‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 4 sur 33 · UN ROMANCIER ET SA FEMME · texte numérisé non relu

UN ROMANCIER ET SA FEMME

Huit paliers alternant de huit en neuf marches. L’ascension de ce quatrième était pénible ; mais aussi, la « respectabilité » de la demeure n’était pas contestable. A l’étage au-dessous habitait un musicien en renom qui, chaque après-midi, à heure fixe, faisait, avec sa femme, dans sa voiture particulière, une promenade très c( bon ton ». Tous les autres locataires de cette partie de l’immeuble, quoique sans équipage pour l’instant, n’en appartenaient pas moins au monde tout à fait comme il faut.

Et puis, demeurer si ‘haut, tout en haut, présentait, ma foi, des avantages réels ; de ces avantages que tant d’individus médiocrement rentés sont, de nos jours, si empressés à découvrir. A cette hauteur, le bruit de la rue diminue; impossible que des tapageurs s’établissent sur votre tête; l’atmosphère est plus pure qu’aux étages inférieurs, et, en fin de compte, le toit plat s’offre pour vous permettre de vous asseoir et de deviser en prenant l’air par les jours de soleil. Il est vrai qu’une fine pluie de suie venait trop souvent compromettre le bien-être des causeurs, mais d’aussi menus détails s’oublient aisément dans l’enthousiasme d’une description domestique. On ne pouvait nier que la vue n’embrassât, par

le beau temps, un horizon étendu. Les vertes ondulations de Hampstead à Highgate avec les frondaisons de Regent’s Park, comme premier plan ; très bas, au bord du fleuve, inapercevable d’ici, l’abbaye de Westminster et le Parlement ; un miroitement de vitrage sur les collines lointaines, signalant le Crystal Palace ; puis, la majesté brumeuse du Londres-Est, couronné du dôme de Saint-Paul. Voilà ce qui était proposé à l’admiration des amis. Souvent les couchers de soleil offraient des effets magiques ; mais ce spectacle était réservé au rêveur solitaire.

Un salon, une chambre à coucher, une cuisine. La cuisine portait le nom de salle à manger, voire au besoin de salon, carie fourneau se dissimulait derrière un paravent décoratif, les murs étalaient des tableaux et des étagères à livres, et un tout petit recoin où se trouvait l’évier, suffisait aux opérations domestiques les plus vulgaires. C’était là le domaine d’Amy aux heures où son mari travaillait, ou s'efforçait de travailler. Par nécessité, Edwin Reardon avait fait de la pièce principale son cabinet de travail. Le bureau était adossé à la fenêtre ; des rayons bourrés d’ouvrages littéraires couraient le long des murailles ; des vases, des bustes, des gravures sans valeur servaient d’ornements.

Une petite bonne, récemment émancipée de l’école, venait tous les matins de sept heures et demie à deux heures, moment auquel les Reardon avaient fini de déjeuner. Aux grandes occasions, on prolongeait son temps de service. Reardon avait l’habitude de se mettre sérieusement au travail vers les trois heures et de continuer, avec de brèves interruptions, jusqu’à dix ou onze heures, système mal commode à bien des égards, mais que le tempérament de l’écrivain et sa pauvreté rendaient obligatoire.

Un soir, il était assis à son bureau, un feuillet de papier blanc devant lui, à l’heure du coucher du soleil. Il avait sous les yeux les grandes maisons bordant Regent’s Park, où des lumières s’allumaient peu à peu derrière les vitres. On apercevait, dans une chambre,

un homme s’habillant pour le dîner, sans souci de baisser les stores ; dans une autre, quelques personnes jouaient au billard. Les fenêtres supérieures reflétaient un magnifique embrasement du ciel au couchant.

Depuis deux ou trois heures, Reardon se tenait là, san^s avoir guère varié d’attitude. Par intervalles, il plongeait sa plume dans l’encre et semblait sur le point d’écrire, mais, chaque fois, la tentative avortait. En tête du feuillet étaient inscrits ces mots : « Chapitre III», et c’était tout. Le ciel maintenant s’assombrissait; la nuit allait bientôt descendre.

Reardon n’était âgé que de trente-deux ans, mais il en paraissait davantage ; son visage offrait cette pâleur que produit la souffrance mentale. Parfois, il avait des moments d’absence, et regardait dans le vague, les yeux agrandis, douloureux. Quand il revenait à lui, il s’agitait nerveusement sur son siège, trempait sa plume dans l’encre pour la centième fois et se penchait sur son pupitre avec une fiévreuse résolution de travailler. Mais en vain ; il savait à peine ce qu’il voulait mettre en paroles, et son cerveau se refusait à construire la phrase la plus élémentaire.

Les couleurs s’éteignirent au ciel ; la nuit vint rapidement. Reardon jeta les bras sur son bureau, laissa retomber sa tète et demeura ainsi, comme endormi.

Rientôt la porte s’ouvrit, et une voix jeune et claire demanda :

— N’as-tu pas besoin de la lampe, Edwin ?

Il se redressa, tourna un peu sa chaise et regarda vers la porte ouverte.

— Viens, Amy.

Sa femme s’approcha. Ilne faisait pas complètement sombre dans la pièce où traînait un reflet venant des maisons d’en face.

— Qu’y a-t-il ? Est-ce que tu ne peux rien faire ?

— Je n’ai pas écrit un mot aujourd’hui. Il y a de quoi perdre la tète. Viens, assieds-toi près de moi un moment, ma chérie.

— Je vais chercher la lampe.

— Non, viens, causons ; nous nous comprendrons mieux ainsi.

— Quelle bêtise ! Tu as des idées d’un morbide ! Je ne supporte pas les ténèbres.

Et, ce disant, elle s’en alla, puis reparut bientôt avec une lampe, qu’elle plaça sur la table carrée faisant le milieu de la pièce.

— Baisse les stores, Edwin.

Là jeune femme était svelte, sans être très grande; ses épaules paraissaient un peu larges en proportion de sa taille et de l’ensemble de sa personne. Elle avait des cheveux, d’un blond tirant sur le roux, dont les tresses, lâches et souples, formaient un superbe diadème à la beauté de sa tête petite et fine. Son visage n’avait pourtant pas un caractère absolument féminin, et, avec des cheveux courts et un costume approprié, elle eût passé sans peine pour un beau garçon de dix-sep t ans, résolu, hardi et habitué au commandement. Le nez eût été parfait, sans une légère courbure, qui le rendait moins agréable à regarder de profil que de face. Ses lèvres étaient fortement arquées, et quand subitement elle les serrait, l’expression n’en était pas rassurante pour qui eût escompté sa facilité d’humeur. Son cou, proportionné à ses larges épaules, était fort, et, comme elle portait la lampe dans la chambre et détournait légèrement la tête, des muscles superbes s’y marquèrent. Le buste offrait un contour d’un dessin net et franc, magnifique. Elle évoquait l’idée d’une statue récemment achevée par un sculpteur honnête qui, de ses propres mains, l’aurait tirée du bloc de marbre. On y sentait le ciseau et l’ébauchoir. Quelque chose de froid émanait de toute sa personne ; on ne se représentait pas ses joues colorées et la rougeur subite devait y avoir été un accident des plus rares.

Agée de vingt-deux ans à peine, elle était mariée depuis environ deux années, et avait un enfant de dix mois.

Sa toilette, sobre de couleur et de façon, l’habillait à merveille. Chaque détail de son extérieur dénotait un

soin minutieux de sa personne. Elle marchait joliment, posant le pied avec sûreté et légèreté, à la fois. S’asseyait elle ? Son attitudeétaitimmédiatement gracieuse, et l’on voyait qu’elle n’avait nul besoin de chercher un appui.

— Qu’y a-t-il ? commença-t-elle. Pourquoi ne peux^tu pas continuer ton histoire?

C’était dit d’un ton de remontrance amicale, non pas précisément affectueux, et totalement dépourvu de tendre sollicitude.

Reardon s'était levé avec le désir de s’approcher d’elle ; mais il ne le fît point aussitôt; il marcha vers l'autre bout de la pièce, puis tourna derrière sa chaise et pencha la tète par-dessus son épaule.

— Amy ?

— Eh bien ?

— Je crois que je suis fini, que je ne pourrai jamais plus écrire.

— Ne dis donc pas d’absurdités, cher, qu’est-ce qui t’empêche d’écrire ?

— Peut-être suis-je simplement mal portant, mais je commence à m’inquiéter d’une façon affreuse. Il semble que ma volonté soit affaiblie sans remède ; je ne vois plus comment arriver au but; si je parviens à saisir une idée qui me paraisse bonne, toute la sève s’en est échappée avant que j’aie pu lui donner forme. Dans ces derniers mois, j'ai bien entrepris une douzaine d’ouvrages différents, j’ai eu honte de te parler de tous ces nouveaux essais. J’écris peut-être vingt pages, puis mon courage défaille. Le dégoût me prend, et je ne peux pas continuer ; je ne le peux pas, mes doigts se refusent à tenir la plume. J’ai écrit de la sorte assez pour remplir au moins trois volumes (1), mais j’ai tout détruit.

— Grâce à tes scrupules maladifs ! Quelle nécessité d’anéantir ce que tu avais fait? C’était sûrement assez bon pour le marché.

(1) Jusqu’à ces dernières années, tous les romans anglais devaient paraître en trois volumes.

— Ne te sers pas de ce mot-là, Amy, je le hais.

— Tu ne peux pas t’offrir le luxe de le haïr, répliquat-elle d’un ton sec. Quoi qu’il en ait été auparavant, il faut désormais que tu écrives pour le marché, tu en es convenu toi-même... Que vais-je... qu’allons-nous devenir? Resterons-nous là, placides, à voir passer les jours, jusqu’à ce que notre dernier shilling soit dépensé?

— Non, il faut que je fasse quelque chose, c’est sûr.

— Quand t’y mettras-tu sérieusement ? Dans deux jours, le terme payé, il nous restera environ quinze livres pour toutes ressources. Et à Noël, où prendronsnous l’argent pour le loyer, les vêtements à acheter, toutes les dépenses de surplus de l’hiver ? C’est, il me semble, assez fort que nous ayons dû passer ici tout l’été, sans aucunes vacances. J’ai fait ce que j’ai pu pour ne pas grogner, mais je commence à croire que je ferais plus sagement en grognant.

Elle se carra et secoua imperceptiblement la tête, comme pour éloigner une mouche importune.

— Tu supportes tout avec grâceetbonté, ditReardon. Ma conduite est méprisable, je le sais. Grands dieux ! si j’avais seulement une occupation fixe, à laquelle me livrer, une besogne que je pourrais faire dans n’importe quelle disposition d’esprit, et qui serait lucrative ! Si j’avais cette chance-là, je me tuerais au travail plutôt que de te voir privée de quoique ce soit que tu désires. Mais je suis à la merci de mon cerveau, qui est vide et impuissant. Que j’envie ces employés qui s’en vont le matin à leur bureau î La tâche quotidienne est toute taillée, il n’estpas question d’état d’âme et de sentiment ; ils ont à travailler juste à ceci ou à cela, et, quand vient le soir, leur salaire est gagné, ils sont libres de se reposer et de se divertir. Quelle folie de faire de la littérature son unique moyen d’existence ! Quand le plus vulgaire accident peut, à toute minute, réduire à rien votre faculté de travail pour des jours et des mois ! Non, voilà l’erreur impardonnable! Faire de l’art un

métier! J’ai ce que je mérite pour avoir tenté une si brutale folie.

11 se détourna, en proie à un accès de désespoir.

— Est-ce sot de parler ainsi ! intervint Amy, la voix nettement désapprobative. L’art doit être pratiqué comme un métier, de notre temps tout au moins, qui est l’âge du commerce. Sans doute, si l’on refuse d’être de son temps et qu’on n’ait pourtant pas les moyens de vivre d’une façon indépendante, il n’en peut résulter que l’écrasement et la misère. Le fait, le voici : tu pourrais produire du travail suffisamment bon et vendable si tu voulais seulement te mettre à considérer les choses d’un point de vue plus pratique. C’est ce que M. Milvain dit toujours, au reste.

— Le tempérament de Milvain est très différent du mien. Il est, par nature, insouciant et optimiste ; je suis juste l’opposé. Ce que toi et lui dites est vrai, je le sais assez. Le malheur est que je ne peux pas agir en conséquence. Je ne suis pas un pédant d’art intransigeant; je suis d’une bonne volonté absolue pour essayer de faire un genre de travail productif ; dans les conditions présentes, m’y refuser serait faire acte de démence. Mais mes facultés ne répondent pas à ma volonté. Mes efforts sont manifestement stériles. J’imagine que la seule perspective de rindigence est déjà une entrave ; la peur me hante ; mon imagination, paralysée par ces réalités terribles, ne peut rien fournir de substantiel. A peine ai-je laborieusement forgé une nouvelle, qu’elle m’apparaît d’une banalité si méprisable, qu’y travailler me devient impossible.

Il se tut, puis s’approcha et prit la main de sa femme :

— Si seulement tu voulais me témoigner plus d’affection ! Vois-tu, c’est là une des causes de ma faiblesse. Je suis entièrement à ta merci ; ta tendresse est l’âme de ma vie. Ne me la refuse pas.

— Mais je n’ai jamais rien fait de pareil.

— Tu commences à me parler avec froideur. Et je saisis ton sentiment de déception. Le seul fait de me

pousser à produire quelque chose de lucratif m’est la preuve de ton amer désappointement. Il y a deux ans, tu aurais regardé avec mépris quiconque m’aurait tenu pareil langage. Tu étais fière de ce que mon travail ne fût pas commun, après tout, et de ce que je n’eusse jamais écrit une ligne en vue d’amorcer le vulgaire. Tout cela est fini maintenant. Si tu savais combien c’est horrible de voir perdues les espérances que tu avais mises en moi !

— Mon Dieu ! je ne les ai pas perdues tout à fait, répondit Amy, songeuse. Je sais bien que, si tu avais un peu d’argent, tu ferais du travail meilleur que jamais.

— Oh ! merci pour ces paroles, ma bien-aimée.

— Mais, vois-tu, nous n’avons pas d’argent et pas grand’chance d’en acquérir. Ce ladre de vieil oncle ne nous laissera rien, je le parierais. Souvent, il méprend envie d’aller à lui et de le supplier à genoux de penser à moi dans son testament. — Elle rit. — Je suppose que ce n’est pas faisable et que ce serait inutile, sans cela je le ferais certainement.

Reardon se taisait.

— Je ne pensais pas tant à l’argent quand nous nous sommes mariés, reprit Amy. Je n’en avais jamais sérieusement senti le besoin. Je me figurais — il n’y a pas de mal à l'avouer — que tu ne pouvais manquer d’être riche un jour. Du reste, je ne t’en aurais pas moins épousé si j’avais su que tu ne gagnerais que de la réputation.

— En es-tu sûre?

— Mon Dieu ! je le crois. Mais, aujourd’hui, je connais mieux la valeur de l’argent ; je sais qu’il n’est pas au monde de pouvoir plus souverain. Si j’avais à choisir entre une renommée glorieuse jointe à la pauvreté et une popularité méprisable unie à la richesse, je choisirais la dernière.

— Non !

— Si!

— Tu as peut-être raison. — Il se détourna en soupi-

rant. — Oui, tu as raison. Qu’est-ce que la réputation ? Si elle est méritée, elle prend naissance dans un groupe infime d'individus parmi les millions de ceux qui n’auraient jamais reconnu d’eux-mêmes le mérite auquel ils finissent par applaudir. Voilà le lot d’un grarid génie. Pour une médiocrité comme moi, c’est une absurdité de se repaître de l’espoir qu’une demidouzaine de personnes vont vous proclamer au-dessus de la moyenne. En effet, est-il une vanité plus sotte que celle-là? Un an après la publication de mon dernier ouvrage, je serai presque oublié ; dix ans après, je le serai tout à fait à l’égal de ces romanciers du commencement du siècle dont on ne reconnaît même plus les noms. Quelle infatuation imbécile !

Amy lui jeta un coup d’œil, à la dérobée, mais ne répliqua point.

— Et pourtant, continua-t-il, ce n’est certes pas pour l’unique amour de la renommée qu’on s’efforce de faire du travail convenable. Il y a aussi la répugnance qu’inspire l’insincérité consciente de l’exécution, et que la plupart des écrivains d’aujourd’hui ne paraissent pas ressentir. « C’est assez bon pour le marché ! » disent-ils, et ils sont satisfaits. Peut-être ont-ils raison. Je ne saurais prétendre que je gouverne ma vie d’après un idéal absolu, je conviens que tout est relatif. Et si je parle avec aigreur, mon Dieu ! c’est que je souffre de mon impuissance. Je suis un rcilê, ma pauvre enfant, et il ne m’est pas facile de regarder d’un œil bienveillant les succès d’individus qui les méritaient beaucoup moins que moi, lorsque j’étais encore en état de produire.

— Sans nul doute, Edwin, si tu te mets en tête que tu es un raté , tu finiras par le devenir. Mais je suis, moi, convaincue qu’il n’y a pas d'obstacle à ce que tu gagnes notre vie par ta plume. Et maintenant, laissemoi te donner un conseil : mets de côté tes idées fixes sur ce qui est digne et indigne. T’est-il impossible d’écrire un long roman ? Eh bien ! écris une nouvelle. Donne-toi une huitaine pour inventer une intrigue sen-

sationnelle, une quinzaine pour l'écrire. Tiens-la prête pour la saison d'automne. Ne la signe pas, si tu veux; ton nom ne serait certainement d'aucun poids auprès de cette sorte de public. Fais-en une simple affaire, comme dit M. Milvain.

Il s’arrêta et la regarda. Sa physionomie exprimait une perplexité douloureuse.

— N’oublie pas, Amy, qu’écrire des nouvelles de ce genre exige une aptitude spéciale. L’invention d’une intrigue est précisément ce que je trouve le plus difficile.

— Mais elle peut être aussi bête que possible, pourvu qu’elle captive les lecteurs vulgaires.

— Je ne crois pas pouvoir me décider à cela, dit Reardon d’une voix sourde.

— Très bien ! Alors, veux-tu me dire ce que tu comptes faire ?

Il s’assit à son bureau et considéra les rames de papier blanc avec l’angoisse de la désespérance.

— Je ferai de mon mieux. Je vais sortir et tâcher de trouver des idées. Je...

Il s’arrêta court et regarda fixement sa femme.

— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-elle.

— Si je te proposais de quitter cet appartement et d’en prendre un moins cher?

Il émit ces paroles, l’air honteux, en baissant la tète. Amy gardait le silence.

— Nous pourrions le sous-louer pour la dernière année de bail, continua-t-il du même ton.

— Et où me proposes-tu d’aller habiter ? interrogea Amy, froidement.

— Nous n’avons pas besoin d'habiter un quartier si cher ; nous pourrions aller dans un faubourg ; on y trouve des chambres non meublées depuis huit shillings six pence par semaine ; nous économiserions plus de la moitié de notre loyer d'ici.

— Fais ce que tu jugeras bon.

— Au nom du ciel, Amy, ne me parle pas ainsi. Je ne peux pas le supporter ! Tu dois voir que j’en suis

réduit àcherchertous lesexpédients imaginables. Parler comme tu le fàis équivaut à m’abandonner. Dis que tu ne peux ou ne veux pas cela, mais ne me traite pas comme si tu ne partageais pas mon malheur.

Elle fut attendrie un instant.

— Je n’avais pas l’intention de te peiner, cher. Mais songe à ce que signifierait pour nous de renoncer à notre train de vie, à notre position. C’est l’aveu public de l’échec. Ce serait horrible.

— Je ne veux pas y penser. J'ai trois mois d'ici Noël ; il faut que je termine un livre. Donne-moi seulement cette nuit pour y réfléchir. Je vais sortir pendant une heure.

11 s’agenouilla devant elle et leva les yeux sur les siens.

— Dis-moi seulement une parole affectueuse, comme autrefois.

Elle passa la main sur ses cheveux, légèrement, et murmura quelque chose avec un pâle sourire. Puis, Reardon prit son chapeau, sa canne, descendit les quatre étages et marcha dans les ténèbres autour de Regent’s Park, torturant son cerveau affaibli par une recherche désespérée de caractères, de situations, de sujets.

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