‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 9 sur 24 · LA FAMILLE HEUREUSE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE HEUREUSE

Là-haut, chez Guittou, du monde encore s'agitait devant la porte, du monde si radieux qu'on levait les bras sans proférer un mot.

— Hé bé, nous voilà! saluait Jérôme. Voilà Peyrine... Voilà Claude...

Guittou accola chaudement sa nièce, puis son neveu qu'il fit passer à Luc. Celui-ci resta une seconde stupéfait devant ce grand jeune homme pâle. Pourtant, il lui offrit à baiser ses joues

râpeuses, tandis que d'une main il attirait Peyrine, l'épouse toute fraîche qui plaisait en sa robe verte, qui se balançait comme un roseau et riait comme une enfant.

— Oh ! Peyrine, qu'il me tardait de te revoir!

— Moi aussi. Tu n'as pas changé.

— J'ai toujours ma bosse, pardi !

Mais Guittou poussait, parmi les curieux, sa famille dans la boutique.

Luc, le matin, avait opéré un tel nettoyage que toute la famille pouvait contenir avec le cuir et les outils, et même Pataloco, embelli ce dimanche d'une chemise neuve et d'une cravate rouge. Lorsque chacun eut pris sa place, il ne resta plus de chaise. Aussi, Santou dut se planter au seuil de la cuisine, dans le cadre de la porte, de même qu'Agnès, la bonne des Garrigues.

Agnès, maintenant qu'elle dépassait la trentaine, avait un soûl de vivre chez les autres; elle cherchait à s'émanciper, à conquérir sa maison et son homme. Seulement, qui aurait voulu de ce corps déhanché et pataud, de cette longue figure aux yeux clignotants, à la bouche si mal dentée? Elle avait essayé de plaire à des veufs, de les allécher en vantant sa cuisine, les escargots au gril, les aubergines cuites au four,

et les épaisses sauces d'aillades autour du mouton et de l'agneau : pas un n'avait été touché, sauf, une fois peut-être, Boipau qu'ennuyait le soin de son linge et de sa personne. Ma foi, Agnès se décida donc pour Luc Guittounet, le bossu. Celui-ci, au moins, n'aurait pas le droit de se montrer difficile. Quelque jour, quand il verrait vieillir son père et que dans sa maison triste il pressentirait avec horreur sa propre déchéance, il penserait bien à se marier. Aussi le fréquentait-elle assidûment. Parfois , en allant au marché pour sa patronne Garriguette , elle achetait des victuailles pour les Guittou et leur faisait des commissions. Souvent, elle prenait leur cruche, en allant à la fontaine du Planol.

Néanmoins, malgré tant de prévenances, les Guittou ne comprenaient pas Agnès, ou plutôt ni l'un ni l'autre ne semblait, ma foi, la comprendre. Ce matin, comme ses patrons occupés au magasin ne pouvaient la surveiller, elle était venue chez les cordonniers participer à l'émotion de leur famille.

Et là, au milieu de cette réunion de maîtres, Agnès ne comptait guère plus que Santou, lequel de temps en temps, dans une fraternité de domestique, se frottait contre sa jupe rousse et son corsage à carreaux bleus.

Jérôme maintenant exposait son idée de pendre la crémaillère au moulin.

— Oui, répondit l'aîné, j'ai réfléchi à cela : et je pense que tu as tort. Nous n'avons pas trop d'argent... Alors, toi, tu prépares des dépenses.

— Pas du tout. J'inviterai les amis de la rue Saint-Jean. Seulement, chacun payera son écot : l'un du vin, l'autre un dindon, Boipau du pain, Soulayrol ses petits pâtés.

— Au fond, mon oncle a raison. Une noce de loin en loin, ça repose.

— Moi, fit Pataloco, j'apporterai le poisson.

— Ça donnera un train de gaieté à mon moulin, une réclame de plus!...

— Allons, puisque vous le voulez!

— Et moi, demanda Agnès, qu'est-ce que j'apporterai?

— Tu viendras seule, lui répondit Luc. Une demoiselle est toujours une invitée.

Agnès, transportée de plaisir, sautilla, dégourdie et jeune, caressant de plus belle la bosse de Luc. L'espoir, pour la première fois, entrait dans son corps, comme du vin qu'on savoure.

Cependant, les cloches de Saint-Jean sonnèrent la messe : les vieilles cloches , là-haut , presque au-dessus de la maison des Guittou.

Leur sonnerie pesante répandait un bruit épouvantable de canons roulant dans le ciel clair, sur la ville.

Alors, Guittou décrocha son chapeau, ainsi que Guittounet, et on partit pour la messe, en laissant la porte ouverte. Jérôme, avec une prestance de chef, passa devant. Son aîné, dans sa modestie, laissait faire. Guittounet, qui paraissait plus petit encore à côté de Claude , taquinait constamment Peyrine à la taille. Celleci gazouillait, se dandinait en demoiselle , au grand étonnement de Claude, qui la trouvait plus élégante dans son pays qu'à Clermont. Bien sûr, il avait sagement agi de l'épouser tout de suite. Car, dans ce Pézenas, maintenant que le père avait une position, quelque fils de boutiquier la lui aurait prise. Ils marchaient donc tous enchantés, mêmeSantou. Celui-ci, radieux, les bras ballants, contemplait le ciel. En passant, il rudoya d'une tape son Jacquounel qui dormait debout, contre la muraille de l'église. Puis, il regarda les gens du voisinage et se mit à rire, en haussant les épaules.

On gravissait le perron du grand portail de l'église. Les hommes, graves, leur chapeau sur la poitrine, s'apprêtèrent à tremper leurs doigts dans l'eau bénite.

Agnès, sans bouger de la porte de la boutique, regardait patiemment s'éloigner Luc et les amis. Ses yeux clignotants semblaient mouillés de larmes. Elle rêvait à son Luc, et Luc ne se retournait pas une seule fois. Elle s'en fut, triste et mal résignée, courut bien vite à son magasin, se faufilant parmi les acheteurs pour n'être pas grondée.

A la sortie de la messe, le peuple, en son remue-ménage de tous les dimanches, déboucha par flots divers et lents des deux portails aux battants étalés. Les hommes, les messieurs de la noblesse et de la haute bourgeoisie s'étaient déjà adossés aux devantures d'un somptueux magasin de draps, et ils assistaient curieusement au défilé des dames et des demoiselles. Tandis que les aïeules, vite, vite, leurs mains ridées sur les gros livres recouverts de drap noir, rentraient au logis en rasant les murs, les demoiselles se retrouvaient dans la foule, se saluaient de loin , et parfois rassemblées par groupes épars, comparaient sournoisement leurs toilettes, échangeaient des compliments et , bavardes , s'accompagnaient quelques pas.

Les Guittou , suivis de Santou et de Pataloco, ne voulaient pas se séparer, de sorte que, battus par les remous du peuple, ils sortirent

les derniers. Jérôme salua d'un grand coup de chapeau ces messieurs de la noblesse qui possèdent partout des champs de blé : ceux-ci inclinaient le front à peine, les orgueilleux. Claude, devant une telle affluence, si cossue et si gaie, éprouva soudain la mélancolie de ne pas voir ses parents auprès de lui, au milieu d'une famille si bien considérée.

On s'arrêta un moment chez Guittou, dans la cuisine, autour d'une table chargée de souliers. Luc, grâce à ce dégourdi de Pataloco, put caser des verres et une bouteille.

Pendant qu'on buvait, Soulavrol, qui s'était échappé dufouràl'insudesafemme, se présenta :

— Hé bé! Hé bé !... Vous voilà revenus au clocher?

— Té ! Bonjour, c'est toi !

Soulavrol , en livrée de tra^'ail , veston et pantalon de toile bleue , espadrilles éculées , bonnet de police en papier sur l'oreille, le tout souillé de sauce et de sucre où se collaient des mouches, n'osait pas toucher Peyrine. Seulement, il lui criait dans le visage :

— Alors, c'est dans notre Pézenas que tu veux donner des enfants, toi aussi?... Et c'est ton mari?... Ah ! je te félicite. Vous êtes de la même taille, je crois.

— A ta santé, Soulayrol ! . . .

Sans qu'il y fît attention, on le fit boire dans le verre de Santou. Il lampa son vin à la hâte et s'esquiva, promettant de visiter Roquemengarde pas plus tard que le lendemain, le lundi étant son jour de loisir.

— Nous partons aussi, dit Jérôme.

Cette fois , Santou , monté sur Jacquounel , tira devant.

Toute la rue aussitôt se ranim.a, les boutiquiers sur leurs portes, les bonnes aux fenêtres, les paysans rangés le long des murs comme un dimanche de procession. On vit à la fenêtre de sa chambre, sous les tuiles, Agnès qui applaudissait, dans la joie que Luc ne suivît pas son oncle.

Tous les clients des Campai , accourus au bord du ruisseau comme une troupe de marins sur le pont d'un navire, poussèrent des vivats. Rosette riait tellement que son corsage lourd craquait et ballottait.

Ceux du moulin disparurent enfin sous la voûte noire de la porte Saint-Jean. Santou se détournait par intervalles, afin de constater si les maîtres ne s'arrêtaient pas au cabaret, par hasard.

Pataloco, les bras pendants, accompagnait

ses camarades. Ne rêvait-il pas, de son côté, qu'il familiariserait bientôt son barquot dans le chenal de Roquemengarde et qu'un jour il coucherait dans le moulin ?

On prit le chemin creux , le chemin bas de Montagnac, qui va sans précaution, si hardiment, à travers la plaine, qu'au moindre orage, à la moindre escapade de l'Hérault, des courants l'inondent et le ravagent. Mais qu'il est joli, ce matin d'avril, un dimanche! Sous les vignes, les blés et les luzernes, il se cache, sinueux, pétri de terre grasse, parfumé d'herbes jeunes. On entend à droite, et davantage à mesure qu'on avance, la chanson de l'eau qui court avec une grâce de demoiselle , et le frissonnement des roseaux dont les hampes se montrent peu à peu. Sur ses bords, en haut des profonds talus, des peupliers dressent leur feuillage en quenouilles ; de vieux mûriers resplendissent de force, leurs branches ayant des noeuds, des muscles de géants, et quelques-uns, penchés par le vent qui souffle de la mer voisine, se tordent ainsi que des infirmes revenus d'une bataille, la poitrine blessée. Les amandiers aux fleurs roses murmuraient longuement, comme des voiles sur la mer.

Jacquounel passait sans crainte au milieu du

chemin, dans des flaques dont Santou recevait les éclaboussures sur les culottes.

Jérôme conduisait sa famillette par le sentier qui court au flanc du talus. Pataloco, sur ses jambes boiteuses , marchait aussi vite que le maître. Peyrine donnait la main à son mari, pour jouer , et le rire les attardait , ces deux amoureux.

— Allons, les enfants! leur criait Jérôme. Vous ne pensez donc qu'aux embrassades?

— Elles ne coûtent rien, fit Claude.

— Il n'est pas sot , ton gendre , marmotta Pataloco, qui flattait tout le monde.

Claude rougissait de pareilles flagorneries. Ce matelot, avec ses ruses et ses mensonges, viendrait déranger l'harmonie du foyer, voilà tout. ,

On arrivait. Le chemin, parmi des rocailles, saute sur le vaste pré qui légèrement décline vers la cour en portant le jardin.

La maison de Roquemengarde apparut parmi les frondaisons, puissante et féconde, sous la splendeur du ciel. Par les fenêtres ouvertes, entrait la lumière dorée qui devenait bleue dans le grenier et dans les chambres. Des papillons voletaient, entraient aussi, avec les rayons du soleil, !

Peyrine , ayant noué un tablier neuf pardessus sa robe retroussée, prépara le dîner. Les deux maîtres ôtèrent leurs vestes, et tandis que Santou soignait son âne dans l'écurie, ils coupèrent des planches afin de consolider la cage du poulailler.

Pataloco, alors, fut bien embarrassé. Il aurait voulu se rendre utile, aider son ami Jérôme qui parlait de rassembler vite autour de lui des poules , des canards , des lapins , beaucoup , beaucoup de bêtes. Seulement, hors de la rivière, le matelot ne savait plus se servir de ses doigts. Aussi, tout en se grattant les joues, en grommelant d'ennui, il s'assit sur le tronc d'arbre allongé à l'ombre du mûrier centenaire.

Cependant, les gens de Roquemengarde affectaient à son égard trop d'indifférence. Ça ne le touchait donc pas. ce diable de Jérôme, qu'un travailleur lui eût prêté de l'argent? Et Pataloco se grattait les joues , fatigué d'attendre , honteux de rester là, pareil au vagabond qui par son seul silence implore la pitié.

Il se leva, bourru.

— Je m'en vais...

— Où vas-tu?... Voyons, tu manges ici!

Pataloco se rassit du coup, si estomaqué que

ses esprits n'eurent plus que de belles visions.

Il riait de toute sa face aux larg-es favoris.

— Merci, merci !

Jérôme, qui coupait son bois avec entrain, comprit que le camarade allait déjà se nourrir d'illusions. Très amusé, il ricana en tournant le dos; puis, brusque, se redressa.

— Tu sais! dit-il d'un ton d'autorité hautaine. Je ne supporterai pas que ton barquot hante ma rivière comme un âne son écurie. Certes, je ne t'interdis pas de pêcher dans mes parages , mais je n'admets aucune familiarité entre mon moulin et ton embarcation. Le garde s'imaginerait que je suis de complicité avec toi. Baquenoi ne plaisante guère en temps de pêche prohibée, tu me l'as appris toi-même, et ce seraient pour moi des tracasseries sans fin...

Pataloco fronça le sourcil.

— Ne crains rien... On a de l'argent, tu le sais de reste, pour payer les procès-verbaux... Hum! Tu n'y perds pourtant pas, à ma familiarité.

Les deux hommes, sombres, se regardèrent longuement, en défi. Mais Jérôme préféra ne pas s'inquiéter.

— Allons! s'écria-t-il. Voilà Peyrine qui apporte le litre et l'oignon de Lézignan-la- Cèbe!... Mettons-nous à table sous notre mû-

rier!... Ne nous disputons pas aujourd'hui dimanche !...

Pataloco, avec ses gros yeux blancs, épiait toujours ce diable de Jérôme, et, déconcerté de plus en plus, il hésitait à rire.

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