XII
Père ou non.
A ce nom de Richard Law , il y eut un de ces instants de silence, de stupéfaction et d'inertie qui, dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral, précèdent toujours les grandes explosions.
Bianca, à demi levée, superposait les mains sur sa poitrine, pouren contenir les bonds tumultueux.
D'Argenson regardait tour à tour la baronne et le capitaine, aveceelte expression de haute malice et de satisfaction suprême d'un artiste qui vous admet pour la première fois à admirer son chef-d'œuvre.
Dominique, avec la rapidilé d'intuition qui lui était innée, pesait les difficultés de la position, et le parti qu'il en pourrait tirer.
Quanta madame Law, elle fixa d'abord sur Richard un regard avide, mais plein d'anxiété , car il lui paraissait impossible
que ce fût lui Puis, d'un seul bond,
comme une louve qui retrouve ses petits, elle s'élança vers lui en s'écriant :
— Mon fils !
— Ma mère !
lu ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre*
— Eh ! bien monseigneur — demanda d'Argenson — êtes -vous content?
— Très-content — reprit Dominique — parfaitement content!
— Vous voilà tiré d'inquiétude ?
— Complètement.
— J'espère que, lorsque vous verrez S. A. R. le Régent, vous voudrez bien vous ressouvenir que c'est moi qui vous ai rendu votre fils?
— Je n'aurai garde de l'oublier.
Ce disant, le capitaine secoua à tout rompre la main de l'Intendant, puis s'avancant vers Richard qui commençait à se dégager de l'étreinte maternelle :
— Eh ! bien, monsieur — lui dit-i! — et moi ?
Ces seuls mots rappelèrent à elle-
mémo la baronne, à qui la joie de revoir son fils avait un instant fait oublier les dangers de la situation.
Se penchant alors de nouveau vers lui, comme pour l'embrasser encore :
— Mon Richard — lui dit-elle furtivement — cet homme s'est dévoue pour votre père que l'on avait arrêté hier soir. Il a noblement pris sa place, et passe pour être le Contrôleurgénéral lui-même.
Quelque vague et mystérieuse que fui pour lui cette révélation, car il avait ignoré jusque là les événements à la suite desquels sa famille avait dû quitter Paris, le jeune Law comprit à l'émotion de sa mère que la circonstance était grave et le péril imminent; il alla donc à son tour vers Dominique, et lui prit la main qu'il porta pieusement à ses lèvres.
A celte démonstration filiale, le capi-
taine pensa qu'il était de son rôle d'ouvrir paternellement ses deux bras, dans lesquels Richard se jeta de la meilleure foi du monde, en disant :
— Oh! merci, merci!... Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait!...
Après cela, Richard fut humblement saluer Bianca, s'excusant de ce que la surprise et la joie de revoir sa mère l'eussent un instant distrait de ce devoir.
— Madame l'Intendante — fit déboun ai rement observer d'Argenson — le chevalier est si heureux, qu'il y aurait de la cruauté à le gronder maintenant pour l'équipée de ce matin; soyez indulgente...
— Monsieur l'Intendant — reprit Bianca avec un petit air mutin qui lui allait à ravir — ceci me concerne personnellement, et je vous prie de me laisser faire.
— Une équipée?
— Rien, monseigneur — fil d'Argcnson — moins que rien : un enfantillage... une amourette...
— Ici?... à Valcncienncs?...
— Dans mon hôtel, monseigneur.
— Bah 1 — reprit Dominique, qui savait maintenant à quelles lèvres attribuer le baiser matinal qui avait fait tressaillir Saint-Etienne — et vous prenez la chose comme cela?
— Ma foi, monseigneur, je trouve qu'il vaut mieux en rire que de s'en fâcher.
— A votre aise, mon cher.
— Nous en faisions bien d'autres à son âge.
— Après tout — dit le capitaine en tirant une seconde fois sa montre — puisque cela vous arrange, j'aurais mauvaise grâce à me montrer plus sévère que vous.
— Mon ami — disait pendant ce temps
Bianca. qui avait accaparé Richard sous prétexte de le moraliser — mon ami, rappelez-vous que vous êtes épris de Céline, ma première femme; que je vous ai surpris ce matin chez elle, el que je vous ai fait mettre à la porte, comme le premier paltoquet venu Maintenant baisez-moi la
main plus froidement que cela, monsieur!... Dieu, que les hommes sont maladroits! Et remerciez-moi d'avoir été
assca généreuse, pour vous réunira la seule femme que je vous permette d'aimer presque autant que moi.
En effet, le pauvre Richard était comme un homme ivre, qui voit confusément tournoyer toutes choses, sans pouvoir rien saisir de net et de distinct.
Le Contrôleur- général arrêté — Sa mère chez l'Intendant de Yalencicnnes,au lieu d'être dans son royal hôtel de Sois-
sons — Cel étranger qui passait pour son père, et qu'il n'avait jamais vu — Et jusqu'à cette Céline qu'on lui donnait pour maîtresse, et qu'il avait a peine remarquée... Et puis être obligé de rester clans le doute; ne pas pouvoir hasarder une question, dans la crainte qu'elle ne soit intempestive, et ne compromette quelque
grave intérêt Tout cela était bien fait
pour décontenancer un loyal jeune homme, nullement diplomate, et à qui il n'était jamais arrivé de mentir, que pour jurer à plusieurs belles cà la fois une éternelle fidélité de huit jours.
Le capitaine allait tirer sa montre pour la troisième fois, lorsque le maître d'hôtel vint annoncer que le dîner était servi.
Alors d'Argenson, le pied cambré, la bou che en cœur et le bras arrondi comme un maîtreà danser, présenta sa main à madame
Law ; Dominique offrit la sienne à fïianca, lotit en faisant à Richard un geste amicalement ironique, dont le sens était qu'en certains cas, les pères doivent avoir le pas sur les amants; et ils passèrent dans une vaste .salle toute boisée de chêne, et dont les panneaux sculptés représentaient des attributs de pèche et de vénerie.
— Tète bleue! mon cher Intendant — fil Dominique en prenant place à la droite de Bianca — je nie que nous soyons à quarante lieues de Paris.
— Et pourquoi cela, monseigneur?
— Ce dormant avec la figure équestre de feu S. M. Louis XIV, et les statues de Suger, de Sully, de Richelieu et de Mazarin, ces quatre grands conseilleurs de rois, est de la plus grande magnificence!
— Votre Seigneurie est trop indulgente.
— El celle vaisselle de vermeil avec vos
armes en relief émail lé !... En vérité, je n'ai rien vu de plus galant chez nos Lucullus parisiens.
— Vous me comblez.
— Non, mais réellement — et ceci est une remarque que j'ai été à même de faire bien souvent — il n'y a que les hommes éminents qui entendent l'art culinaire...
— Monseigneur !
— La pistache a été apportée de Syrie par Vitellius...
— Monseigneur !
— La première échalote lut envoyée d'Egypte à Athènes par Alexandre le Grand...
— En vérité, monseigneur..,
— Do 111 i tien faisait délibérer le sénat, pour savoir à quelle sauce on mettrait un turbot...
— Je n'ai certainement pas la prétention de me comparer à ces grands personnages — reprit modestement d'Argenson — mais cependant je m'occupe...
— De quelque succulente découverte, n'est-ce-pas? — acheva Dominique — Je l'aurais parié, rien qu'à l'ordonnance du service, rien qu'à ces mille petites délicatesses de détail qui dénotent l'homme de goût, de vocation et d'étude.
A quoi d'Argenson répondit par un de ces sourires équivoques, qui laissent le champ libre à toutes les interprétations.
— D'ailleurs — pousuivit gravement Dominique — il est plus que temps que la noblesse Française s'occupe un peu de devenir gourmande, et de vivre avec l'élégance et la recherche qui lui conviennent.
— Il y a longtemps que j'y songe, monseigneur.
ii. h
— Car entre nous, mon cher, savezvous bien que nous ne sommes que des croquants en comparaison des Romains.
— De vrais croquants — répéta d'Argénson.
— Qu'est-ce, jevousprio, que nos misérables vide-bouteilles, à côté des viliaspa- •îriricnnes de Baies, de Caprée, de Tibur?
— Cela fait pitié !
— Quand je ?onge que l'on servait à la table de Trimalcion, et cela dans un seul plat, une truie et ses douze marcassins !
— A la bonne heure !
— Ce n'est pas nous qui mangerions des marines et des lamproies engraissées à 1 homme.
Tàndisque lîntendaht-gcnèfal et le capitaine devisaient ainsi, la baronne et Bianca, tout à l'émotion et à là joie de leurs cœurs, échangeaient avec Richard,
Tune de douces calineries maternelles, l'autre de muettes protestations d'amour. Jusqu'ici , chevalier — dit enfin madame Law — je n'ai songé qu'à être heureuse de xvotre présence; mais, maintenant que j'y pense, diles-moi donc un peu, mon Richard, comment il se fait que vous soyez ici, alors que nous vous pensions à notre terre du Ham , près de Péronne?
— Oui , chevalier — reprit le capitaine,
que celle question rappelait à l'esprit de
son rôle., — pourquoi n eles-vous pas à
noire terre de Péronne, près de Ham?
— .Non pas de Péronne, près de Ham — interrompit la baronne — mais de Ham près de Péronne; vous confondez, monsieur.
— C'est juste, madame. Eh bien! chevalier, vous ne répondez pas?
— Mon Dieu , rien de plus simple; je m'ennuyais à mourir dans ce vieux cha-
teau , et, plutôt que d'y mourir, j'en suis parti.
— Voi!à une raison qui me plaît — dit le capitaine.
— Il doit cependant y avoir au H a m des équipages de chasse? — reprit la baronne.
— Mais effectivement — reprit le capitaine — si je ne me trompe , il doit y en avoir.
— Il se peut qu'il y en ait, monsieur — répondit Richard — mais comme le gibier manque absolument, je ne m'en suis pas informé.
— Yoilà encore une raison que j'approuve — reprit Dominique.
— Pour vous qui raffolez dé cet exercice, chevalier, ce devait cMrc une puissante ressource que le jeu de paume, que
monsieur votre père avait ordonne que l'on construisît Tau dernier.
— Ah! oui, le jeu de paume que j'ai fait construire .. je l'avais totalement oublié, moi !... J'espère que mes ordres ont été ponctuellement exécutés?
— Parfaitement, monsieur; et si j'avais seulement eu un adversaire pour faire ma partie , je vous assure que je n'aurais rien eu à désirer de plus.
— Troisième motif aussi excellent que les deux autres — dit fie capitaine.
— N'aviez-vous pas Olivier? — demanda la baronne.
— Pour jouer à la paume? Ma foi , je vous avoue que je n'ai pas eu un seul instant l'idée de lui en faire la proposition. Vous oubliez, madame, qu'il a plus de soixante ans!
— Est-ce que les mères n'oublient pas
tout le reste — cl if le capitaine — lorsqu'il est question de la sûreté de leur fils! car enfui, chevalier, il ne faut pas se le dissimuler} il était très- imprudent à vous dans les circonstances actuelles, de quitter la retraite que notre sollicitude vous avait assignée.
— Vous comprenez — reprit Richard , dont le regard élinceiait à la pensée des dangers que sa mère avait eu à courir — vous comprenez que si j'avais su que les choses fassent à ce point, je serais ace >uru à Paris réclamer ma pari de vos douleurs, et tenir tète à celte populace ignoble, qui ne sait que se prosterner devant la puissance et accabler l'infortune.
— Malheureux enfant, vous auriez donc voulu que jo meure d'appréhension !
— Vous auriez fait là une belle équipée! — ajouta le capitaine — D'ailleurs quand