BONNE PRISE
Pataloco chargea donc sa corbeille sur l'épaule et sortit en trinqueballant , en pataudant parmi les flaques. Les poules, les canards sortaient aussi de leur gîte, à mesure que reparaissait le soleil.
Pataloco traversa la cour, puis le verger. Il allait ouvrir la porte à claire-voie qui barre le chemin du domaine, lorsque Baquenoi surgit d'un bouquet de roseaux, horrible avec sa barbe en désordre et son chapeau ballonné par la pluie :
— Ouais! s'écria Pataloco, stupéfait et titubant sous la corbeille. Crois-tu m'attraper?
— Je l'espère. Il me faut le corps du délit.
— Laisse-moi, avec ton corps!... Veux-tu que je t'offre un joli barbeau?
La clôture les séparait. Baquenoi se gardait bien de la franchir. Tenace autant qu'un piquet, il serait resté lacent ans. Alors, Pataloco déposa la corbeille à ses pieds et se mit à réfléchir :
— Puisque je ne peux m'évader, dit-il, attends-moi une minute... Je reviens.
Il s'esquiva dans la cuisine, où Santou, toujours planté devant le feu, sursauta de fraveur au bruit de l'intrus :
— N'aie pas peur, c'est encore moi... Té! je donne ma pêche à Jérôme. Je veux qu'il soit content.
— Combien ça vaut?
Pataloco, sans répondre, versait sa corbeille sur la table. Puis, l'ayant bourrée de paille et recouverte d'une toile, il repartit.
Baquenoi montait sa faction à la porte de clôture, tout en contemplant la campagne qui se dépouillait de ses ombres, comme une femme au bal se dépouille de son fichu et montre, à la clarté des lustres, sa fraîche peau rose, ses épaules nues, ornées des chaînes d'or qu'ont portées les aïeules à l'époque de leurs fiançailles.
— Allons! maugréa-t-il, marche, Pataloco! Il fit claquer sur le sol sa canne aussi lourde
que la hallebarde du suisse à la paroisse, et Pataloco le suivit docilement, sa corbeille légère sur l'épaule. Le front sous le béret, celui-ci affecta d'abord beaucoup de contrition. Ensuite, il essaya de bavarder :
— Devant la loi, j'ai tort, je le confesse... Mais toi, crois-tu que ça va t'enrichir, d'appliquer la loi?
— J'accomplis mon devoir.
— Tout ça, on ne peut apprécier l'utilité des gardes champêtres que si pendant quelque temps on vous supprimait... On verrait si la campagne ne peut pas vivre sans vous.
— Quel bavard, mon ami! Tu ferais un bon député, tu bavardes pour ne rien dire.
— Hé! un député!... Pourquoi non? Il y en a bien d'autres! Au moins, j'ai un métier, moi!... Té! aux prochaines élections, ye me
ferai nommer conseiller municipal... Alors, nous verrons si tu oseras me persécuter!
— La loi ne favorise personne. Allons, tu n'as pas honte de me tenir ces raisonnements!
— Pourquoi honte?
— Nous allons traverser Pézenas.
— Hé bé, on se moquera de toi, voilà tout... Voyons, on te connaît trop... Ah! ah!
— Assez, marche! Plus de discours!... Nous voici à la ville.
Ils atteignaient le faubourg, la côte qui gravit le grand pont de Peyne.
La route descend aussitôt sur le Planol, une vaste place inondée de soleil où des bourgeois se promenaient gravement, parmi des enfants qui jouaient au tambourin et des chiens qui dormaient autour des platanes. Les bourgeois allaient par bandes, sans rien dire, sans penser, heureux de vivre dans l'insouciance du dimanche, de respirer le parfum des vignes prochaines, de voir la lumière du sol se poser partout, sur les arbres, sur les toits, sur le clocher dont le coq de fer rouge, comme une fleur de sang, resplendit dans l'espace.
Subitement, à la vue du garde et de Pataloco, ils éclatèrent de rire tous ensemble, les bras ballants :
— Ouais!... Et où tu vas, Pataloco?
— Je n'en sais rien. Demandez à Baquenoi... Je porte mon poisson sur le dos, vous n'en mangerez pas aujourd'hui.
— Ce n'est pas possible ! . . .
Baquenoi releva le front. S'essuyant à la barbe ses mains moites de chaleur, il regarda fixement ces hommes qui s'avançaient avec des airs de provocation et d'ironie. Il ouvrit ses gros bras, fit tournoyer sa longue canne.
— Le premier qui manifeste, je verbalise!... En avant, Pataloco!...
Sous la porte Saint-Jean , le garde défaillit une seconde. Il serra la carabine contre son cœur et dit :
— Diable!... Si j'avais su, nous aurions pris par les ruelles du château... Nous voilà obligés de passer devant Campai, Boipau et Guittou...
— Peuh! que m'importe! Tu vois que je n'ai pas honte... Té! voici justement mon ami Luc Guittounet !...
— C'est mon ami aussi... Seulement, il faut obéir. Marche !
Luc, qui allait chercher de l'eau à la fontaine du Planol, fut abasourdi :
— Je ne comprends pas, matelot! s'écria-t-il. Qu'est-ce qui est arrivé?
— Demande-le à Baquenoi... Et ton oncle Jérôme, où est-il?
— A la place des Trois-Six, qu^il se promène ! Agnès, sa cruche à la main, survenait. Elle
pâlit un peu d'effroi devant ce garde farouche qui poussait le matelot. Tout alarmée, elle demanda :
— Qu'est-ce qui arrive?... Qu'est-ce qui arrive?...
— Oh! rien... Demande-le à Baquenoi.
Pataloco, sous prétexte de changer sa corbeille d'épaule, s'arrêtait. Luc s'approcha pour l'encourager ; et Agnès de même, qui eut le plaisir de se frotter contre son faraud, de partager devant le monde ses sentiments de pitié et de tendresse :
— Marche! grondait le garde.
Pataloco repartit, pendant que Agnès et Luc s'en allaient ensemble à la fontaine. Leurs visa ges, quand ils se retournaient, se touchaient presque : Agnès ahurie et grimaçante ; Luc Guittounet bonasse et blanc tel qu'un Pierrot.
Soudain une grande clameur s'éleva de la placette, devant le salon de coiffure.
Campai, qui avait achevé de raser ses pratiques, se reposait sur le banc de Fabarote. Là, en bras de chemise, il taquinait les passants,
crachait dans le ruisseau, faisait aboyer les chiens, afin d'agacer un peu ce pauvre Garriorues occupé à malmener ses acheteurs aussi rudement que des ânes qui ne comprennent pas le français. Il guettait l'occasion d'une farce, lorsque l'ami Pataloco dévala du Planol en com pagnie de l'austère Baquenoi :
— Té ! cria-t-il. . . Où vous allez tous les deux? Bravement il se leva pour les interrompre au
passage, puis avisa la corbeille de poissons sur l'épaule du matelot. Baquenoi l'écartait de son chemin. Alors, Campai, un moment déconcerté, saisit Baquenoi lui-même par les pans de la blouse et le secoua :
— Que!... Dis, qu'est-ce que tu te crois? Dis, parce que tu es un morceau de garde champêtre, tu veux empêcher les honnêtes gens de s'amuser?
— Laisse-nous passer!... Gare! Veux-tu que je verbalise?
— Allez! je n'ai pas peur... Nous sommes dans ma rue.
Justement on sortait de la messe de onze heures, la messe des petits bourgeois cossus et tranquilles. Ils s'indignèrent d'une telle bataille en pleine ville, et, se plaignant que la police fût toujours si mal organisée, n'osèrent plus avancer. Du peuple, des travailleurs en blouse qui
vont rencontrer leurs femmes à la porte de l'église, s'arrêtaient également dans la placette. Bientôt, ils sautèrent tous ensemble, dansèrent la farandole autour 'du. garde et de Pataloco. Celui-ci serrait précieusement sa corbeille entre les genoux.
La cohue des travailleurs, en farandolant, heurta d'un flot compact le garde, qui, tel qu'un roc, bravait l'orage. On l'eût peut-être outragé jusqu'à le dépouiller de sa carabine, sans l'intervention du sergent de ville. Celui-ci, par extraordinaire, apparaissait au coin de la rue des Commandeurs.
Alors, les Campai rentrèrent chez eux. Le peuple sournoisement glissa le long des murs, se dispersa dans les ruelles voisines. Et le garde, délivré, aperçut là-haut, plus haut que la maison des Guittou, Pataloco gagnant de son propre gré le chemin de la mairie :
— C'est bon, grommela-t-il.
Il rangea sa blouse , son chapeau , et partit gravement, sous la protection de l'agent de police.
Les petits bourgeois ne tremblaient plus : à pas lents et doux, ils s'écoulèrent vers le Planol, où, selon la tradition, les notables accomplissent, chaque dimanche, un tour de promenade avant le dîner.
Agnès et Luc revenaient fraternellement de la fontaine. Déjà leur amitié étonnait le quartier. Seulement, on n'osait pas les taquiner, on se réservait avec sagesse, de peur de tracasser Guittou, un homme si raisonnable et qui, sans doute, ignorait la fredaine de son fils.