‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 29 sur 33 · LA ROUTE ENSOLEILLÉE · texte numérisé non relu

LA ROUTE ENSOLEILLÉE

Un soir de commencement d’été, six mois après la mort d’Edwin Reardon, Jasper à la plume facile, penché sur son pupitre, écrivait rapidement à la clarté chaude venant de l’ouest qui signalait l’heure du soleil couchant. Sa sœur cadette, assise à deux pas de lui, lisait, et le livre qu’elle tenait en main portait le titre de Monsieur Bailey , épicier .

— Que penses-tu de ça? s’écria Jasper en déposant tout à coup la plume.

Et il lut à haute voix une analyse du livre qui occupait Dora, analyse nettement élogieuse, débutant ainsi: « De nos jours, l’infortuné critique littéraire n’a que de rares occasions de signaler à l’attention du public une œuvre nouvelle, puissante à la fois et originale », et finissant sur ces mots : « Certes, le terme kest hardi ; cependant, nous n’hésitons pas à proclamer ce livre un chef-d’œuvre. »

— Est-ce pour le Currenl ? demanda Dora, la lecture achevée.

— Non ; Fadge ne souffrirait pas qu’un autre que lui-même fût loué sur ce ton. Aussi bien puis-je faire mon compte rendu pour le Curreni , maintenant que j’y ai la main.

n A RUE DES A1EURT- DE-FAIM

Il se remit à son pupitre et, avant que le soir tombât, il avait produit une autre page, plus réservée de ton, — très favorable, en somme, mais avec des réticences et de légères critiques, — qu’il lut aussi à Dora.

— On ne les croirait pas issues de la même plume, hein ?

— Non ; tu as très habilement varié ton style.

— Je doute que ces analyses servent à grand’chose. La plupart des gens lanceront le livre en l’air, avec des bâillements, avant d’avoir atteint la moitié du premier volume. On pourrait recommander Monsieur Bailey aux médecins comme spécifique contre l’insomnie.

— C’est pourtant vraiment fort, Jasper.

— Sans doute, c’est fort; et je pense à moitié ce que j’ai écrit. Si nous pouvions procurer au pauvre vieux Biffen un ou deux articles de tête, sa gloire serait établie parmi l’élite. Il y a des gens qui crieraient à la honte de ces procédés, mais ils auraient tort. La lutte pour la vie est, de nos jours, aussi âpre entre les livres qu’entre les hommes. Si un écrivain a des amis dans la presse, il est de leur simple devoir de l’aider, et par tous les moyens possibles, quocumque modo , comme dirait Biffen lui-même. Qu’importe s’ils exagèrent ou même s’ils mentent ? La vérité pure, nue, n’a aucune chance de se faire entendre; il faut crier à tue-tête un tas de calembredaines pour frapper l’oreille publique. Quant à moi, il y a, comme je te l’ai dit souvent,

un grand fonds de magnanimité dans mon caractère. Cela m’enchante d’être généreux lorsque je peux m’offrir ce luxe.

L’obscurité se faisait autour d’eux. Ils causaient encore lorsqu’un coup fut frappé à la porte, et M.Whelpdale en personne répondit à l’invitation d’entrer.

— Je passais par ici, dit-il de son ton respectueux, et n’ai pu résister à la tentation.

Jasper frotta une allumette, et bientôt, à la clarté de la lampe, Whelpdale apparut dans une tenue fort améliorée ; il portait un gilet crème, une cravate de nuance délicate, des gants fins ; toute sa personne res-

pirait la prospérité. A vrai dire, cette prospérité n’était jusqu’ici que relative, mais l’avenir lui souriait. Au commencement de l’année, son entreprise d’ « annonces littéraires » l’avait mis en rapport avec un homme en assez bonne situation pécuniaire, qui se proposait de fonder une agence pour seconder les auteurs inhabiles à placer avantageusement leurs productions. L’affaire fut bientôt établie et les services de Whelpdale retenus à des conditions satisfaisantes.

— Eh bien, avez-vous lu le livre de Biffen? demanda Jasper.

— Magnifique, n’est-ce pas? Une œuvre de génie, à ce qu’il me semble. Ah ! vous l’avez, miss Dora. Mais je crains que ce ne soit guère une lecture pour vous.

— Et pourquoi non, Monsieur Whelpdale ?

— Vous ne devriez lire que ce qui traite de belles choses, de vies heureuses. Cet ouvrage-ci doit vous déprimer.

— Mais pourquoi tenez-vous à me croire si faible d’esprit? interrogea Dora. Vous avez tant de fois parlé de la sorte ! Je n’ai vraiment pas la moindre prétention à jouer la poupée de cire superfîne.

Le flatteur ordinaire parut profondément interloqué.

— Pardonnez-moi, je vous en prie ! murmura-t-il humblement, en s’inclinant vers la jeune fille avec des yeux qui cherchaient à conjurer son déplaisir. Je suis, certes, bien loin de vous attribuer aucune faiblesse. J’ai cédé à une impulsion naturelle, irréfléchie. Il est si difficile de vous associer en pensée, même comme simple lectrice, à de pareilles scènes de vulgarité. Le < vulgaire honnête », selon l’expression du pauvre Biffen, est si éloigné de la sphère qui est tout naturellement la vôtre !

Ce langage ne manquait pas d’une certaine affectation, mais le ton attestait la sincérité du sentiment. Jasper observait le parleur du coin de l’œil et, par intervalles, jetait un regard sur Dora.

Whelpdale pérorait encore lorsqu’on apporta un paquet arrivé par la poste. En l’ouvrant, Milvain s’exclama.

— Ah ! en voilà une chance. Il y a là quelque chose qui peut vous intéresser, Whelpdale.

— Des épreuves ?

— Oui. Un article que j’ai fait pour le Wayside (Il regarda Dora, qui sourit.) Que pensez-vous du titre... Les Romans d'Edwin Reardon ?

— * Que dites-vous là ! s'écria Whelpdale. Quel bon cœur vous avez, Milvain ! Vrai, c’est une bonne action à faire. Ma parole! Il faut que je vous serre la main, il le faut ! Pauvre Reardon ! Pauvre garçon !

Ses yeux se mouillaient. Dora, s’en apercevant, le regarda si doucement, si gentiment, qu’il fut peut-être heureux que Whelpdale ne rencontrât pas ce regard ; l’épreuve eût été trop forte pour sa sensibilité.

— Je l’ai écrit il y a trois mois, dit Jasper, mais nous en avons ajourné la publication pour une raison d’ordre pratique. Au moment où j’y travaillais, j’ai été voir Mortimer et lui ai demandé si une nouvelle édition des œuvres de Reardon n’aurait pas quelque chance de succès. Il ne se doutait pas de sa mort et il en parut vraiment affecté. Il me promit d’examiner s’il valait la peine de tenter cette nouvelle édition, et avant peu me fît savoir qu’il ferait paraître ses deux meilleurs livres, convenablement reliés, etc. , pourvu que je pusse faire passer mon article dans une des revues mensuelles. Ce qui fut bientôt fait. Le directeur du Wayside répondit aussitôt à ma proposition qu'il serait heureux de publier ce que je lui offrais, vu qu’il professait pour Reardon une sincère estime. Le mois prochain les romans vont paraître : Terrain neutre et Hubert Reed . Mortimer prétend que ce sont les seuls qui puissent couvrir les frais de la publication. Mais nous verrons. Peut-être son opinion se modifiera-t-elle après mon article.

— Lis-le-nous, Jasper, veux-tu ? demanda Dora.

Whelpdale appuya cette requête; Jasper, au reste,

n’avait pas besoin qu’on insistât beaucoup. Il s’assit de façon que la lumière de la lampe tombât sur les pages et lut l’article d’un bout à l’autre. C’était un excellent morceau de critique, marqué en certains en-

droits d’une sincère émotion. Tout lecteur intelligent pouvait deviner que l’auteur avait été en relations personnelles avec l’écrivain dont il traitait, bien que le fait n’y fût mentionné nulle part. L'éloge n’était pas exagéré ; mais tous les meilleurs traits de l’œuvre de Reardon étaient fort habilement mis en lumière. Avant cette lecture, quiconque connaissait Jasper eût pu, non sans raison, se demander si le jeune journaliste était capable d’apprécier aussi dignement cette nature plus noble que la sienne.

— Je n’avais jamais si bien compris Reardon, déclara Whelpdale? la lecture finie. Voilà une bonne et belle action. Il y a de quoi être fier, Miss Dora.

— Oui, c’est vrai, répondit-elle.

— Mrs Reardon doit vous être très reconnaissante, Milvain. A propos, la voyez-vous quelquefois?

— Je l’ai rencontrée une fois seulement, depuis la mort... par hasard.

— Elle se remariera sûrement. Je me demande quel sera l’heureux mortel ?

— Heureux, vous croyez? questionna tranquillement Dora, sans le regarder.

— Oh ! je parlais plutôt d’une façon ironique, se hâta de répliquer Whelpdale. Je pensais à sa fortune. A la vérité, je ne connais que fort peu Mrs Reardon.

— Je ne crois pas que vous ayez à le regretter, remarqua Dora.

— Oh! voyons, voyons! intervint son, frère. Nous savons très bien qu'il n’y a pas eu de grands torts de son côté.

— Il y a eu de grands torts, au contraire ! s’écria Dora. Elle s’est conduite indignement. Je ne voudrais pas lui parler ; je ne voudrais pas me trouver en société avec elle !

— Bêtises ! Que sais-tu de tout cela ? Attends d’être mariée à un homme comme Reardon et réduite à la misère noire.

— Quel que pût être mon mari, je resterais à son côté, dussé-je mourir d'inanition.

— Même s’il te maltraitait?

— Je ne parle pas de ça. Mrs Reardon n’a jamais eu rien de pareil à craindre. Il était impossible à un homme comme son mari de se comporter brutalement. Sa conduite a été lâche, infidèle, indigne d’une femme !

— Fiez-vous à une femme pour penser le pire mal d’une autre, fit observer Jasper, d’un ton légèrement sarcastique.

Dora lui lança un regard de ferme désapprobation ; on aurait pu soupçonner que le frère et la sœur avaient déjà eu maille à partir ensemble sur ce chapitre délicat. Whelpdale se sentit tenu d’intervenir ; il n’avait naturellement pas d’autre parti à prendre que de soutenir la jeune fille.

— Tout ce que je puis dire, remarqua-t-il avec un sourire, c’est que miss Dora se place à un point de vue très noble. On a le sentiment qu’une femme doit être loyale. Mais il est si difficile de discuter des sujets dont on ne peut savoir tous les détails !

— Nous en savons bien suffisamment, dit Dora, avec une délicieuse opiniâtreté.

— Peut-être, en effet, acquiesça son esclave. Puis se tournant vers le frère : Eh bien, encore une fois je vous félicite. Je parlerai sans cesse de votre article, quand il aura paru. Et je stimulerai toutes mes connaissances pour qu’ils achètent les livres de Reardon... Quoique cela ne lui serve pas à grand’chose, pauvre vieux! Pourtant il serait mort plus content s’il avait pu prévoir ceci. A propos... Biffen vous aura une extrême gratitude, j’en suis sûr.

— Je fais tout ce que je peux pour lui. Parcourez ces feuillets.

Whelpdale se confondit en expressions flatteuses :

— Dans quelques années, mon vieux, vous serez l’Aristarque de notre monde des lettres.

Quand le visiteur se leva, Jasper annonça qu’il allait faire un bout de chemin avec lui. A peine avaient-ils franchi le seuil que le futur Aristarque fit à son ami une communication confidentielle.

— Gela vous intéressera peut-être d'apprendre que ma sœur Maud se marie prochainement.

— Vraiment ? Puis-je me permettre de demander avec qui...

— Vous ne ne le connaissez pas. Un M. Dolomore..., un homme du monde.

— Riche alors, j'espère ?

— Passablement à son aise. Quelque chose comme trois ou quatre mille poundsde rente.

— Grands dieux ! Mais c’est superbe ! (Toutefois, la physionomie de Whelpdale n’exprimait pas autant de satisfaction que ses paroles.) Et ce sera bientôt ?

— A la fin de la saison. Cela ne change rien pour Dora et pour moi, bien entendu.

— Ah ! vraiment ? cela ne change rien? Vous me permettrez de venir vous voir — tous deux — comme par le passé, Milvain ?

— Pourquoi diable non ?

— Oui, oui, c’est sûr. Par ma foi ! je ne sais ce que je deviendrais si je ne pouvais aller vous visiter le soir, de temps à autre. Je suis un pauvre diable solitaire, vous savez. Je ne vais pas dans le monde, et vraiment...

Il s'interrompit et Jasper se mit à parler d’autres choses.

Quand Milvain rentra, — il n’était pas tout à fait dix heures, — Dora s’était retirée dans sa chambre. Il prit une des épreuves de son article sur Reardon, la glissa dans une large enveloppe, puis écrivit une courte lettre commençant par ces mots : « Chère Mrs Reardon », et finissant par un : '< Très sincèrement vôtre ».

• La lettre elle-même était ainsi conçue :

« Je prends la liberté de vous envoyer les épreuves d’un article qui va paraître dans le Wayside du mois prochain, espérant qu’il vous agréera et que la lecture vous en causera quelque satisfaction. Si vous y trouvez quoi que ce soit à ajouter ou à supprimer, veuillez être assez aimable pour m’en aviser au plus tôt ; votre opinion fera loi. J’apprends que la nouvelle édition de Terrain neutre et de Hubert Reed sera prête le mois

prochain. Ai-je besoin de vous exprimer le plaisir que j’éprouve à voir l’œuvre de mon ami sauvée de l’oubli ? »

Il glissa aussi cette lettre dans l’enveloppe qu'il prépara pour la poste. Puis il resta assis longtemps, plongé dans une profonde méditation.

Le lendemain, un courrier du soir lui apporta la lettre suivante :

« Cher Monsieur Milvain, j’ai reçu les épreuves et viens d’en achever la lecture ; je ne veux pas tarder à vous remercier de tout mon cœur. Il me serait impossible de trouver à reprendre à cet article, qui me semble parfait de tact, de style, de fond. Nul autre que vous n’aurait pu écrire ceci, car nul autre ne comprenait si bien Edwin, ou n’avait autant approfondi son œuvre. Si seulement il avait pu savoir que pareille justice serait rendue à sa mémoire ! Mais il est mort avec la conviction d’être déjà absolument oublié, avec la pensée qu’on ne parlerait jamais plus de ses livres. Sort cruel ! J’ai versé des larmes sur ce que vous avez écrit, mais ce n’étaient pas seulement des larmes d’amertume ; ce ne peut m’être une faible consolation de me dire que lorsque la revue paraîtra, iant de personnes parleront d’Edwin et de ses ouvrages. Je suis vivement reconnaissante à M. Mortimer d’avoir entrepris la réimpression de ces deux romans ; voulez-vous bien, à l’occasion, vous faire auprès de lui l’interprète de ma gratitude? En même temps, je ne saurais perdre de vue que c’est vous qui, le premier, avez pris l’initiative de cette affaire. Vous dites que ce vous est une satisfaction de penser qu’Edwin ne sera point oublié, et je suis bien sûre que l’amical office que vous avez si admirablement rempli vous sera en lui-même une récompense plus grande que n’importe quelle pauvre expression de ma reconnaissance. Je vous écris à la hâte, dans l’impatience de vous dire sans délai tout ceci. Croyez-moi, cher Monsieur Milvain, sincèrement vôtre.

k Am y Reardon. »

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