UN SAUVETAGE ET UN APPEL
A l’époque où il achevait son roman, Harold Biffen fut tout près de mourir de faim. Il ne trouvait plus d’élèves, et divers écrits envoyés à des revues lui revinrent inacceptés; il mit en gages tout ce qu’il put et réduisit ses repas au minimum. Et malgré tout, dans sa mansarde glaciale et avec son estomac creux, la gaîté ne lui faisait pas défaut, car Monsieur Bailey avançait.
Il travaillait avec une extrême lenteur, patiemment, amoureusement, scrupuleusement, polissant chaque phrase de son mieux, la faisant harmonieuse à l’oreille, pleine de mots recherchés, artistement agencés.
Avant d’entreprendre un chapitre, il en élaborait le plan dans son esprit très minutieusemement, puis il en traçait, une ébauche rapide, et enfin l’élucubrait phrase par phrase. 11 ne comptait guère voir son énorme labeur récompensé en espèces sonnantes et présumait, au contraire, que l’ouvrage, publié avec peine, s’il l’était jamais, ne lui rapporterait pour ainsi dire rien. L’œuvre devait avoir de la portée ; c’était là son unique souci. Et il n’avait pas même, pour le soutenir, les encouragements d’un cercle d’amis. Reardon appréciait le mérite de la facture, mais avouait franchement que le
LA lîli: DES M E U lî T - DE- E AI M
livre, dans son ensemble, lui répugnai!. Pour le public, il serait pis que répugnant : assommant, dépourvu du plus mince intérêt. N’importe, il avançait.
Le jour de son achèvement fut rendu mémorable par une circonstance plus émouvante encore, même pour son auteur.
A huit heures du soir, une demi-page seulement restait à écrire. Biffen avait déjà travaillé pendant neuf heures et, en s’interrompant pour apaiser sa faim, il hésitait à terminer ce soir ou à remettre au lendemain l’exécution de ces dernières lignes. N’ayant découvert dans son buffot qu’une croûte de pain, la question fut tranchée : il lui fallait se déranger, sortir pour en acheter un. Avait-il seulement de quoi payer? Il fouilla ses poches ; deux pence, rien de plus. C’était juste suffisant. Il sortit, muni d’un bout de papier pour envelopper son pain, — les petits boulangers n’ayant pas l'habitude d’en fournir.
A son retour, après avoir mangé, il jeta sur son manuscrit un regard de convoitise. Plus qu’une demi-page ! Ne la finirait-il pas ce soir? La tentation fut irrésistible. Il s’assit, écrivit avec une célérité inhabituelle, et, à dix heures et demie, traça, en l’agrémentant de magnifiques enjolivures, le mot « fin ».
Son feu était mort, il n’avait ni bois ni charbon, et ses pieds s’étaient engourdis de froid. Impossible de se coucher ainsi; il lui fallait faire encore un tour parles rues. Il se sentait d’humeur à flâner un peu, et si le soir n’avait pas été si avancé, il serait allé visiter Reardon qui attendait l’annonce de la glorieuse nouvelle.
Il referma donc sa porte sur lui. Au milieu des escaliers, il butta dans l’obscurité contre quelque chose ou quelqu’un.
— Qu’est-ce? cria-t-il.
Un ronflement sonore lui répondit. Biffen descendit et appela la logeuse.
— Mistress Willoughby ! qui donc dort là sur l’escalier ?
— Hé, e’est sûr d’être M. Briggs, répondit la femme
avec indulgence. N'y faites pas attention,, Monsieur Biffen. Y a pas de mal; il a un peu trop levé le coude, c’est tout. J’vais aller le faire mettre au lit dès que je me serai lavé les mains.
— Je ne vois pas la nécessité d’attendre jusque-là, observa le réaliste en étouffant un rire, et il poursuivit son chemin. Il connaissait les habitudes du dénommé Briggs, folliculaire de bas étage, avec lequel il s’était soigneusement gardé de nouer aucunes relations.
Il marcha à grands pas pendant plus d’une heure et revint dans son quartier aux environs de minuit. Il n’était pas loin de Clipstone Street, quand une clameur et une bousculade attirèrent son attention ; un groupe de rôdeurs, de l’autre côté de la rue, s’était subitement dispersé, et comme ils s’enfuyaient, Biffen entendit le mot « feu » ! Le fait était trop commun pour troubler sa sérénité ; il se demanda distraitement où le feu pouvait bien être. Mais il continua son chemin clopinclopant, sans songer à s’informer. Un redoublement de clameur et de bousculade secoua pourtant son apathie. Deux femmes se précipitaient de son côté, il leur cria :
— Où est-ce ?
— Dans Clipstone Street, qu’ils disent, cria l’une d’elles, d’une voix perçante.
L’indifférence n’était plus possible. S’il s’agissait de sa rue même, sa propre maison pouvait bien être le théâtre de l’incendie et, dans ce cas... Il se mit à courir. Devant lui, il trouva une foule toujours grossissante, massée à l’entrée de Clipstone Street. Bientôt il ne put avancer qu’avec peine, obligé de biaiser à droite et à gauche, pour gagner du terrain et pour ne pas être renversé par le torrent de la canaille qui se déverse toujours au premier appel au feu. Il commençait à sentir l'odeur de la fumée dont, tout à coup, une colonne noire, s’échappant des fenêtres supérieures, l’épouvanta. Si ce n’était pas sa propre maison qui brûlait, ce devait être une des maisons contiguës. Les pompiers n’étaient point encore arrivés, des policemen isolés commençaient seulement à se frayer un passage vers la scène du tumulte. A force
de violents efforts, Biffen avançait pas à pas. Une langue de flamme qui illumina tout d’un coup les façades des maisons mit fin à son incertitude.
— Laissez-moi passer ! cria-t-il à la foule bâillante et ondulante qui lui barrait la route. J’habite là. II faut que je monte sauver quelque chose !
Son accent d’homme éduqué produisit un certain effet. En répétant sans relâche son injonction, il parvint à gagner du terrain et fut bientôt assez près pour voir des gens tirer sur le trottoir des objets d’ameublement.
— C’est vous, Monsieur Biffen ? lui cria quelqu’un.
Il reconnut la figure d’un co-locataire.
— Peut-on monter a ma chambre ? demanda-t-il avec frénésie.
— Impossible, impossible. C’est ce b... de journaliste qui a renversé sa lampe : j’espère bien qu’il va y rôtir.
Biffen atteignit d’un bond le seuil de la maison et se heurta à la logeuse portant un énorme paquet de linge.
— Je vous avais dit de surveiller cette brute d’ivrogne ! lui cria-t-il. Puis-je arriver là-haut ?
— Je m’en moque pas mal si vous pouvez ou non ! s’égosilla la femme. Mon Dieu î Et toutes les chaises neuves que j’ai achetées...
Il n’en entendit pas davantage, mais sauta par-dessus un amas d’obstacles et fut, en un moment, au premier palier, où un homme, qui n’avait pas perdu la tète, un robuste ouvrier, était en train de passer des vêtements à deux petits enfants.
La fumée devenait épaisse. Les flammes restaient encore circonscrites à cette chambre du second étage, habitée par le désastreux Briggs ; mais, selon toute vraisemblance, le plafond était en feu, et, par suite, il serait impossible à Biffen d’atteindre sa propre chambre située du côté opposé, à l’étage au-dessus. Personne ne tentait de maîtriser l’incendie ; leur sécurité personnelle, et le sauvetage de leurs biens occupaient seuls
ta due des meurt-de-faim
les individus encore dans le local. Désespéré à l'idée de perdre son manuscrit, son travail, son unique espoir, le réaliste s’arrêta à peine à écouter l’avis que le passage à travers la fumée était impraticable, et s’élança, tête baissée, au palier suivant. Briggs gisait là, peutêtre déjà suffoqué, et, par la porte ouverte, un spectacle horrible de fournaise furieuse s’offrit aux regards de l’audacieux. Monter plus haut eût été pure folie sans une circonstance encourageante : il savait qu’à son étage se trouvait une échelle donnant accès à une trappe par laquelle il pourrait gagner le toit, et, de là, se réfugier dans les maisons adjacentes. Encore un bond en avant !
De lait, deux minutes ne s’étaient pas écoulées entre le commencement de son ascension et l’instant où, presque défaillant, il glissa sa clef dans la serrure et tomba sur les genoux, dans l’air plus pur, commençant à éprouver une sensation d’étourdissement, de vertige, la terreur d’une mort hideuse. Son manuscrit était sur la table, où il l’avait laissé après l’avoir contemplé et manié en se congratulant si gaiement ; quoiqu’il fît nuit noire dans la chambre, il mit la main sans coup férir sur le tas de papier. Enfin, il l’avait; enfin, il le serrait étroitement sous son bras gauche ; enfin, le voilà ressorti sur le palier, empli d’une fumée plus terrible encore que tout à l’heure.
Il se dit: « Si je ne peux m’échapper immédiatement par la trappe, je suis perdu. » Il savait — s’étant depuis peu amusé à se promener sur le toit — que le passage pouvait s’ouvrir à un vigoureux coup de poing ; il tâta l’échelle, l’escalada, sentit la trappe sur sa tête. Mais il ne put la soulever. « Je suis un homme mort » ; cette idée lui traversa l’esprit comme un éclair. Et tout cela pour l’amour de Monsieur Baileij , épicier ! Un effort désespéré, le dernier dont il fût capable, et la porte céda. Sa tête surgissait maintenant à l’ouverture, et, bien que la fumée l’enveloppât, cette bouffée d’air froid lui donna la force de se jeter à plat ventre sur le plain-pied du toit auquel il accédait.
11 resta étendu ainsi pendant quelques minutes et put alors se relever, examiner sa position et se traîner le long de la balustrade en regardant au-dessous, dans la rue, la foule houleuse et bruyante, dont, par intervalles, la fumée, tourbillonnant à travers les fenêtres de la façade, lui dérobait la vue.
Il savait ce qui lui restait à faire. Pour passer de ce toit sur celui de la maison voisine, il s’agissait de franchir une rangée de cheminées : c’est à quoi il s’essaya aussitôt. En tendant son bras de toute sa longueur, il réussit tout juste à se cramponner à un tuyau. Seraitil assez fort pour se soulever de la sorte? Et si le tuyau cédait?
Afin de rendre ses mouvements plus libres, il enleva son pardessus; le manuscrit — une entrave maintenant— devait le précéder par-dessus la rangée de cheminées, et il n’y avait pour cela qu’un moyen. Soigneusement, il enfouit le paquet dans une des poches de l'habit, qu’il roula et dont il entrenoua les manches ; alors il visa avec attention..., et le paquet se trouva pour l’instant en sécurité.
A son tour, maintenant.
Se dressant sur la pointe des pieds, il s’accrocha au tuyau et tenta de s’enlever. Au même moment, une tête se montra à l’extrémité de la rangée de cheminées ; elle appartenait à un homme qui, du toit contigu, essayait de jeter un coup d’œil sur celui-ci.
— Holà ! cria l’inconnu. Qu’est-ce que vous faites là?
— Je tâche de me sauver, parbleu. Aidez-moi à passer sur votre toit.
— Cré nom ! je croyais le feu déjà là ! C’est-y vous le sale b... qu’a renversé sa lampe?...
— Non, non. Il est dans l’escalier, mort.
— Gré nom ! J’y aurais pas aidé si ç’aurait été lui. Comment allez-vous faire le tour? Du diable si je le sais. Vous vous casseriez le cou ; attendez, j’vas chercher une échelle.
— Et une corde, cria Biffen.
L’homme disparut pendant cinq minutes qui durèrent
une heure pour Biffen ; il sentait ou croyait sentir les ardoises devenir brûlantes sous lui, et la fumée lui •coupait de nouveau la respiration. Enfin, un appel partit du haut de la cheminée, et une échelle fut jetée au fugitif qui l’assujettit soigneusement au bord du toit, grimpa aussi légèrement que possible et prit pied entre deux tuyaux ; l’échelle fut retirée, placée de l’autre côté, et les deux hommes descendirent sains et saufs.
— Avez-vous vu un habit par là ? — Telle fut la première question de Biffen. — J’ai lancé le mien. Il y a des papiers de valeur dans les poches.
Ils cherchèrent, mais en vain ; le pardessus ne fut retrouvable d’aucun côté du toit.
— Vous l’aurez lancé dans la rue, dit l’homme.
Ces mots portèrent un coup terrible à Biffen ; il oublia, dans la douleur de la perte de son manuscrit, qu’il venait d’échapper à la . mort. Il aurait continué ses recherches, si son compagnon, qui craignait que le feu ne s’étendît aux maisons voisines, ne l’eût contraint de passer par la trappe et de descendre l’escalier.
— Si l’habit est tombé dans la rue, dit Biffen, lorsqu’ils furent arrivés au rez-de chaussée, il est perdu, c’est clair. Mais ne se peut-il qu’il soit tombé dans votre cour intérieure.
Il se trouvait parmi un groupe de gens affolés, qui le regardaient avec stupéfaction, le mode de sauvetage dont il avait usé lui ayant donné l’aspect d’un ramoneur. Quelqu’un courut dans la cour et en revint avec un paquet boueux qu’il montra à Biffen.
— C’est’y ça votre habit, M’sieu?
— Le ciel soit loué ! C’est cela !
Il le déplia, puis l’endossa, après s’être assuré que Monsieur Bailey était sain et sauf.
— Quelqu’un veut-il me permettre de m’asseoir et me donner un verre d’eaù ? demanda-t-il, se sentant tout près de défaillir d’épuisement.
L’homme qui avait aidé à sa fuite lui rendit ce nouveau service, et, tandis qu’un tumulte indescriptible fai-
sait rage autour de lui, Biffen passa une demi-heure assis, à recouvrer ses forces.
Les pompiers accomplissaient vigoureusement leur tâche; néanmoins, un étage de la maison incendiée s’était déjà écroulé, et Ton pouvait prévoir qu’il n’en resterait rien que les quatre murs. Bientôt le réaliste témoigna son intention de s’en aller, car il éprouvait un besoin impérieux de repos. Avec l’aide de la police, il parvint à se dégager de la foule compacte et se mit en quête d’un gîte que son aspect de mauvais aloi lui donna grand’peine à obtenir pour le reste de la nuit.
De bon matin, il se rendit chez Reardon qu’il trouva au coin de son feu, l’air malade et la voix enrouée.
— Encore un rhume ?
— Ça m’en a l’air. Je voudrais que tu allasses m’acheter de la mort aux rats ; voilà qui me conviendrait tout à fait.
— Et à moi donc ? Regarde-moi ! un philosophe dans toute la force du terme : omnia mea mecum porto.
Il fît le récit de ses aventures avec un entrain si humoristique que les deux amis rirent de concert, comme s'ils n’avaient jamais rien connu d’aussi divertissant.
— Ah ! mais, mes livres, mes livres ! gémit Biffen. Et toutes mes notes ! Anéantis d‘un seul coup ! Si je ne riais pas, mon vieux, je pleurerais comme un enfant.
— Tu as sauvé Monsieur Bailey ; il te dédommagera de tout.
Biffen avait déjà posé sur la table le manuscrit sale et chiffonné, mais non pourtant au point d’en rendre la recopie nécessaire. Il en lissa les pages amoureusement, puis il les mit en ordre, enveloppa le tout dans un papier brun, fourni par Reardon, et y écrivit l’adresse d’un éditeur.
— As-tu du papier à lettres? Je vais leur écrire; impossible d’y aller dans cette tenue.
Sa tenue, en effet, ressemblait plus à celle d’un marchand des quatre saisons en faillite qu’à celle d’un homme de lettres. Plus de col, un mouchoir sale autour du cou. Il avait bien brossé son veston, mais la
récente épreuve subie l’avait fortement rapproché de l’état de décomposition qui ne devait pas tarder à être son lot. Ses pantalons gris étaient devenus noirs, et ses souliers semblaient n’avoir pas été cirés depuis des semaines.
— Dirai-je un mot du caractère du livre ? demandat il, en s’asseyant devant le papier et l’encrier. Indiquerai-je qu’il traite du vulgaire honnête?
— Il vaut mieux les laisser se faire eux-mêmes une opinion, répliqua Reardon, de sa voix rauque.
— Alors je me bornerai à leur dire que je leur soumets un roman de la vie actuelle, dont la portée est, jusqu’à un certain point, indiquée par le titre.
La lettre achevée, il s’en alla déposer son paquet chez l’éditeur. Le commis qui le reçut s’étonna sans doute que l’auteur n’eût pas choisi un messager plus présentable.
Deux jours après, les amis se trouvaient encore réunis chez Reardon, malades tous deux, car Riffen se ressentait, comme on peut le croire, des émotions de sa promenade en bras de chemise sur le toit. Mais le sentiment de la sécurité de Monsieur B ciiley entre les mains de l’éditeur lui donnait la force de résister à toutes les influences déprimantes. Reardon, lui, était d’une tristesse profonde et parlait comme il l’aurait fait à la veille de quitter son ami.
— Avoir eu une petite réputation et y survivre est une sorte de mort anticipée, fit-il. Une partie de moi est réellement morte; ce qui reste est résigné à la suivre. Je m’imagine que de pareilles conditions doivent faciliter le grand passage ; c’est comme si la moitié de mon être seulement avait à s’éteindre... Où voudrais-tu mourir? ajouta-t-il en rêvassant.
— Chez moi ! répondit Biffen, avec une pathétique emphase. Je n’ai jamais eu de vrai chez moi depuis mon enfance, et je n'en aurai sans doute jamais. Et, pourtant, je caresse toujours cet espoir de mourir chez moi!
— Si tu n’étais pas venu à Londres, qui sait ce que tu serais aujourd’hui ?
— Presque sûrement instituteur dans quelque petite ville. Et il est de pires conditions d’existence, tu sais.
— Oui, on pourrait mener une vie assez paisible dans cette situation-là. Et moi, moi, je serais dans quelque bureau d’intendant de domaines, pourvu d’un salaire suffisant et sans doute marié à quelque jeune fille de campagne sans ambition. J’aurais vécu une vie normale, au lieu de ne faire qu’essayer de vivre, en aspirant à un genre d'existence au delà de ma portée. Mon erreur a été celle d’innombrables de nos contemporains. Parce que je me sentais de l’intelligence, j’ai cru qu’il n’y avait pour moi qu’un endroit possible : Londres. Cette illusion s’explique assez aisément. Nous nous formons l’idée de Londres d’après la littérature ancienne ; nous y voyons toujours le centre unique de la vie intellectuelle. Mais la vérité est que, de nos jours, les hommes intelligents font tout ce qu’ils peuvent
pour fuir Londres une fois qu’ils le connaissent.
Il y a partout des bibliothèques bien montées, les journaux et les revues arrivent partout; ce n’est qu'en de rares occasions, pour certain travail spécial, qu’on est tenu d’habiter Londres. En tout cas, un séjour d’une semaine par an serait bien suffisant pour jouir des traits caractéristiques de la capitale. A moins, évidem ment, qu’on n’en fasse son sujet d’étude artistique, sujet que nous ne choisirions jamais, par goût, ni toi ni moi.
— Non, sans doute.
— Cette attraction de feu follet exercée par la capitale sur les jeunes intelligences est une terrible calamité. Ces jeunes gens y viennent pour se dégrader ou pour y périr, quand leur vrai milieu serait un milieu de paisible isolement. Le type d’homme capable de réussir à Londres est plus ou moins cynique et endurci. Si j’avais à élever des garçons, je leur enseignerais à regarder Londres comme le dernier lieu où l’on puisse vivre avec dignité.
— Et celui où l’on peut le mieux mourir dans une misère sordide.
— Le seul résultat heureux de mes expériences, dit Reardon, c’est qu’elles m’ont guéri de mon ambition. Que deviendrais-je si j’étais toujours possédé du désir de me faire un nom! Je ne peux même pas me remémorer clairement cet état d’esprit. Je suis exténué. Je n’aspire, maintenant, qu’à une paisible obscurité.
Quelqu’un frappa à la porte, l’ouvrit et dit :
— Une dépêche pour M. Reardon.
Les deux amis se regardèrent comme si une même crainte avait pénétré dans leur cœur. Reardon ouvrit la dépêche et lut: « Willie malade de diphtérie. Prière venir immédiatement. Suis avec Mrs Carter à Brighton.
Amy ».
L’adresse complète suivait.
— Tu ne savais pas qu’elle fût allée là ? dit Biffen, après avoir lu ces lignes.
— Non. Je n’ai pas vu Carter depuis plusieurs jours. Brighton, à cette époque de l’année? Mais je crois que c’est maintenant une saison à la mode. C’est ce qui explique la chose, sans doute.
Il parlait d’un ton de dédain, mais son agitation augmentait visiblement.
— Tu vas y aller, n’est-ce pas ?
— Il le faut. Bien que je ne sois guère en état de voyager.
Son ami le considérait avec anxiété :
— As-tu de la fièvre ce soir ?
Reardon tendit une main ; son compagnon lui tâta le pouls. L’arrivée du télégramme en avait accéléré les battements déjà rapides.
— Mais il faut que j’y aille. Du moment qu’Amy m’appelle, il le faut. Le pauvre enfant est peut-être au plus mal.
— A quelle heure y a-t-il un train ? As-tu un indicateur ?
Biffen fut dépêché pour en chercher un, pendant
que Reardon empaquetait dans un petit sac quelques objets indispensables. Quand Harold rentra, son ami le vit blanc de la tête aux pieds.
— Il neige ?
— Gela a dû tomber ferme depuis deux heures.
— N’importe. Il faut que j’y aille.
La gare la plus proche était London Bridge, le premier train partait à sept heures vingt. La montre de Reardon marquait à ce moment sept heures moins cinq.
— C'est peut-être impossible, dit-il dans une hâte confuse, mais il faut essayer. Il n’y en a pas d’autres avant neuf heures. Viens avec moi à la gare, Biffen.
Ils se précipitèrent dans la rue, où ils piétinèrent quelques minutes avant de trouver un cab vide. En interrogeant le cocher, ils apprirent de lui ce qu’ils auraient su déjà, sans leur affolement, c’est-à-dire l’impossibilité d’atteindre London Bridge en un quart d’heure.
— Mieux vaut y aller tout de même, opina Reardon ; s'il continue à neiger, je ne trouverai peut-être plus de voiture. Mais, j’oublie que tu es tout mal en train ; ne viens pas.
— Te laisser attendre, seul, pendant deux heures ? Je t’accompagne.
— La diphtérie est certainement mortelle chez un enfant de cet âge, dit Reardon pendant que le cab les emportait à travers City Road. Pourquoi Amy m’a-t-elle appelé ?
— Quelle question î Tu me semblés être tombé à son sujet dans un état d’esprit morbide. Sois humain et renonce à ton obstination folle.
— Ta aurais agi à ma place exactement comme je l’ai fait.
— C’est possible ; mais nous avons l’un et l’autre trop peu de sens pratique. L’art de la vie, c’est l’art du compromis. Nous n’avons pas le droit de nourrir des délicatesses et de nous conduire comme si le monde permettait les relations idéales; cela mène à la souffrance pour les autres, aussi bien que pour nous-mêmes. Une bonhomie vulgaire, voilà ce que les hommes comme toi et moi doivent cultiver. Ta réponse à la dernière lettre de ta femme était absurde. Tu aurais dû retourner à
LA HUE DES ME U R T-D E -l’Al.M
elle de ton propre mouvement dès que tu l as sue riche ; elle t’aurait su gré de mettre les délicatesses de côté avec tant de sens commun. Que toutes ces bêtises finissent,, je t’en conjure.
Reardon, à travers la vitre, regardait la neige qui tombait toujours plus dru.
— Que sommes-nous, toi et moi ? poursuivit son compagnon. Nous ne croyons pas en l’immortalité ; nous sommes convaincus que cette vie est tout ; nous savons que le bonheur humain est l’origine et latin de toutes les considérations morales. Quel droit avonsnous de nous rendre et de faire les autres malheureux pour l’amour d’un idéalisme obstiné? Il est de notre devoir de tirer le meilleur parti possible des choses. Pourquoi couper ton pain avec un rasoir quand tu as un bon couteau ordinaire à ta disposition ?
Reardon se taisait toujours. Le cab roulait presque sans bruit.
— Tu aimes ta femme et son appel est la preuve qu’elle tourne vers toi ses pensées dès qu’elle souffre.
— Elle a peut-être tout simplement cru de son devoir de prévenir le père de son' enfant...
— Peut-être, peut-être, peut-être ! s’écria Biffen avec impatience. Voilà encore le rasoir! Prends les choses dans leur structure simple, humaine. Demande-toi ce que l’homme ordinaire ferait, et fais de même ; c’est la loi la plus sûre.
Ils finirent par s’enrouer tous deux et ne parlèrent plus pendant la dernière partie du trajet.
A la gare, ils mangèrent et burent quelque chose, mais avec peu d’appétit, et se confinèrent dans les salles d’attente ; Reardon était pâle, agité, il ne pouvait rester en place, mais à peine avait-il fait quelques pas que le tremblement de ses membres l’obligeait à se rasseoir. L’heure approchante du départ du train leur fut un soulagement inexprimable.
Ils échangèrent une chaleureuse poignée de main, et quelques dernières recommandations et promesses.
— Pardonne-moi la brutalité de mon langage, mon vieux, dit Biffen. Va et sois heureux!
Et il resta seul sur le quai, à suivre des yeux la lumière rouge de la dernière voiture, tandis que le convoi s’enfonçait dans les ténèbres et la tempête.
REARDON DEVIENT PRATIQUE
Reardon n’était jamais allé à Brighton et n’y serait jamais allé de son propre mouvement; ce nom, évoquant aujourd’hui l’idée de la mode imbécile et du snobisme qui cherche à l’imiter, le prévenait contre l’endroit. Il savait que cette ville n’était qu’une simple portion de Londres transférée au bord de la mer, et comme il aimait la mer et la plage pour elles-mêmes, les associer dans son esprit à de pareilles conditions ne pouvait que l’agacer. Un peu de cet agacement le tourmenta dans la première partie de son voyage et troubla la disposition amène en laquelle il allait vers Amy; mais, en approchant du terme, le désir croissant de se trouver près de sa femme, au milieu de son chagrin, l’absorba ; son impatience lui fît paraître interminable l’heure et demie de trajet.
Sa fièvre avait augmenté, sa toux devenait fréquente* sa respiration pénible; quoique remuant sans relâche, il lui semblait que si cette agitation tombait, son seul désir serait de se coucher et de se laisser aller à la léthargie. Deux hommes, qui occupaient avec lui ce compartiment de troisième classe, avaient étendu une couverture sur leurs genoux et s’amusaient à jouer aux cartes pour un enjeu insignifiant ; la vue de leurs
faces bêtes, le son de leurs rires, leur conversation, l’exaspéraient à la dernière limite de l’endurance, et toutefois il ne, pouvait en détacher son attention. On l’eût dit condamné par quelque invisible persécuteur à s’intéresser à leurs interminables parties, à observer leurs visages jusqu’à ce que chaque ligne lui en devînt haïssabjement familière. La moustachede l’un de ces hommes àffectait une forme inusitée ; les bouts s’en retroussaient avec une brusquerie particulière, et Reardon se trouvait contraint de spéculer sur la façon dont cette singularité avait pu être obtenue. Il aurait bien pleuré d’exaspération en sentant son impuissance à diriger sa pensée sur des objets différents.
En descendant de. wagon, au terme de son voyage, il fut saisi d’un accès de frisson, d’un froid subit et pénétrant qui le fît claquer des dents. Pour s’en débarrasser, il se mit à courir vers la file de cabs, mais ses jambes refusèrent le service, une quinte de toux l’obligea à s’arrêter pour reprendre haleine. Toujours grelottant, il se jeta dans une voiture en donnant l’adresse indiquée par Amy. La neige couvrait le sol d’une couche épaisse, mais elle ne tombait plus.
Insouciant de la direction prise par le cab, Rear- -don souffrit de son agitation physique et mentale justifia ce qu’un arrêt lui apprît qu’il était arrivé. Il venait d’entendre une horloge sonner onze heures.
A peine eut-il pressé le timbre que la porte s’ouvrit ; .s’étant nommé, il fut introduit par la femme de chambre dans un salon au rez-de-chaussée. Une lampe brûlait sur la table et un grand brasier se consumait dans la cheminée. La domestique se retira en disant qu’elle -allait prévenir Mrs Reardon.
Il déposa son sac à terrre, ôta sa casquette, son pardessus et s’assit. Sans aucun bruit de pas précurseur, Amy entra. On voyait qu’elle avait descendu précipitamment l’escalier. Elle regarda son mari, puis s’approcha, les deux mains tendues, les posa sur ses épaules et l’embrassa. Un tremblement si violent secoua Reardon qu’il put tout juste garder l’équilibre;
il saisit une des mains de sa femme et la pressa contre ses lèvres.
— Que tes lèvres sont brûlantes ! dit-elle. Et comme tu trembles î Es-tu malade ?
— Enrhumé, voilà tout, répondit-il d’une voix rauque, et il toussa. Comment va Willie?
— Très mal ! Le docteur va revenir ce soir. Nous croyions que c’était lui qui sonnait.
— Tu ne m’attendais pas aujourdhui ?
— Je ne savais pas bien si tu viendrais.
— Pourquoi m’as-tu demandé, Amy ? Parce que Willie était en danger et que tu as pensé qu’il fallait m’en avertir ?
— Oui..., et puis parce que je...
Elle éclata en sanglots. Son émotion se manifestait très subitement; elle avait jusqu’ici parlé d’une voix ferme, le froncement douloureux de ses sourcils trahissant seul ce qu’elle souffrait.
— Si Willie meurt, que ferai-je? Oh! que ferai-je? soupirait-elle au milieu de ses sanglots.
Son mari la prit dans ses bras et posa la main sur sa tête, tendrement, comme autrefois.
— Veux-tu que je monte le voir ?
— Oh oui. Mais d’abord laisse-moi t’expliquer comment nous sommes ici. Edith, Mrs Carter, venait y passer une semaine, elle m’a pressée de l’accompagner. Je n’en avais pas grande envie, j’étais malheureuse, je sentais l’impossibilité de continuer à vivre sans toi. Oh ! si je n’étais pas venue ! Willie serait toujours bien portant !
— Dis-moi quand et comment cela a commencé ?
Elle le lui dit brièvement, et passa à d’autres détails.
— L’enfant est dans ma chambre avec une garde. La maison est si petite, il sera impossible de t’y donner un lit, Edwin ! Mais il y a un hôtel tout à côté.
— Oui, oui, ne t’inquiète pas de cela.
— Mais tu as des frissons. Tu as ce rhume depuis longtemps ?
— Oh ! comme toujours, tu sais ; rhume sur rhume pendant l’hiver. Mais que m’importe, du moment que tu me parles encore affectueusement ! J’aimerais mieux mourir sur-le-champ, à tes pieds, et revoir ton ancienne douce manière de me regarder, que de continuer à vivre séparé de toi. Non, ne m’embrasse pas, je crois que ces vilains maux de gorge s’attrapent. M’as-tu rendu ton cœur, Amy ?
— Oh ! tout cela n’a été qu’un misérable malentendu ! Mais nous étions si pauvres IMaintenant tout estchangé; si seulement Willie peut m’être conservé ! J’attends si anxieusement le docteur ! Le pauvre petit peut à peine respirer. Est-ce cruel qu’un pauvre petit être, qui n’a jamais rien fait de mal, souffre tant !
— Tu n’es pas la première, chérie, qui se révolte contre la cruauté de la nature.
— Viens, Edwin, montons.
Ils montèrent tout doucement au premier étage et entrèrent dans la chambre à coucher, faiblement éclairée. Reardon, en se penchant sur le petit lit, éprouva pour la première fois, depuis la naissance de Willie, le sentiment paternel dans toute sa plénitude ; les larmes lui vinrent aux yeux et il serra à la broyer la main d’Amy qu’il retint dans la sienne pendant cette crise d’émotion intense.
Il resta là, longtemps, sans parler. La chaleur de la chambre, au lieu d’apaiser sa toux et de régulariser sa respiration, produisait l’effet contraire, et semblait, en outre, lui alourdir la tête. Il commençait à ressentir une douleur au côté droit et ne pouvait se dresser sur sa chaise.
Sans qu’il s’en aperçût, Amy ne cessait de le considérer.
— As-tu mal à la tête ? chuchota-t-elle.
11 fit signe que oui, sans mot dire.
— Oh ! pourquoi le docteur ne vient-il pas ! Je vais l’envoyer chercher.
Mais à peine avait-elle fini de parler qu’un coup de sonnette retentit. Amy s’élança et, au bout de deux
minutes, revint avec le docteur. Après que celui-ci eut examiné l’enfant, Reardon le prit à part.
— Je vais revenir, murmura-t-il à Amy.
Les deux hommes descendirent ensemble et entrèrent dans le salon.
— Y a-t-il quelque espoir? questionna Reardon.
Le médecin opina qu’un changement favorable pouvait se produire.
— Maintenant, je voudrais vous occuper de moi un moment. Je ne serais pas surpris si vous me trouviez de la congestion aux poumons.
Le docteur avait examiné son interlocuteur avec curiosité. Il lui fît quelques questions nécessaires, puis se mit en devoir de l’ausculter.
— Je vous ordonne le lit immédiatement. Pourquoi avez-vous laissé le mal empirer à ce point, sans...
— Je viens d’arriver de Londres, l’interrompit Reardon.
— Chut ! chut ! chut ! Au lit sur-le-champ, mon cher Monsieur. Il y a congestion, et...
— Je ne peux pas avoir de lit, ici; il faut que j’aille à l’hôtel.
— Alors, je vous emmène. Ma voiture est à la porte. Mais vous aurez besoin d’une garde.
— J’en engagerai une.
Il éprouvait une sensation étrange à se dire que toute chose nécessaire pouvait être désormais obtenue ; son esprit en était immensément soùlagé. La maladie n’a, pour les riches, aucune des horreurs extrêmes que, seuls, les pauvres peuvent concevoir.
Amy attendait sur les dernières marches de l’escalier et descendit dès que son mari parut.
— Le docteur veut bien m’emmener en voiture, chuchota-t-il. Il vaut mieux que je me couche et me repose cette nuit. J’aurais tant voulu rester avec toi, Amy î
— As-tu quelque chose de sérieux? Tu as l’air encore plus souffrant, Edwin.
— Un peu de fièvre. N’y pense pas, chérie. Retourne vers Willie. Au revoir!
Elle lui jeta les bras au cou.
— J’irai te voir, si tu ne peux venir, demain matin à neuf heures, dit-elle, et elle donna lç nom de J’hotel où il devait se rendre.
Le docteur .y était bien connu, et, vers minuit, Reardon se trouvait couché dans une bonne chambre, un vaste cataplasme sinapisé sur le dos ; un domestique s’était engagé à le soigner jusqu’au matin, le docteur devant revenir à la première heure.
Qu’était-ce, ce bruit doux et continu, lointain, tantôt clair, tantôt semblableà un murmure confus? Reardon avait dû dormir, mais il était en ce moment tout à fait lucide, et cette musique qui frappait son oreille... Ah ! c’était bien sûr la marée montante ; la mer divine toute proche.
A la lueur de la veilleuse, il distinguait les principaux objets de la chambre et il laissa errer ses yeux nonchalamment. Mais une quinte de toux mit fin à cet instant de calme et il devint inquiet, troublé. Sa maladie était-elle vraiment dangereuse ? Il essaya de respirer profondément, — impossible. Il ne pouvait se coucher que sur le côté droit. Et l’effort qu’il fît pour se tourner l’épuisa. En l’espace de quelques heures, toute sa force l’avait abandonné. De vagues terreurs obsédaient son esprit. S’il avait une congestion pulmonaire, c’était un mal dont on mourait, et rapidement. Mourir? Non, non ! Cela ne se pouvait, maintenant qu’Amy, sa chère femme, lui était revenue, lui apportant ce qui devait leur assurer la paix à travers de longues années d’existence. Il était jeune encore et il avait la volonté de vivre, un désir de bonheur passionné et vainqueur.
Allons, il redevenait plus calme ; il pouvait prêter l’oreille à la musique des flots dont toutes les folies humaines, les insanités se pavanant sur ces bords ne parvenaient pas à troubler l’éternelle harmonie. D’ici quelques jours, il se promènerait sur la plage aveG Amy. Mais Willie était malade, il l’oubliait. Pauvre petit 1 Dans l’avenir, il lui serait plus cher encore,
quoique jamais à l'égal de sa femme, son unique amour, reconquise pour toujours.
Un nouvel intervalle d’inconscience, d’où le tira cette pénible douleur au côté. Sa respiration était courte. Jamais il ne s’était senti si malade. Le matin n’approchait-il pas?
Puis il rêva. Il se trouvait à Fatras, sur le pont d’un steamer en partance ; des myriades d’étoiles constellaient le ciel, d’un bleu profond ; l’eau, tout aussi bleue et tout aussi profonde, en reflétait l’étincelante splendeur. Nul autre bruit que le battement rythmique des rames des barques ralliant le paquebot, ou le son d’une voix venant d’un des navires ancrés dans le port, leur fanal allumé.
La vision s’évanouit. Il se retrouva malade, couché dans une chambre d’hôtel, soupirant après l’aube, l’aube morne d’Angleterre.
Le docteur vint à huit heures, ne lui laissa dire que deux mots, et se retira promptement.
A dix heures, Amy vint à son tour. Reardon ne put se soulever, il tendit la main et prit celle de sa femme, en la regardant anxieusement dans les yeux. Elle devait avoir pleuré et sa figure avait une expression qu’il ne lui connaissait pas.
— Comment va Willie?
— Mieux, chéri ; beaucoup mieux.
Il scrutait toujours sa physionomie.
— Devrais-tu le quitter?
— Chut î II ne faut pas parler.
Des larmes jaillirent de ses yeux, et Reardon eut la conviction que l’enfant était mort.
— La vérité, Amy ?
Elle se jeta à genoux devant le lit et pressa sa joue humide contre la main de son mari.
— Je suis venue te soigner, mon bien cher, dit-elle au bout d’un instant, en se relevant et le baisant au front. Je n’ai plus que toi au monde, maintenant.
Il défaillit, en proie à une angoisse si grande que
pendant quelques minutes il ferma les yeux et parut anéanti. Mais les derniers mots d’Amy résonnèrent dans son cœur et y versèrent une consolation profonde. Désormais, ils allaient redevenir ce qu’ils avaient été aux premiers temps de leur union : tout entiers l’un à l’autre.
— Tu n’aurais pas dû venir, te sentant si malade, lui dit-elle. Si tu m’avais prévenue !
Il sourit et lui baisa la main.
— Et tu m’as tout caché, hier soir, par bonté...
Elle s’arrêta, sachant que la moindre émotion lui
serait funeste. La contrainte avait été trop forte pour ses nerfs ébranlés; en dépit de sa résolution, elle n’avait pu lui taire la mort de l’enfant, et la fatigue de cette nuit de veille, terminée par une agonie subite, ne lui permit de rester qu’une heure ou deux au chevet de son mari. Une garde l’y remplaça bientôt.
Vers lç soir aucune amélioration ne s’était produite dans l’état du malade que le médecin tenait pour fort grave. Le patient ne toussait plus ; à son agitation constante avait succédé l’état comateux ; un peu plus tard le délire le prit ; il parla, ou plutôt murmura, car ce qu’il disait était rarement intelligible. Amy, revenue auprès de lui à trois heures, y demeura très avant dans la soirée ; elle était brisée de fatigue et presque incapable d’autre chose que de rester assise à côté du lit à répandre des larmes silencieuses, ou à regarder fixement devant elle, dans l’accablement de son malheur soudain. Un échange de dépêches avait eu lieu entre elle et sa mère, qui allait arriver le lendemain matin ; l’enterrement de l’enfant devait se faire le troisièmejour.
Lorsqu’elle se leva pour se retirer, Je laissant aux soins de la garde, Reardon paraissait privé de sentiment, mais, comme elle s’écartait du lit, il ouvrit les yeux et prononça son nom.
— Je suis là, Edwin, répondit-elle, en se penchant sur lui.
— Veux-tu prévenir Biffen? dit-il, d’une voix basse, mais très claire.
— De ta maladie, chéri ? Je vais lui écrire tout de suite ou télégraphier, si tu le préfères. Quelle est son adresse ?
Il avait refermé les yeux et ne répondit rien. Amy réitéra deux fois sa question ; elle se détournait, découragée, quand la voix d’Edwin se fit entendre.
— Je ne peux pas me rappeler sa nouvelle adresse! Je la sais, mais je ne peux pas me la rappeler.
Elle dut le quitter là-dessus.
Le lendemain, le malade respirait si péniblement qu’il fallut le surélever par des oreillers. Mais il conserva sa lucidité tout le jour et murmurait par intervalles des mots de tendresse, en réponse au regard d’Amy. Il n’abandonnait pas volontiers sa main et la pressait continuellement contre sa joue ou ses lèvres.
Au soir, il eut de longues périodes de délire; ce n’étaient plus seulement des chuchotements confus, mais des propos suivis et tout à fait distincts. Le plus souvent, c’était le souvenir de sa détresse durant ses derniers efforts pour produire une œuvre digne de lui qui lui occupait l’esprit. Le coeur d’Amy saignait à l’entendre revivre cette époque de misère, suprême, — misère qu’il eût été en son pouvoir de tant adoucir, si des craintes égoïstes et un orgueil irrité ne l’avaient éloignée de lui chaque jour davantage.
Son repentir, à elle, était de ceux qui résultent de la seule action des circonstances sur une nature en révolte contre toute forme d’humiliation ; incapable de s’abandonner à un chagrin sans réserve pour tout ce qu’elle avait fait, ou négligé de faire, la conscience de ce défaut de sensibilité contribuait pour beaucoup à son affliction. Pendant les périodes de léthargie du malade, elle ne pensait qu’à son enfant mort et pleurait sa perje ; mais chaque retour de délire l’arrachait à cette absorption, douce à la fois et amère, la contraignant de mêler à sa douleur le remords et les craintes.
Reardon, sans en avoir conscience, s’adressait à elle : « Je ne peux faire plus, Amy ; mon cerveau est comme
usé : je ne peux pas écrire, je ne peux pas même penser. Regarde, depuis des heures que je suis là, je n’ai rien fait que ces quelques lignes. Et si pitoyables ! Je les brûlerais bien, si je pouvais me le permettre ; mais il faut que je fournisse une quantité régulière, quotidienne, quoi qu’elle vaille... »
La garde regardait Amy d’un air questionneur.
— Mon mari écrit, répondit Amy. Il n’y a pas longtemps il a été obligé de le faire, quoique malade et ayant besoin de repos.
— J’ai toujours pensé que c’était de la rude besogne de faire des livres, répliqua la garde, en hochant la tête.
« Tu ne me comprends pas, reprenait la voix, effrayante comme toute voix que ne gouverne pas la volonté. Tu me crois un être faible parce que je ne puis rien faire de bon. Si j’avais seulement assez d’argent pour me reposer un an ou deux, tu verrais ! Parce que je n’en ai point, il me faut déchoir ainsi. Et te perdre à la fois ; tu ne m’aimes pas 1 »
Il se mit à gémir d’angoisse. Mais bientôt ses divagations prirent un cours heureux. Il se lança dans un récit animé de ses voyages en Grèce et en Italie et, après avoir parlé longtemps, il tourna la tète et dit d’un ton très naturel :
— Amy, tu sais que Biffen et moi irons en Grèce ?
Elle le crut revenu à lui et répliqua :
— Tu m’emmèneras, Edwin.
Il ne prit pas garde à cette observation et poursuiyit du même ton décevant.
— Il mérite un congé, après avoir passé à travers le feu pour sauver son manuscrit. Figurez-vous le pauvre vieux, plongeant, tête première, dans les flammes ! Et dites que les auteurs ne sont pas héroïques !
Et il rit galment.
L’aube avait encore une fois reparu. Amy sentait qu’on pouvait tout craindre, quoique un second médecin appelé en consultation eût laissé entrevoir comme possible une crise favorable dans l’état du
patient. Avant midi, Reardon s’éveilla du sommeil qui semblait normal, à part la respiration précipitée, et se rappela tout à coup l’adresse de Biffen. Il la dit, sans explication aucune. Amy devina sa pensée, s’assura qu’elle ne se trompait point et se hâta de lancer une dépêche à l’ami de son mari.
Ce même soir, comme elle se disposait à retourner vers le malade, après avoir dîné chez Mrs Carter, on lui annonça qu’un monsieur, du nom de Biffen, demandait à la voir. Elle le trouva au salon et, même au milieu de sa détresse, éprouva une certaine satisfaction à remarquer qu’il était beaucoup plus convenablement vêtu que de coutume ; tout ce qu’il portait paraissait neuf. Incapable d’articuler une parole, Biffen scruta d’un air anxieux le visage pâle d’Amy. Celle-ci le mit en peu de mots au courant de l’état de Reardon.
— C’est ce que je redoutais, dit-il, d’une voix sourde. Il était malade quand il m’a quitté à London Bridge. Mais Willie va mieux, j’espère?
Amy tenta de répondre, mais les larmes la gagnèrent et elle baissa la tête. Le sentiment de la fatalité écrasa Harold ; le chagrin et l’appréhension le clouèrent sur place.
Pendant quelques minutes, ils s’entretinrent à bâtons rompus, puis sortirent ensemble, Biffen portant son sac de voyage. Arrivés à l’hôtel, il attendit pour savoir s’il pourrait entrer chez le malade. Amy le rejoignit bientôt et lui dit avec un faible sourire :
— Il a sa connaissance et a été heureux d’apprendre votre venue. Mais ne lui permettez pas de parler beaucoup.
L’altération qui s’était produite dans les traits de Reardon devait naturellement être beaucoup plus frappante pour Biffen que pour les personnes de l’entourage. Il lui sembla lire trop clairement l’arrêt du destin dans ces traits tirés, ces grands yeux caves, ces lèvres décolorées. Après avoir tenu pendant un moment dans les siennes la main émaciée de son ami, il fut secoué d’un sanglot convulsif et obligé de se détourner.
Amy vit que son mari désirait lui parler ; elle s’inclina vers lui.
— Demande-lui de rester, chérie. Donne-lui une chambre dans l’hôtel.
— Oui, oui.
Biffen s’était assis auprès du lit et y passa une demiheure. Son ami lui demanda s’il avait déjà eu des nouvelles de son roman ; il répondit par un hochement de tête négatif. Quand Harold se leva, Reardon lui fît signe de se pencher et murmura :
— Qu’importe ce qu’il advienne ; elle m’est revenue !
Le lendemain fut très froid, mais un ciel bleu resplendit sur la mer et la campagne. Une foule de gens, florissants de santé et en joviale humeur, encombraient les routes et les promenades. Biffen regardait avec un mépris plein de rancune ce spectacle qui, en toute autre occasion, eût seulement excité son hilarité; et, quand il se fut soustrait le plus possible au contact humain, la rumeur même des flots fut impuissante à tempérer en lui, par la résignation, l’amère pensée de l’injustice si manifestement triomphante dans les destinées des hommes. Quant à Amy, il n’éprouvait envers elle aucune ombre de malveillance; la vue de ses larmes l’avait remué autant, à certains égards, que celle des traits ravagés de son ami. De nouveau elle et lui ne faisaient qu’un et l’affection dans laquelle il les enveloppait tous deux était la plus forte des émotions tendres qu’il eût connues à travers toute son existence.
L’après-dîner le retrouva assis au chevet du malade. Tous les symptômes indiquaient une fin prochaine : la face devenait cadavéreuse, les lèvres livides, la respiration haletante. Biffen désespérait d’obtenir de lui un dernier regard de reconnaissance. Mais, comme il se tenait le front appuyé sur sa main, Amy le toucha à l’épaule ; Reardon avait tourné de leur côté des yeux lucides.
— Je n’irai jamais en Grèce avec toi, dit-il distinctement.
Il y eut un nouveau silence. Biffen ne quittait pas des
yeux le visage qui portait déjà le masque de la mort; bientôt il vit un sourire en détendre les lignes et encore une lois Reardon parla :
— Que souvent nous avons cité cela, toi et moi : « Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits et notre... »
On ne put distinguer la suite et, comme si cet effort de parole avait épuisé le moribond, ses yeux se fermèrent et il tomba en léthargie.
Le lendemain matin, en descendant de sa chambre, Biffen fut informé que son ami était mort entre deux et trois heures. Au même instant, il reçut un billet d’Amy le priant de la venir voir à la fin de l’après-midi. Sa journée se passa à errer au long des falaises; le soleil luisait comme la veille, et l’azur gris et changeant delà mer était tout tacheté d’écume. Pour Biffen, il lui semblait faire, à cette heure, la première expérience de la solitude, même après tant d’années d’une existence si triste et si solitaire.
Vers le soir, il se rendit à l’appel d’Amy. Il la trouva calme, mais on voyait qu’elle avait pleuré longuement.
— Au dernier moment, lui dit-elle, il a pu me parler et vous a nommé. Il désirait que vous eussiez tout ce qu’il a laissé chez lui à Islington. Quand je rentrerai à Londres, voudrez-vous m’y conduire et me montrer sa chambre telle qu’elle était de son vivant ? Faites savoir aux gens de la maison ce qui est arrivé et que je prends à ma charge tout ce qui est dû.
Sa volonté de garder une attitude composée céda aux premières paroles de la réponse que Biffen lui fît d’une voix brisée. Des sanglots convulsifs lui rendirent impossible de continuer l’entretien, et Harold, après avoir respectueusement tenu sa main dans la sienne pendant une minute, la laissa seule.