‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 30 sur 33 · UN ARRÊT · texte numérisé non relu

UN ARRÊT

Marian était, comme à son ordinaire, au travail dans la salle de lecture. Elle faisait de son mieux, durant les heures qu’elle passait là, pour se convertir en cette sorte de machine littéraire dont un jour peut-être — elle l’espérait — on inventera la construction au moyen de matériaux moins sensibles que le tissu humain.

Rarement ses yeux erraient au delà des limites de son pupitre, et, si elle avait à se lever pour chercher un renseignement, elle ne regardait personne sur son passage. Mais elle-même se voyait parfois l’objet de regards d’intérêt. Plusieurs lecteurs étaient au courant des principaux faits de sa situation; ils savaient son père devenu incapable de travailler en attendant que son œil malade fût prêt à livrer à l’opérateur; on soupçonnait que la famille se trouvait presque entièrement à la charge de la jeune fille. Il va sans dire que M. Quarmby et ses compères envisageaient les choses du côté le plus noir, persuadés qu’Alfred Yule ne recouvrerait pas la vue, et se complaisant avec une douloureuse satisfaction dans le récit de l’héritage manqué de Marian. Quant à ses relations avec Jasper, tout le monde les ignorait, Yule n’en ayant jamais soufflé mot à aucun de ses amis.

Ce matin-là, Jasper eut à venir à la salle de lecture

pour consulter certains volumes encyclopédiques, et le hasard fît que Marian se tenait devant les rayons où ses affaires l’amenaient. Il l’aperçut à distance et s’arrêta; on eût dit qu’il avait envie de s’en retourner; pendant un moment, il parut incertain et ennuyé. Pourtant, il s’avança. Au son du « bonjour » qu’il lui adressa, Marian tressaillit et leva sur lui un visage rayonnant de joie.

— J’avais besoin de vous voir aujourd’hui, dit-elle, imposant à sa voix le ton de la conversation ordinaire. Je serais allée chez vous ce soir.

— Vous ne m’auriez pas trouvé. De cinq à sept je serai dans un coup de feu de travail, puis il faudra que je me sauve pour dîner en ville.

— - Je ne pourrais pas vous voir avant cinq heures?

— Est-ce pour une chose d’importance ?

— Oui.

— Eh bien, voyons : si vous pouviez me retrouver à quatre heures, à Gloucester Gâte, je ferais volontiers avec vous un tour d’une demi-heure dans le parc. Mais je ne peux pas bavarder maintenant; je suis talonné par la besogne. A quatre heures précises, donc. Je ne pense pas qu’il pleuve.

Il saisit un tome du Britannica . Marian inclina la tête et retourna à sa place.

A l’heure indiquée, elle attendait près de l’entrée de Regent’s Park, désignée par Jasper. Un instant auparavant, une légère averse était tombée; mais le ciel s’était éclairci. A quatre heures cinq minutes, elle attendait encore et commençait à craindre que l’ondée n'eût fait croire à Jasper qu’elle ne viendrait pas. Encore cinq minutes et, dans un cab roulant à toute vitesse, la figure familière apparut.

— Pardonnez-moi ! s’exclama-t-il. Impossible d’arriver plus tôt. Allons à droite.

Ils se rendirent dans cette allée ombreuse du parc qui borde le canal.

— J’ai si peur de vous faire perdre du temps ! dit Marian.

Elle était froissée à la fois et confuse de cette marque d’empressement qu’elle lui donnait, et regrettait d’avoir pris ce rendez-vous, en se disant que mieux aurait valu attendre un moment de loisir de Jasper. Pourtant ces loisirs devenaient bien rares.

— Si je rentre à cinq heures, tout ira bien, réponditil. Qu’avez- vous à me dire, Marian?

— Nous avons eu des nouvelles de l’argent, enfin !

— Ah ! (il évita de la regarder). Et quel en est le résultat ?

— J’aurai environ quinze cents pounds.

— Tant que ça? Eh bien, c’est mieux que rien, n’estce pas?

— Beaucoup mieux.

— Ils continuèrent à marcher en silence. Marian lança à la dérobée un coup d’œil sur son compagnon.

— Gela m’aurait paru énorme, dit-elle bientôt, si je n’avais d’abord entrevu ces cinq mille pounds.

— Quinze cents pounds. Voyons, cela représente à peu près cinquante pounds par an, je crois.

Il mordillait le bout de sa moustache.

— Asseyons-nous sur ce banc. Quinze cents,., hum! Et rien de plus à espérer ?

— Rien. J’aurais cru naturel qu’on tînt à payer ses dettes, même après avoir fait faillite, mais il parait que nous ne pourrons pas obtenir autre chose de ces gens.

— Payer ses dettes ! Vous pensez à Walter Scott, et toutes ces histoires-là, rit Jasper. Ce n’est pas du tout genre « affaires » ; ce serait, de nos jours, établir un précédent pernicieux. Bon; et... que faut-il faire?

Marian ne trouva pas de réponse à une pareille demande, formulée d’un ton qui lui infligea cette sensation angoissante tant de fois subie déjà.

— Eh bien, je vais vous poser une franche question, et je sais que vous me répondrez dans le même esprit. Serait-il sage de nous marier avçc cet argent?

— Avec cet argent?

Elle le dévisagea avec une gravité douloureuse.

— Vous pensez, dit-il, que nous 11e pouvons l’employer pour notre usage personnel?

Ce qu’elle pensait au fond, elle le savait à peine ellemême. Elle avait désiré connaître l’effet produit sur Jasper par sa communication et vaguement espéré qu’il y verrait une possibilité d’union prochaine.

— Vous dites, reprit-elle, la tête penchée, que cela nous rapporterait cinquante pounds par an. Si on y ajoutait encore cinquante pounds, mon père et ma mère auraient de quoi vivre, en mettant les choses au pire. Je pourrais gagner cinquante pounds.

— Vous voulez me faire comprendre, Marian, que je ne dois pas m’attendre à ce que vous m’apportiez quoi que ce soit en nous mariant ?

C’était dit d’un ton d’acquiescement, point du tout de déplaisir, comme si la volonté d’exprimer à sa place une chose qui lui semblait pénible le guidait seule.

— Jasper, c’est si dur pour moi, si dur ! Comment puis-je m’empêcher de me rappeler ce que vous m’avez dit quand j’ai accepté d’être votre femme?

— J’ai donné à la vérité une forme un peu brutale, répliqua-t-il d’un ton bon enfant. Mettez que je n’ai rien dit. Notre position, à l’heure actuelle, est toute différente. Soyez ouverte avec moi, Marian; vous pouvez, ce me semble, vous fier à mon bon sens et à mon bon naturel. Mettez de côté tout ce que j’ai pu dire et ne soyez pas retenue par la crainte de me paraître peu féminine, — cela vous est impossible. Quel est votre désir? Que souhaitez-vous faire, à présent que l’incertitude, cause d’ajournement, n’existe plus?

Marian leva la tête et s’apprêtait à parler, les yeux attachés sur les siens, mais à la première syllabe son regard s’abaissa.

— Je désire être votre femme.

Il attendit, réfléchissant, livré à une lutte intime.

— Et pourtant vous sentez que ce serait manquer de cœur que d’employer cet argent pour notre propre compte.

— Que deviendraient mes parents, Jasper?

— Mais encore, vous admettez que ces quinze cents pounds ne pourront leur sutïîre. Vous parlez de gagner cinquante pounds par an pour eux.

— Devrais-je cesser décrire en me mariant, cher? Ne me laisseriez-vous pas les aider?

— Mais, ma chère entant, vous tenez pour assuré que nous aurons assez pour nous-mêmes?

— Je ne voulais pas dire tout de suite, se hâta-t-elle d'expliquer. D'ici peu de temps... Dans un an. Vous réussissez si bien ! Votre revenu ne tardera pas à être suffisant, j’en suis sûre.

Jasper se leva.

— Allons jusqu'au prochain banc. Ne parlez pas. Je réfléchis à quelque chose.

Tout en marchant auprès de lui, elle glissa sa main sous son bras ; mais Jasper ne releva pas ce bras de façon à soutenir celui de la jeune fille, dont la main retomba tout à coup. Arrivés à l’autre banc, ils se rassirent.

— Voici ce qu’il en est, Marian, dit-il avec une solennité excessive. J’aurais de quoi subvenir à vos besoins, selon toute probabilité. Maud est pourvue et Dora peut se tirer d’affaire toute seule. Je pourrais subvenir à vos besoins et vous laisser libre de donner à vos parents tout ce que vous pouvez gagner par votre propre travail. Mais...

Il fît une pause significative. Son désir était que Marian déduisît elle-même les conséquences, mais elle resta muette.

— Très bien! exclama-t-il. Alors, quand nous marierons-nous ?

L’accent de résignation de ces paroles était par trop marqué. En tant que comédien, Jasper ne valait guère ; il manquait de subtilité.

— Il nous faut attendre, dit Marian, comme malgré elle, en un souffle de désespoir.

— Attendre ? Mais combien de temps ? questionna-t-il, sans aucune chaleur.

— Vous désirez être libéré de votre engagement, Jasper?

Il n’était pas assez fort pour répondre un franc « oui »„ et en finir ainsi avec ses perplexités. La crainte du visage de la jeune fille et de ses propres émotions subséquentes le paralysait.

— Ne parlez pas ainsi, Marian. La question se résume de la sorte : Devrons-nous attendre une année ou cinq années? D’ici un an, je serai sans doute en état de louer une petite maison quelque part dans les faubourgs. Si nous sommes mariés alors, je me trouverai suffisamment heureux avec une femme si bonne, mais ma carrière devra prendre un cours différent. J’aurai à jeter par-dessus bord certaines de mes ambitions, et à travailler d’arrache-pied pour gagner notre subsistance. Si nous attendons cinq ans, je pourrai avoir obtenu d’ici là un poste de directeur, et naturellement j’aurais, en ce cas, toutes sortes de choses meilleures à vous offrir.

— Mais, chéri, pourquoi n’arriveriez-vous pas à être directeur, si nous sommes mariés?

— Je vous ai expliqué maintes fois que le succès de ce genre est incompatible avec une petite maison de faubourg et toutes les entraves d’un revenu mesquin. Ce n’est pas le mérite seul qui réussit dans pia voie. C’est le mérite, plus l’occasion. Si je me marie maintenant, je me prive de toute occasion, voilà tout.

Elle garda le silence.

— Décidez de mon sort pour moi, Marian, poursuivit-il avec magnanimité. Prenons une détermination et agissons en conséquence. Une vie simple, sans ambition, vous contentera-t-elle? Ou préféreriez-vous avoir pour mari un homme de quelque distinction?

— Je connais si bien votre désir, Jasper. Mais attendre des années... Vous cesserez de m’aimer, et ne penserez plus à moi que comme à un obstacle dans votre chemin.

— Quand je dis cinq ans, c’est pour prendre un chiffre rond. Il est possible que deux, trois ans puissent me suffire.

— Qu’il soit fait selon votre désir. Je puis tout supporter plutôt que de perdre votre amour.

— Alors, vous sentez qu’il ne serait décidément pas sage de nous marier si pauvres?

— Oui ; tout ce dont vous êtes convaincu est juste.

Il se leva encore une fois et regarda sa montre.

— Jasper, vous ne trouvez pas que j’ai agi en égoïste en souhaitant d’abandonner cet argent à mon père ?

— J’aurais été grandement surpris si vous ne l’aviez pas désiré. Je ne vous imagine pas disant : « Oh ! qu’ils se débrouillent comme ils pourront. » Voilà qui eût été d’un égoïsme criant vengeance.

— Que vous parlez gentiment, à présent ! Etes-vous obligé de vous en aller, Jasper?

— Il le faut, pour avoir deux heures de travail avant sept heures.

— Serez-vous libre dimanche, chéri ?

— Sapristi, non ! J’ai trois engagements ce jour là. Je tâcherai de réserver le dimanche suivant ; oui, je tâcherai.

— Quels sont vos engagements ? demanda-t-elle avec timidité.

En revenant vers Gloucester Gâte, il répondit à sa question, et lui démontra à quel point il serait impardonnable de négliger les personnes intéressées. Puis ils se séparèrent et Jasper reprit à pas lestes le chemin du logis.

Marian habitait maintenant, avec ses parents, dans une maison moins éloignée que celle de Saint-Paul’s Crescent ; ils y avaient loué quatre pièces, Tune servant à la fois de cabinet pour Yule et de salle à manger. Mrs Yule se tenait le plus souvent à la cuisine et Marian travaillait dans sa chambre.

La moitié de la collection de livres avait été vendue ; le reste — qui constituait encore une respectable bibliothèque — cachait presque les murs de l’appartement où leur triste possesseur coulait ses jours mornes.

Il pouvait lire encore pendant quelques heures par jour, mais seulement les livres imprimés en gros caractères, et la crainte des mauvais effets sur sa vue le retenait en deçà des limites fixées par les autorités

compétentes. Bien qu'il feignît de considérer son état comme désespéré, l’homme de lettres était loin de s’être résigné à cette conviction terrible, et il eût trouvé lort mauvais que sa femme et sa fille cessassent de se montrer incrédules au désespoir qu’il lui plaisait d’affecter.

En somme, il faisait preuve d’une remarquable patience.

Aucune confiance mutuelle n’existait plus entre le père et la fille ; s’il lui adressait la parole, c’était d’un ton grave, froid, poli, et Marian répondait doucement, mais sans tendresse. Quant à Mrs Yule, le désastre de la famille lui profitait ; non qu’elle manquât à déplorer l’affliction' de son mari, mais elle n’était plus, comme jadis, en butte à sa colère et à son impatience méprisante. Les soins continuels dont il avait besoin n’allaient pas sans adoucir son humeur ; en outre, sa santé générale s’était beaucoup améliorée depuis que le retour de la belle saison lui permettait les longues promenades.

Cet après-midi, Marian trouva son père en train d’examiner un volume prêté par M. Quarmby. La table était dressée pour le repas ; Yule se tenait dâns l’embrasure de la fenêtre, son livre appuyé sur une seconde chaise. Dans ses yeux, une tache blanche indiquait les progrès du mal.

— M. Hinks s’est informé de toi avec beaucoup d’intérêt, dit la jeune fille en s’asseyant.

— Ah ! il sort à présent ?

— Oui, mais il a l’air bien malade.

Ils causèrent ainsi jusqu’à ce que Mrs Yule — qui n'avait plus d’autre servante qu’elle-mème — apportât le dîner. Après quoi, Marian passa une heure dans sa chambre, puis revint près de son père qui fumait, inoccupé.

— Que fait ta mère ? demanda-t-il.

— Elle coud.

— Peut-être aurais-je mieux fait de déclarer que je ne réclame pas l’usage exclusif de cette pièce, dit-il

d’un air assez gourmé et en détournant la tête. Du moment que je ne peux plus prétendre au travail, il est inutile de maintenir l’apparence de la retraite. Tu pourras dire à ta mère qu’il lui est loisible de venir ici quand il lui agréera.

Le désir d’accorder cette autorisation par intermédiaire était caractéristique de l’homme. Mais Marian ne se méprit pas sur le sens d’une pareille ouverture.

— Je le lui dirai, répondit-elle ; mais, pour l’instant, je désire te parler en particulier. Quel placement me conseillerais-tu pour mon argent?

Yule parut surpris et répondit avec une dignité froide.

— Il est étrange que tu m’adresses une pareille question. J’aurais cru tes intérêts entre les mains de., de quelque personne compétente. En tout cas, je dois décliner tout conseil et toute ingérence de quelque nature que ce soit dans tes affaires. Mais puisque tu as abordé ce sujet, aussi bien puis-je te poser une question corrélative. Combien de temps te proposes-tu de rester auprès de nous ?

— Un an au moins, répondit-elle, et probablement davantage.

— Dois-je entendre que ton mariage subit un atermoiement indéfini ?

— Oui, père.

— Et veux-tu m'en dire la cause ?

— Tout ce que je puis dire, c’est que cela nous a paru préférable... pour tous deux.

Yule surprit l’émotion douloureuse qu’elle s’efforcait de contenir. Sa conception du caractère de Milvain lui permit aisément de se faire une idée exacte des motifs de ce délai ; il fut bien aise de penser que Marian allait être en mesure d’apprécier la justesse de son opinion sur son prétendu, et un mouvement de pitié involontaire pour elle ne l’empêcha pas d’espérer que l’alliance détestable était fatalement condamnée. Il eut quelque peine à réprimer un sourire.

— Je m’abstiendrai de commentaire, observa-t-il avec

une certaine emphase. Mais ta question implique-t-elle le dessein de réserver ce placement dont tu parles pour ton seul profit ?

— Pour le mien, le tien et celui de maman.

Il y eut quelques minutes de silence. Jusqu'à présent la nécessité de prendre des mesures pécuniaires ne s’était pas fait sentir, mais encore quelques mois et la famille arriverait au bout de ses ressources, il ne lui resterait rien que les gains de Marian qui, sans explication, avait simplement mis de côté le produit de son travail.

— Il faut te bien persuader, reprit enfin Yule, que je ne peux consentir à bénéficier d’une offre pareille. Quand j’y serai forcé, j’emprunterai sur les titres de...

— Pourquoi ferais-tu cela, père ? interrompit Marian. Mon argent est le tien. Si tu le refuses comme don, tu peux l’accepter comme prêt, aussi bien de moi que d’un étranger. Tu me rembourseras quand tes yeux seront guéris. Jusque-là toute anxiété disparaît.

— Ceci tombe en surprise, dit Yule, de son ton le plus réservé. Je ne peux te donner de réponse définitive ; il me faut en délibérer.

De la sorte, toutes les difficultés de la situation se trouvèrent aplanies, et, lorsque peu après, Marian eut l’occasion de reparler des affaires d’argent, son offre ne rencontra pas d’objection sérieuse.

Dora Milvain fut mise au courant de ce qui s’était passé ; son frère, pour prévenir son blâme, lui annonça la décision à laquelle Marian et lui s’étaient arrêtés. Elle réfléchit d’un air mécontent.

— Ainsi, tu es parfaitement satisfait de voir Marian se tuer pour soutenir ses parents autant qu’elle-même? finit-elle par interroger.

— Qu’y puis-je?

— Je penserai très mal de toi si tu ne l’épouses pas dans un an, au plus tard.

— Je te dis que Marian a librement opté. Elle me comprend à la perfection et est absolument satisfaite

de mes projets. Tu auras la bouté, Dora, de ne pas troubler sa confiance en moi.

— J’y consens; et, en retour, je t’avertirai lorsqu’elle commencera à mourir de faim, ce qui ne sera pas long, tu peux en être sûr. Gomment peux-tu penser que trois personnes vont vivre avec cent pounds par an ? Et il est fort douteux que Marian puisse gagner cinquante pounds. N’importe ; je te préviendrai quand elle commencera à tomber d’inanition ; cela, bien certainement, te divertira fort.

A la fin de juillet, Maud se maria. Il n’y avait pas de sympathie exagérée entre M. Dolomore et Jasper, chacun d’eux en voulant à l’autre de sa suffisance ; mais Jasper, une fois convaincu de la droiture de son beaufrère proposé, évita soigneusement de froisser un homme qui pourrait un jour lui être utile. Pourvu que Maud y trouvât un bonheur relatif, ce mariage, on devait en convenir, était un coup de fortune magnifique.

Vers la même époque se produisit un autre événement qui devait avoir pour l’ambitieuse petite famille plus d’importance qu’on ne l’aurait prévu tout d’abord. Un après-midi, Jasper se promenait dans le Strand, quand il aperçut son ingénieux ami, Whelpdale, s’avançant de son côté, d’une allure difficilement explicable sans l’hypothèse d’un naufrage de sa sobriété au cours d’un festin. Il portait le chapeau sur l’oreille, et son veston flottait en désordre, tandis qu’il se précipitait, le visage ruisselant de sueur et les yeux enflammés. Il aurait passé sans voir Jasper si celui-ci ne l’eût hélé ; alors il se retourna, rit comme un fou, saisit son ami par les poignets et l’entraîna dans une ruelle voisine.

— Que pensez-vous, dit-il haletant, que pensez-vous qu’il me soit arrivé ?

— Pas ce qu’on pourrait croire, j’espère. Vous avez l'air d’être devenu fou.

— J’ai une place au Chit-Chcit , s’écria l’autre d’une voix rauque. Deux cent cinquante pounds par an ! Ma fortune est faite !

il S LA RUE DES MEURT-DE-FAIM

— Vous êtes un homme modeste, fît observer Jasper.

— Bientôt, je me ferai six cents pounds nets, mon cher Monsieur ! Six cents nets, à un penny près !

— Satisfaisant, cela.

— Mais il faut vous souvenir que je ne suis pas un gros légume comme vous. Il y a un an j’aurais trouvé glorieux d’arriver à un revenu de deux cents pounds. Vous, vous ne vous tiendrez pas pour satisfait à moins de milliers, je vous connais. Moi, je suis un humble diable. Ou du moins, non, par Jingo ! je ne suis pas si humble que ça. Pas tant que ça, en un sens... je dois l’avouer.

— L’exemple de votre arrogance ?

— Je ne puis vous le citer... pas encore ; ce n’en est ni le temps ni le lieu. Mais, dites-moi quand vous pourrez venir dîner? Je veux réunir une demi-douzaine d’amis, dont le pauvre Biffen ; quand pouvez-vous venir ?

— Faites-moi signe à une semaine près, et je m’arrangerai.

Ce dîner eut lieu, en effet, et le lendemain, Jasper et Dora partirent pour aller passer leurs vacances aux îles normandes. Ils étaient à Sercq depuis une semaine, lorsque Dora reçut une lettre de Whelpdale. Elle se mit à fredonner, en regardant l’enveloppe, puis sortit de la pièce, la lettre à la main.

— Qu’avait-il à te dire? s’enquit Jasper quand elle revint se mettre à table.

— Oh ! c’est une lettre d’amitié, voilà tout.

Depuis leur départ de Londres, Dora n’avait jamais

eu l’air si animé ni le teint si frais. Jasper fît observer avec satisfaction que la brise de la Manche paraissait lui réussir à merveille.

— Tu es d’un entrain étonnant, ma petite. A propos, voudrais-tu me permettre de lire ta lettre ?

Il tendit la main.

— Je l'ai laissée en haut, répondit Dora négligemment.

— Il me fait l’effet d’être assez présomptueux, ce Whelpdale.

— Oh ! il m’écrit le plus respectueusement du monde, repartit-elle avec un sourire particulier.

— Mais qu’a-t-il besoin d’écrire ? C’est une impertinence étonnante, maintenant que j’y réfléchis. Je le ferai se ressouvenir de sa position.

Dora ne comprit pas très bien s’il parlait sérieusement ou non. Comme ils s’étaient tous deux mis à manger de bon appétit, quelques moments se passèrent avant que la jeune fille reprît la parole.

— Sa position vaut la nôtre, dit-elle enfin.

— ■ Vaut la nôtre ? Le second d’un Chit-Chat , l’employé d’une agence littéraire !

— Il fait beaucoup plus d’argent que nous.

— D’argent! Qu’est-ce que c’est que ça, l’argent !

Dora fut reprise de gaieté.

— Oh ! c’est sûr, l’argent n’est rien ! Nous écrivons pour l’honneur et la gloire, nous. Ne manque pas d’insister sur ce point quand tu admonesteras M. Whelpdale ; cela l’impressionnera certainement.

Dans la soirée, après que le frère et la sœur eurent erré au clair de lune, vers le moulin à vent qui occupe le point culminant de Sercq, et tandis qu’ils contemplaient la pâle étendue de la mer, que les phares piquaient çà et là de points lumineux, Dora rompit le silence en disant d’un ton tranquille :

— Je peux aussi bien t’annoncer que M. Whelpdale me demande en mariage.

— Il a fait ça ! s’écria Jasper en sursautant. Du diable si je ne le soupçonnais pas à demi! Quelle impudence écrasante !

— Tu le penses sérieusement?

— Mais... et toi? Pour commencer, tu le connais à peine. Puis... Oh! c’est trop fort!

— Très bien. Je lui répondrai que son impudence me stupéfie.

— Tu feras cela ?

— Certainement. En termes polis, cela va sans dire. Mais que cela ne change rien entre toi et lui ; fais semblant de ne rien savoir; il n’y a pas de mal.

— Tu es sérieuse ?

—Absolument. Il m’a écrit de la façon la plus correcte, et il n’y a pas de raison pour troubler notre amitié avec lui. J’ai le droit de donner des conseils dans une affaire de ce genre, et tu me feras le plaisir de les suivre.

Avant de se coucher, Dora écrivit à M. Whelpdale une lettre par laquelle, tout en n’acceptant pas de prime abord sa proposition, elle lui adressait un encouragement gracieux et non équivoque. L’épître fut mise à la poste le lendemain matin, et son auteur continua à profiter remarquablement du soleil, des brises salines et des escalades de rochers de Sercq.

Peu après leur retour à Londres, Dora eut le plaisir de rendre une première visite à sa sœur. Maud vivait au sein de l’opulence et parlait avec un rire de mépris du temps où elle habitait Grub Street; ses goûts littéraires ne devaient désormais servir qu’à lui conférer un cachet de distinction et une grâce spéciale, propre à faire éclater sa supériorité sur le monde bien mis, à la langue euphémique, parmi lequel elle se trouvait satisfaite de briller. D’une main elle touchait au monde de la littérature fashionable , de l’autre à celui de la fashionable ignorance.

— Je n’irai pas souvent chez eux, remarqua Jasper en discutant avec Dora la magnificence de leur sœur. C’est très bien dans son genre, mais je vise à mieux.

— Moi aussi, répliqua Dora.

— Je suis bien aise de t’entendre parler ainsi. J’avoue que tu m’as paru un peu trop cordiale avec Whelpdale, hier.

— Il faut bien être civil. M. Whelpdale me comprend parfaitement.

— Tu en es sûre ? Il ne m’a pas semblé tout à fait aussi mélancolique qu’il aurait dû être.

— Le succès du Chit-Chal l’entretient en belle humeur.

Ce fut environ huit jours après cet incident que Mrs Dolomore arriva à l’improviste chez sa sœur, un

matin, aux environs de onze heures. Elle eut un long entretien confidentiel avec Dora. Son frère était sorti; le soir, quand il rentra, Dora vint le trouver dans sa chambre, avec une physionomie qui le déconcerta.

— - Est-il vrai, demanda-t-elle à brûle-pourpoint, debout devant lui, les mains croisées, — est-il vrai que tu te sois représenté comme dégagé de tes fiançailles avec Marian?

— ■ Qui t’a dit ça?

— Peu importe. On me l’a dit et je désire savoir de toi que c’est faux.

Jasper enfonça ses mains dans ses poches et fit quelques pas de côté.

— Je ne peux prendre en considération un bavardage anonyme, dit-il avec indifférence, et il ajouta d’un ton décidé : Je n’ai jamais dit à personne que mes fiançailles soient rompues.

Le regard de la jeune fille croisa le sien.

— Alors, j’ai eu raison, dit-elle. J’ai naturellement répondu que c’était impossible, tout à fait impossible. Mais, d’où ce bruit a-t-il pu venir ?

— Tu pourrais aussi bien me demander comment n’importe quel mensonge entre en circulation. Je t’ai dit la vérité, c’est tout.

Dora s’attarda un peu, mais sortit de la chambre sans ajouter un mot.

Elle veilla tard, plongée le plus souvent dans des réflexions, bien qu’elle tînt parfois un livre ouvert devant elle. Il était à peu près minuit et demi quand un coup très léger frappé à sa porte la fit tressaillir. Elle dit : « Entrez », et Jasper parut.

— Pourquoi es-tu encore debout ? questionna-t-il, évitant son regard, tandis qu’il s’avançait et s’accoudait, le buste incliné, au dossier d’un fauteuil.

— Je ne sais. Tu as besoin de quelque chose?

Il y eut un silence ; puis Jasper dit d’une voix mal assurée.

— Je ne suis pas adonné au mensonge, Dora, et je me sens terriblement mal à l’aise à propos de ce que

je t’ai dit ce soir. Je ne t’ai pas menti au sens ordinaire du mot; c’est vrai que je n’ai jamais dit à personne que mes fiançailles soient rompues ; mais j’ai agi comme si elles l’étaient et il vaut mieux que je te l’apprenne.

Sa sœur lui jeta un regard indigné.

— Tu as agi comme si tu étais libre ?

— Oui. J’ai demandé miss Rupert en mariage. Ce n’est pas plaisant, mais c’est ce que j’ai fait.

— Tu veux dire que miss Rupert t'a accepté ?

— Non. Je lui ai écrit. Elle m’a répondu qu’elle partait pour l’Allemagne pour quelques semaines et que je recevrais sa réponse pendant son absence. J’attends.

— Mais de quel mot qualifier une conduite pareille?

— Ecoute : ne savais-tu pas fort bien que tout cela devait finir ainsi ?

— Tu t’imagines que je te croyais entièrement éhonté et cruel au delà de toute expression?

— Je suis l’un et l’autre, sans doute. Pourtant, j’ai eu un moment de tentation désespérée. J’avais dîné chez les Rupert, — tu te rappelles, — et il me sembla que les manières de la jeune fille ne permettaient pas l’équivoque.

— Ne l’appelle pas une jeune fille ! exclama Dora avec mépris. Tu sais qu’elle est ton aînée de plusieurs années.

— Ron. Elle est en tout cas intellectuelle et très riche. J’ai cédé à la tentation.

-- Et tu as abandonné Marian juste au moment où elle avait le plus besoin d’aide et de consolation? C’est horrible î

Jasper se dirigea vers une chaise et s’assit. Il était fort troublé.

— Ecoute, Dora ; je le regrette, oui, je le regrette vraiment. Et, bien mieux, si cette femme me refuse, — ce qui est plus que probable, — j’irai trouver Marian pour lui demander de m’épouser tout de suite. Cela, je te le promets.

Sa sœur eut un geste d’impatience méprisante.

— Et si cette femme ne te refuse pas ?

— Alors, je n’y peux rien. Mais je veux encore te dire quelque chose. Que j’épouse Marian ou miss Rupert, je sacrifie mes plus fortes inclinations, — dans le premier cas au sentiment du devoir, dans le second aux avantages mondains. J’ai été idiot d’écrire cette lettre, car, au moment même, je savais qu’il existait une femme qui m’importe infiniment plus que miss Rupert et tout son argent, une femme, que je pourrais peut-être épouser. Ne me fais pas de questions, je n’y répondrais pas. Je t’en ai dit assez pour espérer que tu comprends pleinement ma situation. Tu sais la promesse que je t’ai faite. Ne dis pas un mot à Marian: si je suis laissé libre, je l’épouserai au plus tôt.

Et là-dessus il se retira.

Pendant plus d’une quinzaine il demeura dans l’incertitude. Sa vie était fort pénible, car Dora ne consentait à lui parler que lorsque la nécessité l’y forçait, et il eut deux rendez-vous avec Marian dans lesquels il dut jouer son rôle de son mieux. Enfin, la lettre attendue arriva... très bien tournée, très amicale, très complimenteuse, mais... une lettre de refus.

Il la tendit à Dora à travers la table du déjeuner, en disant avec un sourire pincé :

— Eh bien, tu peux rappeler ta gaîté. Je suis condamné.

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