‹ La rue QuincampoixChapitre 4 sur 7 · HO · texte numérisé non relu

HO

bien Une politesse à ce cher capitaine. — Croyant avoir affaire à un de ses anciens frères d'armes, Stradlirig vint à l'heure indiquée; Claude le reçut parfaitement, lui offrit une magnifique collation, et s'amusa d'abord beaucoup à intriguer son hôte, dont la mémoire faisait de vains efforts pour se rappeler où et comment ils avaient pu nouer une amitié si tendre : car je crois vous avoir dit, madame, que l'âge , les souffrances et les privations avaient rendu votre fils méconnaissable?

— Hélas! oui, monsieur, vous me l'avez dit !

« — Comment , capitaine — s'écriait «Claude — nous avons passé tant de beaux «jours ensemble , vous m'avez témoigné » de si vives tendresses, vous avez eu pour »moi tant d'attentions délicates et pour

- ni —

* ainsi dire paternelles , et votre cœur n'en » a pas consené de traces I

» — C'est fort extraordinaire — repre- » naît le capitaine.

» — Vous voulez peut-être vous dérober *a ma reconnaissance, mais je vous aver- » tis que vous n'y parviendrez pas.

» — Attendez donc... ne sommes-nous «pas allés ensemble à Calcutta?

» — Non.

» — A Bornéo?

»— Non.

» — A Mozambique ?

» — Non. Ce fut lors d'un voyage de dé- » couverte que vous entreprîtes à la fin de » 1703.

» — Un voyage de découverte... à la fin » de 170J?

» — Dans les mers du Sud. »

En cet instant un brusque mouvement

de tangage vint distraire le capitaine des laborieuses investigations que sa mémoire faisait dans le passé.

« — On dirait que vous levez l'ancre , » monsieur — s'écria-t-il.

» — Nous levons l'ancre , monsieur — «reprit froidement Claude.

• — C'est une plaisanterie, n'est-ce » pas ?

» — Il y a dix-huit ans que je ne plaidante plus.

n — Cependant...

» — A propos, capitaine — demanda » Claude sans s'émouvoir davantage de l'a- » gitation de son hôte , et en se dandinant » avec nonchalance — êtes-vous toujours » de première force aux échecs?

A ce mot , un éclair terrible rayonna dans les souvenirs de Stradling; sa pensée reconstruisit en une seconde toutes les

circonstances du crime gratuit dont il avait souillé sa carrière ; les traits flétris de Claude reprirent à ses yeux la fraîcheur et la grâce qu'ils avaient il y a quatorze ans, et, pâle de remords ou peut-être de terreur seulement , le corps grelottant comme sous l'action d'une lièvre impitoyable, courbé sous la main de Dieu qui s'appesantissait sur lui, il retomba sur son siège.

» — Ah ! — reprit Claude — c'est que «vous étiez un rude champion! Seulement «je crois me rappeler que vous étiez assez «mauvais joueur ; quand vous perdiez, » c'était le diable !

» — De grâce, monsieur. ..

» — Vous aviez surtout un certain coup

«décisif et puis, savez-vous que nous

«jouions un jeu d'enfer î... En vérité, tous » vos pauvres petits gentlemen me font pi-

»tié de se rengorger parce qu'ils exposent 9 sur une carte ou sur un dé leur fortune, » leurs maîtresses ou leurs chevaux!

«Qu'est-ce que cela , je vous prie?... par- » lez-moi de quatorze ou quinze bonnes «années d'isolement complet dans une île « quelconque de la mer du Sud, en proie » aux intempéries de toute sorte , à la » faitn, aux suggestions du désespoir, sans «entendre la voix d'une femme, sans • presser la main d\ui ami, le tout sur- » monté de la perspective de n'être jamais » délivré, et de mourir comme l'on a «vécu!... voilà un enjeu grandiose et qui » ne manque pas de poésie !

» — Et que prétendez-vous faire de moi, «monsieur?

» — Tenez , capitaine , vous ne sauriez «croire comme avec du temps, de la patience et quelque goût, on parvient à

«faire d'une île sauvage un réduit délicieux!... c'est au point que, lorsque j'ai «quilté ma retraite , il y a de cela quelques mois seulement, j'en avais les lar- »mes aux yeux.... Je m étais fait une habitation d'hiver et une habitation d'été; • j'avais un jardin d'agrément — des rats «d'agrément qui, la nuit, me déchiquetaient la peau — des jaguars d'agrément «qui, le jour, venaient me flairer de si «près, qu'il me fallait les caresser à coups » de fusil... Vous allez hériter de tout cela, «capitaine.

» — Ainsi vous me conduisez dans • l'ile...

» — A l'île Claude, capitaine; je me suis «permis de la baptiser ainsi, et vous con- » viendrez que j'y avais bien quelque droit, » n'est-ce pas? D'ailleurs, rien ne vous em-

«pochera de l'appeler à votre lour l'île » Stradling. »

— Etait-il bien généreux, monsieur — interrompit madame Maréchal — d'accabler ainsi son ennemi vaincu?

— Ma foi, madame — reprit l'étranger — l'oubli des outrages est assurément une belle chose; mais je ne connais que le Christ qui ait eu la mansuétude d'offrir sa joue aux soufflets de ses bourreaux. Passe encore pour une injure médiocre ou un dommage vulgaire!.... Toutefois, lorsque l'on a été enseveli, non pas pendant trois jours, mais pendant la plus belle moitié de sa vie ; lorsque l'on a épuisé, jusqu'à la dernière goutte de fiel, le calice des misères humaines ; que, d'heureux enfant que l'on était , s'épanouissant à la joie, à l'amour , à toutes les bonnes choses de la jeunesse, on s'est trouvé loul-à-coup

tombé en isolement et en décrépitude, et

cela par la volonté d'un homme vers lequel ou n'avait jamais été coupable, il est, ce me semble, permis d'user de représailles.

Madame Maréchal secoua négativement la tête, comme pour témoigner qu'il était interdit à sa charité évangéli que d'approuver une pareille doctrine.

— Cependant — poursuivit l'inconnu — le capitaine Stradling se faisait vieux, il avait honorablement servi son pays, des larmes involontaires roulaient dans ses

yeux Et puis Claude avait repris rang

dans la vie, il allait revoir sa mère; la fortune, l'amour, le bonheur lui avaient souri.... Une pensée de clémence vint su cœur de votre fils.

— Je reconnais enfin mon Claude! -e.

s'écria madame Maréchal.

— Il pensa que c'était au doigt de Dieu à absoudre ou à condamner le coupable ; et, quoiqu'il n'eut plus joué aux échecs depuis seize ans, quoique, depuis lors, le capitaine les eut au contraire pratiqués avec une ardeur croissante, il lui offrit de conquérir sa liberté au prix où lui-même l'avait perdue jadis.

— Eh bien? — demanda l'excellente femme avec anxiété.

— Eh bien, madame, Dieu e prononcé, et l'île Claude est aujourd'hui l'île Stradling.

— Cela fait une tache à ma joie — reprit tristement madame Maréchal.

— Justice faite — continua l'étranger — Claude s'est empressé de regagner la France; il vient de débarquer à Dunkerque avec sa femme et son fils.

— Son fils ! j'ai un pelit-flls !

— Un charmant enfant qui n'a que quinze mois, et qui vous ressemble comme deux gouttes d'eau.

— Ils vont arriver bientôt, n'est-ce pas? aujourd'hui peut-être...

— Et maintenant que je n'ai plus à redouter pour vous l'effet d'une émotion subite — reprit l'étranger en se mettant à genoux — maintenant que je vous ai préparée à la joie de revoir votre fils, bénissez-moi, ma mère, et dites que si les traits de l'homme fait ne vous ont plus rappelé ceux de l'enfant, vous sentiez au moins quelque chose, là, dans votre cœur, qui vous attirait vers moi ?

— Vous I — s'écria l'heureuse mère en le fixant avec des yeux avides — vous !.... Et moi qui ne le reconnaissais pas... mon Claude!

Elle ne put en dire davantage, et se riva

aux lèvres de son fiis avec cetle frénésie dont vous devez vous souvenir, s'il est jamais arrivé que votre mère vous retrouve après une longue séparation.

Puis, se dégageant tout-à-coup, elle appela :

— Marthe! Marthe!

— Que faites-vous, ma mère? — ■ demanda Claude.

— Ne vous souvenez-vous donc pas de Marthe votre nourrice, mon fils?

— Parfaitement, ma mère.

— C'est que la pieuse femme a pris sa part de mes douleurs, et que je ne veux pas être égoïste dans ma joie.

— Nous allons voir si elle me reconnaîtra.

— Comment vous reconnaîtrait-elle , puisque, moi votre mère., je vous dévorais du regard et j'entendais votre voix depuis

une heure, sans que rien m'avertît que ce fût vous?

— Une nourrice est aussi une mère.

— Que vous êtes changé!... mon Dieu, que vous êtes changé!...

Marthe venait d'entrer dans le parloir; c'était une femme d'une soixantaine d'années, dont le nez commençait à rejoindre le menton, et à laquelle il était difficile, à moins de beaucoup d'imagination, de restituer la fraîcheur et les formes opulentes d'une nourrice flamande.

— Qui est ce monsieur, Marthe? — demanda madame Maréchal.

— Ce monsieur? — reprit la bonne femme en considérant l'étranger avec une émotion croissante — on dirait... mais

non, cela est impossible... cependant

je n'ai jamais vu de ressemblance plus frappante et si ce pauvre monsieur

Claude n'était pas mort, puisque nous le pleurons depuis dix-huit ans , ma foi> je jurerais...

— Que c'est lui, n'est-ce pas? — reprit Claude en se jetant dans les bras de la nourrice?

— Marthe— dit en souriant madame Maréchal — je ne pardonnerai jamais à votre cœur d'avoir eu plus de perspicacité que le mien.

— Mais voyez donc, madame, comme il est grandi!...

— Parbleu! je n'avais que douze ans quand je suis parti , et il y en a dix-huit de cela!

— Marthe, vous ne savez pas que le malheureux enfant a fait le tour du monde...

— C'est-à-dire que je l'aurais fait, si je n'avais pas été arrêté en chemin.

— Qu'il a été abandonné dans une île déserte , parce qu'il était devenu plus fort aux échecs que le capitaine..., le capitaine...

— Stradling — acheva Claude.

— Que me dites-vous là, madame! — s'écria la nourrice en joignant les mains.

— Pendant quatorze ans — continua madame Maréchal — il ne s'est nourri que de chèvres, et encore fallait-il qu'il les attrapât à la course! C'est au point que

ses yeux en sont devenus gris, de bleus qu'ils étaient !

— Est-ce que tous les yeux ne deviennent pas gris en vieillissant? — objecta la nourrice avec l'aplomb le plus imperturbable.

— Tu crois? — reprit la crédule veuve, qui ne demandait pas mieux que d'être persuadée.

— Ce cher petit — dit la nourrice en se jetant une seconde fois dans les bras de Claude — je l'aurais reconnu entre mille, moi !

Après les premiers moments d'expansion, après mille tendres caresses, après que madame Maréchal se fut donné la joie d'initier son fils à tout ce qu'elle avait fait en vue d'augmenter son patrimoine, pour le cas cù la Providence le rendrait à sa tendresse, il fut convenu que Claude repartirait à l'instant même pour aller audevant de sa femme et de son fils qui arrivaient à petites journées.

En conséquence, il fut rejoindreson cheval qu'il avait laissé dans une auberge, à l'entrée de la ville, et se dirigea à fond de train vers Yalenciennes.

Le soir même il rentrait aux Trois-Empereurs, après avoir été préalablement

toucher, chez le notaire de la famille, les soixante mille livres que madame Maréchal y avait déposés, et dont il avait eu le soin de mettre le titre dans sa poche.

11 est peut-être bon d'ajouter que le véritable Claude était mort à la Guadeloupe depuis bien des années, et que notre capitaine Dominique, après s'être fait renseigner sur les circonstances de son départ, et avoir payé cent louis la coopération de la vieille Marthe, avait eu l'audace de se faire passer pour lui.

le m ni es cutr'cllca.

Cette journée, si bien ou plutôt si mal employée à Douai par le capitaine Dominique, avait été à l'Intendance une journée d'épanchements intimes et de félicités charmantes.

Des le jour, et malgré la saison , poussée par ce besoin d'agitation physique et d'isolement moral, par ce malaise indéfinissable qui fermente chez les personnes nerveuses , alors que leur cerveau gambade par les champs de l'imagination , et qu'elles sont en train de se créer du bonheur, Bianca était descendue dans le jardin de l'hôtel.

Et, au fait, c'est que ce jardin n'était plus ce qu'il avait été jusqu'alors, c'està-dire fort sombre, fort maussade, et fort inculte. Il semblait à Bianca que les parterres avaient subi de plus gracieux contours; les grands arbres décharnés lui souriaient. Voilà que les fleurs mortes se balançaient sur leurs tiges, plus sveltes , plus suaves, plus éblouissantes que jamais! Voilà que le bouvreuil chantait, que les abeilles butinaient, que les papil-

Ions voltigeaient de leurs petites ailes poussiéreuses et diaprées ! Celait une source dont les rubans d'argent scintillaient par des sentiers verts et feuillus qu'elle n'avait jamais remarqués. C'était un aimable groupe , d'après Coustou , qu'elle s'étonnait de ne pas avoir apprécié plus tôt. C'étaient de joyeuses pâquerettes qm dansaient sur les gazons, des campanules bleues qui semblaient égrener dans les airs des gammes argentines , de blancs flocons d'aubépine qui neigeaient autour d'elle; c'était tout ce que peut faire éclore de radieux et de féerique une imagination jeune, ardente et satisfaite.

Ce que la nature n'amène à point qu'après plusieurs mois de laborieuse gestation , l'amour venait de la féconder en un clîn-d'œil.

Puissant créateur que l'amour!

De temps à autre, Bianca levait les yeux vers les croisées de son appartement, qui était celui de madame Law, car elle avait entrevu, dans l'avenir, je ne sais quelle mystérieuse satisfaction à pouvoir se rappeler que tout ce qui était à elle avait été pendant quelques jours à l'usage de la mère de Richard.

Puis, comme tout annonçait que la baronne reposait encore, elle se remettait à courir et à folâtrer par les sentiers fleuris de son cœur.

Il lui venait alors de ces pensées naïves qui font sourire de pitié les hommes graves et les femmes laides ; ainsi elle effeuillait la première branche venue en disant tour-à-tour :

II m'aimera toujours.

Il m'oubliera bientôt.

Lorsque la dernière feuille ramenait l'augure préféré, vous eussiez dit que la félicité éternelle se révêlait à elle par une échappée de ciel.

Si le pronostic était malheureux, elle finissait par découvrir quelque foliole plus exiguë ou plus flétrie que les autres, laquelle ne devait pas entrer en compte, et dont la suppression la ramenait à son thème favori : Il m aimera toujours.

Et mille autres choses puériles, creuses, ridicules, si vous le voulez, mais qui vont si bien à l'amour et à la jeunesse!

Vers dix heures il se fit quelque mouvement chez la baronne, les épais rideaux de lampasi glissèrent sur leurs tringles, et Bianca prit son vol.

L'impatient Richard arrivait de son coté, en sorte qu'ils entrèrent ensemble dans l'appartement de madame Law, et

furent, pour ainsi dire, réunis dans le même baiser matinal.

C'était de bon présage.

La baronne étant toujours souffrante et alitée, ce fut pour les jeunes gens une occasion de lutter de prévenances, de caresses, de soins délicats qui avaient pour immédiate rémunération quelque frôlement clandestin, quelque pression muette, quelques brises du souffle adoré mystérieusement aspirées.

En ces moments tout devient aliusion :

la famille, le spectacle, l'église , la romance du jour, le bouquet de la saison; ici c'est un mot, là une phrase, ailleurs un geste, une intention , moins que rien. Et vous êtes compris, et l'on vous répond, et vous répliquez, et que sais-je encore!

Lorsque Puchard avait appris que cette chambre était celle ordinairement habitée

par Bianca , une sorte de grelottement nerveux sciait emparé de lui; de subites transfigurations s'étaient accomplies dans

son esprit comme» par enchantement ; le meuble le plus futile, lob jet le plus insignifiant lui étaient des (anses d'extase et de vénération; peu s'en fallait qu'il ne s'agenouillât a chaque pas.

Bianca s'enivrait à tant de témoignages manifestes de l'empire qu'elle exerçait sur son amant; elle n'avait jamais été plus spirituelle, plus enjouée, plus Eve qu'en ce moment; sa parole montait à la télé, et Marivaux aurait dit que son regard versait du Champagne.

D'Argenson avait envoyé demander s'il faisait jour chez la baronne.

Malgré sa frisure à l'oiseau royal ; malgré la plume (i) élégante et juvénile qui

(*) On appelait plumes, des semblants d'épée cîe parade, dout IL 0

retroussait la basque de son habit ; bien qu'il se donnât toutes les peines possibles pour sourire en cœur et se donner des semblants de muguet, sa présence produisit l'effet de ces épouvantails que Ton dresse dans les chenevières pour faire peur aux oiseaux : les douces joies qui rayonnaient dans cette chambre prirent leur volée.

— Monsieur l'Intendant — dit Richard, après l'échange des compliments obligés — je me suis présenté, il y a une heure , aux abords de votre cabinet, mais votre valet de chambre m'a barré le passage.

— Chevalier — reprit d'Argensou — j'ai mille grâces à vous demander; Comtois est un maladroit qui ne suit jamais mes instructions au pied de la lettre que lors-

la lame était en baleine, et le fourreau de soie blanc, à garde d'or.

qu'il devrait s'en écarter. Le drôle savait que je terminais un travail fort important, auquel j'ai dû consacrer une partie de la nuit, et il aura craint de me déranger Je le gronderai.

Bianca fit la satyrique petite moue que nous connaissons.

— Alors Votre Seigneurie me permettra, avec i'acquiescement de ces dames, de m 'acquitter ici de la mission dont monsieur le Contrôleur - général m'a chargé?

— Sans doute , Chevalier, à moins que ce ne soit un secret d'Etat

— Ce n'est pas même un secret — dit Richard.

— Tant pis — ajouta Bianca — car nous ne pourrons pas le divulguer.

— C'est tout simplement — poursuivit Richard — que monsieur le Con-

trôlcur- général, dont la santé exige le grand air et la locomotion, a pris sur lui de sortir ce matin sans s'être d'abord assuré de l'agrément de Votre Seigneurie, et qu'il ne rentrera probablement qu'à une heure assez avancée de la journée.

— Comment — dit Bianca — monsieur le baron a osé prendre cela sur lui!....

Mais ceci me paraît fort grave n'est-ce

pas, monsieur d'Argenson?

— Très -grave — reprit l'Intendant, dont les lèvres s'écarquillèrent en un gracieux sourire.

— Aussi m'a-t-il chargé de vous faire agréer ses excuses.

— Que nous n'agréons pas — ■ interrompit Bianca.

— Et de plus — poursuivit Richard sur le ton de la plaisanterie — je viens me constituer en otage.

— En sorte que vous en aurez deux pour un — ajouta madame Law.

— Les charitables petites âmes que vous faites! — reprit l'Intendant, de l'air d'un martyr qui se résigne.

Puis se tournant vers Richard :

— A propos , Chevalier, pourquoi Son Excellence n'a-l-elle pas fait prendre un des chevaux de mes écuries?

— Vous auriez ainsi eu la chance que l'instinct de votre cheval vous ramenât le prisonnier — dit Bianca. — Cela n'est pas maladroit.

— Monsieur le baron a accepté le mien — dit Richard.

— Un superbe genêt d'Espagne — reprit Bianca — qui frôle au dacieu sèment

les roues de carrosse, et que son maître a dressé à rapporter des mouchoirs; par

exemple, je ne sais pas s'il rapporte les cavaliers.

Et comme le chevalier pâlissait à cette sortie téméraire, qui rappelait un des incidents de leur voyage, la jeune femme se prit à se pâmer d'un petit rire provocateur et belliqueux qui lui allait à ravir.

Il n'y a que les belles pécheresses pour avoir, à brûle-pourpoint, de ces intrépidités de salon qui feraient trembler les hommes les plus résolus.

— Je ne comprends pas — dit l'Intendant.

— Monsieur Richard va vous expliquer cela.

— En vérité, Madame, je ne puis...

— C'est donc un secret cette fois — reprit Bianca; — un secret d'Etat, comme disait toul-à-1'heure monsieur l'Intendant.

C'est si joli un secret.,, quand on le sait!

Et ce pauvre M. d'Argenson qui ne peut pas le savoir!

— Et moi — demanda la baronne, en reportant de Bianca à son fils un de ces regards qui fouillent dans le cœur, et qui répondent plutôt qu'ils n'interrogent; — et moi, est-ce que je puis le savoir?

Richard baissa les yeux.

Bianca fut embrasser madame Law, et lui fit cette insidieuse réponse :

— Je vous aime.

Les femmes répondent à une foule de choses par ce mot-là.

— Que je devrais bien prendre ma revanche — reprit d'Argenson en massant une prise de tabac dans sa boîte d'écaillé — et ne pas vous initier aux nouvelles que vient de m'apporter le Mercure de France.

— Ah ! monsieur l'Intendant, je vous en prie ! — dit la baronne,

— Ah! mon petit mari! — minauda Bianca.

— Le marquis de Dangeau et monsieur de Chaulieu viennent de mourir.

— Comment, cet aimable Chaulieu!

Qui donc nous fera maintenant de petits vers, de petites ('pitres, de petites élégies?

— Et ce joueur de Dangeau, l'historiographe des riens de la cour ! L'ombre, le hoc et le reversi (1) vont prendre le deuil. En vérité ,, quand je me rappelle ses éternels bavardages, je ne puis pas lui en vouloir d'être mort. . . A propos , monsieur l'intendant — ajouta Bianca — les quarante ne sont plus que trente-neuf ! Yoilà un fauteuil qui vous revient.

(*) Jeux de l'époque.

— Il faudrait pour cela que je fusse à Paris, que je pusse solliciter.

— N'est-ce pas ce marquis de Dangeau — demanda madame Law — qui, dans le temps que Louis XIV entretenait un commerce de galanterie avec Henriette d'Angleterre, sa belle-sœur, était à la fois le confident de l'un et de l'autre?

— Justement. Le roi le chargeait d'écrire à Madame , et la princesse îc chargeait de répondre au roi ; il les servit ainsi tous deux, sans jamais laisser soupçonner à l'un qu'il fut employé par l'autre, et ce fut la cause de sa fortune.

— D'où il résulte, reprit malignement la baronne — qu'il est quelquefois bon de garder un secret.

— Et puis, vous ne savez pas? La peste vient de débarquer à Marseille pour la vingtième fois...

— La peste!

— Elle est arrivée de Sidon sur un navire marchand. Mais soyez tranquilles, le gouvernement a établi des cordons de troupes sur les frontières du Dauphiné et du Languedoc.

— Si bien que, maintenant qu'elle est entrée à Marseille , elle n'en pourra plus sortir — reprit Bianca — cela est agréable pour les habitants.

— Il paraît que monseigneur de Belzunce donne l'exemple du devoûment le

plus héroïque Ah! j'oubliais de vous

dire — le cardinal Albéroni est disgracié.

— L'année est mauvaise pour les ministres — fit tristement observer madame Law.

— Ce qu'il y a de curieux , c'est qu'il était déjà sorti du territoire espagnol, lorsqu'on s'aperçut qu'il emportait avec

lui le testament de Charles II, ce testament en \ertu duquel Philippe V est assis sur le trône d'Espagne.

— Il n'en fallait pas davantage pour déchirer le traité d'Utrecht, et recommencer la guerre de la Succession.

— Aussi s'est -on empressé de courir après lui et de lui reprendre ce précieux velin, moyennant lequel le duc d'Anjou se trouve être souverain légitime, et sans lequel il ne serait plus qu'un usurpateur.

— Quelle bizarre manie avait ce Charles II de passer sa vie à faire et à défaire des testaments !

— Il aurait dû naître tabellion.

— C'est lui, je pense, dont l'ignorance était si profonde que , les Français ayant pris iNamur qui lui appartenait, il écrivit

une lettre de condoléance au roi d'Angleterre ?

— Lui-même.

— Et votre Mercure de France nous donne-t-il au moins quelques détails sur la nouvelle forme des vertugadins? — demanda Bianca.

— Il n'est pas assez galant pour cela — reprit Richard.

— Mais alors à quoi servent donc les recueils périodiques ?

Cette fois la bouche de l'Intendant du Hainaut s'épanouit en un sourire d'indulgente pitié, et, prétextant je ne sais quel conseil, que ses fonctions administratives lui imposaient de présider, il prit congé de madame Law.

— Richard — dit alors affectueusement la baronne — voulez-vous aller savoir si

monsieur le Contrôleur-général cât de retour?

Le chevalier arrêta sur sa more un regard de douce anxiété , comme s'il avait compris qu'elle ne l'éloignait que pour causer seule à seule avec Bianca ; et comme à celte époque l'obéissance filiale était encore une des vertus de la jeunesse , il baisa respectueusement les mains de ces deux femmes qui avaient chacune une moitié de son cœur, s'inclina et sortit.

Madame Law le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu sous les plis de la portière, et se tournant alors vers Bianca, dont la poitrine haletait comme si elle avait eu l'instinct de quelque catastrophe imminente, elle la regarda en secouant lentement et tristement la tête.

Toute l'assurance , toute celte folle et imprudente joie delà jeune femme, toute

cette confiance dans l'impunité de son bonheur, s'éteignirent en un moment sous l'affectueuse sévérité de ce geste. Et ne sachant plus comment se soustraire à cette muette investigation , comment cacher son trouble, comment dissimuler sa rougeur , elle courut se blottir dans les bras de celle qui allait être son juge.

— Pensez-vous que j'aie encore besoin de vous demander votre secret? demanda la baronne.

Bianca ne répondit que par une étreinte plus convuisive.

— Enfant, qui ne sait pas qu'une mère ne peut en vouloir à une autre femme d'aimer son fils !

— Vous me pardonnez donc? — reprit la coupable, en se dégageant doucement, comme un cygne qui se redresse, après

s'être un instant réfugié sous la neige ondoyante de ses ailes.

— Pauvre égarée! La vie vous était aride et le cœur sans soleil, n'est-ce pas? il semblait à votre nature que le Créateur eût oublié de la compléter ; ces instincts de tendresse qui couvent dans le sein de toute femme se remuaient dans le vide; les félicités d'amour-propre, les joies de parure, les splendeurs du monde , tout cela vous effleurait sans vous toucher; il manquait une étoile à votre ciel...

— C'est bien cela — dit la jeune femme.

— Puis un jour cette étoile s'est levée, et votre vie s'est rassérénée tout-à-coup ; vous avez découvert dans toutes choses des charmes jusqu'alors inconnus ; vous êtes devenue plus égale, plus douce, plus empressée, plus charitable, et, dans l'ingénuité de voire âme, vous vous êtes dit

que l'amour, qui faisait écîore de si douces moissons, ne pouvait être coupable.

— Ah ! que vous lisez bien en moi, madame !

— Je me ressouviens , ma fille , voilà tout... et maintenant que j'ai remonté le courant de mes tristes années, pour me faire un instant jeune, belle, enthousiaste et crédule comme vous êtes aujourd'hui, si je vous disais par quels chemins arides on revient du bonheur!

— Pourquoi revenir du bonheur? — demanda Bianca — on y est si bien.

— Parce que d'inflexibles lois nous en chassent, mon enfant... Jugez alors de ce que c'est quand les remord sse joignent aux désenchantements , quand les souvenirs sont escortés de honte, et que, comme si ce n'était pas assez d'être délaissée, on se trouve encore avilie !

— Mais je l'aimerai toujours moi, madame.

— Vous, c'est possible... et encore...

mais lui?...

— Savez -vous que cela est mal de le calomnier ainsi.

— Que de fois, en ce monde, les affections se relayent, faute de pouvoir fournir la course entière!... H n'y a que les commencements d'amour qui soient véritablement célestes, ma fille.

— Oh! ne dites pas cela !

— INous ne régnons que pendant un jour, pendant un seul... Les hommes se font alors adorables de dévoûment et de sollicitude; ils sont tout heureux de niaiseries charmantes; ils n'échangeraient pas contre l'écrin d'une sultane les fleurs flétries de notre bouquet de bal; ils attendent, pendant des heures entières, qu'une

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