‹ La rue des Meurt-de-faimChapitre 7 sur 33 · DU CÔTÉ DU SUCCÈS · texte numérisé non relu

DU CÔTÉ DU SUCCÈS

Il ne fallait pas compter que M. Quarmby, le bavard invétéré de la salle de lecture et d’autres lieux de rendez-vous publics, garderait le silence sur ce qu’il avait appris des intentions de Rackett. Le bruit se répandit bientôt qu’Alfred Yule allait succéder à Fadge dans la direction du Study , et, en conséquence, Yule se vit l’objet de l’intérêt affectueux d’un grand nombre de gens qu’il ne connaissait guère ou point du tout. En même temps, les vrais anciens amis s’empressèrent autour de lui avec des congratulations et des allusions discrètes à leur désir sincère de l’aider à remplir les colonnes de la publication. Tout cela n’avait rien de désagréable ; mais Yule, cependant, ne recevait aucun avis de Rackett lui-même et, à mesure que s’écoulaient les semaines, ses doutes ne diminuaient pas.

L’événement lui donna raison. A la fin d’octobre, on apprit, de source autorisée, que le successeur de Fadge était, non Alfred Yule, mais le sous-directeur d’une feuille de province, travailleur tranquille, n’ayant ni amis ni ennemis dans le monde de la presse à Londres, homme relativement jeune, frais émoulu de l’Université et réputé comme fort versé dans l’érudition

pure. Le choix se trouva bon, et le Slndij redevint un organe plus renommé que jamais.

Y nie avait bien été intimement convaincu que ce n’était pas à un homme de son genre que, de nos jours, on confie un poste pareil. Il essaya de se persuader qu’il n était pas déçu. Mais, lorsque M. Quarmby l’aborda d’un air penaud, il prononça certaines paroles courroucées qui restèrent longtemps sur le cœur du digne homme. Chez lui, il se renferma dans un silence sombre.

Non, on n’offrait pas ces positions-là à des hommes comme lui, pauvreset sans attaches sociales. D’ailleurs, il vieillissait. Dans les lettres, comme dans toutes les autres branches de l’activité, la poussée énergique des jeunes rendait très difficile à un vétéran de conserver seulement le petit coin conquis au prix d’une rude bataille. Toutefois, l’histoire de Quarmby n’était pas inventée de toutes pièces. Le propriétaire du Sindy avait bien, un moment, pensé à Alfred Yule, sans doute comme contraste naturel avec Clément Fadge, qu’il aurait aimé à vexer autant que possible. Mais des officieux lui avaient démontré les désavantages d'un tel choix.

Mrs Yule et sa fille, en dépit de l’indifférence sèche avec laquelle Alfred leur fit part de la nouvelle, ne prévirent que trop les conséquences de ce déboire. Le mois qui suivit lut une époque de misère pour toute la maison. De jour en jour, Yule apportait à table un mutisme morose ; il parlait à peine à sa femme, et sa conversation avec Marian se bornait aux questions indispensables et aux observations de métier. Son visage prit une teinte si bizarre qu’on l’aurait cru atteint de jaunisse, et des migraines bilieuses exaspérèrent encore son humeur farouche. Une longue expérience avait appris à Mrs Yule qu’il était plus dangereux qu’utile de risquer des consolations ; elle n’avait de salut que dans le silence. Marian ne s’aventura pas non plus à parler ouvertement de ce qui s’était passé. Mais, un soir qu’elle avait été appelée dans le cabinet de travail et souhaitait bonne nuit à son père, elle appuya sa joue

contre la sienne, caresse inaccoutumée qui eut sur lui un effet étrange. Cette marque de sympathie provoqua un épanchement de son cœur, tel qu’il n’en avait jamais eu avec sa fille.

— Les choses auraient pu être toutes différentes pour moi, s’écria-t-il brusquement, comme s’il continuait une conversation. Quand tu penses à mes échecs, et tu dois y penser souvent, à présent que tu es grande et que tu comprends les choses, n’oublie pas les obstacles qui ont barré mon chemin. Je ne voudrais pas que tu regardasses ton père comme un incapable dont on ne pouvait rien attendre de bon. Vois Fadge, il a épousé une femme bien posée dans le monde, qui lui a apporté des amis et de rinfluence. Sans cela, il n’aurait jamais été directeur du Study, position pour laquelle il n’était pas apte du tout. Mais il pouvait recevoir, aller en société avec sa femme ; chacun le connaissait et parlait de lui. Tandis que moi ? Je vis ici comme un animal dans son trou, et je suis tout ahuri quand, par hasard, je rencontre des gens avec qui je devrais être tout naturellement lié. Si j’avais pu entrer en relations personnelles avec Rackett et d’autres, dîner chez eux, les avoir à dîner chez moi, appartenir à un club, et ainsi de suite, je ne serais pas, à mon âge, ce que je suis. Mais comment aurait-ce été possible ?

Marian n’avait pas la force de lever la tète. Dans ce que disait son père, elle reconnaissait une part de vérité, mais elle était froissée de ce qu’il se permît de s’exprimer ainsi. Son silence parut faire sentir à Yule combien il était pénible pour la fille d’entendre ces récriminations contre sa mère, et il la congédia d’un brusque bonsoir.

Elle monta dans sa chambre et pleura sur la misère de leur existence à tous. Son isolement lui avait semblé plus dur que jamais depuis ses dernières vacances. Un moment, par les routes de Finden, elle avait eu la vision d’une joie telle que le sort la devait à sa jeunesse, mais cette vision s’était évanouie, et elle ne pouvait plus en espérer le retour. Elle n’était pas une

femme, mais une simple machine à lire et à écrire. Son père n’y songeait-il jamais ? Il n’était pas seul à souffrir des circonstances dans lesquelles la pauvreté l’avait entraîné.

Elle n’avait pas d’amies à qui elle pût s’ouvrir. Les miss Milvain lui avaient écrit quelquefois ; mais, en leur répondant, il lui était impossible de parler franchement d’elle-même, impossible. D’après ce qu’elle écrivait, elles devaient la supposer occupée et satisfaite, absorbée dans les choses littéraires. Elle ne pouvait faire connaître à personne la tristesse douloureuse de son cœur, l’aspect lugubre de la vie qui l’attendait.

La tentative de demi-confidence entre elle et sa mère n’avait abouti à rien. Mrs Yule ne retrouva pas d’autre occasion de parler à son mari de Jasper Milvain, et, avec Marian, elle évitait à dessein toute question ou allusion nouvelle. Les choses allaient continuer comme par le passé.

Les jours devenaient sombres. A travers la pluie et les brouillards de novembre, Marian s’en allait, à son ordinaire, au Muséum et travaillait avec acharnement parmi les autres travailleurs acharnés. Une fois dans la semaine, peut-être, elle se permettait de rôder par les rangs de la salle de lecture, regardant autour d’elle, à la dérobée, sans voir jamais le visage qu’elle aurait pu, par hasard, y découvrir.

Un après-midi, elle était installée là, mais sans pouvoir, malgré tous ses efforts, fixer son attention sur les livres ouverts devant elle. Le temps était si sombre qu’on y voyait à peine pour lire ; une odeur de brouillard s'accusait nettement dans l’air chaud, épais. Un découragement si profond la dominait qu’elle ne put même pas continuer à faire semblant de travailler ; sans souci d’être observée, elle laissa retomber ses mains et sa tête. Elle demeura ainsi, se demandant quels étaient l’utilité et le but d’une vie comme la sienne. Quand il existait déjà, de par le monde, plus de bonne littérature qu’aucun homme dans toute son existence n’en pourrait absorber, elle était là, s’épui-

sant sur de la matière à imprimer qu’on ne pouvait même pas feindre de considérer comme autre chose qu’une marchandise pour la vente du jour. Quelle folie inqualifiable ! Ecrire ! N’était-ce pas la joie et le privilège de ceux qui se croient destinés à répandre par le monde un verbe révélateur ? Son père, elle le savait, n’était pas de ce nombre ; il avait renoncé à toute idée de production originale et n’écrivait que sur d’autres écrits. Elle-même, avec quel plaisir elle eût jeté sa plume bien loin, sans la nécessité de gagner de l’argent ! Et tous ces gens qui l’entouraient, quelle visée avaient-ils, si ce n’est de produire des livres nouveaux sur ceux déjà existants, pour que des livres plus nouveaux pussent à leur tour sortir des leurs ? Cette monstrueuse bibliothèque, qui arrivait à dépasser toute préhension humaine, menaçant de devenir un désert d’imprimés sans sillons, comme elle vous oppressait intolérablement!

Le brouillard s’épaississait ; elle leva la tête vers les fenêtres au-dessous de la coupole et les vit d’un jaune noirâtre. Puis, elle aperçut un employé se promenant le loug de la galerie supérieure et, dans sa vein^ humoristique de détresse et d’ironie, elle le compara à une noire âme en peine, condamnée à errer dans une recherche éternelle et vaine le long de rayons sans fin. Ou encore, ces lecteurs assis à ces rangées de pupitres^ rayonnant du grand centre formé par le catalogue, ne ressemblaient-ils pas à de malheureuses mouches prises dans une monstrueuse toile d’araignée ? Plus sombre, plus sombre encore. On eût dit que d’invisibles atomes émanaient des énormes murailles de livres, renforçant l’obscurité ; bientôt la circonférence de la salle et son alignement de volumes ne semblera plus qu’une limite confuse de prison.

Mais, à ce moment, jaillit la blancheur tremblotante de la lumière électrique, et son bourdonnement continu créa une nouvelle source de maux de tête. Marian se ressouvint du peu de travail qu’elle avait fait aujourd’hui. 11 fallait qu’elle se forçât à penser à la tâche

entreprise. Une machine ne peut pas refuser le service. Mais les pages apparaissaient bleues, vertes et jaunes sous ses yeux. Cette lumière incertaine était odieuse. Qu’elle eût raison ou tort, elle allait rentrer chez elle et se cacher, et permettre à son cœur de se décharger de ses larmes.

Comme elle rapportait ses livres, elle se heurta à Jasper Milvain : face à face, il ne pouvait l’éviter.

Et, vraiment, il ne paraissait pas en avoir le moindredésir. Sa physionomie s’éclaira d’un sourire de satisfaction manifeste.

— Enfin! nous nous retrouvons ! comme on dit dans les mélodrames. Oh ! laissez-moi vous débarrasser deces volumes qui ne vous permettent même pas de donner la main. Votre santé est bonne ? Que dites-vous de cette température, de cette lumière ?

— Bien mauvaises.

— Ce mot convient également à la température et à la lumière, mais non à votre santé? Que je suis ravi de vous voir ! Vous vous en allez?

— Oui.

— Je suis venu ici dix fois à peine depuis mon retour à Londres.

— Mais vous continuez d’écrire ?

— Oh ! oui. Mais je vis sur mon invention et mes réserves d'observation, et le monde animé.

Marian prit son reçu des volumes et se retourna vers Jasper, le sourire aux lèvres.

— Ce brouillard est odieux, continua Milvain. Comment rentrez-vous ?

— Par l’omnibus de Tottenham Court Road.

— Alors permettez-moi de faire une partie du trajet avec vous. J’habite à Mornington Road, tout en haut. Je suis venu ici pour perdre une demi-heure, simplement, et, en définitive, je crois que je serais mieux chez moi. Votre père va bien, j’espère?

— Pas très bien.

— J’en suis fâché. Vous n’avez pas l’air non plus tout à fait dans votre assiette. Quel temps, quel endroit

que ce Londres pour y passer l’hiver ! On serait un peu mieux là-bas, à Finden.

— Beaucoup mieux, j’en suis sûre. Si le temps y était mauvais, ce serait au moins d’une façon naturelle, tandis qu’ici c’est un mauvais artificiel.

— Cela ne m’affecte pas beaucoup, dit Milvain. Tou récemment, j’ai été remarquablemement dispos. Je travaille ferme ; un travail sans fin, plus que je n’en ai jamais fait.

— J’en suis charmée.

— Où sont vos affaires ? Je suppose qu’il existe un vestiaire pour les dames par ici ? Alors voulez-vous que je vous attende dans le vestibule pendant que vous vous apprêtez? Mais, à propos, j’ai l’air d’être sûr que vous vous en alliez seule ?

— Tout à fait seule.

Le « tout à fait » semblait excessif, et fît sourire Jasper.

— Et ensuite, ajouta-t-il, que je ne vais pas vous ennuyer en vous offrant ma société ?

— M’ennuyer, pourquoi ?

— Bon.

Milvain n’attendit qu’une, minute ou deux. Quand Marian reparut, il la toisa de la tête aux pieds, — impertinence aussi peu intentionnée que, parfois, celle de ses paroles, — et eut un sourire approbateur. Ils s’enfoncèrent dans le brouillard qui, pour Londres, n’était pas des plus intenses, mais qui rendait la marche suffisamment désagréable..

— Vous avez eu des nouvelles des petites, je suppose ? reprit Jasper.

— De vos sœurs ? Oui, elles ont été assez gentilles pour m’écrire.

— Savez-vous..., mais comment le sauriez-vous ? Je suis sur le point d’écrire pour la nouvelle revue le Carrent.

— Vraiment?

— Edité par ce Fadge.

— Oui.

— Votre père ne l’aime pas, je sais.

— Il n’a pas de raisons pour l’aimer, Monsieur Milvain.

— Non, non. Fadgeestun bonhomme insolent quand il le veut, et j’imagine qu’il le veut souvent. Eh bien, il faut que j’en tire tout le parti possible. Vous ne penserez pas mal de moi parce que j’écris pour lui?

— Je sais qu’on ne peut pas faire le difficile en ces matières.

Le brouillard faisait pleurer leurs yeux et pénétrait dans leur gosier. De sorte que, lorsqu’ils atteignirent Tottenham Court Road, ils étaient tous deux dans un état de malaise complet. Il leur fallut attendre l’omnibus, et, pendant ce temps, ils causèrent à bâtons rompus, en toussant. Dans le véhicule, ils se remirent un peu ; mais on n’y pouvait pas parler librement.

— Quelles dégoûtantes conditions d’existence, s’écria Jasper, en approchant son visage assez près de celui de Marian. Je voudrais pour beaucoup que nous fussions encore dans ces champs paisibles, vous rappelezvous ? Avec le bon, le chaud soleil de septembre. Retournerez-vous à Finden bientôt?

— Je ne sais pas.

— Ma mère, malheureusement, est loin d’être bien portante. Je serai forcé d’y aller pour Noël, mais je crains que ce ne soit pas une visite bien gaie.

Arrivés à Hampstead Road, ils se donnèrent une poignée de main d’adieu.

— J’avais à vous parler de toutes sortes de choses, mais peut-être aurai-je l’occasion de vous retrouver quelque jour.

Il sauta à bas de l’omnibus et agita son chapeau dans le brouillard jaunâtre.

Peu avant la fin de décembre, parut le premier numéro du Ouvrent. Yule avait, deux ou trois fois, parlé de la revue à venir avec un âcre mépris, et, bien entendu, il n’en acheta pas d’exemplaire.

— Ainsi le jeune Milvain s'est rangé sous la bannière pleine d’espérances de Fadge? remarqua-t-il un jour

ou deux plus tard, à déjeuner. On dit que son article est extrêmement distingué; j’aurais souhaité qu’il parût quelque part ailleurs : « Dis-moi qui tu hantes... »

— Mais, je ne crois pas qu’ils aient aucune relation personnelle, dit Marian.

— C’est probable. Mais Milvain a été invité à collaborer, tu vois.

* — Trouves- tu qu’il aurait dû refuser ?

— Oh! non. Cela m’est égal, parfaitement égal.

Mrs Yule jeta un regard à sa fille, mais celle-ci paraissait indifférente. On changea de sujet. En l’abordant, Yule avait eu son intention : le nom de Milvain avait été, jusqu’ici, évité avec affectation dans leurs entretiens, et il désirait mettre un terme à cette contrainte. Jusqu’à présent, il avait éprouvé une incertitude pénible au sujet de son rôle dans cette affaire. D’après ce que sa femme lui avait rapporté, il paraissait clair que Marian regrettait la brusque fin de ses brèves relations avec le jeune homme, et l’affection de Yule pour sa fille lui rendait pénible la pensée que, peut-être, il l’avait privée d’une chance de bonheur.

Sa conscience saisit avec empressement l’occasion de justifier sa conduite. Milvain était passé à l’ennemi. Que le jeune homme comprît ou non à quel point était irréductible l’hostilité entre Yule et Fadge importait peu, mais, selon toute probabilité, il était bien informé. Des rapports intimes avec lui n’eusseiït pu, en tout cas, survivre à cette alliance avec Fadge, de sorte qu’à tout prendre, il avait été sage de laisser tomber ces relations. Certainement, on n’y eût rien gagné. Milvain était homme à peser les chances ; chacun de ses pas se réglait sur des considérations d’avantage personnel; telle était, du moins, l’impression que Yule en avait éprouvée. Les espérances de Marian auraient abouti à une déception. S’interposer avant que les choses allassent si loin, c’était donc de la bonté.

Marian s’était déjà procuré un exemplaire du Ouvrent et le lut en secret. Il ne pouvait y avoir deux opinions sur l’apport de Milvain, qui attira aussitôt l’attention

du public, et que les articles sur la revue nouvelle mentionnèrent spécialement. Marian rechercha avec un vif intérêt les commentaires de la presse ; quand elle le put, elle les découpa et les mit soigneusement de côté.

Janvier s’écoula, puis février. Elle ne revit point Jasper. Dans les premiers jours de mars, une lettre de Dora lui annonça que Y Histoire du Parlement, anglais allait paraître sous peu, puis que Mrs Milvain venait d’être très malade, mais qu’elle semblait se ressentir de l’anîélioration du temps. Pas un mot concernant Jasper.

Une semaine plus tard, arriva la nouvelle de la mort subite de Mrs Milvain. La lettre fut reçue pendant le déjeuner. L’enveloppe n’offrait aucun indice particulier, et Marian s’attendait si peu à la communication qu’elle renfermait qu’aux premiers mots elle poussa une exclamation de surprise pénible. Son père, qui avait tourné le dos à la table pour s’approcher du feu avec son journal, releva la tête et demanda ce que c’était.

— Mrs Milvain est morte avant-hier.

— Vraiment !

De nouveau, il détourna la tête et eut l’air de ne vouloir rien ajouter de plus. Mais, quelques instants après, il questionna :

— Que vont donc faire ses filles ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Es-tu un peu au courant de leur situation ?

— Je crois qu’elles seront obligées de travailler pour vivre.

Aucune autre parole ne fut échangée. Par la suite Mrs Yule fît quelques questions de sympathique intérêt auxquelles Marian répondit fort laconiquement.

Dix jours plus tard, un dimanche après-midi, Marian et sa mère se tenaient dans le salon, quand elles entendirent heurter à la porte. Une visite ne pouvait guère s’adresser qu’à Yule et celui-ci était sorti. Elles prêtèrent l’oreille ; la servante alla ouvrir, et, après un murmure de voix, vint parler à ces dames.

— C’est un monsieur qui s’appelle M. Milvain, annonça-t-elle, d’une façon qui indiquait à quel point les visiteurs se présentaient rarement ici. Il a demandé après M. Yule et, comme j’ai dit qu’il était sorti, il a demandé miss Yule.

La mère et la fille se regardèrent anxieusement. Mrs Yule était nerveuse et toute déconcertée.

— Faites entrer M. Milvain dans le cabinet de travail, dit Marian, mue par une décision soudaine.

— Tu vas le recevoir là? chuchota vivement sa mère.

— Je pensais que tu aimerais mieux cela.

— Oui, oui. Mais si ton père rentrait avant qu’il soit parti ?

— Qu’importe? Tu oublies qu’il a commencé par demander papa.

— C’est vrai. Alors, va vite.

Marian, à peine moins agitée que sa mère, allait sortir de la pièce quand elle se retourna encore.

— Si papa revient, tu le préviendras avant qu’il entre dans le cabinet.

— Oui, oui.

Dans le cabinet de travail, le feu était sur le point de s’éteindre, ce fut la première chose qui frappa le regard de Marian à son entrée, et ce qui lui donna l’assurance que son père ne rentrerait pas de quelques heures. Evidemment il avait laissé tomber le feu, sachant qu’il allait être absent; ces petites économies, incompréhensibles à quiconque a toujours vécu dans l’aisance, avaient été la loi de sa vie entière. Marian, soulagée de se sentir du temps devant elle, se tourna vers Milvain, debout près d’un des casiers à livres. Il ne portait aucun signe de deuil, mais il était pâle et sa physionomie avait une gravité inaccoutumée. Ils se serrèrent la main, silencieusement.

— Je suis bien peinée, commença Marian d’une voix entrecoupée.

— Merci. Je sais que mes soeurs vous ont tout appris. Nous étions prévenus, depuis le mois dernier, que cela

devait arriver promptement, mais il y a eu une amélioration trompeuse juste avant la fin.

— Asseyez-vous, je vous prie. Mon père est sorti, il n’y a qu’un instant, et je ne crois pas qu’il rentre de sitôt.

— Pour dire la vérité, ce n’est pas M. Yule que je désirais voir, dit Jasper, franchement. S’il s’était trouvé là, je l’aurais entretenu de ce qui me préoccupe; mais, si vous voulez bien m’accorder quelques minutes, ce sera beaucoup mieux.

Marian jeta un coup d’œil sur le feu mourant. Sa curiosité d’apprendre ce que Milvain avait à lui dire, se mélangeaitde l’anxiété de savoir s’il n’était pas trop tard pour remettre du charbon ; la chambre déjà se refroidissait, et cette apparence d’inhospitalité la contrariait.

— Vous désirez le ranimer ? demanda Jasper, qui comprit son regard et son mouvement.

— J’ai peur qu’il ne soit trop tard.

— Je ne crois pas. Je suis très expert en la matière à force de vivre dans les garnis ; laissez-moi montrer mes talents.

11 saisit les pincettes et disposa soigneusement de petits morceaux de charbon sur la braise qui restait. Marian le regardait faire avec un sentiment de confusion et d’ennui. Mais il est bien rare que les situations se présentent dans la vie avec une ordonnance théâtrale, et cesvulgaires nécessités facilitèrent, en somme;, l’entrée en matière.

— Gela marchera bien à présent, dit enfin Jasper, quand des languettes de feu commencèrent à jaillir ici et là.

Marian garda le silence, s’assit et attendit.

Jasper reprit la parole.

— Je suis revenu hier. Nous avons eu beaucoup à faire et à prévoir. Il fallait tout d’abord décider ce que deviendraient Maud et Dora, et c’est à leur sujet que je suis venu vous trouver.

La jeune fille se taisait; sa physionomie exprimait une attention sympathique.

— Nous avons conclu qu’elles pouvaient aussi bien venir à Londres. C’est un parti hardi, je ne suis pas du' tout sûr que le résultat me donne raison, mais je ne pense pas qu’elles aient tort en voulant le risquer.

— Elles sont sans doute douées, comme vous.

— Peut-être. Je sais bien que j’ai certaines capacités, quoique je ne les prise pas très haut. Nous verrons si elles peuvent faire autre chose que du simple travail de librairie ; elles sont très jeunes toutes deux. En tout cas, elles auront ici plus de ressources, sous tous les rapports, qu’à Finden. Nous avons envisagé la situation sous toutes ses faces, très sérieusement ; c’est désespérément sérieux, sans nul doute. Je leur ai dit toutes Tes difficultés qu’elles rencontreraient, je leur ai décrit les garnis de Londres, etc. Malgré tout, elles ont en elles le démon de l’aventure et elles ont résolu de risquer. En mettant les choses au pire, je suppose qu’elles pourraient toujours trouver une place de gouvernante.

— Espérons que tout ira pour le mieux.

— Oui. Mais, dans ces conditions, je les aurais vues venir ici avec beaucoup plus de répugnance si elles ne vous regardaient pas comme une amie. Demain matin, vous aurez probablement de leurs nouvelles. Peut-être aurais-je mieux fait de les laisser vous dire tout cela; mais je désirais vous voir, j’espère que vous comprendrez ce sentiment ; j’avais besoin dé tenir de vous-même l’assurance que vous seriez une amie pour ces pauvres petites.

— Oh ! vous le savez déjà ! Je serai si, si heureuse de les voir souvent î

La voix de Marian su prêtait tout naturellement et joliment à l’expression d’un sentiment chaleureux. L'emphase n’était pas dans ses habitudes ; il lui suffisait de se départir de sa réserve accoutumée, de témoigner en toute simplicité L’émotion qui avait si rarement l’occasion de se faire jour, pour que ses intonations traduisissent une féminité exquise.

Jasper la regarda en face.

— S'il en est ainsi, le bien-être du foyer leur manquera beaucoup moins. Evidemment, il leur faudra vivre dans de très modestes garnis. J’en ai vu déjà . Je voudrais qu’elles habitassent dans mon voisinage ; c’est un quartier décent, avec le parc à deux pas, et vous à proximité. Elles auraient aimé faire ménage commun avec moi, mais, tout bien considéré, vu le logement qu'il nous faudrait, cela nous coûterait plus cher que de vivre chacun de son côté. D’ailleurs, il n’y a pas de mal à le dire, je ne crois pas que nous nous entendrions longtemps. A parler franc, nous sommes tous un peu querelleurs et nous nous irritons mutuellement.

Mari an sourit et parut surprise.

— Ne l’a& riez-vous pas cru ?

— Je n’ai pas remarqué d’indices de querelles.

— Je ne sais vraiment pas si le plus grand tort est de mon côté. Pourquoi se condamner contre sa conscience? C'est peut-être Maud la plus difficile à vivre. Elle a une certaine arrogance, l’exagération de quelque chose que je sens très bien en moi. Avez-vous observé ce trait de mon caractère ?

— L’arrogance ? je ne crois pas. La confiance en soi, oui.

— Qui va jusqu’à l’extrême de temps en temps. Mais, moi à part, je suis sûr que les petites ne vous paraîtront pas querelleuses ; il faudrait qu’elles fussent diablement tracassières pour en arriver là.

— Nous serons toujours bonnes amies, j’en suis persuadée.

Jasper promenait son regard autour de lui.

— C’est le cabinet de travail de votre père ?

— Oui.

— Peut-être M. Yule aurait-il trouvé assez bizarre que je vinsse chez lui pour lui parler de ces affaires toutes privées. Il me connaît si superficiellement. Mais, en venant ici pour la première fois...

One gêne inusitée l’arrêta.

— J’expliquerai à mon père votre désir très naturel de parler de tout ceci, dit Marian avec tact.

Elle pensait avec malaise à sa mère, confinée dans la pièce voisine ; elle ne voyait pas pourquoi Jasper ne lui serait pas présenté, et pourtant elle n’osait s’aventurer à faire cette proposition. Se rappelant les récentes réflexions de son père, à propos de l’alliance de Milvain avec Fadge, elle sentait qu’il lui fallait obtenir une autorisation précise avant d’encourager le jeune homme à renouveler sa visite. Peut-être une complication de soucis l’attendait-elle. Qui sait si l’antipathie enracinée et envenimée de son père n’affecterait pas jusqu’à ses? relations avec les deux jeunes filles? Pourtant, elle était d’âge à être indépendante, à choisir elle-même ses amies. Le plaisir qu’elle éprouvait à voir Jasper sous ce toit, à l’entendre parler sur ce ton d’intimité amicale, la fortifiait dans sa résistance aux idées timorées.

— Quand vos sœurs arriveront-elles?

— Dans quelques jours, je pense. Dès que je leur aurai trouvé un gîte, je retournerai à Finden et les ramènerai, après avoir vidé la maison. C’est vraiment pitié de vendre les objets parmi lesquels on a vécu depuis son enfance.

— Oui, ce doit être bien triste, murmura Marian.

11 se leva œt se mit à parcourir des yeux les rangées de volumes les plus rapprochées.

— Allons, je vais prendre congé de vous, maintenant.

Marian se leva à son tour, comme il s’avançait.

— C’est bel et bon à moi, dit-il en souriant, d’encourager mes sœurs dans l’espoir de gagner leur vie ; mais si je n’y réussissais pas moi-même ? Il n’est pas du tout sûr que j’arrive cette année à joindre les deux bouts.

— Vous avez, il me semble, toutes les raisons possibles d’espérer.

— C’est agréable à entendre dire, mais cela implique l’idée d’un travail forcené. Et je n’aime pas le travail, je suis paresseux de nature. Jamais je n’écrirai pour l’amour d’écrire, mais seulement pour gagner de l’ar-

gent. Tous mes projets, tous mes efforts auront l’argent comme but, tous. Je suis capable de faire des vilenies, à seule fin d’acquérir de l’argent et de la réputation. Et jamais je ne laisserai rien se mettre au travers de ma fortune.

— Je vous souhaite tous les succès, dit Marian, sans le regarder et sans sourire.

— Merci. Mais cela sent l’adieu, j’espère que nous serons amis, quand même?

— Certainement, je l’espère aussi.

Ils se donnèrent la main et il marcha vers la porte. Mais, avant de l’ouvrir, il demanda:

— Avez-vous lu mon article du Current ?

— Oui, je l’ai lu.

— Je crois qu’il n’était pas mauvais.

— Il m’a paru très fort.

— Fort?... Oui, c’est le mot. Aussi il a eu du succès. J’en ai un autre, également bon, à moitié terminé, pour le numéro d’avril. Mais, j’ai eu le cœur trop gros pour le continuer. Les petites vous feront savoir quand elles seront ici.

Marian le suivit dans le corridor et le regarda ouvrir la porte d’entrée. Quand il l’eut refermée sur lui, elle rentra dans le cabinet de travail et y resta quelques minutes avant de rejoindre sa mère.

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