‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 27 sur 33 · DANS L’ATTENTE DU DESTIN · texte numérisé non relu

DANS L’ATTENTE DU DESTIN

Marian garda la chambre toute la journée. Il va sans dire qu’elle avait renoncé à son projet de quitter la maison; elle était prisonnière du sort. Mrs Yule C’aurait soignée avec un dévouement infatigable, mais elle préférait être seule. Par instants, elle se tenait immobile, en proie à une angoisse silencieuse ; souvent ses larmes reprenaient et elle sanglotait jusqu’à ce que la lassitude la vainquit. Dans l’après-midi, elle écrivit à M. Holden, priant qu’on la tînt constamment au courant de ce qui se passait.

A cinq heures, sa mère lui apporta du thé.

— Ne vaudrait^il pas mieux te mettre au lit, Marian ? proposa-t-elle.

— Au lit? mais je vais sortir d’ici une heure.

— Oh ! tu ne peux pas, ma chérie, tu prendrais.du mal !

— Il faut que je sorte, mère, ainsi c’est inutile d’insister.

Toute réplique eût été vaine. Mrs Yule s’assit et regarda la jeune fille porter d’une main tremblante la tasse à ses lèvres. •

— En fin de compte, ça ne changera rien pour toi, ma chérie, aventura la mère, faisant pour la première

fois allusion aux conséquences de la catastrophe, par rapport aux projets immédiats de Marian.

— Bien sûr que non, répliqua celle-ci, comme si elle voulait se convaincre elle-même.

A sept heures, elle sortit, et, se sentant plus faible qu’elle n’avait cru, elle héla un cab qui passait à vide et se fît conduire chez les Milvain. Dans son émoi au lieu de demander Dora, comme à son habitude, elle demanda M. Milvain, ce qui au reste importait peu, Thôtesse et les domestiques ne s’étant nullement méprises sur l’objet des visites de cette jeune dame. Jasper était chez lui et travaillait. Il n’eut qu’à regarder Marian pour comprendre qu’il s’était passé quelque chose de fâcheux, et il le mit aussitôt sur le compte de sa lettre à M. Yule.

— Votre père s’est brutalement comporté ? dit-il en lui prenant les mains et la dévisageant avec anxiété.

— Bien pire que cela, Jasper !

— Pire?

Elle se débarrassa de son manteau, tira de sa poche la lettre fatale et la lui tendit. Jasper fit entendre un sifflement de consternation et reporta, de la feuille de papier au visage de Marian, un regard vague.

— Comment diable, cela s’est-il fait? s’exclama-t-il. Peut-être votre oncle était-il au courant de l’état des choses ?

— Peut-être bien. Il savait peut-être que son legs n’était que pour la forme.

— Vous êtes la seule atteinte ?

— Mon père le dit. Et c’est certain.

— Cela vous a horriblement bouleversée, je le vois. Asseyez-vous, Marian. Quand cette lettre est-elle arrivée ?

— Ce matin.

— Et vous avez ruminé ça toute la journée? Allons, allons, il faut reprendre courage; vous tirerez peutêtre encore de ces coquins quelque chose de substantiel.

Même pendant qu’il parlait ainsi, son regard errait

distraitement. Au dernier mot, la voix lui manqua et il tomba dans une rêverie profonde. Les yeux de Marian étaient rivés sur lui; il finit par s’en apercevoir et esquissa un sourire.

— Ou’est-ce que vous écriviez ? demanda-t-elle, faisant une diversion involontaire au thème déplorable.

— Des bêtises pour 1 eWill o’ lhe Wisp . Écoutez le paragraphe sur l’auditoire des concerts en Angleterre.

Il avait, autant qu’elle, besoin d’un répit avant d’entamer la discussion sérieuse. Il saisit avec empressement l’occasion qu’elle lui offrit et lui lut plusieurs pages manuscrites, sautant d’un sujet à un autre. A l’écouter, on aurait cru qu’il se trouvait dans son état d’esprit ordinaire; il riait à ses propres saillies et quolibets.

— Il faudra qu’ils haussentieurs prix, dit-il en manière de conclusion. Je ne visais qu’à me rendre indispen sable chez eux, et j’y aurai bientôt réussi. Et ils auront à me donner deux guinées par colonne, parbleu! Il le faudra bien.

Il lui lança un coup d’œil significatif.

— Qu’allons-nous faire, Jasper?

— Travailler et attendre, j’imagine.

— Je veux vous dire quelque chose. Si je commençais à signer mes articles, je pourrais continuer à le faire et à gagner un peu pour moi..', pour nous ? Vous pourriez m’aider à trouver des sujets.

— Tout d’abord, et ma lettre à votre père ? Nous l'oublions complètement.

— Il a refusé de répondre.

Marian évita une description plus détaillée de ce qui s’était passé, un peu parce qu’elle avait honte du courroux injustifié de son père, un peu de peur que l’orgueil de Jasper n’en reçût une blessure dont elle souffrirait à son tour, un peu aussi parce qu’il lui répugnait d’affliger son bien-aimé en faisant étalage de tout ce qu’elle avait eu à souffrir.

— Oh ! il a refusé de répondre ! il faut avouer que c’est aller un peu loin.

Ce qu’elle redoutait semblait en voie de s’accomplir.

Jasper se redressa avec une certaine raideur et rejeta sa tète en arrière.

— Vous en savez la raison, chéri. Ce parti pris a pénétré dans sa chair, pour ainsi dire. Ce n’est pas vous qu'il déteste, mais il a de vous l’opinion qu'il aurait de n’importe quel associé de M. Fadge.

— Bon, bon ; c’est une petite affaire. Mais voilà ce à quoi je pense : vous serait-il possible, tout en vivant chez vous, de vous assurer une position indépendante, de dire que vous travaillez pour votre propre compte ?

— Je peux du moins réclamer la moitié de ce que je gagne ; mais, je pensais...

" — Quoi ?

— Quand je serai votre femme, je pourrai vous aider un peu. Je pourrais gagner, sans doute, de trente à quarante pounds par an ; cela payerait le loyer d’une petite maison.

Elle parlait d’une voix entrecoupée, les yeux fixés sur le visage de Jasper.

— Mais, ma chère Marian, nous ne pouvons certainement pas imaginer de nous marier tant que nos dépenses devront être si étroitement calculées.

— Non. Je voulais dire seulement...

Elle hésita et, son cœur se serrant, elle devint silencieuse.

— Gela veut dire tout simplement, poursuivit Jasper en s’asseyant et croisant les jambes, qu’il me faut remuer ciel et terre pour améliorer ma position. Vous savez que ma confiance en moi n’est pas mince. Nul ne sait où je pourrai arriver si je tente un grand effort. Mais, ma parole, je n’entrevois pas beaucoup d’espoir de nous marier avant un an ou deux, en admettant les circonstances les plus favorables.

— Non, je le comprends bien.

— Pouvez-vous me promettre de me garder un peu d’amour pendant un si long temps? demanda-t-il avec un sourire contraint.

— Vous me connaissez trop pour avoir la moindre

crainte. V . .

— Il me semblait que vous aviez l’air un peu hésitant...

Le ton dont il parlait n’était pas tout à fait celui du plaisant badinage entre deux amoureux. Marian le regarda avec effroi.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Jasper?

— Mais, répondez sérieusement, vous.

— Gomment pouvez-vous mettre en doute que je vous attendrais avec fidélité pendant des années, s’il le fallait ?

— Il ne faut pas que cela dure des années, cela, c’est certain. Je regarde comme absurde de la part d’un homme de tenir une femme liée dans des circonstances sans espoir.

— Mais il n’est pas ici question de nie tenir liée. L’amour dépend-il du fait d’un engagement? Est-ce que vous sentez que si nous convenions de nous séparer, votre amour tomberait du même „coup dans le domaine du passé ?

— Mais... non, certainement non.

— Oh! mais que vous parlez froidement, Jasper!

Il lui était impossible d’articuler un mot qui pût sembler inspiré par la crainte que le changement survenu dans sa fortune n’en entraînât un autre dans les sentiments du jeune homme. Pourtant, cette crainte lui tourmentait l’esprit. Et son existence témoignait à coup sûr que la jeune fille n’avait pas en Jasper une confiance, absolue, qu’elle ne tenait pas son caractère pour précisément noble. A la vérité, une femme, quelque grand que soit son amour, est très rarement exempte de ces doutes \ de même qu’il est peut-être également rare pour un homme de croire en son cœur à tous les éloges qu’il fait de celle qu’il aime. L’amour est compatible avec bon nombre de cçs imperfections de l’estime. Pour Marian, voir plus clair dans la personnalité de Jasper, c’était souffrir une crainte plus intolérable de le perdre.

Elle se rapprocha de lui. Son cœur saignait de ce que, dans son extrême détresse, il n’eût pas su la câliner, l’enivrer dç paroles d’amour.

— Comment puis-je vous faire sentir à quel point je vous aime? murmura-t-elle.

— Il ne faut pas être si littérale, chérie. Les femmes sont si terriblement positives, cela apparaît jusque dans leur langage amoureux !

Marian n’était pas sans saisir l’ironie d’une telle réflexion sur les lèvres de Jasper.

— Il n’y a dans ma vie qu’un seul fait important, ditelle, et je ne veux jamais le perdre de vue.

— Bon ; maintenant nous voilà tout à fait sûrs Lun de l’autre. Dites moi la vérité: Vous me croyez capable de vous lâcher, parce que vous avez probablement perdu votre argent?

Cette question la fit tressaillir. Si la délicatesse avait retenu sa langue, elle n’avait pas de prise sur celle de Jasper.

— Comment pourrais-je répondre mieux qu’en vous disant que je vous aime ?

Ce n’était pas une réponse, et Jasper, quoique obtus en comparaison d'elle, le saisit. Mais l’émotion qui avait dicté ses paroles ne manquait pas de sincérité. Le contact de la jeune fille, le parfum de son amour produisaient sur lui leur effet stimulant. Il sentit, en toute vérité, que l’abandonner serait une lâcheté qui trouverait son châtiment dans la perte d’une pareille épouse.

— J’ai devant moi un assaut à livrer au lieu de la course paisible sur laquelle je comptais, voilà tout, dit-il. Mais n’ayez pas peur, Marian. Je ne suis pas fait pour être battu. Vous serez ma femme et aurez autant deluxe que si vous m’aviez apporté une fortune.

— Du luxe ; oh ! vous me croyez donc bien enfant.

— Nullement. Le luxe est une portion de la vie des plus importantes. J’aimerais mieux ne pas vivre que de m’en passer. Si jamais vous me trouvez un peu affaissé, rappelez-moi seulement que Tartampion, le journaliste, se prélasse dans une voiture, paye une loge à sa femme ; ou demandez-moi si j’aimerais à m’en aller à la Riviera au plus fort des brouillards de Londres. Voilà le moyen de me tenir en haleine.

— Vous avez raison. Tout cela permet de vivre une vie meilleure et plus complète. Oh î quelle misère d’avoir été dépossédée ainsi !

— Allons ! pour l’instant je veux espérer que tout n’est pas perdu. C’est la seule façon d’envisager la chose. S’il y avait encore moyen de tirer quelques ducatons de ces coquins ! Je jetterai un coup d’œil à ce sujet sur les livres de Droit. Allez-vous voir les petites, ce soir?

— Pas ce soir. Vous leur direz.

— Dora pleurera toutes ' les larmes de son corps. Quant à Maud, ma foi, il faudra que je la rejette dans l'économie et le travail à outrance.

De nouveau, il s’abîma dans une songerie anxieuse.

— Marian, ne pourriez-vous pas tâcher de vous faire la main au roman ?

Elle tressaillit, se rappelant que son père lui avait récemment adressé la même demande.

— Je n’y ferais rien de bon, j’en ai peur.

— Ce n’est paslaquestion. Pourriez-vous faire quelque chose de vendable ? Même avec un succès très modéré dans ce genre, vous pourriez faire trois fois plus qu’avec vos articles de critique. Une fille comme vous! Oh ! vous pourriez vous en tirer, je crois.

— Une fille comme moi?

— Oui, je veux dire que les scènes d’amour et toutes ces histoires-là seraient fort bien dans vos cordes.

Marian n’était pas sujette à rougir, disposition rare d’ailleurs chez la jeune fille anglaise, même sous l’empire d’une forte émotion. Pour la première fois, Jasper vit ses joues se colorer vivement, et non de plaisir, car ses paroles inconsidérées et brutales l’avaient blessée.

— Ce n’est pas un travail qui me convienne, dit-elle froidement, en détournant les yeux.

— Mais il n’y a vraiment pas de mal à dire... (il s’interrompit, étonné). Je n’ai pas eu la moindre intention de vous offenser.

— Je le sais, Jasper. Mais vous me faites supposer que...

— Encore une fois ne soyez pas si littérale, ma

chère enfant, dans vos interprétations. Venez, pardonnez-moi.

Elle n’approcha pas ; la pénible pensée qu’il avait fait naître en son esprit la clouait sur place.

— Venez, Marian. Ou j'irai à vous.

C’est Ce qu’il fit et il l’étreignit de ses bras.

Essayez-vous à un roman, chère. Couchez-moi dedans, si vous voulez, faites de moi un masculin sans cœur. Ecrivez quelques chapitres et montrez-les-moi.

Marian ne voulut rien promettre. Elle paraissait insensible à ses caresses. L’idée qui, à certaines heures, trouble toutes les femmes aux sentiments ardents, la travaillait : avait-elle été trop démonstrative, avaitelle mis son amour à trop bas prix ? Maintenant que celui de Jasper paraissait en péril, elle se sentait entraînée à user de tous les artifices que la nature lui suggérait. De sorte que, pour la première fois, elle ne satisfit pas entièrement son fiancé ; en lui disant adieu, il se demanda quel changement subtil avait affecté sa manière d’ètre à son égard.

— Pourquoi Marian n’est-elle pas venue nous dire un mot? questionna Dora, quand, vers dix heures, son frère vint les rejoindre.

— Elle m’a apporté des nouvelles réjouissantes et a pensé qu’il valait mieux que je vous en fisse part moimême.

Brièvement, il raconta ce qui s’était produit.

■ — C’est gai, n’est-ce pas ?

Les jeunes filles furent atterrées. Maud, qui lisait au coin du feu, laissa tomber son livre sur ses genoux et fronça les sourcils d’un air sombre.

— Alors, votre mariage est ajourné, naturellement?

— Mais... je ne serais pas surpris que cela fût jugé nécessaire, répliqua le jeune homme d’un ton sarcastique.

Il pouvait enfin débrider les sentiments contenus en présence de Marian, tant par égard pour elle que grâce à son influence.

— Et devrons-nous retourner dans nos anciens garnis ? interrogea Maud.

Jasper ne répondit pas, mais écarta d’un coup de pied furieux un tabouret qui se trouvait devant lui.

— Oh 1 crois-tu? fit Dora, protestant pour la première fois contre l’économie.

— Cela vous regarde. Vous vivez sur votre propre fonds, vous savez.

Maud jeta un coup d’œil à sa sœur, mais celle-ci était préoccupée.

— Pourquoi préfères-tu rester ici ? demanda brusquement Jasper à sa sœur cadette.

— C’est tellement plus agréable, répondit- elle avec quelque embarras.

Jasper mordit le bout de sa moustache, et darda un œil terrible sur la force adverse, impalpable, qui lui semblait imprégner l’air autour de lui.

— Une leçon pour m’apprendre à être si pressé, murmura-t-il, lançant un nouveau coup de pied au tabouret.

— As-tu fait cette observation judicieuse à Marian ? demanda Maud.

— Il n’y aurait pas eu de mal à ce que je la fisse. Elle sait bien que je n’aurais pas été assez bête pour parler de mariage sans la perspective de quelque chose pour vivre.

— Elle doit être si malheureuse ! dit Dora.

— Comment en serait-il autrement ?

— Et lui as-tu offert de la délivrer du fardeau de son engagement ? interrogea Maud.

— C’est pitié que tu ne sois pas riche, Maud, repartit son frère, riant malgré lui. Tu aurais une brillante réputation d’esprit.

Il marcha de long en large en proférant des phrases mélancoliques sur sa déveine.

— Nous sommes ici et nous y resterons, finit-il par conclure. Je ne me connais qu’une. superstition, c’est celle qui m’interdit de faire un pas en arrière. Il me semblerait appeler le défaite. Je tiendrai bon aussi longtemps que possible. Attendons à Noël et voyons venir les choses. Quelle heure est il ? Dix heures et de-

mie; j’ai encore deux heures de travail avant de m’aller coucher.

Et, disant bonsoir d’un signe de tête, il se retira.

Quand Marian rentra chez elle et monta l’escalier, sa mère la suivit. La physionomie de Mrs Yule trahissait une détresse nouvelle; on voyait qu’elle venait de pleurer.

— L’as-tu vu? demanda t-elle.

— Oui, nous avons causé de tout cela.

— Et que désire-t-il faire, chérie ?

— Il n’y a rien à faire qu’à attendre.

— Ton père m’a dit quelque chose, Marian, reprit Mrs Yule après un long silence. Il dit qu’il va devenir aveugle. Il a quelque chose aux yeux; il a été voir quelqu’un cet après-midi. Il faudra qu’on lui fasse une opération, plus tard, et peut-être que jamais plus il ne pourra se servir bien de ses yeux.

La jeune fille écoutait dans l’attitude du désespoir.

— Il a vu un bon docteur ?

— Un des meilleurs, il dit.

— Et comment t’a-t-il parlé ?

— Il n’a pas l’air de se soucier beaucoup de ce qui arrive. Il a parlé d’aller à l’asile des pauvres. Mais ce ne sera pas, n’est-ce pas, Marian? Est-ce que quelqu'un ne lui viendra pas en aide ?

— Il n’y a pas beaucoup d’aide à espérer en ce monde, répondit la jeune fille.

Dès qu’elle fut couchée, la lassitude physique lui procura quelques heures d’oubli, mais son sommeil se termina de grand matin, quand l’oppression de mauvais rêves la ramena à la conscience des peines et des tourments de la réalité. Un ciel voilé de brouillard achevait de l’écraser; à l'heure habituelle de son lever, il faisait encore aussi noir qu’à minuit. La voix de sa mère l’engagea de la porte à rester couchée jusqu’à ce qu’il lit plus clair, et elle y consentit volontiers, se sentant à peine capable de quitter son lit.

Le brouillard noir, dense, pénétrait en tous les recoins de la maison, brouillard âcre, nauséeux. Même

chez les gens vigoureux et pleins d’espoir, pareille atmosphère produit une langueur accablée ; pour les êtres ravagés parla souffrance, c’est le véritable souffle de l’ablme: cela empoisonne l’âme. Le visage aussi blanc que l’oreiller, Marian restait prostrée sur son lit, dans un état de demi-somnolence, anéantie sous l’excès de la détresse, des larmes ruisselant par intervalles sur ses joues, et le corps secoué tout à coup d’une convulsion d’agonie, telle qu’en pouvait provoquer l’angoisse de la chambre des tortures.

Dans le courant de la matinée, alors qu’on ne pouvait encore se passer de la lumière artificielle, elle descendit au salon. Le cours de la vie domestique avait subi une perturbation sensible au milieu des désastres de ces deux derniers jours : Mrs Yule, qui s’occupait presque exclusivement des questions d’économie, de propreté, de routine ménagères, n’avait pas le cœur d’accomplir ses devoirs habituels, et ce matin, au lieu d’être, comme d’ordinaire, en train de nettoyer à fond la salle à manger, elle allait et venait, accablée, sans but, à travers la maison, donnant à la domestique des ordres contradictoires, et se blâmant ensuite de son manque de présence d’esprit. Elle n’avait guère plus de part active dans les soucis de son mari et de sa fille que n’en aurait eu une vieille et fidèle femme de charge ; elle ne pouvait que se lamenter sur la discorde survenue entre les deux êtres qu’elle aimait, et gémir sur son impuissance à soulager leur misère.

Marian la trouva dans le corridor, tenant un torchon d’une main, une brosse de l’autre.

— Ton père a demandé à te voir quand tu descendrais, chuchota Mrs Yule.

Marian entra dans le cabinet de travail. Son père ne se tenait pas à sa place habituelle, devant le bureau ; il était assis devant un des casiers à livres, dans une posture inclinée comme s’il cherchait un volume ; mais il appuyait son menton sur sa main. Depuis un long moment il gardait cette attitude. Il ne bougea pas tout de suite. Quand il leva enfin la tête, Marian lui

trouva l’air vieilli et crut remarquer dans ses yeux quelque chose de particulier.

— Je te suis obligé de ta venue, commença-t-il d’un ton de froide cérémonie. Depuis notre dernier entretien, j’ai appris certaine chose qui change ma position et dont je dois te faire part.

Il toussa et parut réfléchir sur ses dernières paroles.

— Peut-être n’ai-je pas à te répéter ce que j’ai dit à ta mère. Elle te l’a appris, je suppose ?

— Oui, j’en suis bien peinée.

— Merci ; mais nous ne nous arrêterons pas à cet aspect de la question. Je peux poursuivre pendant quelques mois peut-être mon labeur habituel ; mais le moment viendra où je serai certainement incapable de gagner ma vie par la littérature. Je ne sais si cela affectera ta propre position. Veux-tu bien me dire si tu te proposes toujours de quitter notre toit?

— Je n’ai pas le moyen de le faire.

— Y a-t-il quelque probabilité à ce que ton mariage ait lieu avant, disons : quatre mois?

— Rien qu’au cas où mon argent, ou une bonne partie, serait recouvré.

— J’entends. La raison de ma demande est celle-ci. Mon loyer de cette maison expire à la fin de mars ; l’aurais tort de le renouveler. Si tu es établie d’une façon ou d’une autre, deux chambres me suffiront. Je tiens à te dire qu’à dater de ce jour il vaudra mieux que tu te considères comme travaillant pour ta propre subsistance. Je n’aurai bientôt plus de foyer à t’offrir; tu devras ne compter que sur toi-même pour vivre.

— J’y suis préparée, père.

— Tu n’auras, je pense, aucune difficulté à gagner assez pour toi seule. J’ai fait de mon mieux pour t’exercer à la composition en vue des périodiques ; tu as beaucoup de talent naturel. Si tu te maries, je te souhaite une heureuse existence. La mienne, après de longues années de labeur sans répit, sombre dans l’insuccès et la destitution.

Marian sanglotait.

— C’est tout ce que j’avais à te dire, conclut son père dont la pitié qu’il s’inspirait faisait trembler la voix. Je te prierai seulement d’éviter désormais entre nous des discussions inutiles. Cette pièce t’est ouverte, comme toujours, et je ne vois pas d’obstacles à ce que nous conversions sur les sujets étrangers à nos dissentiments personnels.

Marian se retira. Elle s’en alla dans le salon, où un jour jaunâtre commençait à se diffuser, rendant la lampe superflue. Le brouillard s’étant dissipé, la pluie tombait ; on l’entendait crépiter sur le trottoir boueux.

Mrs Yule était assise sur le sofa, gardant toujours son torchon à la main. Marian s’assit auprès d’elle. Elles causèrent à voix basse, entrecoupée, et pleurèrent ensemble sur leur misère.

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