LE CHEMIN PARCOURU
Cette possibilité terrible, il l’avait entrevue en plein enivrement, à la veille même de son mariage. Mais jusqu’ici le sort l’avait sauvé inopinément à chaque fois qu’il s’était trouvé au bord de l’abîme, et comment se résigner à admettre que ce qui était pour lui l’apogée de la joie triomphante dût servir de préface à de sordides malheurs ?
Edwin Reardon, fils unique d’un photographe de Hereford qui n’était jamais arrivé à mieux qu’à gagner sa subsistance, avait perdu son père à l’âge de quinze ans. Sa mère était morte quatre ans plus tôt. Supérieure de naissance et d’instruction à son mari, elle manifestait une tendance à l’ambition sociale et avait témoigné souvent le désir d’aller habiter Londres où, pensait-elle, la fortune leur souriraitdavantage. M. Reardon s’était presque décidé à tenter l’aventure, lorsqu’elle le laissa veuf .
L’enfant fut élevé dans une excellente école de l’endroit ; à dix-huit ans, il avait déjà une connaissance des classiques anciens supérieure à celle que possèdent beaucoup de jeunes gens préparés expressément pour l’Université ; il savait aussi lire et parler le français assez bien, acquisitions d’une utilité pra-
tique médiocre et auxquelles eût été préférable son entrée chez un intendant de domaines. L’exercice en plein air eût sans doute pu contre-balancer l’effet d’un travail cérébral trop intense sur une santé faible.
A la mort de son père, Edwin hérita d’une somme de deux cents pounds environ et ne fut pas embarrassé un instant sur la façon de les employer.
Le désir de sa mère d’habiter Londres avait acquis chez lui la force d’un penchant héréditaire.
Aussi vite qu’il le put, il s’affranchit des occupations peu congruentes à ses goûts, fît argent de tout ce qu’il possédait et partit pour la métropole, voulant s’y faire Homme de Lettres, cela va sans dire.
Son capital dura près de quatre ans ; car, en dépit de son âge, il vécut avec une laborieuse économie. Vie étrange de solitude presque absolue. D’un certain point de Tottenham Court Road, on aperçoit certaine fenêtre mansardée d’une certaine rue qui court parallèlement à la grande voie. Cette mansarde fut le foyer de Reardon durant ces quatre années. Le privilège d’y vivre se payait à raison de trois shillings six pence par semaine. La nourriture du jeune homme lui coûtait environ un shilling par jour. Il réservait à peu près cinq pounds par an pour son habillement et quelques autres dépenses inévitables. Puis il achetait des livres, — dans les éditions valant de deux pence à deux shillings, — chiffre qu’il n’osait dépasser.
Quand il eut accompli ses vingt et un ans, il désira se procurer une carte d’admission à la salle de lecture du British Muséum. La chose n’était pas si simple qu’on pourrait l’imaginer ; il fallait obtenir d’abord la signature d’un propriétaire respectable, et Reardon n’en connaissait aucun. Son hôtesse était une assez digne femme, payant taxes et impôts; mais il eût paru tout au moins bizarre de se présenter à Great Russell Street armé d’une telle recommandation. Il n’y avait qu’un moyen : tenter une démarche audacieuse, s’imposer à l’attention d’un étranger, chose à laquelle son orgueil avait toujours répugné. Il écrivit à un romancier en
renom, dont il appréciait les œuvres, une lettre dont voici la substance : « Je m’efforcée de me préparer à la carrière littéraire. Je voudrais étudier au British Muséum ; mais je n’ai aucune relation à qui je puisse m’adresser, comme il est d’usage. Voudriez-vous bien m'assister — en cette occasion particulière, j’entends. »
Sur quoi il reçut une invitation à se rendre dans une demeure du West-End et se mit en devoir d’y répondre. Ce ne fut pas sans crainte ni émotion ; ses vêtements étaient si usés, l’habitude de vivre seul l’avait rendu si défiant de lui-même, et il redoutait si horriblement qu'on pût le soupçonner de rechercher un autre genre d’assistance que celle qu’il avait demandée ! Enfin, il se trouva que le romancier était un homme rond et jovial, dont la personne et la demeure clamaient la richesse, et qui avait assez de bonheur lui-même pour s’offrir le luxe d’être bienveillant à autrui.
— Avez-vous publié quelque chose ? questionna-t-il, car la lettre du jeune homme avait laissé ce point incertain.
— Rien. J’ai risqué les revues, mais sans succès jusqu’à présent.
— Mais qu’est-ce que vous écrivez ?
— J’écris principalement des essais littéraires.
— Je comprends que vous trouviez quelque difficulté à les placer. Ce genre de travail est réservé soit aux hommes d’une réputation établie, soit aux anonymes ayant un engagement fixe avec les journaux et les revues. Donnez-moi un exemple de vos sujets.
— J’ai écrit récemment quelque chose sur Tibulle.
— Oh ! ciel î oh! ciel!... Je vous demande pardon, Monsieur Reardon, je n’ai pu contenir mes sentiments. J’ai eu ces noms en horreur dès les bancs du collège. Je suis bien éloigné de vouloir vous décourager, si vous devez réussir dans la critique littéraire, je tiens seulement à vous signaler comme un fait positif que ce genre de travail est médiocrement rétribué et très peu en faveur. Ne vous êtes-vous jamais essayé au roman ?
Il rayonnait en prononçant ce mot qui lui représentait quelque chose comme un millier depounds annuels.
— Je crains de n’ètre pas doué sous ce rapport.
Le romancier ne put faire mieux que d’accorder sa glorieuse signature pour la fin en question, en y ajoutant une abondance de bons souhaits. Reardon regagna son logis, le cerveau tourbillonnant. Pour la première fois, il avait entrevu ce que signifie le succès littéraire. Ce cabinet de travail luxueux, avec ses rayons de livres richement reliés, ses magnifiques tableaux, son atmosphère tiède, parfumée. Grands dieux ! de quoi ne serait-on pas capable dans le bien-être de cet intérieur î
Il commença ses études dans la salle de lecture, mais en même temps il pensait au conseil du romancier, et, avant peu, il eut écrit deux ou trois nouvelles qu’aucun éditeur n’accepta. Il n’en continua pas moins à s’exercer dans ce genre et finit par se persuader qu’après tout il n’était peut-être pas dénué d’aptitude pour le roman. Pourtant le fait de n’y avoir jamais été porté d’instinct était significatif. Il avait le tempérament intellectuel d’un étudiant, d’un érudit, mais fortement allié d’un amour de l’indépendance, en vertu de quoi il avait toujours répugné à la carrière de l’enseignement. Ses nouvelles présentaient un amalgame d’observations psychologiques insuffisamment mûries, la dernière chose qu’un inconnu puisse espérer voir accueillir par une revue.
Son argent fondait, et un hiver vint durant lequel il souffrit beaucoup de la faim et du froid. Ah ! quel refuge béni il trouvait alors sous la grande coupole, au lieu de grelotter dans sa mansarde ouverte à tous les vents, en face d’un semblant de feu î La salle de lecture fut son foyer véritable ; la chaleur l'en pénétrait doucement, l’odeur toute spéciale de cette atmosphère, au début cause de maux de tête, lui devint chère et délicieuse. Mais il ne pouvait s’immobiliser là jusqu’à ce que son dernier penny disparût. Il fallait trouver des ressources pratiques, et le sens pratique n’était pas le côté fort de Reardon.
A Londres, il n’avait point d’amis et, sans un bout de conversation de hasard avec son hôtesse, c’est à peine s’il eût articulé une douzaine de mots par semaine. D'un caractère antidémocratique, il lui était impossible de lier connaissance avec des individus audessous de son niveau intellectuel. La solitude entretenait chez lui une sensitivité déjà extrême, et l’absence d’occupation fixe fortifiait son inclination native à la rêverie, à Latermoiement, à l’espérance de l’improbable. C’était un ermite parmi la foule, et la nécessité d’aller livrer bataille pour le pain quotidien le remplissait d’effroi.
Il avait peu à peu cessé toute correspondance avec ses anciens amis de Hereford ; la seule personne dont il entendît encore parler était le père de sa mère, vieillard qui vivait dans une aisance relative et lui avait toujours marqué une réelle prédilection. Mais Edwin en serait arrivé aux dernières extrémités avant de se résoudre à lui faire connaître sa situation.
Il s’était mis à répondre aux annonces des journaux ; mais l’état de sa garde-robe ne lui permettait de se proposer que pour les humbles emplois. Une fois ou deux, il se présenta en personne dans les bureaux ; l'accueil qu’il y reçut fut si froissant que la mort par inanition lui sembla préférable au renouvellement de pareilles expériences. La blessure faite à son orgueil le remplit d’une arrogance sauvage ; après son dernier échec, il resta pendant des jours caché dans sa mansarde, la haine du monde au cœur. 11 vendit sa petite collection de livres dont il ne retira, bien entendu, qu’une somme dérisoire. Cette ressource épuisée, il lui fallut songera vendre ses vêtements. Et puis?...
Mais, le secours s’offrit enfin.
Un matin, il lut dans le journal que le secrétaire d'un hôpital du Nord de Londres cherchait un employé ; on devait se proposer par lettre. Il écrivit et, à son étonnement, reçut, deux jours plus tard, un billet l’engageant à se rendre au secrétariat à une heure indiquée. Il alla au rendez-vous dans une fièvre d’agitation et se
Of
trouva en présence d'un jeune homme plein de vivacité et d’entrain, qui faisait les cent pas dans un petit bureau et traita la question pendante comme s’il se fût agi d’une bonne plaisanterie.
— Vous comprenez, je pensais engager quelqu'un de beaucoup plus jeune, un gamin, quoi. Mais regardezmoi ça : ce sont les réponses à mon annonce.
Il désignait un monceau de cinq à six cents lettres et riait à gorge déployée.
— Comment voulez-vous lire tout ça ! Il m’a donc semblé que le mieux était de les secouer toutes ensemble, d’y plonger la main et d’en tirer une au hasard. Ce fut la vôtre qui sortit, et je me dis qu’à tout risque je n’avais rien d’autre à faire qu’à vous voir. Maintenant, le fait est que je ne peux offrir qu’un pound par semaine.
— Je serai très aise de l’accepter, dit Reardon, baigné de sueur.
— Eh bien, quelles sont vos références et ainsi de suite? continua le jeune homme, frottant ses mains l’une contre l’autre avec un petit rire étouffé.
Le postulant fut engagé. Il eut à peine la force de rentrer chez lui ; la cessation subite de sa détresse lui permit pour la première fois de se rendre compte de l’extrême affaiblissement physique auquel il était tombé. Il fut très malade la semaine suivante, mais se garda bien d’interrompre son nouveau travail, facile et peu laborieux.
Il conserva cet emploi durant trois années, au cours desquelles d’importants événements se produisirent.
Lorsqu’il fut remis de son état voisin de l’inanition par une vie de confort (un pound par semaine constituant une grosse somme quand on a été précédemment réduit à dix shillings), Reardon se sentit plus que jamais en veine de production littéraire. Comme il rentrait presque toujours de l'hôpital vers six heures, la soirée lui appartenait. Il écrivit pendant ces loisirs un roman, qu’un éditeur refusa, mais qu’un autre accepta aux conditions de la moitié des bénéfices pour l’auteur.
Le livre parut, fut critiqué favorablement dans un ou deux journaux ; quant aux bénéfices, il n’y en eut pas à partager. Un second roman, pour lequel son éditeur lui donna vingt-cinq pounds avec une nouvelle promesse de part dans les bénéfices, n’eut pas de meilleur résultat pécuniaire. Il s’était mis à un troisième ouvrage, lorsque son grand-père mourut, lui laissant quatre cents pounds.
Il ne put résister à la tentation de recouvrer sa liberté. Ces quatre cents pounds, au compte de quatrevingts par an, représentaient cinq années d’efforts littéraires, qui lui permettraient d’apprécier avec certitude si sa destinée était de vivre de sa plume.
En même temps, ses rapports avec Carter, le secrétaire de l’hôpital, étaient devenus très amicaux. Dès que Reardon commença de publier, le pétulant M. Carter se prit pour lui d’un certain respect et, quand l’homme de lettres cessa d’être son employé, rien n’empêcha plus leurs relations de s’établir sur le pied d’égalité.
Ils continuèrent à se voir fréquemment, et Carter fit faire à Reardon la connaissance de plusieurs de ses amis, entre autres d’un certain John Yule, jeune homme d’humeur facile, égoïste, demi-intellectuel, qui occupait un poste dans un bureau du gouvernement. Le temps de l’isolement était passé pour Reardon, dont les facultés latentes commencèrent à prendre essor.
Ses deux ouvrages n’étaient pas de nature à lui acquérir la popularité. Ils ne traitaient d’aucune classe définie de la société, et ils manquaient de couleur locale. Leur intérêt était presque purement psychologique. De toute évidence, leur auteur n’était pas plus apte à échafauder un récit qu’à peindre la vie active. R ne plairait jamais à la foule. Mais il avait le don de faire vivre ses personnages, et son style était empreint d’une ferveur intellectuelle attrayante pour un petit nombre de lecteurs raffinés.
Son troisième ouvrage lui rapporta cinquante pounds, grand progrès sur les précédents, et les critiques lui
furent, en général, favorables. Le roman qui suivit : Terrain neutre , lui valut cent pounds, avec lesquels il voyagea pendant six mois dans le Sud de l’Europe.
Revenu à Londres vers la mi-juin, le surlendemain de son retour fut marqué par un incident qui devait décider du reste de sa vie. Il se trouvait à la Grosvenor Gallery, tout absorbé devant les tableaux, quand il s’entendit héler par une voix familière ; se retournant, il reconnut Carter, tout pimpant dans un complet d’été à la dernière mode et accompagné d’une jeune personne assez agréable. Jadis Reardon, trop conscient des hérésies de sa toilette, redoutait de semblables rencontres, mais il n’avait plus de raisons aujourd’hui pour fuir tout commerce de société. Convenablement vêtu, son allure générale se ressentait en outre avec avantage des six mois passés à l’étranger. Carter le présenta à la jeune femme, que le romancier savait déjà être sa fiancée.
Pendant qu’ils conversaient, deux dames — mère et fille évidemment — s’approchèrent, accompagnées d’une autre connaissance de Reardon, John Yule. Celui-ci s’avança gaiement pour faire accueil au voyageur rapatrié.
— Permettez-moi de vous présenter à ma mère et à ma sœur, dit-il. Votre célébrité les a rendues très désireuses de vous connaître.
Reardon se trouva dans une situation embarrassante par sa nouveauté, mais non point précisément désagréable. Cinq personnes étaient là, groupées autour de lui, le regardant toutes, très sincèrement, comme un homme d’importance, bien qu’à proprement parler il n’eût aucunp espèce de célébrité. Mais toutes ces personnes avaient suivi les progrès de sa modeste réputation, et elles étaient réellement charmées de compter au nombre de leurs connaissances un véritable écrivain et de plus tout frais débarqué d’Italie et de Grèce. Mrs Yule, dont l’élocution prétentieuse n’était pas faite pour plaire à un raffiné comme Reardon, se hâta de lui exprimer combien ses livres étaient connus chez
elle, « quoique nous ayons peu de goût pour les romans en général ». Miss Yule, nullement prétentieuse, et qui paraissait réservée de nature, voulut bien témoigner à Fauteur un réel intérêt. Quant au pauvre auteur lui-même, il s’éprit à première vue de miss Yule, tout simplement.
A quelques jours de là, il rendit visite à ces dames qui habitaient, dans les alentours de Westbourne Park, une petite maison meublée avec plus de recherche de l’effet que d’élégance.
Personne, en en sortant, ne se fût étonné d’apprendre que Mrs Edmund Yule ne possédait qu’un revenu médiocre et que, parfois, elle était réduite, pour sauver les apparences, aux expédients désespérés. Dans le petit salon, tout encombré de babioles et de fanfreluches chatoyantes où Reardon fut introduit, il trouva un grand jeune homme en conversation avec la veuve et sa fille. Ce jeune homme n’était autre que M. Jasper Milvain, homme de lettres lui-même. M. Milvain fut aise de rencontrer Reardon, dont il avait lu les ouvrages avec un vif intérêt.
— Vraiment, exclama Mrs Yule, je ne sais comment nous avons attendu si longtemps pour vous connaître, Monsieur Reardon. Si John n’était pas si égoïste, il nous aurait fait partager ce plaisir bien plus tôt.
Dix semaines après, miss Yule devenait Mrs Reardon.
Ce fut, pour le pauvre garçon, une période d’exaltation frénétique. Il avait toujours considéré la conquête d’une femme belle et intelligente comme le couronnement d’une carrière littéraire brillante, sans jamais oser espérer pour lui-même un semblable triomphe. La vie lui avait été trop dure, sous tous les rapports. Lui, l’affamé de tendresse, à qui l’amour d’une femme apparaissait comme la faveur suprême réservée aux mortels comblés de bénédictions, avait passé les plus belles années de sa jeunesse dans une solitude monacale. Maintenant tout lui venait à la fois : les amis, l’adulation, ramoui* même. Il était transporté au septième ciel.
Et vraiment, la jeune fille semblait bien l'aimer. Elle savait que sa fortune se chiffrait au total à cent pounds, épargnés sur son petit héritage ; que ses livres se vendaient presque pour rien, qu’il n’avait aucun parent fortuné dont il dût attendre quelque chose ; pourtant, elle n’hésita pas un instant lorsqu’il lui demanda d’être sa femme.
— Je vous ai aimé dès le premier jour.
— Est-ce possible ! Ou’y a-t-il en moi d’aimable ? insista-t-il. J’ai peur de m’éveiller d’un beau rêve pour me retrouver dans ma vieille mansarde, grelottant et mourant de faim.
— Vous deviendrez un grand homme.
— Je vous supplie de ne pas compter là-dessus. Je n’ai pas tant de confiance en moi.
— Alors, j’en aurai pour deux.
— Mais pouvez-vous m’aimer pour moi-même, m’aimer simplement comme homme?
— Je vous aime.
Et ces paroles chantaient autour de lui, agitaient l’air d’une vibration de joie folle, surhumaine; il aurait alors voulu se précipiter à ses pieds avec une humilité passionnée, verser des larmes brûlantes, lui crier son idolâtrie sans borne. Il la trouvait belle au delà de ce que son cœur avait jamais rêvé ; ses cheveux, d’un blond chaud, ravissaient ses yeux et sa main respectueuse. Elle était si splendidement robuste, malgré sa complexion délicate î
« Pas un seul jour de maladie dans sa vie », disait sa mère, et l’on n’avait pas de peine à la croire.
Elle parlait d’un ton de décision si délicieux ! Son :
« Je vous aime » semblait être un pacte avec l’éternité. Elle devinait le désir de son fiancé, dans les choses les plus importantes comme dans les moindres, et s’y conformait absolument. Il n’y avait en elle ni jolie pétulance, ni affectation de mièvrerie, aucune des laiblesses féminines. Et que d’exquise fraîcheur dans ses vingt ans de jeune fille, dans ses jeunes yeux brillants qui semblaient défier les années à venir !
Il allait comme un homme ébloui par une lumière intense. Ilcausait comme il n’avait jamais causé auparavant, sans retenue, avec enthousiasme, insolence même, au meilleur sens du mot. Tous lui devenaient amis, il ouvrait les bras au monde entier, il se sentait animé d’une bienveillance divine.
Une semaine avant son mariage, un certain jour, de grand matin, il se réveilla en sursaut. Il les connaissait ces réveils, si complets dans leur soudaineté, provoqués par l’oppression de quelque pensée troublante sur le cerveau embrumé de rêves. « Et si, désormais, je ne réussissais plus? Si je ne gagnais jamais plus que ces misérables cent pounds pour chacun de ces longs ouvrages qui me coûtent tant de travail ! Peut-être aurai-je des enfants à nourrir ; et Amy... comment Amy supporterait-elle la pauvreté? »
Il savait ce que sous-entend ce mot « pauvreté » : le refroidissement du cerveau et du cœur, l’énervement de la main, le lent envahissement de l’être par la crainte, la honte, le courroux inerte, le sentiment affreux de l’impuissance, de l’odieuse indifférence du monde. Pauvreté ! Pauvreté !
Pendant des heures il ne put dormir. Les yeux pleins de larmes, le cœur battant à peine, dans sa détresse il implorait Amy d’une supplication lamentable. « Ne m’abandonne pas ! Je t’aime! Je t’aime ! »
Mais cette crise passa. Six jours, cinq jours, quatre jours, son cœur ne va-t-il pas éclater de bonheur ? Le logement est loué, meublé; très haut, près du ciel, quatre étages de marches de pierre.
— Vous êtes un diable d’heureux garçon, Reardon ! observa Milvain qui déjà était devenu très intime avec son nouvel ami ; un bon garçon aussi et qui mérite son bonheur.
— Eh bien, j’ai eu d’abord un affreux soupçon.
— Je devine ce que vous voulez dire. Mais non, je
n’en étais meme pas amoureux, quoique je l’admire. D’ailleurs, elle ne se serait jamais souciée de moi, je ne suis pas assez sentimental. * .
— L’animal !
— Je le dis sans malice aucune. Elle et moi sommes peut-être trop pareils.
— Comment l’entendez-vous ? questionna Reardon, troublé et peu satisfait.
— Miss Yule est avant tout intellectuelle, voyez-vous. Il était clair qu’elle choisirait un homme de tempérament passionné.
— Il me semble que vous dites des bêtises, mon cher.
— Oh ! c’est possible. A vrai dire, je suis encore loin d’avoir complété mon étude sur les femmes. C’est une des matières en lesquelles je compte bien devenir un jour spécialiste, quoique je n’aie pas l’intention d’utiliser jamais ces connaissances dans des romans... Mais plutôt dans la vie, peut-être.
Trois jours, deux jours, un jour...
Taudis qu’il s’en allait, clopinant dans l’obscurité, il revivait cette époque dans sa mémoire lassée. Les images s’imposaient, l’obsédaient, quelque effort qu’il fît pour penser à toute autre chose, à une histoire fictive à laquelle il pût se mettre à travailler. Quand il s’était agi de ses premiers ouvrages, il avait paisiblement attendu qu’une situation suggestive, un groupe de caractères congénères se présentassent à son esprit dans un éclair délicieux, le pressant d’écrire, mais il ne pouvait plus maintenant espérer rien d’aussi spontané. Des mois d’efforts exténuants et infructueux avaient trop épuisé son cerveau. En outre, il cherchait à inventer une intrigue, ce genre de « guignol » littéraire, susceptible d’exciter l'intérêt de la masse des lecteurs, et ce travail était opposé à l'activité naturelle de son imagination. 11 éprouvait les tourments du cauchemar, cette1, oppression du cerveau et du cœur qui devient bientôt intolérable.
l’ami pratique
Après que son mari l’eût quittée, Amy s’assit dans le cabinet de travail et prit un livre nouvellement paru, comme pour lire. Au fond, elle n’en avait pas la moindre intention ; mais il lui était désagréable de rester assise, les mains sur les genoux, dans l’attitude d’une personne désœuvrée, et, même lorsqu’elle s’abandonnait à la songerie, elle tenait généralement un livre ouvert devant elle. En réalité, elle lisait peu maintenant, et, depuis la naissance de son enfant, paraissait prendre moins de goût à l’étude désintéressée. Un roman nouveau et à succès tombait-il entre ses mains, elle le disséquait à un point de vue tout pratique, et commentait à Reardon les traits qui en avaient fait la popularité. Jadis, elle n’aurait considéré de l’œuvre que sa valeur littéraire pure, dont elle avait le sens très aiguisé. Que de fois son mari avait-il éprouvé une jouissance exquise à l’entendre signaler telle qualité ou tel défaut auxquels le lecteur ordinaire eût été insensible. Aujourd’hui, ces questions l’occupaient beaucoup moins. Son intérêt prenait une direction plus personnelle ; elle écoutait complaisamment les détails des succès d’écrivains en vogue, de leur vie intime, de leurs traités avec les éditeurs, de leur mé-
thode de travail. Les bavardages des feuilles littéraires, et même non littéraires, l’intéressaient. Elle pariait de sujets tels que les droits de publication internationale, s’enquérait curieusement du fonctionnement pratique des journaux et des revues, du comité de lecture des éditeurs, etc. Un observateur impartial en pouvait conclure que son intelligence gagnait en maturité et en activité.
Plus d’une demi-heure s’écoula. La suite de pensées qui l’absorbait ne devait pas être d’une nature réjouissante; ses lèvres étaient pincées, ses sourcils légèrement froncés ; la maîtrise de soi, à tout autre moment empreinte agréablement Sur ses traits, les marquait à présent d’une froideur trop accentuée. A un certain instant, elle crut entendre du bruit dans la chambre à coucher, — les portes avaient été à dessein laissées entr’ouvertes, — sa tête se tourna rapidement de ce côté, tandis que son regard s’adoucissait aussitôt ; mais tout resta tranquille. Sans le roulement intermittent d’une voiture, le silence eût régné dans la rue autant que dans la maison, où l’on n’entendait aucun bruit.
Si... un pas résonne, qui monte allègrement l’escalier de pierre. Ce n’est point le pas du facteur; peut-être est-ce quelqu’un pour le logement voisin ? Mais l’arrêt final a lieu de leur côté ; puis un heurt vigoureux retentit à la porte. Tout de suite, Amy se lève et va ouvrir.
Jasper Milvain soulève son correct chapeau de soie et tend la main d’un air de franche amitié. Il s’informe à voix si haute qu’Amy l’arrête d’une geste de silence.
— Vous allez réveiller Willie.
— Parbleu ! j’oublie toujours, s’exclame-t-il, en baissant la voix. Le poupon profite ?
— Oh ! oui.
— Reardon est dehors? Je suis revenu samedi soir? mais je n’ai pu venir plus tôt. (On était au lundi.) O11 étouffe ici ! C’est sans doute ce toit qui emmagasine tant de chaleur pendant la journée. Quel temps magnifique à la campagne ! Et j’ai un tas de choses à vous raconter. Reardon ne tardera pas, je pense?
— Je ne crois pas .
Il laissa son chapeau et sa canne dans le corridor, entra dans le cabinet et promena son regard tout autour, comme s’il s’attendait à trouver quelque changement depuis sa dernière visite, qui datait de trois semaines.
— Ainsi, vous avez eu du plaisir? dit Amy, s’asseyant après avoir écouté un instant à la porte.
— Oh ! je me suis un peu rafraîchi les facultés. Mais devinez quelles connaissances j’ai faites ?
— Là-bas?
— Oui. Votre oncle Alfred et sa fille étaient en séjour chez Richard Yuleet je les ai vus un peu. J’ai été invité dans la maison.
— Avez-vous parlé de nous?
— A miss Yule seulement. Je l’ai rencontrée en promenade, par hasard, et, étourdiment, j’ai prononcé le nom de Reardon. Mais, à coup sûr, cela n’avait aucune importance. Elle s’est informée de vous avec beaucoup d’intérêt, demandant si vous étiez aussi belle que vous annonciez devoir l’être, il y a des années.
Amy rit.
— N’est ce pas là un produit de votre fertile imagination, Monsieur Milvain ?
— Pas le moins du monde. A propos, quelle est la question qui vous viendrait naturellement à l’esprit, au sujet de votre cousine ? Trouviez-vous qu’elle promît d'être bien un jour?
— Je n’oserais dire que oui. Elle avait une bonne figure, mais plutôt... ordinaire.
— Ah ! oui.
Jasper rejeta sa tête en arrière et parut contempler quelque chose dans sa mémoire.
— Eh bien ! je ne serais pas surpris que la plupart des gens la qualifiassent d’un peu ordinaire, même à présent... et pourtant... non .. c’est à peine possible en somme. Elle est pâle. Elle porte les cheveux courts...
— Courts ?
— Oh ! je ne veux pas dire des cheveux lisses de gar-
çon avec une raie ; ce n’est pas une nature de cheveux à devenir plats, si elle les laissait croître, ils sont tout bouclés. Elle a une physionomie charmante, peu ordinaire, je vous assure, et une tête intéressante. C’est une fille étrange, très étrange. Calme, pensive, pas très heureuse, j’en ai peur. Elle semble voir approcher avec effroi le moment de retourner à ses livres.
— Vraiment! J’avais cru comprendre qu’elle aimait beaucoup les livres.
— Elle lit bien pour six personnes, sans doute. Sa santé n’est peut-être pas très robuste. Oh ! je la connaissais de vue parfaitement, je l’avais aperçue à la salle de lecture. C’est une de ces jeunes filles qui vous trottent parla tête, vous savez, très suggestive. Il y a en elle beaucoup plus au fond qu’à la surface, tant qu’on ne la connaît pas très bien.
— Mais... je l’espère, observa Amy, avec un singulier sourire.
— Ah ! mais ce n’est pas une règle si absolue. Ils ne m’ont pas invité à aller les voir à Londres.
— Marian aura sans doute rapporté vos relations avec cette branche-ci de la famille.
— Je ne crois pas. Du moins, elle m’avait promis de n'en rien faire.
Amy le regarda d’un air inquisiteur, un peu incertain.
— Elle vous l’a promis ?
— Tout spontanément. Nous étions assez en sympathie tous deux. Votre oncle — Alfred, j’entends — est un homme remarquable, mais je présume qu’il me regarde comme un garçon de peu d’importance. Eh bien, comment vont les choses ?
Amy secoua la tête.
— Pas mieux ?
— Oh ? pas du tout mieux. 11 ne peut pas travailler. Je commence à craindre qu’il ne soit vraiment malade. Il faut qu’il s’absente avant la fin des beaux jours. Tachez de le lui persuader ce soir. Je voudrais que vous pussiez partir avec lui.
— Malheureusement, c’est impossible pour le quart d’heure. Il faut que je travaille comme un forcené. Mais ne pouvez-vous arranger pour vous tous une petite fugue d’une quinzaine, quelque part, à Hastings, à Eastbourne ?
— Ce serait peu sage. On s’en va répétant : Oh ! pour un pound ou deux, qu’importe ! Mais à la longue, cela finit par importer beaucoup.
— Je le sais bien, sapristi ! Imaginez si cela amuserait le fils de quelque riche épicier, qui, après avoir copieusement festoyé, s’il est de bonne humeur, jette son demi-souverain au garçon. Mais, je vais vous dire une chose : il vous faut sérieusement pousser votre mari à devenir pratique. Ne pensez-vous pas?
Il s’interrompit. Amy restait immobile à regarder ses doigts.
— J’ai essayé, dit-elle enfin, d’un ton sourd, avec quelque contrainte.
— Vraiment?
Jasper s’inclina vers elle en laissant ses mains jointes pendre entre ses genoux. Il scrutait le visage de la jeune femme et celle-ci, sentant ce regard trop fixe, finit par secouer la tête d’un air de malaise.
— 11 me paraît certain, dit-elle, qu’un ouvrage de longue haleine est inexécutable pour lui actuellement. Il écrit avec une telle lenteur et il est si difficile à contenter ! Ce serait chose fatale que de se lancer dans un roman plus faible encore que le dernier.
— Vous trouvez l'Optimiste faible? demanda Jasper, d’un air détaché.
— Je ne le crois pas digne d’Edwin, et je ne doute pas que tout le monde ne soit de cet avis.
— Je me demandais quelle était votre opinion là-dessus. Oui, il lui faut, en effet, chercher une voie nouvelle.
X ce moment, le bruit d’une clef ouvrant la porte du palier, se fit entendre. Jasper se renfonça sur sa chaise et attendit en souriant l’apparition de son ami. Amy ne bougea pas.
— Ah ! vous voilà ! dit Reardon s’avançant, les yeux éblouis, comme lorsqu’on sort de l’obscurité; il parlait d’un ton de cordial accueil, qui avait, néanmoins, une nuance d’abattement. Quand êtes-vous rentré ?
Milvain renouvela le récit fait à Amy au début de sa visite. Pendant qu’il parlait, celle-ci disparut cinq minutes et dit en revenant.
— Vous allez rester dîner avec nous, Monsieur Milvain ?
— Mais très volontiers.
Peu après, ils passèrent tous dans la salle à manger, où la conversation se poursuivit à voix basse, à cause de la proximité de la chambre où dormait l’enfant. Jasper se mit a conter divers petits incidents survenus depuis son retour en ville et qui, tous, le concernaient.
— En rentrant chez moi, samedi, j’ai trouvé un mot d’Horace Barlow m’invitant à l’aller voir, dans l’aprèsmidi de dimanche, à Wimbledon, parce que le directeur du Sindy devait s’y trouver et que Barlow pensait qu’il me serait agréable de le rencontrer. Alfred Yule m’en avait dit long au sujet de ce directeur, qui jouit du nom de Fadge. Votre oncle, Madame Reardon, déclare Fadge la plus mauvaise langue, ou plume, du monde littéraire, — ce qui n’est pas peu dire. Enfin, n’importe ! J’étais donc ravi d’aller à Wimbledon et d’y voir Fadge. J'ai trouvé chez Barlow la plus bizarre collection d’individus, des femmes, surtout, sentant l’encre d’une lieue ! Le grand Fadge lui-mème m’a surpris. Je croyais trouver un individu efflanqué et bilieux, et c’est le petit dandy le plus rose et le plus court qui se puisse imaginer. Il a quelque quarantecinq ans, de maigres cheveux jaunes, des yeux bleus et un air d’extrême candeur. Il m'honora d’une causerie confidentielle, et je découvris enlîn pourquoi Barlow m’avait invité à le rencontrer : c’est lui qui va diriger la nouvelle publication mensuelle de Culpepper ; vous en avez entendu parler? Et il me juge actuellement digne d’y être enrôlé comme collaborateur. Hein ! En voilà des nouvelles !
Le causeur regarda successivement Reardon et Amy avec un sourire qui en disait long.
— Je me réjouis de les apprendre, fit Reardon, de bon cœur.
— Voyez-vous, s’écria Jasper, tout vient à point à qui sait attendre. Mais que je sois pendu si je comptais aussi vite sur une affaire pareille. Ma parole ! me voilà un homme d’importance! Ce que j’ai fait a été remarqué ; les admirables qualités de mon style ont forcé l’attention ; on me regarde comme un des hommes en train d’arriver ! Grâce, dans une certaine mesure, au vieux Barlow, je l’avoue, qui paraît avoir pris plaisir à me faire mousser à tout venant. Mon dernier article dans le West End doit m’avoir fait un bien immense. Et Alfred Yule lui-même a remarqué celui du Wayside. Voilà comment marchent les choses, voyez-vous : la réputation éclate en coup de foudre, précisément alors que vous vous y attendez le moins.
— Quel nom donnera-t-on à la nouvelle revue?
— On propose le Ouvrent. Et que pensez-vous que j’aie entrepris pour le début ? Un article composé de croquis des lecteurs typiques de tous les principaux quotidiens et périodiques. Une riche idée, vous savez, — une idée à moi, bien entendu, — mais d’une exécution terriblement difficile.
— Eh bien, voilà le genre de sujet qui m’inspire de la crainte et de l’envie, dit Reardon. Je ne pourrais pas plus écrire un article comme celui-là qu’un article sur les fluxions.
— C’est ma vocation, voilà ! Vous pourriez croire, pour commencer, que je n’ai pas suffisamment d’expérience. Mais mon intuition est si puissante, que je peux tirer un parti immense d’une expérience toute petite. La plupart des gens s’imagineraient que j’ai perdu mon temps ces dernières années à musarder de-ci, de-là, à ne rien lire que des périodiques, à fréquenter les oisifs de toute espèce. La vérité est que j’ai ramassé des idées susceptibles d’être monnayées, mon garçon ; j’ai l’aptitude spéciale de l’écrivain improvisateur. De ma
vie, je ne ferai rien qui soit d’une valeur littéraire solide ; je mépriserai toujours le public pour lequel j’écrirai. Mais mon chemin sera celui du succès. Je l’ai toujours dit, et, à présent, j’en suis sûr.
— Fadge se retire donc du Studij ? interrogea Reardon, après avoir salué cette tirade d’un rire cordial.
— Oui. A la vérité, je ne savais rien sur ces deux revues et j’avais presque peur de sourire et de trahir ma pensée, pendant que Fadge m’entretenait. Savezvous qui, avant lui, dirigeait le Sîudy ?
— Non.
— Ni moi. C’est étonnant le nombre d’illustres inconnus qui passent comme cela. Mais j’avais encore autre chose à vous dire. Je suis en train de lancer mes sœurs dans la littérature !
— Comment ?
— Eh bien, oui, je ne vois pas pourquoi elles nes’essayeraient pas la main à écrire, au lieu de s’assommer à donner des leçons. Hier soir, je suis allé voir Davies, un bonhomme qui était, il y a un an, chez Monk, l’éditeur, et qui dirige actuellementun journal de commerce. Je le vois fort peu. Cependant nous avons eu ensemble un long entretien pratique. Il m’a fourni des données très utiles, et le résultat en fut que j’allai ce matin même voir Monk en personne, à qui, de ma voix la plus insinuante — vous la connaissez — je tins ce langage : « Monsieur Monk, je me présente chez vous de la part d’une dame qui projette un petit volume intitulé : « Histoire du Parlement anglais à V usage des enfants. Son projet est, etc. » Je m’entendis admirablement avec Monk, surtout lorsqu’il apprit que j’allaisêtre engagé dans la nouvelle revue de Ctüpepper. Il sourit au projet et dit qu’il sérail très aise de voir un chapitre échantillon, que, s’il lui plaisait, nous discuterions alors les conditions.
— Mais une de vos sœurs a-t-elle vraiment entrepris un livre de ce genre ? demanda Amy.
— Ni l’une ni l’autre ne savent un mot de la question, mais elles sont certainement capables de faire le tra-
vail que j’ai en tête, qui consistera surtout en anecdotes sur les hommes d’État les plus importants. Je vais écrire moi-même le chapitre-type et l’envoyer aux petites pour leur montrer ce que je propose.
— Votre énergie est devenue tout à coup remarquable, dit Reardon.
— Oui, je sens que l’heure a sonné. «Il y a une marée... », pour citer quelque chose qui ait un charme de fraîcheur.
Le frugal souper était fini, et Jasper, amplifiant tou jours le thème de ses récentes expériences et de ses perspectives futures, reprit le premier le chemin du salon. Au bout d’un instant, Amy laissa les deux amis à leurs pipes ; elle souhaitait de tout son cœur que son mari causât intimement de ses affaires avec Milvain et prêtât l’oreille aux conseils pratiques qu’elle savait devoir lui être proposés.
— J’apprends que vous êtes toujours empêtré, commença Jasper, après qu’ils eurent fumé quelques minutes en silence.
— Oui.
— Ça devient sérieux, alors ?
— Oui.
— Allons, allons, mon vieux, ça ne peut pas durer ainsi. Ne vous serait-il pas salutaire de prendre un congé ? ‘
— Non. Il faut que je fasse quelque chose, ou je tomberai dans l’idiotisme. Je vais essayer de faire un roman en deux volumes...
— Oui, oui, mais, voyons, tâchez d’en faire quelque chose de sensationnel. Si nous inventions un bon titre qui attirerait l’œil et l’oreille ? Le titre appellerait ensuite tout naturellement l’histoire.
Reardon rit avec dédain, dédain dirigé sur lui-même plutôt que sur Milvain.
— Essayons, murmura-t-il.
Tous deux parurent s’exercer l’esprit sur ce problème. Il y eut un long silence.
— J’ai tenté, dit enfin Reardon, de m’expliquer la
cause de mon état présent. La voici, je crois : cette demi-année de voyage et la secousse extraordinaire de bonheur qui l’a suivie, survenant après les circonstances de luttes, de privations, de misères que j’avais traversées, ont désorganisé l’équilibre de ma nature. Un tempérament comme le mien ne peut passer brusquement par deux états devie si opposés, sans en être profondément affecté. Le développement progressif qui s’était accompli en moi, de mon enfance studieuse à mes malheureuses tentatives de romancier, m’apparaît comme une évolution claire, normale, logique. Tandis que je ne discerne plus aucun ordre dans la progression de ces deux dernières années. En les vivant, je me suis imaginé parfois que mes facultés arrivaient à leur plénitude; ce n’était qu’une illusion. Intellectuellement, j’ai déchu. Peut-être à cela y aurait-il remède si je pouvais recouvrer la paix d’esprit, mais ma pauvreté trouble le cours naturel des choses.
Il parlait d’une manière lente, méditative, la voix monotone, les yeux obstinément attachés à terre.
— Il peut y avoir en ceci une part de vérité philosophique, intervint Jasper. N’empêche que c’est grand dommage que vous vous absorbiez en de telles pensées.
— Dommage ? non, certes ! Je veux rester un être pensant. L’adversité peut m’amener à perdre l’esprit, mais jusque-là je ne renoncerai pas à mon héritage de raison.
— Mon opinion est que vous êtes malade, Reardon, tout simplement.
— Je le suis, sans nul doute, mais d’une maladie terriblement compliquée. Dites-moi, croyez-vous que je pourrais trouver un emploi fixe quelconque? Par exemple, serais-je bon à faire n’importe quelle besogne dans l’administration d’un journal?
— Je crains que non. Vous êtes le dernier homme propre à toucher au journalisme, de quelque façon que ce soit.
— Si je recourais à mes éditeurs, m’aideraient-ils?
— Je ne vois pas comment. Ils répondraient : « Faites un nouveau roman et nous vous rachèterons. »
— Oui, il n’y a d’espoir qu’en cela. Un homme impropre au journalisme, mais qui, pourtant, doit gagner son pain par la littérature, se tourne aujourd’hui vers le roman, aussi inévitablement que les écrivains du temps d’Elisabeth se tournaient vers le drame. Oui, il n’y a que cela.
Ils causèrent longtemps encore, mais pour en revenir bien vite aux affaires de Milvain. A la vérité, Reardon se souciait peu d’en dire plus long sur les siennes propres. La conversation ne lui était plus qu’une vaine fatigue d’esprit, car le ressort de sa volonté semblait brisé et, à quelque parti qu’il s’arrêtât, il savait que tout dépendait d’influences qu’il ne pouvait même pas prévoir.