage. Yule s’étonnait de se soucier d’une si singulière consultation, mais un vif désir le pressait d’avoir une opinion quelconque sur l’état de ses yeux, puis toute compagnie lui était en ce moment bien venue, et le pauvre diable famélique, avec sa douloureuse histoire, avait éveillé sa sympathie.

— Voici la maison, dit son guide en s’arrêtant à une porte malpropre. Ma chambre est tout en haut.

— Conduisez, répondit Yule.

La chambre où ils entrèrent n’offrait rien de particulier, sinon que c’était bien la plus misérable que l'on puisse imaginer. Le jour avait remplacé l’aube ; pourtant, le premier soin de l’inconnu fut de frotter une allumette et d’allumer une bougie. D’après l’apparence de la bougie réfléchie dans l’œil du patient, on pouvait, expliqua-t-il, constater si la cataracte avait pris possession de l’organe.

Pendant une ou deux minutes, il pratiqua soigneu-

sement son examen, dont Yule n’eut pas de peine à lire le résultat sur sa figure.

— Formulez nettement votre diagnostic, dit-il.

— Il est hors de doute que la partie postérieure du cristallin droit soit atteinte.

— Ce qui présage une cécité prochaine ?

— Je n’aime pas à parler d’un ton d’oracle. Après tout, je ne suis qu’un médecin qui s’est lourdement laissé choir dans le paupérisme. Il vous faut voir un spécialiste. Vous vous servez beaucoup de vos yeux?

— Quatorze heures par jour seulement.

— * Hum ! Vous êtes homme de lettres, je présume ?

— Oui. Je me nomme Alfred Yule.

Il avait un vague espoir que ce nom serait reconnu, salué au passage, ce qui aurait suffi à contre-balancer un moment son chagrin. Mais cette pauvre satisfaction même lui fut refusée : visiblement, ce nom ne dit rien à son interlocuteur.

— Voyez un spécialiste, Monsieur Yule. La science a fait de grands progrès depuis l’époque de mes études; tout ce que je puis vous assurer, c’est que le mal existé.

Ils causèrent pendant une demi-heure, jusqu’à ce que le froid les fît trembler tous deux. Alors, Yule mit la main à la poche.

— Vous me laisserez certainement vous offrir la rémunération que mes moyens me permettent. Ce que vous m’apprenez n’est pas agréable, mais je préfère être fixé.

Il déposa cinq shillings sur la commode, à défaut d’une table. L’inconnu exprima sa gratitude.

— Mon nom est Duke, dit-il, et mon prénom Victor, sans doute parce que j’étais voué à la défaite à travers la vie. J’aurais souhaité que mon souvenir s’associât en votre esprit à de plus heureuses circonstances...

Ils échangèrent une poignée de main, et Yule s’en fut.

Il repassa devant la gare de Camden. Le comptoir ambulant avait disparu ; le mouvement de la grande voie devenait assourdissant. Parmi tous les malheureux

en lutte pour l’existence, qui se bousculaient, de-ci delà, Alfred Yule se sentait élu pour subir les coups les plus écrasants du destin. Il ne songeait point à mettre en doute la justesse du diagnostic de l’inconnu et n’espérait aucun adoucissement au sort dont il était menacé. Sa vie était finie et perdue.

Aussi bien pouvait-il rentrer chez lui et reprendre doucement sa place au coin du feu. Il était vaincu ; il allait bientôt n’être plus qu’un vieux débris inutile, une charge, un ennui à quiconque le prendrait en pitié.

Par un curieux effet de son imagination, sa vue lui paraissait plus mauvaise maintenant qu’il se retrouvait en plein air. Il irritait son nerf optique par de continuels essais, fermant un œil, puis l’autre, comparant sa vision des objets plus proches avec l’aspect d’autres plus éloignés, imaginant une souffrance subite qui aurait pu n’avoir rien de commun avec son mal. Les projets littéraires qu’il roulait si activement sous son front, douze heures auparavant, étaient passés à l’état de souvenirs confus ; un second coup accablant, fatal, avait suivi le premier. A peine pouvait-il se rappeler quel travail l’occupait la veille au soir. A en juger par l’état de son esprit, on l’eût pu croire déjà frappé de cécité.

A huit heures, il rentra chez lui. Mrs Yule se trouvait au bas de l’escalier ; elle le regarda, puis s’en alla vers la cuisine. Il monta. En redescendant, il vit le déjeuner préparé comme d’ordinaire et se mit à table. Deux lettres l’attendaient, il les ouvrit.

Peu d’instants après, lorsque Mrs Yule reparut, elle fut stupéfaite d’entendre un éclat de rire sonore, sardonique, excité chez son mari par la lecture de ces lettres, sans doute.

— Marian est-elle levée? demanda-t-il, se tournant vers elle.

— Oui.

— - Elle ne vient pas déjeuner ?

— Non.

— Eh bien, porte-lui cette lettre et engage-la à la lire.

Mrs Yule monta à la chambre de sa fille, cogna, fut priée d’entrer et trouva Marian en train d’empaqueter ses effets dans une malle. La jeune fille paraissait avoir été debout toute la nuit ; ses yeux portaient les traces de larmes abondantes.

— Il est rentré, ma chérie, dit Mrs Yule, d’une voix sourde d’appréhension, et il dit que tu lises cette lettre.

Marian prit la feuille, la déploya et lut. A peine étaitelle arrivée au bout, qu’elle regarda sa mère, l’air hagard, fit un vain effort pour parler, puis tomba sans connaissance sur le parquet. Sa mère put tout juste atténuer la violence de sa chute. Elle saisit un coussin, le glissa sous la tête de la jeune fille et courut à la porte, en appelant à grands cris son mari qui ne tarda pas à paraître.

— Qu’est-ce qu’il- y a? lui cria-t-il.

— Regarde, elle s’est trouvée mal. Pourquoi la traites-tu comme ça ?

— Soigne-la, répliqua Yule, durement. J’imagine que tu sais mieux que moi ce qu’il faut faire en cas d’évanouissement.

La syncope dura quelques minutes.

— Qu’est-ce qu’il y a dans cette lettre? questionna Mrs Yule, tout en frictionnant les mains inertes de Marian.

— Son argent est perdu. Les personnes qui devaient le payer viennent de faire faillite.

— Elle n’aura rien ?

— Rien du tout, très probablement.

La lettre était une communication officieuse de l’un des exécuteurs testamentaires de Richard Yule. La demande de retrait des fonds de l’associé défunt dans l’entreprise commerciale semblait avoir provoqué une crise définitive dans des affaires déjà peu solides. Peutêtre pourrait-on recouvrer quelque chose par voies légales, mais certaines circonstances rendaient le résultat fort douteux.

Quand Marian revint à elle, son père quitta sa

chambre. Une heure après, Mrs Yule l’appela de nouveau chez la jeune fille ; il y monta et trouva Marian étendue sur son lit, les traits altérés comme si elle ve* nait de faire un longue maladie.

— Je désire te demander quelques renseignements, dit-elle sans se lever. Mon héritage doit-il nécessairement être payé sur ces fonds ?

— Oui. Telle est la teneur du testament.

*7- Si l’on ne peut rien recouvrer chez ces gens, il n’y a aucun remède ?

— Aucun que j’aperçoive.

— Mais, quand une maison fait banqueroute, elle paye généralement une portion de ses dettes ?

— *• Parfois. Je ne sais rien de cette affaire.

— Bien entendu, c’est sur moi seule que cela tombe, dit Marian, avec une amertume intense. Aucun des autres héritiers ne sera atteint, j’imagine?

— Quelqu’un d’eux, peut-être, mais très légèrement.

— Bien entendu. Quand aurai-je des renseignements directs ?

— Tu peux écrire à M. Holden ; tu as son adresse.

— Merci. C’est tout.

Ainsi congédié, il s’en alla tranquillement.

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