UN TETE-A-TETE
Le dimanche de la Pentecôte, de très bonne heure, avant l'aube même, Pataloco démarra son barquot. Il comptait sur une pêche abondante pour la fête du lendemain.
Aussi, la veille, avait-il prodigué ses soins et sa science à disposer ses engins, les filets, les nasses, les lignes attachées au pied des arbres, et ces joncs souples et solides, garnis d'une brochette de sardines qu'on laisse traîner au fond de l'eau, afin que les anguilles goulues viennent s'accrocher à l'hameçon dissimulé dans
la brillante sardinette. Il les avait disposés du moulin de Castelnau au moulin de Roquemengarde , aux meilleurs endroits , par les trois détours que décrit la rivière à travers la plaine.
Quel spectacle de voir Pataloco naviguer dans les tourbillons et les rapides !... L'embarcation, c'est lui-même qui l'avait fabriquée. Elle ne connaissait que son maître. Le meilleur pilote d'Agde, là dedans, aurait coulé cent fois. Quel barquot ! Deux planches pour le fond, recourbées à leurs extrémités ; d'autres planches mal rabotées, à droite et à gauche, mais si richement goudronnées que l'eau ne filtrait pas du tout. Pas de banc ni de gouvernail. Tout juste deux piquets bourrus à bâbord et à tribord, de quoi soutenir les rames courtes qui poussaient cahincaha la machine, pendant que l'avant-train ou la proue souffletait l'onde en des plongeons patauds. Pataloco ne pouvait s'asseoir, sous peine de chavirer : il tenait équilibre sur ses jambes tordues, par un prodige d'adresse et de volonté.
Aujourd'hui, il avait commencé sa besogne par la digue de Castelnau. Là, on dormait encore : les chiens connaissaient si bien le matelot qu'ils n'aboyèrent point.
La terre était blanche presque , parmi des brumes qui noyaient les arbres. La rivière au
loin, dans l'ombre, grondait plus large, sous la colline. Pataloco se trouvait seul. Il aimait tant le frisselis des feuillées à leur réveil, le pépiement des oiseaux cherchant du jour, le lent ruissellement du flot mystérieux qui, çà et là, reluit en reflets d'encre ou de moire verte! Il aimait tant le silence de la campagne qui semble endormie pour l'éternité et qui pourtant, comme un fruit mûr près de tomber de la cime d'un arbre, se remue déjà sourdement sous la brise !
Les premières levées ne furent pas bonnes : rien que des goujons menus nés de quelques jours, et qui, tout en jouant sans doute, s'étaient laissé prendre.
Enfin, au tournant de Pintou, à l'endroit où la rivière se répand sur une plage de cailloux, Pataloco releva trois grasses anguilles de ses joncs de sardinettes.
— Voilà que ça débute, dit-il.
De contentement, il cracha entre ses mains.
A présent, dans la plaine, du pont de Montagnac à Pézenas, une fine lumière, pareille à de la farine échappée des sacs du moulin, se dispersait sur les champs et sur les maisons. Pataloco repartit avec espérance, sifflotant un chant de merle, épiant à droite et à gauche se lever les bosquets qui bourdonnent d'insectes
et qu'il connaissait comme des frères. Quand il longeait de trop près le rivage, il dérangeait de gros rats accouplés dans l'herbe. Mais il les connaissait aussi, il leur disait qu'un jour viendrait pour eux d'être réunis en fricasse, à Roquemengarde. Car ce gourmand de Jérôme prisait les rats d'eau autant que lui ; Baquenoi, sûrement, n'en serait pas dégoûté non plus.
Il retira un nouveau filet. Cette fois, ce fut une carpe d'au moins trois kilos qui dansait entre les mailles, aussi fort qu'une reine au bal, si fort même que le barquot eut des secousses de van de moissonneur.
Maintenant, Pataloco voyait, tout au fond de l'ample sillon de l'eau, le moulin de Roquemengarde. Soudain, il entendit un pas fureteur dans un fourré de la berge, sur la rive de Pézenas. 11 s'avança, croyant un flâneur d'aventure à qui, pour le faire bisquer, il montrerait sa pêche.
Hélas! il reconnut Baquenoi.
Celui-ci n'était revêtu de sa fonction que depuis un mois, et déjà il passait pour le diable, sur son territoire. Brave homme dans l'intimité, honnête et simple, dévoué au prochain, il ne valait pas, au soleil des campagnes, en sa qualité de garde champêtre, les quatre fers d'un âne. Avec lui, pas moyen de plaisanter. Grand
et fort, une barbe blanche tombant ainsi qu'un tablier, une blouse bleue retenue par un ceinturon de cuir jaune, la carabine en bandoulière, les culottes de velours retroussées par des guêtres , un vaste chapeau napolitain ombrageant sa face de rustre, il en imposait rien que par sa prestance. Du jour oia il eut prêté serment devant le tribunal de Béziers, il changea de nature, ce bon drille , ce fainéant qui durant plus de trente années avait été le boute-en-train des mangeurs et des buveurs de Pézenas. Dans les granges, on avait beau lui sourire, lui offrir du vin et des confitures, l'inviter à la table des maîtres, il ne faisait grâce à qui que ce fût, et, persécutant certes les maraudeurs, il se méfiait surtout des fermiers qui emploient des furets à la chasse ou qui posent des pièges, qui dérobent du bois , des fruits ou du fourrage aux terres voisines, quittes à accuser des vagabonds.
Aussi, Pataloco était-il sa bête noire. Un pêcheur de rivière! Un marchand de poissons exempt de patente! Baquenoi voulait le poursuivre sans merci, le ruiner à coups de procèsverbaux. Jamais encore, de ses quatre semaines, il n'avait pu le prendre en flagrant délit. Seulement, ce dimanche matin, le roué était venu dès l'aube explorer la rivière. Et voici que.
depuis un quart d'heure, il observait le manège du barquot.
Maintenant, embarrassé dans un fourré, il s'accrochait au tronc sinueux d'un chêne. Attentif, toujours au guet, il ne voyait guère, n'entendait plus rien.
Soudain, dans l'ombre des feuillées et de l'eau, sous des branches qui craquèrent, Pataloco sur son barquot se présenta devant le garde.
— Ah ! tu es là?... Hé bé, ça y est... Procèsverbal, et donne-moi ta pêche... Tu ne peux pas nier, je pense?
— Si, Les filets ne sont pas à moi.
— Tu les as donc volés?... Ah! tu te sauves?... Reviens ici!
Pataloco, à tire de rames, s'enfuyait vers la rive d'Aumes.
— Je ne suis plus chez toi, cria-t-il.
— Tu désertes ? Té ! je te tire un coup de carabine !
Pataloco se frottait la face avec les mains en réfléchissant. Puis, d'un air paterne, il dit :
— Pas moins, si tu voulais, on pourrait s'entendre.
— Arrive ici d'abord !... Ah: tu as raison de te méfier!... Tu as beau te sauver, je t'ai bel et bien surpris retirant toi-même tes filets de pêche.
Tu t'expliqueras un de ces mardis devant M. le juge de paix.
— Hé bé, puisque ça te fait tant plaisir, ver- Dalise ! . . . Seulement, nous nous re verrons avant mardi, j'espère, et nous arrangerons notre affaire.
Et Pataloco remonta tranquillement vers Roquemengarde.
Baquenoi ne le perdait pas de vue. Ayant, lui aussi , regrimpé au-dessus de la berge , il épiait le matelot avec tant d'attention que parfois il bronchait dans les trous du sentier, parfois il empêtrait sa barbe épaisse dans les lianes et les broussailles.
Le temps se gâtait. Baquenoi le sentit, à un frisson glacé qui le fit tressaillir, ainsi qu'un coup de fouet. Tout en marchant, il considérait le ciel, et avec d'autant plus d'inquiétude qu'il était parti sans parapluie.
En effet, tandis que le soleil escaladait les collines, à droite, posant çà et là comme des empreintes d'énormes mains sanglantes, des vapeurs lourdes, bientôt condensées en nuages, s'élevèrent des noires Cévennes, mirent du désordre jusque dans la lumière rose et embaumée de la plaine. Le soleil trop faible ne put les chasser; ce fut une muraille d'ombre qui lentement s'étendit sur le vert paysage tout à
l'heure si gai. Les bosquets frémirent à la brise nerveuse qui poussait, entassait les nuages. La rivière commença de battre , comme le coeur d'une femme éperdue.
Roquemengarde était presque lugubre sous les nuées, dans l'ombre verte de ses grands arbres qui ployaient l'échiné au vent de l'orage, en gémissant.
Pataloco avait posé, la veille, son meilleur filet quelques mètres avant le chenal, dans un gouffre, juste à présent sous les yeux du garde qui aurait pu, en descendant la berge, le retirer du bec de sa canne. Heureusement, le garde ne voyait rien. Grave et solennel, immobile entre deux frênes, il épiait son matelot.
Mais la pluie tomba si drue, si serrée, qu'un voile d'eau un moment enveloppa le paysage. Baquenoi, patient, ne bougeait pas d'une semelle.
Pataloco grondait de colère. Soudain, il vit Santou se diriger vers les écluses qu'on fermait en cas d'orage. La vue du domestique fidèle l'enhardit : de nouveau, affrontant tous les périls, il rama droit au chenal.
Sans se gêner, il attacha son barquot au tronc d'un frêne pour que le flot ne pût l'entraîner, et paisiblement il retira son filet magnifique.
Alors, le garde se remua :
— Hé bé, nieras-tu encore?... Donne-moi ta pêche!...
— Ah ! le voleur ! . . . Pour faire régaler ta femme !
Le garde, excédé, se précipita jusqu'au bord de l'eau.
— Gredin! criait-îl. Tu es en rébellion contre l'autorité, tu iras en prison, je le jure !
— Je t'avertis que je vais, en attendant, me réfugier dans une propriété qui ne t'appartient pas.
Pataloco s'approcha du quai, en plein chenal. Après avoir lié sa barque à un anneau de fer, après avoir chargé sur ses épaules sa corbeille de poissons, il rejoignit, sous une des voûtes dorées du moulin, Santou qui riait.
— C'est amusant, disait Santou.
— Pas trop... Tes maîtres sont chez eux?
— Ils sont partis pour la ville. La pluie a dû les mouiller en route.
— Allons, viens m'abriter dans ta maison.
— Je veux bien. Té! le garde a disparu.
— L'animal ! Tu as vu quelle rage !
Ils grimpèrent par le sentier rocailleux vers la cour, entrèrent dans la cuisine. Là, bientôt ne sachant que faire, tandis que dans les champs
obscurcis le vent et la pluie se battaient, Pataloco interrogea Santou :
— Pourquoi n'es-tu pas allé à la ville, toi?
— Jérôme dit que je ne suis pas assez bien habillé. Oui, c'est le premier dimanche de ma vie que je manque la messe.
Santou n'osait se plaindre franchement. Il se tenait* debout, le visage vers le feu, tel qu'un bœuf fatigué qui baisse la tête.
Alors, l'autre, oubliant déjà le garde champêtre, essaya de pénétrer dans les secrets du moulin.
— Ton maître, insinua-t-il, me paraît décidé au travail. Il a arrangé sa maison admirablement, ma foi, qu'on dirait un palais.
— Oui.
— Il a rudement changé, ce cadet de Guittou que nous avons connu si farandoleur.
— Oui.
— Tu n'as pas l'air trop convaincu ?
— Si! si!... Au contraire.
— Il ne boit plus?
, Santou, emporté par son cœur simple, répondit :
— Il boit toujours, le malheureux.
L'autre se mit à rire. Santou, stupéfait, le considéra.
— Qu'ai-je dit, matelot?
— Si Jérôme boit, il jouera. Roquemengarde ne lui restera pas longtemps.
— Aïe !... Je n'ai pas voulu dire ça. Jérôme est mon maître : ses braves enfants qui aiment le travail garderont le moulin, surtout Peyrine qui ne craint pas son père.
— Té ! je souhaite qu'ils réussissent. Ce sont de vieux amis, tu comprends... A propos, tu ne m'invites pas à boire ?...
— Non, sapristi ! Si le patron s'apercevait que j'ai touché à sa bouteille!... Hé, oui, je le crains. Où irais-je, s'il me chassait?
— Tu as raison... Ah! té, je m'en vais, puisque l'eau du ciel ne tombe plus.