‹ La rue QuincampoixChapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

laires, et j'aime la poésie et le merveilleux , moi...

— Eh bien, monseigneur, vous rappelez- vous de la représentation du Siège de Troie, donnée il y a quelque temps au Luxembourg , avec les costumes du temps?*

— Très bien; le poënie héroïque, trop héroïque, entre nous soit dit, pour les acteurs du Luxembourg, avait été arrangé pour la circonstance, et mis en dialogue plus décolleté par Lagrange-Chancel.

— C'est cela.

— Le rôle d'Hélène était rempli par la

* A cette époque , Phœdre, Atlialie, Néron, Polyphonte portaient les premières des panniers, les seconds l'habit à la française et l'épée au coté — Madame de Berry eût réellement, en 1720 , la sage fantaisie de faire représenter une tragédie grecque avec les costumes du temps — plus tard Lekain et mademoiselle Clairon voulurent amener une réforme totale dans les costumes; mais cette réforme ne fut définitivement accomplie que par Talma en 1791. Là Tragédie de Charles IX de Chénier, est la première où Ton ait suivi les costumes avec une rigoureuse exactitude

Duchesse do Borrv. et celui fie Ménclas par Riom.

— Tout- à -fait cela.

— M. de la Renaudie, le brave conseiller ail parlement, était en Paris, et madame do Parabère en Erlpli'de.

— Vous assistiez à la représentation?

— Certainement que j'y assistais... Je crois même que madame la baronne...

— Vous vous trompez, monsieur — reprit gravement madame Law — je n'allais jamais chez madame de Berrv.

— Alors ce devait être Richard... Etaitce vous qui m'accompaguioz à la dernière fête du Luxembourg, chevalier?

— Comme vous voudrez, monsieur — reprit Richard qui, réveillé en sursaut dans son amour, ne savait pas mémo de q<ioi il était question.

— Vous meparaissezdistrait, chevalier;

je vous demande si vous êtes allé à la dernière fête donnée au Luxembourg par madame la duchesse de Ben y.

— 11 me semble bien que j'y suis allé , monsieur, à moins que vous ne préfériez...

— On prétendait — interrompit le cardinal, qui voulait bien mystifier quelque peu mais non pas irriter par trop son adversaire — on prétendait que vous aviez été arrêté, sous un faux nom, au sortir de la représentation, par MM. de la connétablie, et renfermé à la Bastille dans la tour de ia Bertaudière.

— Et en vertu de quoi, s'il vous plait ?

— Parbieu, en vertu de quoi voulezvous que l'on arrête, si ce n'est en vertu d'un chiffon de papier que nous appelons lettre de cachet ?

— Et qui aurait eu l'audace de la délivrer ? — demanda fièrement Dominique.

— Vous savez bien, cher baron, que le père commun de toutes les lettres de cachet se nomme Phelippeaux de Saint-Florentin, et que ce bon duc a l'habitude de les distribuer en blanc à tous ceux qui lui en demandent. Il appelle cela épargner le temps de l'administration, qui se trouve ainsi dispensée de les remplir.

— Et disait-on comment S. A. R. avait pris la chose ?

— Oh! S. A. R. en avait pris delà colère à devenir canard, comme disait M. de Torcy. Elle était montée en carrosse au milieu de la nuit, était allée réveiller II. Jean de Launay, gouverneur de la Bastille, s'était fait représenter un à un tous les prisonniers, avait fini par vous découvrir sous le nom de Barley, et vous avait ramené en triomphe à votre hôtel, malgré les protestations de ce pauvre de

— 23i - Launay, qui soutenait qu'une lettre de cachet ayant été déposée aux archives, il fallait une contre-lettre pour l'annullcr.

— Bah! on disait cela! — reprit Dominique, dont l'amour-propre s'arrangeait assez bien de cette manifestation royale.

— On ajoutait que vous n'aviez échappé au danger de mourir incognito à îa Bastille, que pour en courir un plus grand ; que, peu de jours après, au moment où voire carrosse sortait du Palais-Royal, escorté d'une compagnie de mousquetaires rouges, commandée par le marquis de La Fare, vous aviez été accueilli par les plaintes et les malédictions de la foule... Que voire voiture avait été cernée et brisée, que vous aviez été en quelque sorte traîné dans la boue jusqu'à votre hôtel de la rue de Grenelle-Sainl Honoré, et que, là, vous leur aviez joué le plus excellent tour... Je

parie, cher baron, que vous ne devinez pae le tour que vous leur avez joué?

— Voyons cela ?

— Je vous le donne en mille.

— Je dois infailliblement leur avoir fait des discours à ces pauvres diables.

— Ohl de magnifiques discours !...\ous leur avez parlé comme Saint-Jean -Bouche-d'Or, cela va sans dire. Mais ce n'est pas tout.

— Qui sait ce dont je suis capable. ... Est-ce que, au lieu de leur rembourser les sommes qu'ils réclamaient, je les ai au contraire amenés à échanger ce qui leur restait d'espèces sonnantes contre de nouveaux billets?

— Non pas, car il aurail fallu pour cela qu'il leur en restât, des espèces sonnantes.

— Est-ce que je leur ai fait accroire que l'on allait transplanter le iMississipi

dans la Place-Pioyaleou au Cours-la-Reine, afin que les mines d'or fussent d'une exploitation plus commode, et que chacun puisse en prendre sa part quand bon lui semblerait ?

— Non.

— Leur aurais-je par hasard donné des bons à vue sur M. l'Intendant du Hainaut, dont les propriétés sont si considérables et les capitaux si notoires?

— Plaît-il? — s'écria d'Argenson, qui se trouva soudain pâle et debout, d'empourpré et d'assis qu'il était.

— Ce n*est rien de cela.

D'Argenson reprit ses couleurs et son fauteuil.

— Eh bien? — demanda le capitaine.

— Eh bien, cher baron, voici ce que c'est : les masses s'étaient ébranlées, et,

ainsi que je l'ai déjà dit, vous avaient en quelque sorte traîné jusqu'à votre hôtel, qui était gardé par MM. du guet à cheval et à pied... Le guet, qui a tout juste assez de valeur pour se défendre personnellement, mais non pour défendre les autres, le guet avait bravement pris la fuite devant la sédition qui s'avançait en brandissant ses bras nus, et en chantant les Ponts-neufs de Gauthier-Garguille et de Tabarin.

— Le guet me semble en cette circonstance avoir manqué à ses devoirs — reprit Dominique , — car une de ses principales prérogatives est d être rossé.

— Une fois chez vous, disait-on, vous aviez bientôt repris votre aplomb et fait avec une grâce charmante, à cette étrange société , les honneurs de votre palais -% quelques milliers d'écus trouvés dans une

des caisses avaient commencé par adoucir les exigences des plus empressés... Les turbulents, ceux sans doute à qui on ne devait rien, se partageaient déjà les espèces, et, cette pâture dévorée, vous alliez vous trouver en but à de nouveaux dangers et à d'incessantes réclamations, lorsque.. .

— Lorsque... ? — demanda le capitaine.

— Lorsque, par une inspiration subite, par un de ces éclairs de génie qui ne scintillent qu'à de bien rares intervalles dans la vie des hommes les plus éminents, vous leur avez tenu ce langage :

— Voyons le langage ?

— « Messieurs, il y a assurément dans »mes coures beaucoup plus d'argent qu'il • n'en faut, non-seulement pour vous rem- »bourser, mais encore pour octroyer à » chacun de vous, selon ses mérites parti-

«culiers, une gratification considérable...

• Vous êtes de braves gens, et je suis trop «heureux de trouver cette occasion de «partager avec vous mon humble for- «tune... Il est vrai que jusqu'à présent je «n'avais pas songé à la chercher, cette oc- »ca:>ion si favorable, mais puisqu'elle veut «bien se présenter d'elle même, je la saisis

• avec-effusion ! »

— Je iiiis content de moi — interrompit Dominique.

Le Cardinal continua :

— a Oui, messieurs — disiez-vous — je » la saisis avec elFusion... seulement il me «paraît convenable que tout l'argent mon- » nayé trouve dans l'hôtel soit confié à la «probité d'une commission choisie parmi «les plus recommandables et les mieux «famés d'entre vous, et que les renibour- «sements ne soyent effectués que sur la

» présentation d'un titre légal... Souffrez <que j'aille prendre dans mon cabinet le » registre sur lequel sont indiqués les noms »de mes actionnaires, ainsi que les som- »mcs versées par eux... » Le cabinet était situé au premier étage et donnait sur le jardin qui avait été envahi : toutes les issues, toutes les portes de l'hôtel était gardées... la fuite était impossible...

— Tout ce qu'il y a de plus impossible — continua Dominique — c'est pourquoi la foule, impatiente de me voir reparaître, ayant au bout de quelques instants fait irruption dans ce cher cabinet, on ne m'y trouva plus.

Les yeux et la bouche de d'Argenson s'ouvrirent démesurément ; ses sourcils se hérissèrent ; il veut quelque chose comme un frisson qui se prit à courir par les boucles de sa perruque.

— Comment savez vous cela, baron? — demanda le cardinal...

— Le capitaine aimait à payer d'audace, et comme il n'y avait dans Paris aucun passage souterrain, aucune issue secrète, aucune porte dérobée, aucun panneau fal lacieux dont ce diable d'homme ne connut l'existence, il reprit bravement :

- — Comment je sais cela?... Parbleu , je le sais parceque tout ce que vous venez de nous raconter est de la dernière exactitude; parceque je n'ai pas voulu vous interrompre,afin de m'assurer que, par miracle, la rumeur publique avait été cette fois sobre d'exagération et de mensonge; parceque, une fois dans mon cabinet , je n'ai eu qu'à pousser un bouton , à descendre vingt marches pratiquées dans l'épaisseur du mur, et à fuir par un souterrain qni aboutit à la Halle au blé.

Le cardinal regarda le capitaine avec cette expression d'étonnement, de curiosité et de dépit, dont un homme très-fin ne peut se défendre à la vue d'un homme plus rusé que lui.

— J'approuve cela — reprit-il - d'avoir ainsi toujours à sa portée un souterrain par lequel on puisse paraître et disparaître à volonté. Il y en a qui ont la manie des tableaux ; d'autres ont celle des antiquités; celui-ci ne peut travailler sans avoir une douzaine de chats dans son appartement... ma foi, baron , je pense comme vous qu'il vaut autant faire collection de souterrains.

— Jugez del'ébahissement de ces misérables ! — continua Dominique — Et puis remarquez que j'avais eu le temps et la présence d'esprit de brûler certaines liasses de papiers, qu'il était fort inutile que

je leur laissasse, en sorte que les tourbillons de fumée ont très-bien pu leur faire croire que j'avais été enlevé par le diable. D'Argenson, trouvant cet expédientbeaucoup plus récréatif que celui des bons tirés à vue sur sa cassette, se prit à éclater de rire et à donner des signes d'une jubilation spasmodique, qui ne ressemblait pas mal à de l'épi lepsie.

— Que pensez-vous, cher cardinal, de cette précaution que j'ai prise de brûler les papiers dont on aurait pu se faire une arme contre moi? — demanda le capitaine, en tirant machinalement le portefeuille de Dubois.

— C'est une excellente idée que vous avez eue là — reprit l'Eminence.

— IVest-ce pas? en ne sait ni qui vit ni qui meurt, et souvent un acte méchamment interprété peut Causer bien des dé-

boires et occasionner bien des insomnies.. Il y a, dans la vie, de ces imprudences qui vous mettent à la merci du premier venu, et que Ton rachèterait fort cher... si on le pouvait.

— Ce portefeuille me paraît curieusement ouvragé — reprit le cardinal , en avançant la main — pourrait-on... ?

— Mais non, je vous assure... rien de plus ordinaire... du simple cuir de Cordoue... ce qui ne m'empêche pas d'y attacher le plus grand prix — dit le capitaine en le remettant dans sa poche.

— Toujours est-il, monseigneur, que vous êtes sauvé — hasarda l'Intendant — et que c'est l'essentiel.

— Mon Dieu, oui;... une fois échappé aux griffes de ces cannibales, qui avaienf l'outrecuidance de préférer un vil métal aux actions de ma banque, je me suis cou-

lé pa lei petites rues quiavoisinentSaint- Germain-L'Auxerrois,j'ai traversé le Pont- Neuf, et me suis réfugié rue Gît-le-Cœur, chez un de mes fidèles...

— Une de vos fidèles — reprit Dubois assez bas pour D'être entendu que du capitaine.

— De là — continua Dominique — j'ai écrit au prince de 'Jonti , qui s'est empressé de m'envoyer une chaise à ses armes... madame labaronne était venue me rejoindre, et, à la nuit tombante, nous sommes sortis de celle ingrate Babylone qui mériterait bien que je n'y rentrasse jamais.

— Ce serait la punir Irop sévèrement d'une faute dont elle se repent peut-être déjà — reprit d'Argenson.

— Maintenant— poursuivitle capitaine, en désignant la baronne et Richard —

il. 1(5

voilà ce qui me resfe : m? f?:^me et mon fils... Je vais vivre, m'iso?er, me complaire dans les affections de famille, et je reconnaîtrai sans doute bientôt que le bonheur réel, que la satisfaction véritable ne sont que là.

— Et le poste de Chargé d'affaires en Bavière, que vous avait ofTert S.A.R. ? — demanda l'Intendant.

— Je ne sais... je verrai... Ne trouvezvous pas, cardinal, que c'est principalement dans les mauvais jours que se manifestent la divine essence et la sublimité du mariage?... 11 semble alors que la douleur s'amoindrit en se partageant, car chacun des vôtres en réclame sa part... c'est comme un écho qui s'aTaibîit à mesure qu'il descend de colline en colline... ah ! monseigneur, que je vous plains d'être dans les Ordres I...

— Mais...

— Parbleu, je sais ee que ^ OU a allez me dire : vous êtes riche, vous êtes puissant, vous êtes... honoré, car on est toujours honoré quand on est puissant el riche. Quels combats avez-vous à soutenir? Quelle émeute à braver? Vous ne rencontrez sur votre route que des volontés inertes, des visages soumis et des genoux fléchissants... mais tombe votre royauté,, arrive l'heure où vous vous sentirez seul, sans autre appui que vous-même, aux prises avec la disgrâce, corps à corps avec le destin, et nous verrons alors si vous vous glorifierez encore de votre isolement et de votre unité.

— Dieu n'abandonne jamais ses représentants sur la terre — reprit pompeusement le cardinal— et l'Eglise a des baumes souverains pour ses ministres.

— Tout cela est bel et bon, mais avouez que parfois, dans vos accès de sensibilité, dans vos nuits d'insommie, dans ces rares intervalles; où l'homme est franc vis-à-vis de lui-même, par.ceque nul n'est là pour déchiffrer son cœur et fouiller dans sa conscience, avouez qu'alors vous vous surprenez à vous créer une famille, un intérieur patriarchal, à avoir une femme et des enfants... beaucoup d'enfants... Je suis sûr que Votre Emînence serait le meilleur des époux et le plus tendre des pères..

— Monseigneur — reprit Dubois, dont la figure passait incessamment du jaune au pâle, et du blême au pourpre — il y a des grâces pour tous les états.

— Ainsi voyez quel touchant accord, quelle sympathie parfaite entre madame la baronne et moi!... voyez comme monsieur et madame d'Argenson vivent lVn

par l'autre, et comme il saute aux yeux que la discorde ou la désaffection seraient mal venues à les vouloir séparer!..

Il fallait à cette nature irascible et quinteuse du cardinal . de suprêmes efforts pour supporter avec une apparente bénignité les mitraillades du capitaine; n'eut été le portefeuille en cuir de Cordoue, il ne se serait assurément pas fait faute de parcourir l'appartement , en sautant d'un meuble sur l'autre, ainsi que l'histoire rapporte qu'il en avait la juvénile et fatigante habitude.

C'était une admirable douche, un calmant souverain que ce damné portefeuille, moyennant lequel il fallait bâillonner sa rage, s'envelopper de ouate, souffrir en riant, mourir avecçrdce commeles gladiateurs ducirque, et avalerai plus ni moins que miel les couleuvres de Dominique.

— Cher baron — reprit le cardinal, dans l'espoir de donner un autre cours à la conversation — voulez-vous me permettre de vous adresser une question?

— Faites, monseigneur, faites.

— Gomment avez-vous passé la nuit dernière ?

— Mais fort bien, je vous assure.

— Et à quoi faire, je vous prie?

— Mais à dormir, je présume.

— Eh bien moi, baron, je l'ai passée à courir à franc étrier.

— C'est un excellent exercice pour les personnes replètes... il est vrai que vous êtes maigre.

— Et la journée d'aujourd'hui, à quoi l'avez-vous employée.

Dominique scruta un instant du regard le cardinal, pour s'assurer que ce n'était pas une allusion à ce qui s'était passé chez

la veuve Maréchal , et reprit avec insouciance :

— Aujourd'hui, ma foi, je me suis paresseusement promené sur le cheval de Richard... Loine^elite bète... à telle enseigne que j'ai eu le plaisir de vous rencontre^ et ce couper"] mes [premières

oreilles.

— Moi, cher" baron/ j'ai'passé" la journée, comme j'avais passé la nuit, à courir

la poste)!

— Et encore sur de mauvais chevaux,

je parie ?

— Pitoyables.

— Des selles dures !

— Archi-dures.

— Je vous demanda un peu, un Surintendant des postesM

— D'où je conclus...

— Un premier ministre!., un cardinal!

— D'où je conclus...

— D'où vous concluez?...

— Que si l'on pouvait me procurer'un valet de chambre pour me rouler les cheveux, un bain peur me dégourdir les membres, et un lit pour me coucher, cela ferait parfaitement mon affaire.

— Tout cela veus attend aux Trois- Empereurs, — reprit Dominique , — et si Votre Eminence veut bien se donner la peine de in'accompagner...

— Je suis à vos ordres.

— Et vous comptez partir , monseigneur...? demanda le capitaine.

— Mais demain, cher baron... Et vousmême?

— Demain également, si madame la baronne est toutefois en état de supporter le voyage.

— Parfaitement, monsieur, je vous jure.

— Madame — reprit d'Argenson,à q u Bianca venait de dire quelques mots à l'oreille — votre brusque départ de Paris ne vous ayant pas permis de songera emmener les gens de voire service, madame l'Intendante réclame la faveur de vous céder au moins une de ses femmes pour vous accompagner.

— Madame l'Intendante est un ange — reprit la baronne — et j'accepte de grand cœur.

— Je tâcherai que ce soit Céline — ajouta d'Argenson, en s'approchant de Richard, auquel il adressa un petit coupd'œil goguenard et scélérat.

— Je tâcherai que non — pensa le chevalier.

Mémento.

Selon l'unité de cette histoire, c'est hier que nous avons quitté nos principaux personnages.

11 semblerait que nous n'ayons qu'à leur serrer la main, à leur trouver le teint frais

ou l'œil fatigué, à nous enquérir si le sommeil leur a été lourd ou léger, souriant ou fébrile, puis à continuer de dévider notre écheveau, tout bonnement, tout naturellement, comme si notre plume était encore moite de l'encre accoutumée, comme si nous avions vécu de la vie de notre livre, et que, depuis trois mois que nous allons de-ci et de-là, au gré des postillons et des chemins de fer, il nous eût été donné, comme à lui , de demeurer au même signet.

Selon le temps, tout un monde s'est écoulé depuis la dernière ligne que nous avons écrite : tout un monde, car, pendant ces trois mois, nous avons retourné bien des feuillets de notre livre à nous, de celui que nous commençons tous sur le sein de notre mère, et dont Dieu seul

indique les péripéties et connaît le dénouaient.

Tout un monde, car, pendant ces trois mois, nous avons parcouru la Bavière, l'Autriche, la Hongrie, et jusqu'aux plus imperceptibles principautés de cette Germanie blonde et gourmée, tirée au cordeau comme une compagnie d'élite, et faisant en douze temps les plus futiles choses., comme un feu de peloton.

Or, maintenant eue nous avons revu le premier pantalon garance au pont de Kehl, et que nov.s avons retrouvé la poussière aimée de nos manuscrits, à peine nous rcste-t-il un informe souvenir des événements que nous avons précédemment racontés.

Richard aimait Bianca, n'est-ce pas, et Bianca ne se courrouçait pas trop de l'amour de Richard ?

Le capitaine Dominique — Claude Maréchal — le Contrôleur-général — cette trinité qui ne faisait qu'une personne — étaient tour-à-tour grand seigneur, brigand ou bourgeois, père, fils, époux, jeune ou dage mûr, débonnaire ou terrible, pathétique ou trivial, grave ou sarcaslique, ceil-de-boeuf ou courtaud, selon que l'exigeait la situation, et sans que jamais un mot iniempes>if, un geste déplacé, un jeu de physionomie maladroit vinssent déceler le Prolée.

Jean Law — nous entendons le véritable — était bénévolement revenu se constituer prisonnier ; il expiait c*ans les souterrains du beffroi, la prétention qu'il avait eue de vouloir être lui-même.

Ajoutons qu'il lui restait bien peu de chances de se faire reconnaître immédiatement, car en produisant au grand jour

celui au'il supposait être lé libérateur du Contrôleur- général , l'Intendant du Hainàut se fut exposé à voir démentir cette audacieuse fable dont il avait leurré madame Law, et selon laquelle il aurait organisé 'ui-mé^e l'évasion du baron.

Indépendamment de ce qu'il était déjà, d'Argenson, de par l'accolade de Dominique et la promesse de Dubois, venait d'être fait chevalier des Ordres de S. M. Louis XYé II ne lui manquait plus que les lettres-patentes.

Astucieuse, pimpante et coquette, chatte, renard et serpent, Céline était de ces vertus équilibrées dételle sorte qu'elles ne trébuchent que sur de l'or, et ne faillissent qu'à bon escient.

Toutes les chapelles de Douai resplendissaient des ex-voto de madame Maréchal, qui se figurait avoir retrouvé son Claude,

augmenté d'ua petit-fils et d'une bru, alors que, plus eue jamais, la pauvre veuve avait tout perdu.

Grâce à son contrat de mariage, Dubois était à la merci du capitaine, ce dont il maugréait à plein cœur et en pure perte.

La baronne se résignait et attendait.

Saint-Etienne vaquait è ses occupations de grande route, espéra ni que le courrier et les dépêches du Régent ne tarderaient pas à passer au bout de son espingole.

Olivier continuait de faire épousseter le château du Ham, où il espérait que son jeune maître viendrait enfin le rejoindre. Le digneserviteur s'impatientait, comme s'impatientent les vieillards, en hochant la tête, en se chatouillant la nuque, et en se rôtissant les tibia devant un de ces feux renouvelés de la cuisine d'Ajax, et des

fourneau, c'3 Jargantua. II est vrai que Ja sciaticue la i •' ici t un peu.

Ce recensement opéré — ce phare allumé sur notre route, pour que nous n'ayons pas à nous fourvoyer dzzs cette Rue Quincampoix que nous ne ions plus hantée depuis si longtemps — reprenons les hommes et les choses de ce livre là où ils en étaient reités.

A Regard, Ilenard et demi,

Cinq heures du matin venaient de sonner à l'horloge du beffroi.

Tout le monde dormaif encore profondément à l'auberge des Trois Empereurs, et Dominique plus que tout le inonde,

car tant à Douai qu'à Valenciennes, au modeste parlcir d aine Maréchal non moins que dans le salon de l'Intendance, la journée précédente avait été pour lui laborieuse et accidentée.

La porte de l'appartement s'ouvrit toutà-coup — une lueur, vive et soudaine, pénétra jusque sous les rideaux de l'alcôve.

Réveillé en sursaut, le faux baron, à qui les devoirs de sa profession imposaient de ne dormir que d'un œil, fit un bond menaçant, arma le pistolet que, nuit et jour, il avait sous la main, et s'écria de sa plus redoutable voix :

— Qui va là ?

— Cette fois, capitaine — reprit glorieusement Saint-Etienne — nous tenons le courrier; voici les dépêches.

— Quelque nouvelle bévue peut-être.

— INon pas, capitaine; cette fois c'est un

vrai courrier, et ce sont de vraies dépêches.

Dominique remit le pistolet à la place où il l'avait pri:, et se d'sposait, sans plus de façon, a ro.rpr^ le sceau, ministériel, lorsqu'il aperçu! quelque chose d'informe et de remuant qui se issaii dans l'an-

gle le plus obscur ce V- émeut

— Qu'est cela? — de da-t-il, en désignant à son lieutei .oie en question.

Saint-Etienne ; .'i. au fantôme qui,

au fur et à mesure .'on s'approchait de lui, semblait voulcir ./incruster davantage dans les panneaux de la boiserie. Il le prit par l'oreille, et l'amena, moinsdegréque de force., jusque sous le regard du capitaine.

— Mordieu ! c'est le cardinal !

— Et comment vous porlez-vous, cher Monsieur? — demanda celui-ci, en faisant son gros dos de chatte artificieuse.

— Je ne comprends pas...

— Savez -vous que vous n'êtes guère matinal ?

— Est-ce que Votre Eminence n'aurait pas été satisfaite de l'appartement que je lui ai fait donner?

— Parfaitement satisfaite.

— Monseigneur est peut-être somnambule? — objecta Saint-Etienne.

— Eh quoi ! vous ne devinez pas que, sur le point de me séparer d'un aussi tendre ami, j'ai voulu devancer l'aurore, comme disent les poètes, afin de jouir de votre présence le plus longtemps possible.

— A d'autres — reprit Dominique.

— Car avouez, cher Monsieur, que vous avez été parfait pour moi.. Que d'attentions délicates et charmantes ! avec quelle bonne grâce et quelle abnégation de vousmême vous vous êtes effacé, hier à l'Intendance, pour me mettre mieux en relief

et me faire valoir davantage ! Sans compter que vous m'avez sauvé la vie, n'est-ce pas? en m arrcclisat à la fureur de toute une nuée de brigands qui, au seul aspect de votre vaillante épée, se sont dispersés comme une compagnie de perdreaux.

Ce disant, le cardinal cligna de l'œil de cet air souverainement astucieux et railleur que nul ne possédait mieux que lui.

— Est-ce que, par hasard, les commotions de !a rocte auraient détraqué le cerveau de Votre Eminence?

Pour toute réponse, Dubois se tourna vers la cheminée, où achevait de se crisper en jets de feu capricieux et bleuâtres une feuille de parchemin à demi-consumée.

— Bah! — fit Dominique, en constatant que le contrat de mariage avait disparu du portefeuille , et sans se donner la

peine d'en soustraire aux fla~imes le moindre fragment.

— C'est comme ce!a! — dit ïe cardinal, en se campant résolument] sm les deux fuseaux qui lui serval ;nt de jambes.

Puis, enhardi par le calme apparent du capitaine, il iGute la colère

qu'il avait amassée et contenue depuis la veille, et l'explosion se fit en ces termes :

— Ah! vous a. eu voulu vous jouer de moi !.. Ah! voue ai'a^es Tait mouvoir à votre gré, moi prince i? l'église, moi premier ministre, comme u:;e marionnette dont vous teniez le fil!., £h! vous m'avez attelé à votre infamie!.. Vous m'avez associé à je ne sais quelïe9 machinations dont j'ignore le but, mais deafc je pressens la turpitude !.. le charci:e est rompu, entendezvous, Monsieur de îa grande route, Monsieur du guet-à-pens, Monsieur du sac et

de la corde! Car je n'ai pas besoin de vous dire que je casse votre baronnie, n'est-ce pas? Que je ir arche à deux pieds sur vos titres d'emprunt, et que je vous écrase comme quelque chose d'immonde et de venimeux que vous êtes... Il paraît que vos airs de matamore s'en sont allés en même temps rue mon acte de mariage... Quant à votre argument suprême, qui paraît être îe poignard ou le pistolet, je m'en moque comme de ma barrette :

M. d'Argenson sait c«e je suis à Valenciennes ; il est no'ioire que je suis parti hi-er de l'Intendance c»; que je suis rentré ici avec vous, et il faudra bien que vous me reproduisiez, ou que vous disiez pourquoi... ah ! ah !

— Pardon, je n'éiais pas à la conversation.... Vous disiez..? — reprit Dominique qui, après avoir parcouru les dépêches,

venait d'enjoindre à Saint-Etienne de les restituer au courrier, et de le laisser continuer sa route.

— Et d'abord — continua Dubois, à qui le départ de St-Etienne venait de donner une énergie nouvelle — jevous arrête !

— Vous m'arrêtez! — s'écria le capitaine, en éclatant de rire à cette monstrueuse folie.

Le cardinal se pendit à la sonnette, et reprit :

— Riez bien fort, car vous ne rirez plus de longtemps.

■ — Tout de bon ?

— Tout de bon.

— Vous allez faire une bêtise, l'abbé.

— Je vais vous faire écarteler.

— Voilà tout?

— Pas davantage.

— Infiniment obligé.

Le renfort qu'il atleodait ne venant pas

assez vite, Dubois se prit à carillonner de plus belle.

— Qu'est-ce que vous gagnerez à cela, l'abbé, de me faire écarteler? — demanda Dominique.

— J'y gagnerai d'avoir accompli mon devoir, monsieur, en faisant justice d'un misérable.

— Pendant que vous êtes en train de faire justice des misérables, l'abbé, vous devriez bien profiler de l'occasion pour vous faire arrêter et écarteler en même temps.

En ce moment des pas retentirent dans le corridor, et l'on frappa discrètement à la porte.

— Entrez! — s'écria le cardinal.

— L'abbé — dit négligemment le capitaine Dominique, en prenant sous son chevet une feuille de parchemin qu'il dé-

ploya et mit sous les yeux de l'Eminence — que pensez-vous de ceci ?

A la Tue de ce parcherafn. toute la jactance de Dubois tomba comme par enchantement ; son regard s'éîeignit, la menace expira sur ses lèvres biémies, et de ce lion de tout-à-1'heure, à la crinière belliqueuse et menaçante, il ne resta plus que la peau.

— Monsieur a donné? — demanda l'aubergiste des Trois Empereurs , qui s'était empressé d'accourir Sai-même.

— Deux fois — repriî le cardinal, — et je trouve que c'est deux Ibis de trop, pour un homme comme 3. Exe, le Contrôleurgénéral des finances.

L'aubergiste fit ce geste classiquement attribué aux niais de cor. édie, lequel consiste à tourner enire ses dôfgts un couvre-chef quelconque , et s'inci'.ia profondément.

— Il me semble — poursuivit Dubois — que, lorsqu'on a ''msigne honneur de posséder dans sa bicoque le gentilhomme le plus considérable de France et de Navarre, le premier financier des temps anciens et modernes, c'est bien le moins qu'il y ait toujours quelqu'un là, je ne dirai pas seulement à portée de recevoir ses ordres, maû les deviner et à les prévenir.

— Nous sommes tous à l'entière disposition de Monseigneur — hasarda le patient, en faisant subir à son obséquieux bonnet un mouvement de rotation inverse — et si Monseigneur daignait, pour cette fois seulement manifester elle-même son désir...

— Tant pis pour vous si vous n'avez pas plus de perspicacité,., ce sera une privation à ajouter à toutes les autres, et M. le

baron saura désormais que penierde voui et de votre auberge... sortez!

— Mais. Monseigneur...

— Sortez!

Le malheureux aubergiste sortit à reculons, et fut réunir sa femme et ses domestiques en assemblée délibérative.

Toutefois le digne homme s'était mentalement promis que, si ces intelligences réunies ne parvenaient pas à deviner ce que voulait le baron, il suivrait l'exemple légué par le grand Vatel à la postérité culinaire, et ne survivrait pas à sa honte.

— Eh bien!— -dit le capitaine — Vous vous êtes donc décidé à me rendre mon titre et à me réintégrer dans ma charge?

— Je vous laisse à juger si c'est de mon plein gré.

— Savez-vous qu'il faut que ma baronnie soit solide pour résister ainsi à i'assaut

que vous lui avez livré? Vous avez, je crois, marché dessus à deux pieds, vous l'avez écrasée, pulvérisée,..

Le cardinal regardait piteusement les cendres du foyer :

— Je l'a) cependant vu brûler là, sou9 mes yeux, cet acte maudit.

— C'était une copie, l'abbé, une simple copie que vous avez brûlée.... figurez-vous que, par impossible, j'avais prévu votre tentative, et que, au lieu de garder purement et simplement l'original sous mon chevet, ce qui suffisait à le mettre à l'abri de votre équipée, j'ai voulu me donner le divertissement de vous tendre un piège et de vous y prendre... En transcrivant hier soir votre contrat, je vous voyais à l'avance vous dressant sur vos impuissants petits ergots, me menaçant de vos foudres éteintes, brandissant sur ma tête votre glaive

ébréché, et je ne saurais vous dire à quel point cela me divertissdt, rien que d'y penser !

Cependant une bourdonnante ruche de peuple venait de s'abattre devant les Trois Empereurs, et bientôt les cris de — vive monseigneur le cardinal! — vive le premier ministre! — retentirent avec cet en- * thousiasme spontané qui, de temps immémorial, a pris sa source dans les rouages administratifs, bien plus que dans le coeur des exécutants.

— L'abbé — reprit Dominique — ceci vous regarde : c'est une galanterie de l'Intendant, qui profite de cette circonstance pour vous rappeler votre promesse de le faire nommer chevalier des Ordres du Roi... C'est que peut-être il n'a plus de Mignard, ou qu'il aura appris le peu de cas que vous en faites.

— Si cet imbécile n'est jamais chevalier que de ma main...

— Cependant à ma recommandation...

Qu'est-ce donc?., delà musique!., une sérénade!.. Mais allez donc à la fenêtre, l'abbé, et saluez-moi ces braves gens de quelques bonnes poignées de louis î

Dubois s'acquitta royalement de cette corvée princière

— Je gage — continua le capitaine — que vous ne soupçonnez pas l'idée qui me passe en ce moment par la tête?

— En aucune façon, Monsieur.

— Une idée pyramidale, l'abbé! une idée à la Bourdaloue, à la Fléchier... une idée de la moralité la plus haute et de !a philosophie la plus austère !

— Vous m'étonnez.

— Je suis sûr que si je m e;ais avisé

d'entrer dans les Ordres, j'y aurais fait un ik !8

aussi rapide chemin que vous... d'autant que je suis célibataire... Mais non, j'avais pour cela trop d'indépendance et de fierté dans le caractère.

— Cette idée ?

— La voici : c'est de faire la contre-partie de cette aubade que Ton vous donne; c'est de mettre en regard les deux textes de l'homme, le texte public et le texte privé... Asseyez-vous et écrivez :

Après les soubresauts de la violence, nous l'avons dit précédemment, Dubois s'annihilait en un abattement complet.

— Y êtes-vous?

Dubois ne répondit pas, mais il se prépara machinalement à obéir, et Dominique lui dicta ce qui suit :

— t Moi Guillaume Dubois, prêtre et » marié, simoniaque et sacrilège, concussionnaire et parjure, oint par l'Eglise et

• renfé par Dieu, aussi avili selon le cœur

• que je suis puissant selon le monde, je déclare...

— Vive monseigneur le cardinal! — vive le premier ministre !

— Allons, l'abbé, montrez-vous encore une fois à la fenêtre, saluez et payez... trèsbien !

Puis continuant de dicter :

— «... Je déclare que je suis à la solde

• de l'Angleterre, et que, dans toutes les

• questions politiques qu'il m'a été donné

• d'influencer, en ma qualité de ministre

• des affaires étrangères, j'ai constamment

• sacrifié les intérêts de la France à ceux » de la Grande-Bretagne. »

Le cardinal venait à peine de signer et de parapher, avec une docilité mécanique qui tenait de l'aliénation mentale, lorsque les deux battants de la porte s'ouvrirent

avec fracas, et que parut majestueusement l'aubergiste en grande tenue de maître d'hôtel.

Suivaient des gens de service, portant une table aussi élégamment dressée que délicatement servie.

— Après y avoir mûrement réfléchi — dit le Vatel — nous avons décrété que c'était là ce que voulaient Vos Seigneuries.

— Et que diable vouliez-vous que nous vous demandassions à cette heure — reprit Dominique — si ce n'est à déjeuner?... je vous rends mon estime... allez!

À cet arrêt de vie, l'aubergiste, si grande que fût sa vénération pour l'importance de ses hôtes, commit un de ces gigantesques entre-chats, dans lesquels les mollets d'autrefois se heurtaient si bel et si bien., et dont les premiers sujets de l' Académie- Royale ont seuls conservé la tradition.

Dominique se mit à lable, et mangea comme un capitaine qui représente toute une compagnie, et qui a la conscience de sa valeur numérique.

Dubois le regardait faire, et il faut lui rendre cette justice que la circonstance n'était pas apéritive.

Moins par nature que par arrêt de la Faculté, Son Éminence était d'ailleurs d'une excessive frugalité : ce dont nous sommes tenté de lui faire un crime, car ne fallait-il pas être bien profondément pervers, pour assister ainsi de sang-froid aux saturnales du Palais-Royal et du Luxembourg?

A dix heures parut l'Intendant

Il venait rendre ses devoirs au cardinal qui repartait pour Paris, et annoncer au baron l'arrivée des dépêches de la Cour.

— Ah ! et que disent-elles?

— Monsieur le baron, S. A. R. vous accrédite comme ministre de France auprès de l'Électeur de Bavière, à Munich....

— Une pétaudière! — fit dédaigneusement Dominique.

— Et de plus — continua l'Intendant — elle m'enjoint d'avoir pour Votre Excellence les plus grands égards...

— Ce qui était parfaitement inutile, n'est-ce pas?

D'Argenson répondit à cette gracieuseté par un sourire, et reprit :

— Décidément je possède des brigands dans ma province; le courrier a été arrêté à une lieue d'ici... on lui a pris ses papiers, puis, au bout de deux heures, on les lui a rendus... Je n'y comprends rien.

— C'est apparemment la même bande qui a attaqué hier Son Éniinence.

— Sans doute.

— Il faut me poursuivre ces gaillards-là vigoureusement, mon cher d'Argonson.

— Il y en a deux sous la main de la justice, monseigneur.

— Vraiment?

— Ils viennent detre arrêtés à l'instant même aux portes de la ville.

— Et vous êtes sûr. . . ?

— Ce sont des gens de fort mauvaise mine, à ce qu'il paraît.

— Moi, j'ai lapins grande confiance dans les gens de mauvaise mine.

— Vous plaisantez.

— Non pas.

— Et sur quoi basez-vous cette préférence, monsieur le baron ?

— Suivez bien mon raisonnement :

— 28/i — Est-il vrai que les personnes dont la conscience est honnête se préoccupent peu de leur extérieur, et restent bonnement telles que la nature les a faites, sans nul souci du qu'en dira-t-on?

— Gela est vrai, .monseigneur.

— Est-ce que vous cherchez à en imposer sur votre mine, vous?

— Non, monseigneur.

— Est-ce que je cherche à en imposer sur la mienne, moi?

— Non, monseigneur.

— Est-il vrai encore que les scélérats ont un puissant intérêt à s'enduire de miel, et à se cacher sous des dehors séduisants?

— Oui, monseigneur.

— Donc, au surplus, ce n'est pas à moi de vous dicter vos devoirs.

— Je vais les interroger tout-à-1'heure, et si monsieur le baron pense...

— Monsieur le baron n'en pense rien, mon cher d'Ârgenson; c'est une simple observation qu'il s'est permis de vous faire, en thèse générale, et qu'il vous livre pour ce qu'elle vaut.

En cet instant une chaise de poste s'arrêta devant la porte.

— Messieurs — dit le cardinal — je crois que voilà la voiture que j'ai demandée.

— Yotre Éminence est donc bien décidée à partir ce matin ? — demanda l'Intendant.

— Très-décidée.

— Après être venuàfranc-étrier de Paris àValenciennes,il eût peut-être été plus prudent de prendre quelques jours de repos.

— Franchement — ajouta Dominique —

avouez que vous netes pas dans votre assiette, monseigneur ?

— Je me porte à ravir.

— Ce qui n'empêche pas que, vous étant levé ce matin frais et dispos, dans l'intention, je suppose, d'aller humblement dire votre messe à l'église voisine, comme un simple pasteur, vous avez été pris d'un accablement subit, dont témoigne encore l'altération de vos traits... n'est-ce pas, d'Àrgenson ?

— Oui, je trouve... c'est-à-dire il me semble...

— Quoiqu'il en soit — reprit Dubois — il faut que je parte , et je pars. S. À. R. m'attend.

— Et si votre malaise se prolonge — interrompit le capitaine — vous aurez au moins Chirac * sous la main.

* Médecin de la cour, et Surintendant des jardins royaux.

D'Argenson froissait la boutonnière de son habit entre le pouce et l'index, et s'évertuait en une pantomime , que Dominique finit par comprendre :

— Soyez donc tranquille , cher ami !

c'est absolument comme si vous l'étiez... Son Éminence n'a pas deux paroles...

Le cardinal venait de monter en voiture; le postillon était en seile, et cliquetait avec fracas; les chevaux piaffaient.

L'Intendant s'était révércncieusement courbé en angle droit.

Dubois jetait bonassement aux badauds attroupés un semblant de bénédiction épiscopale.

— Monseigneur n'oublie rien? — demanda Dominique,

— Rien — reprit l'Éminence — Vous saurez quelque jour que j'ai trop bonne mé-

moire pour cela,.. Touchez, postillon...

triples guides et ventre-à-terre !

— J'en ferai autant ce soir — dit le capitaine, lorsque le cardinal fut parti.

— Et vous nous enlevez madame la baronne?

— Parbleu !

— En sorte que, après avoir possédé un instant dans ma retraite l'élite de la cour, je vais me trouver plus exilé que jamais.

— Vous vous restez à vous-même , et c'est beaucoup , cher ami; sans compter que madame d'Argenson vous reste aussi, ce qui est plus encore... A propos, et vos deux prisonniers?...

— Je songeais justement à aller les interroger.

— Où cela?

— Au beffroi.

— Voulez -vous me permettre devons accompagner?

— Certainement.

— En simple amateur, cette fois — ajouta malicieusement Dominique.

— Vous êtes cruel , monsieur le baron.

— Moi! je suis le meilleur enfant du monde... main généreuse, cœur facile, bras dévoué... et tenez, je me sens aujourd'hui des velléités de Satrape, j'ai du Sardanapale dans le sang... j'éprouve le besoin de semer de l'or et de faire des largesses Que voulez- vous que je vous

donne, cher ami ?

— Monseigneur!...

— Voulez-vous un million?... en voulez-vous deux?... Voulez-vous ma terre de Tancarville?

— Monsei^-3 r, il me suffit de votre estime et devo': ?e bienveillance.

— Vous ne re" serez pas au moins... je cherche queîq: ° c\ose que vous puissiez accepter... ah! j'y suis... Vous ne refuserez pas de me donner à souper ce soir, avant mon d^ver*. ?. . . un de ces petits soupers fins et coquets que vous devez savoir composer à r? i^...

— -Ah ! m ^ur, que vous êtes clé-

ment et graci< !... J'ai justement dans la tête une en; nrison, un plan de souper... Figu1 que j'ai eu l'idée d'appliquer à L'art culinaire les règles de l'art oratoire.

— En vérité!

— Je me suis dit qu'une savante graduation de mets éloquents devait avoir plus d'empire, non-seulement sur la sensualité, mais sur le jugement et sur la vo-

lonté de l'homme, que le discours le plus persuasif.

— Trè^-bien !

— Partent de ce principe, j'ai divisé le service en quatre parties : l'exposition , la narration, la confirmation et la péroraison.

— Je vous prédis une chose — reprit le capitaine — c'ep* c:*e vous irez à la postérité, et que , lorsque eonnera l'heure des gouvernements représentatifs , votre découverte fo,,a merveille.

Quand nos interlocuteurs furent arrivés au beffroi, l'Intendant fit comparaître les deux hommes soupçonnés d'avoir coopéré à l'arrestation du courrier.

— Le fait est qu'ils ont fort mauvaise mine — dit le capitaine, en reconnaissant ses complices — ce doivent être de bien braves gens.

Puis il pirouetta sur lui-même , fut caresser le petit enfant du geôlier, se promena un instant de long en large, et revint sur ses pas :

— Eh bien , d'Argenson , que disentils?

— Ils nient.

— J'en étais sûr... Et , au fait, que lui a-t-on pris à ce courrier ?

— ■ Rien.

— De sorte que ces braves gens sont accusés de... ?

— Ma foi...

— 11 serait curieux que ce fût de n'avoir rien pris î

— Vous perdez donc la tête — s'écria d'Argenson, en se tournant vers ses estafiers — d'emprisonner ainsi à tort et à travers les premiers venus?

Les estafiers revêtirent cette phynono-

mie obséquieuse et lâche, particulière aux gens de leur espèce, et ce fut faute d'issue qu'ils ne disparurent pas sous le sol.

— Allez, mes amis — reprit paternellement le magistrat , en s'adressant cette fois aux accusés — vous êtes libres.

— Oh, D'Aguesseau ! — fît le capitaine. Parodiant alors , par avance , la niaise

et stérile philanthropie du dix-neuvième siècle, ces messieurs visitèrent le beffroi dans ses plus minutieux détails, sauf l'oubliette dans laquelle on avait descendu le pauvre Law.

Ils goûtèrent au pain , à la soupe , et trouvèrent le tout parfait.

— Il ne manque pas d'honnêtes gens qui seraient heureux d'avoir un pareil potage — dit l'Intendant.

— Du diable, si je mange d'aussi bon pain que celui-là ! — reprit Dominique —

Ah! voilà le cabanon que j'ai habité pendant une nuit... Concevez-vous, cher ami, que Ton s'évade d'ici ?

— Pourquoi pas.

— J'aurais voulu vous y voir.

— Je vous assure, monsieur le baron, que tout le monde en aurait fait autant à votre place.

— Tout le monde?

— Certainement.

— Que voulez-vous dire?

— Ceci est mon secret... d'ailleurs madame la baronne vous racontera cela un de ces jours.

— Ah ! monsieur l'Intendant, il y a des secrets entre la baronne et (ous , et vous

m'avouez cela à brûle-pourpoint Que

ne me priez-vous de passer sous la table, comme l'Orgon de Molière?

— Monseigneur — interrompit d'Argen-

son — il no sera pas dit que vous aurez daigné visiter cette prison, sans qu'il en soit résulté un soulagement immédiat aux infortunes qui l'habitent... Il n'est pas de lieu si déshérité du ciel, si maudit, que le soleil ne réchauffe et ne fasse sourire en y pénétrant.

— Flatteur !

— Je vais ordonner que Ton fasse une distribution de vin aux prisonniers.

— Ce n'est pas assez : je désire que l'on élargisse à l'instant les détenus pour dettes... je paierai pour eux.... seulement vous voudrez bien avancer la somme nécessaire.

— Ma caisse est à votre entière disposition, monseigneur.

— Je trouve qu'il est de bon goût de ré- , pondre de la sorte à mes calomniateurs,

et de me venger par un bienfait de la France qui m'exile.

— Cela est digne de vous, monseigneur.

Le capitaine et d'Argenson se séparèrent.

L'un pour veiller aux préparatifs de son départ.

L'autre pour aller exhumer de son coffre-fort de quoi subvenir à la munificence de Dominique.

La journée acheva de s'écouler en préoccupations de toute sorte.

La baronne et Céline qui étaient de voyage — Bianca, que d'incessantes rumeurs, qui grondaient en elle, semblaient pourchasser — l'Intendant qui avait à cœur que les arguments de son miraculeux souper fussent irrésistibles — Richard qui, sous le prétexte de ne pas quitter sa mère, ne quittait plus Bianca — tout cela allait et

venait, méditant, chantant, souriant, soupirant, chacun selon son rôle ou la disposition de son esprit.

A huit heures on servit un repas phénoménal , dont les incidents gastronomiques et autres — à part la physionomie victorieuse de Richard et la pâleur de l'Intendante — n'importent pas à la marche de celle histoire.

A neuf heures, sous le prétexte d'une affreuse migraine, Bianca prit congé. Elle embrassa tendrement la baronne, fit une révérence profonde à Dominique, au chevalier, et se retira dans son appartement.

Les affreuses migraines n'étaient pas moins de mode en dix-sept cent vingt, qu'en mil huit cent quarante-six.

A dix heures les chaises étaient attelées et chargées.

Les portières étaient ouvertes, les marche-pieds déployés.

Des espaliers de laquais, ornés de flambeaux, émaillaient le vaste perron de la cour d'honneur.

L'impatiente Céline , emmitouflée de la tête aux pieds, comme pour un voyage au Kamtschatka, s'était déjà blottie dans l'un des coins de la voiture de suite.

Par un belliqueux caprice de jeune homme, et malgré la nuit , Richard partait à cheval.

Il devait aller ainsi jusqu'à Mons, et de là, pour ménager son genêt d'Espagne, se faire suivre à petites journées par le valet de pied.

— Monsieur et madame la baronne — ditd'Argenson, en baisant humblement la main de cette dernière — jurez-moi que

vous n'emportez d'ici aucune impression qui me soit défavorable.

— Ah! monsieur, nous n'avons que des grâces à vous rendre !

— Mon cher Intendant — ajouta Dominique en ouvrant ses bras — venez sur mon cœur... je n'emporte rien d'ici qui ne me soit agréable et précieux.

— Lorsque vous écrirez au cardinal, serez-vous assez bon pour lui rappeler...

— Tenez — reprit Dominique, en ôtant les insignes de Tordre de Saint-Michel et de l'ordre du Saint-Esprit réunis qu'il avait en sautoir — acceptez -les pour l'amour de moi. .je vous confère dès aujourd'hui le droit de les porter.

D'Argenson s'agenouilla pieusement, et le capitaine lui donna sur l'épaule deux ou trois coups de plat d'épée.

Puis, comme s'il eût voulu couper court

à de plus vives émotions, il s'élança brusquement en voiture, et donna le signal du départ.

Les chevaux détalèrent, le pavé scintilla, et le récipiendaire avait à peine eu le temps de se remettre à l'état perpendiculaire, que les voyageurs étaient déjà loin.

Au détour de la première rue, Richard fit caracoler son cheval à portée de la seconde chaise.

— Est-ce bien vous , chère ? — demanda-t-il.

— C'est moi — reprit Bianca.

D'Argenson se coucha, ce soir-là, en se frottant les mains avec des airs de jubilation parfaite. — 11 avait à la fois satisfait à la rigidité de ses devoirs envers l'État, et aux égards qu'il devait à une illustre infortune — Le premier-ministre avait daigné

lui sourire. — Il avait eu l'honneur d'avancer quelque vingt mille écus pour lecomnto de S.Exc. le Contrôleur-général —H tenait sous verroux l'audacieux libérateur du baron, le chef probable des brigands qui infestaient sa province , peut-être Cartouche lui-même — 11 était chevalier des Ordres du Roi — Et, pour comble de bonne fortune, il venait d'écarter de sa femme la dangereuse Céline, dont il estimait que les mœurs légères étaient d'un funeste exemple.

Où il est succinctement prouvé qu'il

ne suffit pas de partir pour

arriver.

A Mons le capitaine Dominique s'inclina profondément devant la baronne, puis s'arc-boutant pour ainsi dire en arrière, et jetant son chapeau sous le bras gauche avec cette désinvolture qui était

— SOI — à elle seule toute une généalogie, tant il paraissait alors avéré que ces galantes façons d'agir ne pouvaient émaner que d'un gentilhomme :

— Madame — lui dit-il — je dois abdiquer ici le rôle ambitieux que les circonstances et le désir de vous être utile m'avaient imposé. Cet inepte Intendant du Hainaut vous a fait amende-honorable; M. le Contrôleur-général des finances a la vie sauve et l'honneur intact... ma tâche est accomplie.

Après quoi il disparut lout-à-coup, de même qu'il était apparu trois jours auparavant, sans que l'on sût au juste ni dans quel but, ni par où, ni comment. ■

Veuve de ce mari honoraire, madame Law poursuivit sa route vers Bruxelles, où elle comptait rejoindre son époux... authentique, ou à peu près.

Quant à Richard, il s'était éclipsé dès la seconde poste, en même temps que la voiture de suite.

Tout ce que pouvait dire à cet égard le valet de pied qui , au départ , occupait cette voiture avec la prétendue Céline, c'est que, à deux ou trois lieues de Valeuciennes, il avait pris la place du chevalier, et le chevalier la sienne : qu'ayant alors fait un temps de galop et dépassé les postillons de quelques portées de fusil, il n'avait plus retrouvé au rttour qu'une seule chaise au lieu de deux.

A Munlcli.

Il y avait à peine quelques jours que le Chargé d'affaires de France était arrivé à Munich, et déjà la Cour subissait le charme de ses grandes manières, de son élégance et de son faste.

Il donnait de charmantes fêtes et de splendides médianoches, que l'Électrice Thérèse — fille de Sobiewski , roi de Pologne — essayait de lui rendre à ses châteaux de Nymphembourg et de Schleisheim.

De mémoire d'allemand, jamais le conseil aulique n'avait tant dansé.

Les équipages et les costumes, les nœuds d'épaules ou d'épée, les vertugadins et les engageantes, les pirouettes et les révérences, la poudre et les mouches, les airs de tête et de hanches, il fallait que tout fût à la française.

C'était à ce point que, si le Chargé d'affaires se fût un jour avisé de saluer quelqu'un en lui donnant une croquignole sur le nez, à la manière des Otaïtiens , tout Munich se serait bientôt salué de la même manière.

Et nous vous laissons à juger du curieux % spectacle que devaient offrir ces braves Tudesques, en travail de se faire gracieux et roués.

Gracieux et roués!... Figurez-vous que l'assassinat d'un serf coûtait vingt solides d'or payés au propriétaire — l'assassinat de l'homme libre en coûtait cent soixante — celui d'un noble, trois cent vingt — - celui d'un membre de la famille ducale, six cent quarante — celui du duc, neuf cent soixante * — toute voilure qui versait , tout cheval qui tombait, toute barque qui échouait, appartenaient au seigneur de l'endroit**— on enterrait vivant celui qui était convaincu d'inceste — le vol entraînait la perte des oreilles — - les adultères

• Résumé de l'Histoire de Bavière, p. 21. — Lecointe —

m Id* » I* P. 85. - idem.

— 3!0 — s'expiaient, dans la classe bourgeoise, par des pénitences publiques, la prison ou «, l'exil ; dans la classe noble , par des legs pieux ou par une campagne contre les Turcs * — on brûlait pour le prétendu crime de sorcellerie, de même que pour la profanation d'une image sainte — les bâtards étaient infâmes pour la vie ** — on traitait d'infanticide la naissance illégitime d'un enfant mort***.

Et, à côté de cela, des ordonnances d'une candeur merveilleuse : telles que la défense adressée aux maris — à la suite d'une épidémie qui avait décimé la population de l'Électorat — de s'abstenir volontairement des devoirs conjugaux ****.

* Résumé de l'Histoire de Bavière, p. 136. — Lecointe. ■ ** Id. id. id. p. 184. id.

*** Id. id. id. p. 201. id.

**** Histoire de Bavière, par Zschokke, toœ, ni, p, 302.

— Ml — Or, tous conviendrez que ces Bavarois devaient se cabrer sous leurs aceoti ments à la française, comme des C byles

habillés par Staub el gantes de beurre frais.

Quant à TÉlecteur Maximilien-Kmmanuel — dont Fénélon a dit qu'il était bon

prince, c'est-à-dire faible dans sa conduite et corrompu dans ses mœurs * — à bout d'expédients et de ressources, i! avait naturellement dû considérer l'arrivée de Law comme providentielle.

Ainsi , pour faire face aux dépenses, on avait déjà institué la loterie, fait des emprunts, anticipé sur les impositions, et frappé de la mauvaise monnaie ** qui, rejetée par les états voisins, avait re/b 1 pays, el ajouté aux embarras du ttéa

* Œuvres de Fèm'ton , ton), nr , p. 749. ** Résumé dt l'Hitioire de Bavure, p. i^o.

On avait bien encore institué des prières publiques, ordonné de porter des rosaires et autres objets bénits *, mais cela n'avait pas plus remédié que le reste aux calamités de l'État.

L'Électeur lui-même était endetté au point de ne pouvoir racheter les diamants du domaine, engagés depuis longtemps à Amsterdam, ni même payer la rente de la somme empruntée **.

Cela était dur pour un prince qui avait battu les Turcs , emporté d'assaut la forteresse de Bude, pris Belgrade, pillé le camp de Soliman-Pacha , et qui, lors de son premier mariage avec l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche, avait paru à Vienne avec une suite de cinq cent quarante-trois personnes dorées sur tranches,

* Rè$umè de l'Hisioire de Bavière, p. 161. ** Id. id. id. id. p. ISA.

et huit cent soixante chevaux ferrés d'argent (■).

Restait le papier-monnaie auquel on n'avait pas encore eu recours.

Il est bien vrai que les résultats que le Système avait eus en France n'étaient pas faits pour encourager; mais dans quelle histoire avons-nous vu que, depuis six mille ans , les fautes d'un peuple aient servi de leçon à un autre peuple?

Et, pour ne pas remonter plus haut, la tulipomanie hollandaise a-t-elle préservé la France de la rage du Mississipi? Celle-ci nous a-t-elle préservés de la frénésie des chemins de fer?

— Baron, vous qui avez eu les finances du royaume tuées sous vous — avait un jour demandé l'Électeur — que pensez-vous du papier-monnaie ?

* Résumé de l'Histoire de Bavière, p. 170.

— 11 n'y a que ce moyen de rétablir promptement la fortune publique, lorsqu'elle est ébranlée — avait répondu le Chargé d'affaires avec son aplomb habituel.

— Cependant la France...

— La France a eu le tort d'être trop vaste, pour subir l'unité d'administration indispensable à la réussite de mes opérations... j'étais mai secondé, mal renseigné... et puis je manquais de liberté d'action... ah! si l'on m'avait laissé faire!...

— Ainsi vous croyez...

— Il m'aurait fallu un État plus restreint, dont j'eusse embrassé d'un coupd'œii le mécanisme entier, et dont tous les ressorts fussent venus aboutira moi...

— Que dites-vous de la Bavière?

— La Bavière est trop riche... mon rç-

mède n'est bon que dans les cas désespérés ; il ne guérit que de la mort.

— Mon cher monsieur, la Bavière esta l'agonie : son souille élcint ue communiquerait pas de moiteur au miroir que vous poseriez ur ses lèvres... si vous interrogiez son artère, aucune pulsation ne vous répondrait.

— En ce cas , je puis garantir à V. A. Sérénissime que mon Système marcherait ici comme sur des roulettes.

Et le papier - monnaie avait été décrété \

A part l'administration des finances et des ballets de la Cour, les petits soupers et la galanterie, le passe-dix et le pharaon , les affaires diplomatiques marchaient haut et fort.

* Les finances de lu Bavière étant épuisées, l'Electeur eut recours au papier-monnaie, qui tomba bientôt a lu moitié de ia valeur nominale, liés, de l'IIist. de Bavière, p. JG1.

Le Chargé d'affaires trouvait temps pour tout.

Ainsi, à propos d'une de ces mille difficultés qui, dans le siècle dernier, surgirent entre la France et les petits Elats d'Allemagne, au sujet du Palatinat, il avait tout bonnement menacé de faire avancer des troupes sur le Rhin, si l'on ne faisait droit aux prétentions de son Gouvernement. En sorte que son audace et son habileté réunies avaient accompli en un instant, ce que l'on avait vainement tenté pendant plusieurs années de négocia tions.

Une autre fois , dans une question de préséance, il s'était bravement permis de prendre le pas sur l'Angleterre, après avoir toutefois offert à son collègue de vider la querelle l'épée à la main, et au grand

risque de compromettre l'entente cordiale de ce temps-là.

Cependant le véritable Contrôleur-général avait été transféré de Valenciennes à Paris, étape à étape; et grande avait été la stupéfaction de messieurs du Châtelet, quand , au lieu du voleur de grand chemin qui leur était annoncé, ils avaient reconnu le baron Law.

Les uns niaient que ce fût lui, les autres criaient au miracle, le cardinal plus haut que tous, et il avait fallu que le Régent lui-même déchiffrât, palpât et interrogeât son ancien favori , pour que la chose fût avérée.

Mais quel était alors ce diplomate intrépide qui menait si grand train les intérêts de la France, et dont les dépêches signées « Law » , et datées de Munich , arri-

vaient régulièrement à Dubois, le ministre des affaires étrangères?

Il n'y a que les premières veines d'une mine qui soient difficiles à découvrir.

D'induction en induction, de lueur en lueur, la police de Le Voyer d'Argenson, le père de notre Intendant, avait eu bientôt fait de débrouiller ce chaos — si bien qu'un beau jour, pendant que le galant Chargé d'affaires répétait avec la première dame-d'honneur de l'Électrice un menuet qu'ils devaient danser le soir à la Cour, l'ambassade fut soudainement envahie par une nuée d'exempts de la Prévôté de Paris.

L'un d'eux , limier de tact et de flair, alla droit à certain portefeuille en cuir de Cordoue, dont le cardinal avait confidentiellement évalué la capture à deux mille

louis, car il devait contenir des secrets d'Etat de la plus haute importance.

Les autres arrêtèrent Louis-Dominique Cartouche au moment où il commettait un innocent rond de jambes , le garrottèrent en raison de son adresse et de sa force, et le conduisirent à Paris, où il fut rompu vif en place de Grève, le 26 novembre 1721.

— Je le disais bien — fit observer, à cette occasion , la pauvre madame Maréchal, qui avait dû comparaître aux débats en qualité de témoin — Je le disais bien, que les yeux bleus ne devenaient pas gris en vieillissant.

Jean Law fut rejoindre sa femme qui depuis un mois le cherchait vainement à Bruxelles , et passa de là a Venise , où il mourut en 1729 dans un état voisin de la misère.

Ainsi finirent les deux personnages essentiels de cette histoire.

Dans la nuit même qui avait suivi le départ simultané de madame Law, du capitaine Dominique, de Richard et de Bianca — pendant que le bienheureux d'Argenson faisait des rêves couleur de rose et nageait en pleine félicité — Céline, selon les instructions qu'elle avait reçues de sa maîtresse, partait à son tour pour le couvent des Génovéfines situé à Paris, au coin de la rue Saint-Antoine et de celle de l'Égoût, d'où elle avait fait parvenir à l'Intendant le billet suivant, préparé à l'avance par Bianca :

«Peut-être no m'auriez- vous pas ac-

• cordé la permission d'aller faire une re- » traite chez les dames Génovéfines, voilà

• pourquoi je m'en suis passée. N'attribuez » ma détermination qu'aux vilaines actions ■ que je vous ai vu commettre et dont je » vais demander au ciel de vous absoudre » — Je ne répondrai à aucune lettre et ne «recevrai aucune visite.

» Bianca. »

Après avoir impatiemment subi pendant un mois les rigueurs du cloître, sous le nom de madame d'Argenson , Céline devait recevoir une dot et voler de ses ailes.

Malgré les recherches les plus consciencieuses, il nous a été impossible de découvrir quel était le monastère que l'Espagnole avait préféré à celui des Génovéfines.

Nous savons seulement que Richard, à la grande satisfaction d'Olivier, était enfin arrivé au châleau du Ham; que cette insipide demeure s'était apparemment métamorphosée en Eden, puisque le chevalier n'en sortait plus; et que, parfois, deux ombres jeunes, belles, inséparables , se glissaient amoureusement par les charmilles, s'asseyaient cœur a cœur sur les bancs de mousse , se perdaient sous les ombrages , se miraient dans les eaux du lac, et laissaient partout après eux des parfums de bonheur et de volupté.

L'unedeces deuxombresavaitde magnifiques cheveux noirs, quipleuraient en longues grappes sur des épaules qu'auraient enviées la Diane du Titien, la Madeleine de Canova, les vierges d'Holbein et d'Owerbeek, laLéda de Corrége, et la Gaïatée de l'Albane.

Le jour môme où madame d'Àrgenson reparut à Valenciennes, elle fut emportée par ses chevaux, qui la précipitèrent du haut des remparts dans l'Escaut.

Serait-ce donc que le hasard raisonne, ou que Dieu fait le hasard?

On rapporte que l'Intendant se consola peu à peu de cette perte, mais qu'il ne se consola jamais de s'être vu admonester, en assemblée solennelle, par les membres du Piésidial , pour avoir illégalement porté les insignes de chevalier des Ordres du Roi.

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