MARIAN CHEZ ELLE
Trois semaines après son retour de la campagne, — qui avait suivi de huit jours celui de Jasper Milvain, — Marian Yule travaillait un après-midi, à sa place habituelle, dans la salle de lecture du British Muséum. Il était trois heures et, sauf un répit d’une demi-heure, à midi, pour aller prendre une tasse de thé et un sandwich, elle avait travaillé d’arrache-pied depuis neuf heures et demie. Sa tâche présente consistait à amasser des matériaux pour un article sur les a Écrivains français féminins du xvne siècle », genre de travail que son père fournissait à une publication anonyme, contre émoluments fixes. Marian, actuellement, était presque en état d’achever elle-même un article semblable ; la participation de son père se bornait à quelques données et à quelques retouches. La plus grande partie du travail par lequel Yule gagnait son modeste revenu restait anonyme ; les livres et articles portant sa signature traitaient beaucoup des mêmes sujets et le style en était travaillé avec une conscience peu ordinaire chez les hommes dans sa position. Par malheur, le résultat ne correspondait pas à l’effort. Alfred Yule s’était fait un nom parmi les critiques du jour ; la plupart de ceux qui lisaient ce npm sur le sommaire
d’un périodique savaient ce qu’ils en devaient attendre, et le plus grand nombre s’abstenaient de couper les feuillets. Yule était érudit, copieux, incisif à l’occasion, mais il n’avait point la grâce en partage. Tout récemment, il s’était rendu compte que les fragments du travail de Marian, imprimés tels qu’ils sortaient de sa plume, offraient un genre de mérite tout à fait distinct de ce dont il était lui-même capable, et il se prit à se demander s’il ne serait pas avantageux, au point de vue « affaire », bien entendu, délaisser la jeune fille signer ces compositions.
Pendant un long moment, Marian avait à peine levé les yeux de dessus son pupitre, mais, à cet instant, elle crut nécessaire de se référer à l’inappréciable Larousse. Comme il arrive si souvent, le volume dont elle avait besoin ne se trouvait pas sur le rayon ; elle se retourna et regarda autour d’elle d’un air de lassitude. A peu de distance, deux jeunes gens se tenaient debout, engagés dans un colloque facétieux : leur physionomie l’indiquait. A peine les eut-elle aperçus que ses yeux s’abaissèrent, mais presque aussitôt elle les releva dans cette direction. Son visage s’était entièrement transfiguré et exprimait une timide espérance.
Les deux hommes venaient de son côté, toujours causant et riant. Elle se tourna vers les rayons, feignant de chercher un livre. Les voix — dont l’une lui était bien connue — se rapprochaient ; maintenant, elle pouvait distinguer chaque mot... et, à présent, les causeurs étaient passés. Etait-il possible que M. Milvain ne l’eût point reconnue ? Elle le suivit des yeux et le vit prendre un siège à quelques pas ; il fallait qu’il fût passé sans même se douter de sa présence.
Marian regagna sa place et resta quelques minutes à jouer avec une plume. Puis elle fît semblant de reprendre son travail, mais il était visible qu’elle ne pouvait plus s’appliquer comme auparavant. A toute minute, elle jetait un coup d’œil aux allants et vena'nts; parfois elle s’abîmait dans une rêverie. Elle était lasse et souffrait même d’un léger mal de tête. Lorsque l’ai-
guille de l’horloge marqua trois heures et demie, elle ferma le volume, dont elle avait copié des extraits, et se mit à rassembler ses papiers.
Une voix se lit entendre tout près d’elle.
— Où est votre père, Miss Yule?
L’interlocuteur était un homme d’une soixantaine
d’années, trapu, épais, tonsuré par la main du temps. Sa face, large et flasque, avait la couleur d’un vieux navet, hormis un endroit de la joue marquée d’une tache de mûre. Ses yeux, aux prunelles grises sur un globe jaune, brillaient d’une curiosité pleine de bonhomie ; sa bouche dénotait un bavard invétéré. Deux petits brins de paille roussâtre lui tenaient lieu de sourcils ; quelque chose de semblable à un morceau d’étoupe décolorée constituait sa moustache, et la barbe était représentée par des fragments de produits analogues, appendus aux plis de son menton. Un veston d’une nuance indécise entre le brun et le bleu, flottant avec ampleur et sans coupe précise, un gilet entr’ouvert par défaut de boutons et dont l’une des poches sortait, toute décousue ; un pantalon couleur bronze, si déformé qu’il faisait poche aux genoux : tous ces vêtements devaient avoir fait un long service au Muséum. De cravate, il n’en était pas question, et la chemise réclamait impérieusement la lessive.
Marian lui donna la main, en répondant à sa demande.
— Il est parti à deux heures.
— Est-ce contrariant ! Je désirais tout particulièrement le voir pour une affaire importante, très importante, que je vais vous confier, à tout risque, mais sous la promesse de n’en souffler mot qu’à votre père.
M. Ouarmby avait avancé une chaise tout près de Marian. Il était dans un état d’animation joyeuse et parlait d’une voix grasse, presque pompeuse, en anhélant à la fin de chaque phrase. Pour accentuer le caractère hautement confidentiel de sa communication, il mit sa tète presque en contact avec celle de la jeune fille, tandis que ses doigts rouges, gros et courts, cou-
vraient une des mains menues et délicates de Marian.
— J’ai eu un entretien avec Walker, continua-t-il, un entretien long et très important. Vous le connaissez'? Non, non, comment le connaîtriez-vous ? C’est un homme du métier, ami intime de Rackett, — vous savez, Rackett, le propriétaire du Study ?
Là-dessus, il fît une pause solennelle et parut plus surexcité que jamais.
— Je connais de nom M. Rackett, dit Marian.
— Sans doute, sans doute, et vous devez savoir aussi que Fadge quitte le Study à la fin de l’année, eh ? Donc, quand je rencontrai Walker, cet après-midi, son premier mot fut : — Vous connaissez bien Alfred Yule, je pense? — Mais oui, répondis-je, pourquoi ? — - Je vais vous le dire, reprit-il ; mais c’est entre vous et moi, vous savez. Rackett pense à lui pour le Study. — J’en suis ravi. — Pour tout dire, continua-t-il, je ne serais pas surpris que Yule en reçût la direction ; mais vous comprenez qu’il serait au moins prématuré d’en parler. Eh bien, qu’en pensez-vous, hein?
— Ce sont de très bonnes nouvelles, répondit Marian.
— Je crois bien. Ha ! ha !
M. Quarmby riait d’une façon à part, résultant de ses longues années d’accoutumance au rire comprimé de la salle de lecture. •
— Mais pas un mot à d’autres qu’à votre père. Serat-il ici demain ? Apprenez-le lui tout doucement. Vous savez, c’est un homme excitable, il ne peut pas prendre les choses tranquillement, comme moi. Ha ! ha!
Son rire étouffé s’acheva dans une quinte de toux, la toux de la salle de lecture. Quand il en fut remis, il serra la main de Marian avec une paternelle effusion et s’éloigna, en se dandinant, pour bavarder avec quelque autre.
Marian replaça différents livres sur leurs rayons respectifs, en rapporta d’autres au bureau et allait quitter la salle quand, de nouveau, une voix sollicita son attention.
— Miss Yule, une minute, s’il vous plaît.
C’était un homme grand, maigre, aux traits secs, dont les vêtements portaient la marque de cette bonne tenue laborieuse de la pauvreté qui se respecte ; les bords des manches de son veston, soigneusement rentrés, sa cravate noire et une casquette couvrant sa calvitie, trahissaient leur confection domestique. Il souriait avec douceur, timidité, ses yeux gris toujours larmoyants. Deux ou trois coupures toutes fraîches sur son menton et son cou témoignaient de la nervosité de sa main dans le soin consciencieux qu’il apportait à se raser.
— J’ai cherché votre père, dit-il, quand Marian se retourna. Il n’est pas là ?
— Il est parti, Monsieur Hinks.
— Ah ! alors, voulez-vous être assez aimable pour vous' charger d’un livre pour lui ? C’est mon petit Essai sur le drame historique , qui vient de paraître.
Il parlait avec une hésitation nerveuse et d’une voix qui semblait demander pardon de son existence.
— Mon père sera heureux de l’avoir.
— Si vous voulez bien attendre une minute, le livre est à ma place, là-bas.
Il s’élança, à grandes enjambées, et revint très vite, essoufflé, un livre mince, tout neuf, dans la main.
— Mes meilleurs souvenirs à M. Yule. Vous allez bien, j’espère ? Je ne veux pa#vous retenir.
Marian gagna le vestiaire des dames, mit son chapeau et sa jaquette et quitta le Muséum. Immédiatement avant elle, quelqu’un franchit la double porte, et, lorsqu’elle eut dépassé le péristyle, elle reconnut Jasper Milvain. Elle l’avait sans doute suivi dans le vestibule, à son insu, n’ayant pas levé les yeux. Le jeune homme était seul ; en descendant les marches extérieures, il regarda de droite et de gauche, mais sans se retourner. Marian le suivait à deux ou trois mètres. En approchant de la grille, elle pressa le pas un peu, de façon à déboucher dans la rue presque en même temps que lui, mais il ne tourna point la tête.
Il prit à droite, Marian, de nouveau, resta en arrière, sans cesser de suivre à une très cour le distance. Il mar-
chait lentement, elle aurait pu le dépasser de la manière la plus naturelle, ce qui l’aurait alors obligé à la voir, mais un soupçon pénible venait de lui traverser l’esprit : peut-être l’avait-il bien aperçue dans la salle de lecture* C’était la première fois qu’elle le revoyait depuis leur adieu à Finden. Avait-il quelque motif pour l’éviter? Etait-il froissé de ce que son père ne lui eût pas témoigné le désir de continuer leurs relations ?
Elle se laissa distancer. En peu d’instants, Milvain s’engagea dans Charlotte Street, et elle le perdit de vue.
A Tottenham Court Road, elle attendit un omnibus pour la transporter dans la partie la plus reculée de Cambden Town ; enfoncée dans un coin, elle ne fît aucune attention à ses compagnons de route. Elle descendit enfin, et, après dix minutes de marche, arriva à destination dans un passage tranquille, nommé Saint-Paul’s Crescent, bordé de petites maisons de bonne apparence. L’aspect de celle devant laquelle la jeune fille s’arrêta, annonçait un intérieur bien tenu. Les feqêtres en étaient garnies de rideaux propres et soignés, les ferrures delà porte luisaient à la perfection. Marian fît jouer son passe-partout dans la serrure, entra et monta l'escalier sans rencontrer personne.
Bientôt elle redescendit pour aller dans la pièce principale du rez-de-chaussée, servant à la fois de salon et de salle à manger, et dont l’ameublement était confortable, sans viser à la recherche. Aux murailles, quelques dessins et vieilles gravures ; entre la cheminée et la fenêtre, une encoignure, pourvue de rayons chargés de centaines de volumes, — le trop-plein de la bibliothèque de Yule. La table était dressée pour le repas. La famille Yule dînait à cinq heures, par raison de commodité personnelle, afin de s’assurer une longue soirée, si nécessaire à la plupart des gens de lettres. Marian était morte de faim et de fatigue, comme à chaque fois qu’elle avait passé sa journée au British Muséum. Elle se coupa une petite tranche de pain et s’assit dans un fauteuil.
Au bout d’un instant, parut une petite femme mince,
entre deux âges, simplement vêtue d’une robe grise tout unie, et dont le visage, qui ne devait jamais avoir été très attrayant et ne décelait qu’une intelligence médiocre, respirait la douceur et les bons sentiments. Elle avait l’air de faire un effort pénible pour comprendre quelque chose. Cette expression s’était gravée sur ses traits et résultait probablement des conditions particulières de son existence.
— Tu es en avance, n’est-ce pas, Marian? dit-elle en fermant la porte et s’approchant pour s’asseoir.
— Oui, j’ai un peu mal à la tète.
— Oh ! mon Dieu, est-ce que ça va recommencer ?
Mrs Yule parlait rarement d’une façon incorrecte et
ses intonations n’étaient pas d’une vulgarité choquante, mais l’accent des gens du peuple de Londres, qui les stigmatise comme d’une tare héréditaire, entachait tous ses mots, rendant vaine cette propriété de termes qu’elle devait à des années de contact avec des personnes éduquées. Sa tenue différait, au même degré, de celle qui distingue une femme du monde.
Sa manière à l’égard de Marian était singulièrement timide. En son for intérieur, elle n’avait jamais pu accepter comme un fait familier et indifférent l’immense dissemblance qui existait entre elle et sa fille. Elle ne pouvait jamais perdre de vue la supériorité de Marian en dons naturels, en délicatesse de sentiment, en raffinement d’éducation. Dans les occasions ordinaires, elle parlait à la jeune lille avec une sorte de circonspection. Si sûre qu’elle fût d’une chose, selon son propre point de vue, elle savait que celui de Marian pouvait être tout différent. Elle sentait que la jeune fille manifestait souvent une opinion par son silence seul ; de là, la vigilance avec laquelle, tout en parlant, elle s’efforçait de découvrir sur les traits de sa fille l’effet produit par ses paroles.
— Tu meurs de faim aussi, dit-elle, voyant la croûte de pain que grignotait Marian. Il faut vraiment que tu déjeunes davantage, chérie ; ce n’est pas bon d’attendre si longtemps, tu te rendras malade.
— Es-tu sortie? demanda Marian.
— Oui, j’ai été à Holloway.
Mrs Yule soupira d’un air très malheureux. Le «J’ai été à Holloway » signifiait toujours une visite à sa propre famille, composée d’une sœur mariée et mère de trois enfants, et d’un frère qui habitaient la même maison. Elle ne s’aventurait guère à parler de ces gens-là à son marÇ qui n’avait avec eux aucuns rapports. Mais Marian se montrait toujours disposée à l’écouter avec sympathie, et souvent la mère témoignait une gratitude touchante de ce qu’elle considérait comme une condescendance.
— Je suppose que papa va bientôt rentrer ?
— Il a dit qu’il rentrerait pour dîner.
— M. Quarmby m’a dit une chose qui, si elle est vraie, est une nouvelle superbe, mais je ne peux m’empêcher d’en douter. Il prétend que papa sera peut-être nommé directeur du Study à la fin de l’année.
Il va sans dire que Mrs Yule comprenait dans leurs grandes lignes les affaires du monde littéraire. Mais elle n’y attachait qu’une importance pécuniaire ; en quoi elle ne différait pas essentiellement du plus grand nombre des gens de lettres.
— Mon Dieu ! exclama-t-elle. Que ce serait heureux pour nous !
Marian était en train d’expliquer sa répugnance à fonder quelque espoir sur la prédiction de M. Quarmby, lorsque le coup de marteau du facteur, à la porte, obligea sa mère à s’absenter un moment.
— C’est pour toi, dit-elle, en revenant. Ça vient de la campagne.
Marian prit la lettre et en examina l’adresse avec intérêt.
— Ce doit être d’une des miss Milvain. Oui, Dora Milvain.
Après le départ de Jasper, de Finden, ses sœurs et Marian s’étaient vues plusieurs fois, et ces occasions de causer avaient confirmé leur sympathie mutuelle.
Leur promesse de correspondre avait jusqu’ici attendu son accomplissement.
« Vous allez être amusée, écrivait Dora, en apprenant que le projet littéraire dont mon frère parlait dans une de ses lettres, pendant que vous étiez encore ici, est vraiment en voie d’exécution. Il nous a envoyé un chapitre modèle de Y Histoire du Parlement anglais à V usage des enfants ; Maud croit qu’elle peut continuer ce travail, si elle n’est pas pressée. Elle et moi, nous sommes mises à piocher l’histoire d’Angleterre et nous y deviendrons sous peu des autorités ! Monk offre trente pounds pour le petit volume, s’il lui convient, avec possibilité de bénéfices dans l’avenir. Jasper s’entend à traiter une affaire ! De sorte que notre carrière littéraire sera peut-être, en somme, autre chose qu’une plaisanterie. Je le souhaite, car tout vaut mieux qu’une vie passée à donner des leçons. Nous serons bien contentes d’avoir de vos nouvelles, si vous vous souciez encore de jeunes campagnardes. » Ainsi de suite. Marian lut avec un sourire de plaisir, puis elle fit part à sa mère du contenu.
— Je suis très contente, dit Mrs Yule. C’est si rare que tu reçoives une lettre !
— Oui.
Marian semblait désireuse d’en dire plus long, et sa mère avait cet air pensif que donne la sympathique curiosité.
— Est-il probable que leur frère vienne faire visite ici ? questionna Mrs Yule, timidement.
— Personne ne l’y a engagé, répondit tranquillement la jeune fille.
— Il ne viendrait pas sans qu’on le lui demande ?
— Il n’est pas probable qu’il sache seulement notre adresse.
— Ton père ne le rencontrera pas, je suppose?
— Par chance, c’est possible ; je ne sais pas.
II était extrèmementrarepources deuxêtresde toucher à d’autres sujets qu’à ceux d’un intérêt journalier. En dépit de l’affection qui les unissait, leur échange de
confidences n’allait pas très loin. Mrs Yule qni, depuis le premier âge de Marian, n’avait jamais exercé l’autorité de la mère, n’en réclamait aucun privilège, et la réserve native de Marian s’était fortifiée de la respectueuse retenue maternelle. Le manque d’intimité dans les relations familiales, ce défaut essentiellement anglais, atteignait ici ses dernières limites. L’exagération de ce défaut est à coup sûr l’un des traits caractéristiques de ces familles malheureuses, scindées par la différence d’éducation entre les vieux et les jeunes.
— Je crois, dit Marian d’un ton contraint, que papa a peu de sympathie pour M. Milvain.
Elle désirait savoir si sa mère avait entendu sur ce chapitre quelque réflexion particulière; mais elle ne put se décider à poser nettement la question.
— Je ne sais pas du tout, répondit Mrs Yule, lissant sa robe de la main. Il ne m’a rien dit, Marian.
Un silence gênant. La mère avait fixé les yeux sur le manteau de la cheminée et réfléchissait de toutes ses forces.
— Sans cela, dit Marian, il eût dit un mot de désir d’une nouvelle rencontre à Londres, il me semble.
— Mais y a-t-il en ce monsieur quelque chose qui pourrait lui déplaire ?
— Je ne vois absolument rien.
Impossible de continuer ce dialogue. Marian s’agita avec malaise, puis se leva, disant qu’elle allait serrer sa lettre, et sortit de la pièce.
Peu après, Alfred Yule rentra. Il n’était pas rare qu’il revînt au logis dans une humeur de mutisme morose, et, ce soir, on était, au premier coup d’œil, suffisamment averti. Il entra dans la salle à manger et s’adossa à la cheminée pour lire un journal du soir. Sa femme feignit de mettre d’aplomb divers objets sur la table.
— Eh bien, s’écria-t-il avec irritation, il est cinq heures passées. Pourquoi le dîner n’est-il pas servi ?
— Il va l’ètre à l’instant, Alfred.
Marian entra et remarqua aussitôt l’air effaré de sa mère.
— Papa, dit-elle, espérant faire diversion, M. Hinks t’envoie son nouveau livre et espère...
— Tu peux lui reporter son livre et lui dire que j'ai autre chose à faire qu’à lire son assommant fatras. Il ne faut pas qu’il s’imagine que je vais lui consacrer un article. Cet imbécile m’importune au delà de ma force d’endurance. Je voudrais bien savoir, s’il vous plaît, quand le dîner sera servi, ajouta-t-il avec un calme féroce. Si j’ai le temps d’écrire quelques lettres, dites-lemoi tout de suite, afin que je ne gaspille pas une demiheure.
Marian ressentit vivement cette colère non motivée, mais elle n’osa pas riposter. A ce moment, la servante parut avec un plat de viande fumant, et suivie de Mrs Yule, portant les plats de légumes. L’homme de lettres s’assit et se mit à découper avec colère. 11 ouvrit son repas en vidant un demi-verre d’ale, puis il avala quelques bouchées, hâtivement, en affamé, la tête penchée sur son assiette. Il arrivait assez souvent que le dîner se passât sans un mot, et il semblait qu’il dut en être ainsi ce soir. Yule n’adressait guère à sa femme qu’une question brève ou une observation désobligeante; si, à table, il parlait humainement, c’était à Marian. Dix minutes s’écoulèrent, au bout desquelles Marian se décida à risquer d’amener une détente.
— M. Quarmby m’a chargée d’un message pour toi, dit-elle. Un de ses amis lui a dit que M. Rackett se propose de t’offrir la direction du Study.
Yule s’arrêta net dans sa mastication. Pendant une demi-minute il attacha ses yeux fixement sur l’aloyau ; puis, obliquant par le carafon de bière et la salière, il les tourna sur Marian.
— C’est un grand secret. Je ne devais en souffler mot qu’à toi.
— Quarmby est un âne, observa le père.
Cependant, il y avait un frémissement dans ses sour;
cils en broussailles, son front se déridait à demi; il se remit à manger, mais plus lentement, et comme en dégustant les bouchées.
— Oira-t-il dit ? Répète-moi ses propres paroles.
Marian le fît, aussi fidèlement que possible. Il écoutait, la physionomie railleuse, mais les traits détendus, néanmoins.
— Je n’accorde pas à Rackett assez de bon sens pour me faire cette offre, dit-il, en pesant ses mots. Et je ne sais même pas, au cas où elle me serait faite, si je l’accepterais. Ce Fadge a presque ruiné cette publication. Gela me divertira de voir combien de temps 'il mettra à faire tomber la nouvelle revue de Culpepper.
Un silence de cinq minutes, puis Yule dit tout à coup :
— Où est le livre de Hinks ?
Marian le prit sur un coin de la table, la littérature, sous ce toit, étant considérée, pour ainsi dire, comme un élément essentiel du service de table.
— Je l’aurais cru plus volumineux que cela, marmotta Yule, ouvrant le livre, de cette manière spéciale aux hommes d’étude.
Un feuillet était corné, comme pour attirer l’attention sur un passage. Yule assujettit son lorgnon et fît bientôt une découverte qui acheva de métamorphoser sa physionomie. Ses yeux brillaient, son menton s’agitait sous l’empire d’une émotion heureuse. Enfin, il tendit le livre à Marian, en désignant les petites lettres d’un renvoi. C’était un éloge chaleureux — introduit à propos d’une discussion littéraire — de la critique pénétrante, des recherches érudites, du style clair, de diverses autres qualités remarquables de M. Yule.
— C’est gentil de sa part, dit Marian.
— Ce bon vieux Hinks ! Il faut que je tâche de lui procurer une demi-douzaine de lecteurs.
— Puis-je voir? demanda Mrs Yule, d’une voix comme un souffle, en se penchant vers Marian.
Sa fille lui passa le volume et Mrs Yule lut la note avec ce regard de compréhension lente, si émouvant quand il exprime la bonne volonté du cœur entravée par l’imperfection de l’esprit.
— C’est une bonne chose pour toi, n’est-ce pas,
Alfred ? dit-elle en jetant un coup d’œil sur son mari.
— Certainement, répondit-il, avec un sourire d’ironie
dédaigneuse. Si Hinks continue, il établira ma réputation. t
Il rejeta le livre en riant. Son humeur était toute changée. Il manifesta à plusieurs reprises sa satisfaction du repas et se mit à causer librement avec sa fille.
— As-tu achevé les Femmes auteurs ?
— Pas complètement.
— Cela ne presse pas. Quand tu en auras le loisir, je veux que tu lises le nouveau livre de Ditchley, et que tu en tires une sélection de ses plus mauvaises phrases. Je m’en servirai pour un article sur le style contemporain, dont je me suis occupé cet après-midi.
Il eut son sourire fielleux. Le visage de Mrs Yule exprimait une vive satisfaction, qui devint de la joie rayonnante, lorsque son mari remarqua, incidemment, que la crème renversée était très réussie ce soir. Le dîner achevé, il se leva sans cérémonie et s’en alla à son cabinet de travail.
Cet homme avait beaucoup souffert et travaillé prodigieusement. On ne pouvait s’étonner qu’il fût tourmenté par la dyspepsie et bien d’autres maux qui fleurissent dans la chair littéraire.
Aux jours lointains où il était commis chezun libraire, l’ambition le dévorait déjà et l’amour inné du savoir aiguillonnait son esprit. Il ne s’accordait que deux ou trois heures de sommeil ; il étudiait avec acharnement les langues anciennes et les modernes, il s’essayait aux traductions en vers, il composait des plans de tragédie. En réalité, il vivait dans un autre âge ; son idéal littéraire s’était formé à l’étude de Boswell.
Le premier commis du magasin le quitta pour prendre la suite d’une petite affaire d’édition, et bientôt fonda un journal hebdomadaire d’un sou, appelé Ail Sorts , dans les colonnes duquel Alfred Yule fit ses débuts d’écrivain. Avant peu, il en devint sous-
directeur, puis directeur. Il dit adieu à la librairie, et sa carrière littéraire commença sous d’heureux auspices. Il pouvait fournir un nombre étonnant d'heures de travail consécutives. Un relevé fidèle de tout ce qu’il apprit et écrivit de sa vingt-cinquième à sa trentième année ferait l’effet d’une exagération burlesque. Il s’étaitdonné pour but de devenir un homme célèbre, mais il sentait bien à quel labeur exceptionnel il devrait se livrer pour y atteindre, la nature ne l’ayant pas doté de qualités brillantes. N’importe ; ou son nom serait connu parmi les hommes, ou il périrait dans la lutte pour le succès.
Entre temps, il se maria. Il logeait dans une mansarde, et, comme il s’approvisionnait lui-même des éléments de ses maigres repas, il achetait souvent à une petite boutique où le servait une jeune fille sans beauté, mais qui lui paraissait d’un bon naturel. Un jour de congé, il la rencontra dans la rue, se promenant avec une sœur plus jeune ; il fit avec elle plus ample connaissance et, avant peu, elle consentait à devenir sa femme et à partager sa mansarde. Ses frères Richard et Edmund poussèrent les hauts cris, disant qu’il avait commis une folie impardonnable en se mariant si au-dessous de son rang, qu’il aurait bien dû attendre que sa situation s’améliorât. C’était bel et bon, mais ils auraient pu aussi raisonnablement l’engager à refuser la nourriture simple sous prétexte qu’il serait, quelques années plus .tard, en état de s’offrir de la bonne chère. Il ne pouvait pas vivre sans une nourriture quelconque, et le moment était venu où il ne pouvait pas vivre sans femme.
Son mariage fut loin d’être malheureux. Il aurait pu se voir uni à une vulgaire mégère, tandis que cette jeune fille possédait les grandes vertus d’humilité et de bonté. Elle s’efforçait de s’instruire par lui ; mais sa bêtise et l’impatience de son mari rendaient ces efforts stériles ; il fallut se contenter de ses qualités morales. Et elles suffirent, en effet, jusqu’à ce que Yule commençât d’émerger de la cohue littéraire. Au début, il
s’était souvent emporté contre sa femme, mais sans jamais exprimer, ni éprouver, un regret de son mariage. De ce moment, il se mit à ne plus voir que les désavantages de sa position, et, oubliant tes circonstances, à s’imaginer qu’il aurait bien pu attendre de trouver une femme capable de partager sa vie intellectuelle. Mrs Yule traversa des années de grande amertume. Son mari, déjà victime de la dyspepsie et souffrant fréquemment de maux de tête d’une extrême violence, perdait quelquefois tout empire sur soi, tout sentiment de bonté, même de convenance, et reprochait à la pauvre femme sa stupidité, son ignorance, sa basse extraction. Tout naturellement elle se défendait avec les armes que lui fournissait le sentiment d’une injustice cruelle. Plus d'une fois, ils furent sur le point de se séparer. Si la rupture définitive ne se produisit pas, ce fut surtout parce que, en réalité, Yule ne pouvait se passer de sa femme ; ses services lui étaient devenus indispensables. Et puis, il fallait songer à l’enfant.
Dès la naissance de celle-ci, Yule trembla qu’elle ne fût infectée des fautes de langage et de manières de sa mère ; il voulait à peine permettre à celle-ci de lui parler. Aussitôt que possible, il envoya la petite fille à l’école tous les jours, et, à dix ans, la mit comme demipensionnaire dans un établissement de Fulham. Aucun sacrifice d’argent ne fut épargné pour lui assurer une éducation digne en tous points d’une femme du monde. Quant à la mère, ce ne pouvait lui être une légère affliction de savoir que tout contact avec sa fille était considéré comme le pire danger pour l'enfant ; mais, dans son humilité et son amour maternel, elle ne fit aucune résistance. Il arriva ainsi qu’un jour, la fillette, surprenant sa mère en flagrant délit grammatical, sa tourna vers son père et lui demanda gravement : « Pourquoi maman ne parle-t-elle pas aussi correctement que nous ? »
Quoi qu’il en soit, le but fut atteint. Marian réalisa toutes les espérances de son père. Elle ne fut pas seu-
lement distinguée de manières, mais de bonne heure manifesta des aptitudes intellectuelles.
Dès l’enfance, les livres furent son grand sujet de conversation et, à douze ans, elle était déjà en état de servir de secrétaire à son père.
On aurait peine à citer une branche de l’activité littéraire dans laquelle Yule, à un moment ou à un autre, ne se serait pas essayé. Il prenait ses efforts au grand sérieux, se persuadait qu’il faisait œuvre d’artiste, et poursuivait son ambition dans un esprit de fougueuse probité.
Malgré tout, il resta un simple artisan. Le genre de travail qu’il réussissait le mieux était maigrement rétribué et ne pouvait servir à sa réputation. A cinquante ans, il vivait encore dans une pauvre maison d’un quartier perdu. Il gagnait assez pour subvenir aux nécessités du moment et était à l’abri d’inquiétudes pressantes pour le lendemain, tant que ses facultés conservaient leur intégrité, mais il ne se dissimulait point que sa vie avait été manquée. Et cette pensée le torturait.
Voici qu’apparaissait aujourd’hui une lueur inattendue d’espérance. Si vraiment Rackett pensait à lui proposer la direction du Sludy , il pourrait encore savourer les triomphes après lesquels il avait si ardemment soupiré. Le Siudy était une revue hebdomadaire de bonne réputation. Fadge lui avait nui, incontestablement, en lui donnant un ton peu apprécié de la majorité de ses lecteurs, gens sérieux qui estimaient que la critique des écrits contemporains offre l’occasion de produire mieux qu’un déploiement d’esprit malveillant. Mais un retour à l'ancienne gravité remettrait à coup sûr les choses en ordre. Et quelle joie de trôner sur le fauteuil directorial ! Quel délice d’avoir une fois encore son propre organe, de se rendre une puissance dans le monde des lettres, de développer devant un nombreux auditoire ses grandes méthodes de critique !
Un homme aigri est un homme assiégé de mauvaises tentations. Chaque semaine, le Stiidy contenait cer-
taines colonnes de reportage léger, et quand Yule y pensait, il pensait aussi à Clément Fadge et à quelques autres de ses pires ennemis. Il n’avait que trop appris comment ces colonnes de reportage peuvent servir des desseins perfides sans la moindre hostilité ouverte. Parfois, la simple omission d’un nom sur une liste d’écrivains suffît à mortifier et à nuire. De nos jours, la manipulation de ce genre d’articles est devenue un art raffiné. Alfred savait assez ce que le tentateur lui soufflerait sans cesse à l’oreille; il se disait qu’en certains cas il n’y aurait pas de déshonneur à lui céder ; luimême avait été bien des fois traité sans merci; dans l’intérêt même du public, il était bon que certaines gens reçussent une verte leçon. Ses doigts lui démangeaient de saisir la plume directoriale. Ha ! ha ! Pareil au cheval de bataille, il flairait de loin la mêlée.
Ce soir, impossible de travailler, quoiqu’il eût de la besogne pressée à finir. Son cabinet de travail — la seule pièce au rez-de-chaussée avec la salle à manger — était petit, et même une bonne partie du parquet était encombrée de livres ; néanmoins, il trouvait la place de l’arpenter nerveusement en long et en large. C’est ce que sa femme le vit en train de faire, en venant, vers neuf heures et demie, lui apporter une tasse de café et des biscuits, son souper habituel. C’était Marian qui le servait d’ordinaire à cette heure, et il s’informa de la raison de son absence.
— Elle a encore une de ses migraines, malheureusement, répondit Mrs Yule. Je l’ai engagée à aller se coucher de bonne heure.
Elle avait posé le plateau sur la table, en repoussant des livres, et ne semblait pas disposée à se retirer.
— Es-tu occupé, Alfred ?
— Pourquoi ?
— Je crois que j’aurais à te parler de quelque chose, rien qu’un mot, à propos de Marian. Elle a eu une lettre de ces demoiselles, cet après-midi.
— Quelles demoiselles ? interrogea Yule, que ces circonlocutions impatientaient.
— Les miss Milvain.
— Eh bien ! je n’y vois pas de mal ; ce sont des personnes respectables.
— Oui, tu me l’as dit. Mais elle s’est mise à me parler de leur frère, et...
— Ou’en a-t-elle dit? Parle et finissons-en.
— Je ne peux m’empêcher de croire, Alfred, qu’elle est désappointée de ce que tu ne l’aies pas invité à venir ici.
Yule la dévisagea avec une légère surprise. Il n’était pas encore en colère et semblait bien vouloir prendre en considération le sujet qui lui était si timidement présenté.
— Oh ! tu crois cela ? Ma foi, je ne sais. Pourquoi l’aurais-je invité? Je ne l’ai vu là-bas que parce que miss Harrow paraissait le désirer. Il ne m’intéresse pas particulièrement. Et quant à...
Il s’arrêta et s’assit. Mrs Yule restait debout, à distance.
— Nous ne devons pas oublier son âge, dit-elle.
— Eh ! non, sans doute.
Il réfléchit et se mit à grignoter un biscuit.
— Et tu sais, Alfred, elle ne voit jamais de jeunes gens. Je me suis souvent dit que ce n’est pas juste.
— Hum ! Mais ce garçon-là est un parti fort douteux. D’abord il n’a rien, et l’on m’a dit qu’il est presque à la charge de sa mère. C’est ce que jç n’approuve pas absolument ; elle n’est pas trop à son aise, et il aurait dû se créer déjà des ressources personnelles. Il a une certaine intelligence, il peut réussir; mais il n’y a aucune certitude à cet égard.
Ces idées ne lui venaient pas à l’esprit pour la première fois. Lorsqu’il avait rencontré Marian et Milvain se promenant ensemble sur une route de campagne, il s’était naturellement pris à réfléchir aux possibilités de ces relations, et en était venu à conclure qu’il ne tenait pas à les encourager. Il n’avait point ignoré la visite d’adieu de Milvain et s’était, à dessein, abstenu de le revoir ensuite. La question ne se présentait pas à sa
méditation sous une forme très claire. Il croyait improbable que les jeunes gens, une fois séparés, pensassent beaucoup l’un à l’autre, et se disait qu’il serait temps de se fatiguer l'esprit de cette affaire, lorsqu’il n’y aurait plus moyen de l’ajourner. Sans doute, la perspective, pour sa tille, d’un célibat perpétuel ne lui eût pas été particulièrement agréable, mais Marian était jeune, et... une aide précieuse.
Jusqu’à quel point cette dernière considération l’intluençait-elle ? Il s’en posait assez nettement la question à cette heure où sa femme abordait ce sujet de façon si inattendue. Était-il prêt à se conduire avec un égoïsme délibéré? Jusqu’alors aucun conflit ne s’était élevé entre ses intérêts et ceux de Marian, et il avait pris l’habitude de compter’ sur son assistance pour une durée indéfinie.
S’il devenait vraiment directeur du Siudij , son concours lui serait alors moins nécessaire. Et, à tout prendre, le jeune Milvain paraissait avoir de l’avenir.
— Mais, en tout cas, dit-il à haute voix, moitié continuant ses réflexions, moitié répondant à l’air désappointé de sa femme, comment sais-tu qu’il ait quelque désir de venir voir Marian ?
— Mais je n’en sais rien du tout.
— Et tu peux t’ètre méprise quant à elle. Qu’est-ce qui t’a fait présumer qu’elle pensait à lui?
— Mon Dieu ! c’est sa façon de parler. Et puis, elle m’a demandé si tu avais de l’antipathie pour lui ?
— Elle a demandé cela? Hum ! Eli bien, je ne crois pas que Milvain soit ce qui convient à Marian. Il est homme à courtiser une jeune fille à seule fin de s’amuser.
Mrs Yule prit un air d’alarme.
— Oh ! si tu penses ça, ne le laisse pas venir, je ne le voudrais pour rien au monde.
— Je ne suis pas certain de ce que j’ai dit. (Il huma une petite gorgée de son calé.) Je n’ai pas eu occasion de l’étudier très attentivement. Mais ce n’est pas le genre d'homme qui me plaise.
— Alors, tout est pour le mieux, c’est sûr.
— Oui. Je ne crois pas qu’il y ait rien à faire quant à présent. Nous verrons s'il réussit. Je t’engage à n’en pas parler à Marian.
— Oh ! non, pour sûr.
Elle fit quelques pas pour se retirer, mais son cœur avait été troublé par la courte conversation échangée avec Marian, après la lecture de sa lettre, et il y restait des choses qu’elle souhaitait exprimer.
— Si ces jeunes filles continuent à lui écrire, j’imagine qu’elles vont souvent lui parler de leur frère.
— Oui, c’est fâcheux.
— Et tu sais, Alfred, il se peut qu’il leur ait demandé de le faire.
— Je crois qu’il est un sujet à propos duquel toutes les femmes trouvent moyen d’être fines, murmura Yule en souriant.
L’observation n’était pas gracieuse en soi, mais le ton sur lequel il la fit ne l’aggrava pas.
Son interlocutrice ne la saisit point, et elle prit cette expression d’effort mental qui lui était familière.
— Nous n’y pouvons rien, ajouta-t-il, revenant à sa supposition. S’il a quelque intention sérieuse, eh bien, laissons-le venir et profiter des occasions. Je ne vois pas que la vie de Marian soit malheureuse.
— Elle n’est pas très heureuse.
— Tu crois?
— J'en suis sûre, Alfred.
— Si je deviens directeur du Stndy , les choses peuvent changer, quoique... Mais il est inutile de parler de ce à quoi l’on ne peut rien. Et ne va pas l’encourager à se croire isolée, et ainsi de suite. Ce qui lui vaut le mieux,, c’est de continuer à travailler sérieusemnent, j’en suis sûr.
Mrs Yule se retira silencieusement et retourna à sa couture. Elle avait compris le « quoique », et le « ce à quoi l'on ne peut rien ».