INVITA MINERVA
Le jour vint, néanmoins, où Edwin Reardon se reprit à travailler régulièrement, entassant toutes les vingt-quatre heures la quantité voulue de feuillets manuscrits. Il lui faudrait quinze jours pour faire un volume et quarante-cinq jours pour compléter l’ouvrage.
Quarante-cinq jours ! une éternité en perspective. Pourtant, ce calcul lui fut une sorte d’encouragement bien faible. A ce compte-là, son livre pourrait être vendu vers Noël. Cela ne lui rapporterait peut-être pas cent pounds, mais cette seule petite somme lui permettrait de payer le loyer trimestriel, et lui procurerait un court temps de repos mental. S’il ne pouvait l’avoir, ce repos, c’en était fait de lui. Il ne lui resterait qu'à trouver un autre moyen de faire vivre sa famille et luimême, ou à en finir une bonne fois avec l’existence et ses responsabilités.
Cette dernière alternative se présentait assez fréquemment à son imagination. La nuit, il ne dormait guère plus d’une heure ou deux consécutives et la période d’insomnie était souvent terrible. Les bruits divers, marquant les étapes entre minuit et l’aube, lui étaient devenus misérablement familiers: la sonnerie et les battements des horloges constituaient pour son
cerveau la pire des tortures. Deux d’entre elles étaient généralement perceptibles : celle de l’église paroissiale de Marylebone, et celle de l’asile des pauvres adjacent ; cette dernière sonnait toujours quelques minutes après son ecclésiastique voisine, et avec une dissemblance de son que Reardon trouvait très appropriée — une voix grêle, geignante, évoquant l’idée de la communauté qu’elle représentait. Après un long moment d’insomnie, il entendait sonner les quarts ; si les coups cessaient avant le quatrième, il en éprouvait une satisfaction, car il craignait de savoir l’heure. Si l’heure était accomplie, il en attendait le nombre avec anxiété. Deux, trois, quatre mêm,e étaient bien accueillies ; il lui restait du temps avant d’être obligé de se lever et de faire face à la tâche redoutée, ces quatre horribles feuillets qu’il avait à remplir avant de dormir encore. Mais ce répit n’était que momentané. A peine la cloche de l’asile devenait-elle muette que Reardon se mettait à torturer son imagination surmenée, ou bien, incapable d’un pareil effort, il évoquait dans son esprit les terribles fantômes de F avenir. La douce respiration d’Amy, à son côté, le contact de son corps chaud, le remplissaient parfois d’une crainte intolérable. Déjà, il ne croyait plus qu’elle l’aimât de son ancien amour, et le soupçon que, pour garder sa sympathie de femme, sa tendresse d’épouse, il lui faudrait accomplir l’impossible, mettait comme un poids glacial sur son cœur.
L’impossible, oui ; car il ne pouvait plus, désormais, se leurrer de l’attente d’un franc succès. Le mieux qu’il pût espérer, c’était de gagner sa vie, rien de plus. Mais Amy ne voudrait pas, ne pourrait pas se contenter de ce strict nécessaire.
Quel bienfait pour tous s’il venait à mourir d’une mort naturelle ! Sa femme et son enfant seraient recueillis; ils habiteraient chez Mrs Edmund Yule, et, à coup sûr, peu de temps s’écoulerait avant qu’Amy se remariât, cette fois-ci avec un homme sûrement capable de satisfaire ses goûts d’existence. Sa conduite,
à lui, avait été lâche et égoïste. Oh ! oui, elle l’avait aimé, elle avait été avide de croire en lui. Mais il avait toujours eu en son esprit cette voix d’avertissement ; il prévoyait,... il savait...
Néanmoins, pendant une semaine, il continua à l’allure voulue ; puis vint encore une fois la crise à laquelle il s’attendait. Symptôme ordinaire de la maladie qui frappe les imaginations surmenées : cinq ou six sujets d’ouvrages possibles flottaient dans son esprit, tous datant de l’époque de ses débuts de romancier, alors que les idées lui venaient dans toute leur fraîcheur. Se cramponnait-il désespérément à l’un de ces sujets, faisait-il tous ses efforts pour le développer, il en était presque satisfait pendant un jour ou deux; il en élucubrait laborieusement les caractères, les situations, les motifs, et se sentait prêt à se mettre à l’œuvre. Mais, à peine un ou deux chapitres étaient-ils écrits, que tout l’échafaudage s’effondrait. Il s’était trompé ; ce n’était pas ce sujet-là, mais cet autre qu’il aurait dû choisir. Cet autre en question, écarté pour un temps de son esprit, y avait reparu avec un aspect de possibilité nouvelle; il l’attirait, le tentait de jeter de côté le travail entrepris. Allons ! le voilà maintenant en meilleur train. Mais, au bout de quelques jours, l’expérience se répétait. Non, pas ce sujet, mais celui-ci auquel il n’avait pas songé depuis longtemps. Comment avait-il pu dédaigner un sujet si excellent !
Depuis des mois il vivait ainsi, tournant perpétuellement dans le même cercle, recommençant toujours pourretomber chaque fois dans le découragement : indice d’un surmenage qui s’en augmentait encore. A certaines heures il confinait à l’idiotisme ; un chaos nuageux, un tourbillon confus de riens enveloppait son cerveau. Il parlait tout seul, à haute voix, sans s’en douter. Des bouts de phrases, qui trahissaient douloureusement le sujet de sa préoccupation, lui échappaient parfois dans la rue : « Voyons, que pourrais-je tirer de cela ? » <c Eh bien, si je le faisais ? » « Mais non, cela n’irait pas », et ainsi du reste. Il lui était ar-
rivé de surprendre le regard d’un passant fixé sur lui avec stupeur. Un si jeune homme ! parler ainsi tout seul, en proie à une si évidente détresse !
La crise attendue se produisit, malgré la résolution désespérée du malheureux d’aller toujours, coûte que coûte, d’écrire, quel qu’en dût être le résultat. Mais sa volonté triompha. Un ou deux jours d’une angoisse impossible à décrire à ceux qui n’en ont pas fait l’expérience personnelle, puis il se remit de nouveau à entasser feuillet sur feuillet, avec un soupir de délivrance à la fin de chaque page. C’était une partie du tout, une partie, une partie !
Les descriptions de sites, l’analyse fouillée des caractères ou des mobiles eussent exigé un effort dont il était actuellement incapable. Aussi s’en tenait-il, autant que possible, au dialogue.
Un soir vint où il ouvrit la porte et appela Amy.
— Qu’est-ce que c’est ? répondit-elle de la chambre à coucher. Je suis occupée de Willie.
— Viens aussitôt que tu le pourras.
Au bout de dix minutes, elle parut, l’air anxieux ; elle craignait qu’il nevse mît à se lamenter sur son incapacité au travail. Au lieu de cela, il lui dit, plein de joie, que le premier volume était achevé.
— Le ciel soit loué ! s’écria-t-elle. Comptes-tu travailler plus longtemps aujourd’hui.
— Je ne pense pas, si tu veux venir t’asseoir vers moi.
— Willie n’a pas l’air bien ; il ne peut pas s’endormir.
— Tu désires rester auprès de lui ?
— Un petit moment. Je reviens tout de suite.
Elle ferma la porte. Reardon approcha du feu une chaise à dossier élevé et se donna la jouissance d’oublier les deux volumes sur lesquels il lui faudrait peiner encore, dans un sentiment de gratitude pour la partie achevée. Bientôt l’idée lui vint qu’il serait délicieux de lire un fragment de l 'Odyssée, Il alla au rayon de ses livres classiques, prit le volume et l’ouvrit au passage où Ulysse dit à Nausicaa :
<c Car mes yeux n’aperçurent jamais, parmi les mortels, ni homme ni femme qui te ressemblât; je suis saisi d’admiration en te voyant. Naguère, à Delos, près de l’autel d’Apollon, je vis un jeune palmier s’élever avec une grâce pareille. »
Ah ! oui ; voilà qui n’était pas écrit à tant de pages par jour, avec une horloge d’asile de pauvres martelant son admonition à l'oreille du poète. Que l’âme en était rafraîchie ! Qu’une joie rare troublait les yeux à l’harmonie de ces hexamètres si nobles et si doux !
Amy reparut.
— Écoute ! dit Reardon, levant les yeux sur elle, avec un sourire rayonnant. Te rappelles-tu la première fois que je t’ai lu ceci ?
Et il traduisit le fragment en prose courante. Amy rit.
— Je m’en souviens bien. Nous étions seuls dans le salon ; j’avais dit aux autres qu’ils eussent à s’accommoder pour ce soir de la salle à manger. Et tu tiras le livre de ta poche, à l’improviste. Je ris de ton habitude de traîner toujours des petits livres partout.
Les nouvelles favorables l’avaient rendue gaie. Si elle avait dû prêter l’oreille à des lamentations, sa voix n’eût pas eu ces modulations câlines. Reardon le pensait et il en resta silencieux pendant quelques minutes.
— Cette habitude était de mauvais augure, dit-il, la regardant avec un sourire incertain. Un homme de lettres pratique ne fait pas de ces choses-là.
— Milvain, par exemple. Non.
Elle citait le nom de Milvain avec une facilité curieuse. Son inconscience, en le faisant, empêchait Reardon d’y réfléchir; il l’avait toutefois observé.
— Je voulais simplement dire, fit-il, après une courte pause, que mes habitudes livresques 11e me promettaient guère le succès comme romancier.
— Je comprends. Mais tu ne pensais pas ainsi alors.
Il soupira.
— Non. Du moins,... non.
— Du moins quoi?
— Eh bien, non ; en somme, j’avais bon espoir.
Amy frotta ses doigts les uns contre les autres, avec
impatience.
— Edwin, permets-moi de te dire une chose: tu aimes trop à parler avec découragement. Ça me déplaît. J’en suis désagréablement affectée, à tel point que, lorsqu’on me questionne à ton sujet, je ne sais pas au juste que répondre. Et l’on ne peut manquer de s’apercevoir de ma gène. Ma façon de parler est si différente de celle d’autrefois !
— Vraiment ?
— Mais oui, c’est de ta faute, je n’y peux rien.
— Bon. Mais, étant donné que je ne suis pas d’une nature espérante et que je tombe aisément dans un certain pessimisme de langage, quel est le rôle d’Amy ici ?
— Oui, oui, mais...
— Mais ?
— Je ne suis pas là uniquement pour tâcher de t’entretenir en bonnes dispositions, j’imagine?
Elle fît cette question gentiment, avec son ancien sourire de jeune fille.
— Dieu m’en garde ! Je n’entendais pas parler d’une façon si absolue. Je plaisantais à moitié. Mais il est malheureusement vrai que je ne peux pas être d’humeur aussi réjouie que je le souhaiterais. Cela t’impatientet-il contre moi ?
— Un peu. Je ne suis pas maîtresse de cette impression et je tâche de la dominer. Mais il faut, de ton côté, faire aussi quelque effort. Quel besoin avais-tu de dire ce que tu as dit tout à l’heure ?
— Tu as tout à fait raison. C’était inutile.
— - Il y a quelques semaines je ne te demandais pas d’être joyeux. Les choses avaient l’air d’aller aussi mal que possible. Mais à présent que tu as terminé un volume, il est permis de reprendre espoir.
De l’espoir ? Et quel espoir ? Reardon n’osa pas exprimer les pensées qui l’assaillaient. « Un bien pauvre petit espoir. L'espoir d’un peu d’argent pour lutter
pendant une autre demi-année, — si même on pouvait aller jusque-là. » Il avait lait l’expérience qu’il n’était pas possible de dire, en quoi que ce soit, à Amy, la vérité entière, telle qu’il la voyait. Et il le regrettait. A l’épouse idéale l’homme décèle tout ce qui est en lui. Non; Amy n’était pas, sous ce rapport, l’épouse idéale. Mais, à peine ce demi-reproche lui avait-il traversé l’esprit, qu’il se condamna en son cœur, et regarda les yeux clairs de sa femme avec la joie de l’amour.
Cependant, le résultat de cette causerie fut qu’il se mit le lendemain au travail dans une disposition rien moins que favorable. Et, pour comble de malchance, peu de jours après, il attrapa son premier rhume d’hiver. Depuis plusieurs années, une série de grippes, de maux de gorge, de, lumbagos l’avaient torturé d’octobre à mai. En pensant terminer son œuvre actuelle avant Noël, il n’avait pas perdu de vue ces interruptions possibles ; mais il s’était dit : a D’autres ont bien travaillé dur dans despériodes de souffrance , je ferai de même. » C’était bel et bon; mais Reardon n’appartenait pas à la catégorie des héroïques. Un accès de fièvre mit bientôt à l’épreuve ses facultés et sa résolution. Pendant toute une atroce journée, il se cloua volontairement à son pupitre et écrivit un quart de page. Le lendemain, Amy ne voulut pas le laisser se lever; il était affreusement malade ; dans la nuit, il avait parlé de son travail, en proie au délire, et causé une vive alarme à sa femme.
— Si cela continue, lui dit-elle au matin, tu auras une fièvre cérébrale. Il faut que tu te reposes pendant deux ou trois jours.
— Dis-moi comment? Je voudrais le pouvoir.
Et le repos lui était, en effet, devenu une impossibilité. Pendant deux jours, il ne put écrire, mais cette inaction lui fut plus fatale que le tourment subi à son pupitre. Il avait l’air égaré lorsqu’il s’y rassit, devant l’éternelle feuille de papier blanc.
Et l’argent fondait, fondait, en dépit des prodiges d’économie accomplis par Amy. Elle ne dépensait que le strict nécessaire, n’achetant même pas des vêtements
presque indispensables. Mais à quoi bon tout cela ? On ne pouvait plus compter que le livre serait achevé et vendu avant que tout l’argent fût épuisé.
Un matin, à la fin de novembre, Reardon dit à sa femme :
— Demain, j’aurai fini le second volume.
— Et dans une semaine, répliqua-t-elle, il ne nous restera plus un shilling.
Il s’était abstenu de questions, et Amy avait évité de lui apprendre où en étaient les choses, par crainte de provoquer un arrêt fatal dan$ son travail. Mais il leur fallait absolument discuter leur position.
— Dans trois semaines, je peux avoir tout fini, dit Reardon avec un calme peu naturel. Alors, j’irai moimême chez les éditeurs, et les prierai de m’avancer quelque chose sur le manuscrit, avant lecture.
— Ne pourrais-tu faire ainsi avec les deux premiers volumes ?
— Non, c’est impossible; c’est vraiment impossible. Ce sera déjà assez fort ; mais offrir un livre incomplet, et un livre pareil, je ne peux pas.
La sueur perlait sur son front.
— Ils t’aideraient, s’ils savaient, dit Amy d’une voix sourde.
— Peut-être. Qu’en sait-on? Ils ne peuvent pas aider tous les pauvres diables. Non, je vais vendre quelques livres. J’en peux enlever cinquante à soixante qui ne me manqueront pas beaucoup.
Amy savait quel déchirement cela sous-entendait. L’imminence de la détresse semblait l’avoir adoucie.
— Edwin, laisse-moi porter ces deux volumes à l’éditeur et lui demander...
— Grands dieux ! non. Cela ne se peut pas. Il y a dix chances contre une pour qu’on te réponde que mon travail est d’une valeur si douteuse, qu’on ne peut même pas offrir une guinée sans que le livre entier ait été examiné. Je ne peux pas te permettre cette démarche, ma chérie. Je vais choisir quelques livres dont je puisse me passer, et, après déjeuner, j’irai dire à
un bouquiniste de venir les voir. Ne t’inquiète pas; je pourrai terminer en trois semaines, j’en suis sûr. Si je peux te rapporter trois ou quatre pounds, tu pourras te tirer d’affaire d’ici là, n’est-ce pas?
— Oui.
Elle détournait la tète.
— Tu les auras. — Il continuait de parler avec un grand calme. — Si les livres ne me rapportent pas assez, j’ai ma montre, oh ! un tas de choses.
Il s’éloigna brusquement, et Amy continua de vaquer aux soins du ménage.