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LES BEAUX JOURS

Depuis l'arrivée de Jérôme, on ne parlait plus au moulin et dans la rue Saint-Jean que du lundi de Pentecôte. Si les Campai, Boipau , Durante, Agnès et toute la société préparaient avec enthousiasme le menu du festin , expliquaient aux passants la noce qu'on se proposait pour ce lundi de fête, Jérôme et ses enfants, ainsi que Santou, ne perdaient pas leur temps.

Dans ce Languedoc, pays de gros soleil, les moissons commencent en juin. Roquemengarde serait prêt à cette époque pour recevoir le blé. Il pouvait s'en présenter de partout. Non seulement la maison vaste , maintenant fournie de poules, de lapins et de canards, était balayée, nettoyée autant que le salon d'un notaire. Mais

en bas, sur les remblais de la rivière, le vrai moulin à deux compartiments, joli sous le hâle des murs comme le visage doré d'une vendangeuse, orné de fleurs et de gazons au moindre relief des pierres,, attendait le travail avec joie, dans la rumeur de l'eau qui bouillonne sous les écluses, qui tape en cadence les palettes des roues débarrassées de leur mousse.

Sur le toit du moulin silencieux, Jérôme avait aussi peuplé le colombier. Les pigeons voletaient aux alentours, explorant le paysage, portant au delà de la rivière, jusque sur les coteaux du village d'Aumes, l'âme rajeunie de Roquemengarde.

Jérôme, à cette heure , adorait la vie. 11 se promettait de bien travailler , de se conduire avec sagesse.

— Ah ! disait-il à Claude et à Peyrine, vos enfants ici vont devenir beaux et forts... Car vous m'en donnerez quelques paires, hé?...

Claude, à ces plaisanteries, baissait les yeux; Peyrine, indignée, haussait les épaules. Mais enfin Jérôme marchait droit. On lui concédait volontiers ces divertissements de paroles.

Les jeunes époux, cependant, ne pensaient guère à la fête. Santou les rencontrait toujours ensemble. Pareils à deux valets loués aux mêmes

conditions, sobres, patients, ils travaillaient sans échanger un baiser ni un rire. Claude, qui voyait sa femme embellir au contact de la terre, espérait une destinée prospère et sereine. Luiraême, piochant dans le jardin, la tête nue, ne craignait plus le soleil. Sa figure avait pris un ton rougeâtre de fruit mûr, ses bras vigoureux se bronzaient. Seule, sa chevelure restait blonde, mais plus touffue, en toison frisée, où Peyrine, le dimanche, passait le démêloir en riant.

Pataloco également était heureux. Il s'insinuait avec précaution, un peu chaque jour, auprès de Jérôme.

Un soir, par un tel silence qu'on entendait les oiseaux sautiller dans les branches à la poursuite l'un de l'autre, par un crépuscule bleu qui, dans la verte rivière, frissonnait avec les mirages du ciel, Jérôme se laissa tenter par le barquot. Les deux hommes, l'ayant hissé pardessus la digue, ramèrent en amont, jusqu'au pont de iXiL-r-tagnac, contre ses piliers plus gros que des clochers. Là, tandis que des paysans, rentrant à leurs villages, s'arrêtaient et se penchaient au parapet de la grande route pour contempler les péripéties de la pêche , Patoloco descendit ses filets dans le gouffre qui tourbillonne.

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Tout en manœuvrant, il caressait son camarade, cherchait à le corrompre.

— Vois-tu, dans mon barquot, je vis à ma guise, je n'ai pas de voisins qui m'agacent, de passants qui me racontent leurs histoires. Je gagne une belle vie en me promenant sur l'eau qui me semble ma propriété depuis que je la fréquente. Ah!... C'est une belle vie!... et riche!...

— Je ne dis pas non.

— Tu ne m'envies pas? Note que j'ai fini par donner à Pézenas l'habitude de manger mon poisson de rivière. Une femme me le vend, à la Poissonnerie. J'ai ma récolte chaque jour. Car, vois-tu, ici, pas de caprice... A la mer, c'est l'orage, la tempête... Ici, qu'il pleuve ou vente, j'ai vite fait de retirer mes filets. Vois-tu, j'ai appris à Pézenas qu'en toute chose, avec le travail, on gagne sa vie.

— Tu as des tracas tout de même.

— Avec qui?

— Avec le garde, donc ?

— Oui, si Baquenoi n'existait pas, mon sort serait trop beau. Ah! du temps de Rascol, quel plaisir ! . . . Je lui donnais quelque barbot, quelque piécette blanche, on s'entendait facilement... Tandis que Baquenoi!... Il ne rit jamais. Seu-

ET LE MOULIN. 8i

lement, s'il m'attrape, il sera bien fin. Il faut, pour qu'il ait le droit de verbaliser, qu'il me prenne sur le fait, en flagrant délit, comprendstu?

— Il te prendra, n'aie pas peur.

— Je l'en défie!... Qui connaît la rivière mieux que moi, ses éperons et ses chaussées, ses cachettes de roseaux et d'amarines? A'ie!... Té ! Regarde ma récolte !

Pataloco soulevait péniblement le filet garni de plomb, les mailles brunes ruisselantes. Ça excitait l'appétit, de voir frétiller les petits pois sons au ventre argenté, au dos gris de lézards. Pataloco, les bras nus, riait tout seul : Jérôme l'admirait.

— J'ai pas perdu mon temps, hé !

— Non.

— Ni toi non plus, té!... Revenons au moulin. Je te donnerai une assiettée de goujons ou de barbots, tu choisiras.

Jérôme prit les rames.

Ainsi, doucement, Pataloco s'insinuait chez le camarade. Maintenant surtout, en cette saison de pêche prohibée où les poissons frayent encore, il avait besoin de l'amitié des Guittou. Il voulait pouvoir, en cas de persécution, trouver un refuge au moulin. Ah! ce Baquenoi, si on

pouvait l'attraper dans un repas copieux et lui faire goûter la pêche de Pataloco, apprêtée par Pataloco lui-même! Sûrement, il se lécherait les doigts, il boirait beaucoup pour dissiper dans l'estomac la sauce à l'huile et au persil : et on l'achèterait tout de suite. Quelle andouille de Baquenoi, pas moins ! Est-ce que Pataloco s'en irait proclamer au monde que le garde lui accordait des privilèges?

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