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LE DÉPART DE LA CARAVANE

Le lendemain, de très bonne heure, avant le réveil de Pézenas, la rue Saint-Jean s'agita ainsi qu'un navire partant pour l'Amérique. Le froid de la nuit persistait encore entre les maisons bleues et blanches de l'aube. Le soleil ne touchait même pas le coq rouge du clocher, dans l'espace, au-dessus de la maison des Guittou.

Les Guittou, justement, se croyaient les premiers à ouvrir leur porte. Mais Campai avait ouvert la sienne, ainsi que Boipau, lequel, ayant achevé de pétrir pour la journée, s'était déjà présenté dans le salon de coiffure avec un tas de pains sur les bras. Rosette, au fond de la cuisine, arrangeait son pot à^ étouffé, du bœuf

ET LE MOULIN. loi

longuement bouilli dans l'ail et le vin, et dont le gras parfum de laurier et de graisse la faisait suer.

Luc, en enfilant sa veste qui offrait toujours un peu de difficulté à cause de la bosse, s'avançait vers le ruisseau pour guetter la sortie d'Agnès.

Son père, un sage qui n'abandonnait rien à l'imprévu, s'était attablé dans la cuisine. Il bourrait sa pipe, pendant qu'un oignon trempait dans l'huile, sur la table.

Soulayrol ne s'était pas encore montré. C'est qu'il préparait, lui aussi, son panier de gâteaux, les meringues et les petits pâtés invendus des jours précédents. D'ailleurs, Soulayrol ne se pressait jamais. Même au travail devant son four, il sifflotait ou cherchait des rimes pour ses poésies, quand il ne mangeait pas, grand mangeur, en effet, bien qu'aussi maigre qu'un cent de clous. Enfin, il ouvrit sa porte.

Au même instant, Fabarote ouvrait la sienne : Fabarote déjà coiffé de sa casquette, toujours si lent, si méthodique, qu'il lui fallait le double de temps pour respirer. Ne devait-il pas chaque matin se lever à cette heure d'aube pour rhettre en branle son petit commerce? Rouge et reluisant, embarrassé dans sa veste de drap, il exhalait l'odeur aigrelette de la boutique et de la cuisine, l'odeur de la colle et de la peinture.

Campai, d'un saut, tel qu'un grillon, surgit de sa boutique. Fabarote ne pouvait pas respirer tranquille une seconde.

— Hé bé, vieux camarade, tu as du courage, ce matin ? Nous allons faire notre lundi de Pentecôte !

— Je ne sais pas si le temps sera beau... Pardi! je ne demande pas mieux que de vous accompagner...

— Tu ne viens pas?

— Je ne sais pas encore. . . Car, tu comprends, mon ami...

— Nous t'invitons, emplâtre!... Tu n'auras rien à payer. . .

Campai le laissa bafouiller, et, sautillant de l'autre côté du ruisseau, jusque sous la fenêtre de Durante, il se mit à crier, les mains en portevoix :

— Ouais, Durante!... Tu dors!... Toujours donc l'oreille sur l'oreiller! Durante, on t'espère, dépêche-toi!... Boipau est prêt!...

Boipau et Rosette apportaient dans la rue, avec mille précautions, le pesant panier chargé du pain et du pot de Vêtoiiffê. Fabarote s'empressa pour les aider, tendant les bras, cherchant à attraper une anse qu'il ne trouvait pas.

Alors, on vit déboucher de la ruelle de la

Poissonnerie, qui longe le four et les caves de son magasin, le maigre Soulayrol et son fardeau de petits pâtés.

— Ah! ah! nous voilà!... salua-t-il. Santou n'est pas encore rendu?

— Non ! . . . Et Durante qui n'est pas habillée ! C'est toujours la même chose. Elle dort pendant douze heures; puis elle nous racontera que des cauchemars la troublent... A qui diable peutelle songer?... Peut-être à sa cousine de Gabian qui caresse son héritage.

— Ah! protesta Boipau. L'héritage de Durante! Elle n'est pas vieille, elle a le temps de jouir de son héritage. Dieu merci!

— Boipau, foi de Campai, tu n'es pas dégoûté.

— Quoi ! tu m'injuries ce matin ! . . . Boipau, les bras croisés, remua son front avec

colère. Mais autour de lui on riait, surtout Fabarote qui tâchait maintenant de prouver son enthousiasme.

Agnès apparaissait à chaque instant sur sa porte, le temps d'examiner si Luc ne descendait pas. Elle avait beaucoup de besogne : balayer, apprêter le déjeuner de ses patrons, ordonner tout son ménage. Une fois qu'elle épiait du côté de l'église , une rougeur sou-

daine lui monta au visage, elle poussa un cri :

— Les voilà!...

Les Guittou descendaient chez Campai, au lieu du rendez-vous. Comme ils étaient, en somme, les maîtres de Roquemengarde, ils ne contribuaient pas aux provisions du festin, et ils marchaient les mains vides, le père fumant la pipe, le fils balançant ses longs bras. Ils soupiraient, repus d'oignon à l'huile, bouffis dans leur veste d'alpaga, dans leurs culottes de toile grise .

— Bonjour, salua Guittou. Hébé, ça marche?

— Tout est prêt, répondit Rosette. Nous n'attendons plus que Santou et nos deux demoiselles.

— Oh! 'Agnès, je la pardonne parce qu'elle a beaucoup de travail. Mais Durante !...

Durante, justement, apparut au seuil de la maison .

— Qui vient m'aider à chercher du bon vin dans ma cave? demanda-t-elle.

— Moi ! moi !

Boipau accourut précipitamment.

— Ne restez pas trop longtemps ensemble, fit Campai.

On s'arrêta net de plaisanter à cause d'Agnès qui s'avançait, parée en demoiselle, une

broche de cuivre au corsage, un gros ruban bleu à son bonnet de lingerie. Derrière elle, son patron, levé plus tôt que de coutume, s'étirait encore, se frottait les yeux. Alors, Campai et toute la bande sautèrent le ruisseau pour aller l'inviter à se rendre au moulin dans l'aprèsmidi, ce pauvre qui ne voyait pas la campagne deux fois l'an.

Agnès, cependant, se reposa en compagnie de Rosette sur le banc de Fabarote, de sorte que les deux femmes semblèrent garder Guittounet au milieu. Seulement, Agnès s'approchait beaucoupdu jeune homme, comme une chevrette heureuse qui, dans le pâturage, tressaille d'appétit.

— Il te tarde de partir, Luc? demanda-t-elle. Nous nous donnerons le bras, si tu veux... Je me mettrai près de toi, à table?...

— Alors, tu veux donc que tu me plaises?

— Que tu es bête! Nous sommes de la ville et du même quartier, toi et moi. C'est si agréable de vivre à deux quand on est jeune.

— On le dit... je ne l'ai jamais expérimenté. Ils éclatèrent de rire, un peu confus, un peu

moqueurs l'un de l'autre. Même Agnès buta d'un coup d'épaule Luc Guittounet : le choc de la bosse retentit contre Rosette qui guettait là-

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bas, sous la porte Saint-Jean, l'apparition de Santou. Rosette, dans le désir d'avoir de la joie jusqu'au soir, songeait profond et dédaignait ces farauds de trente ans ignorants des jeux de leur âge. Pourtant, ma foi, Luc Guittounet lui avait manqué de respect ; elle se fâcha tout rouge, avec de l'orgueil :

— Quand vous aurez fini de jouer comme des ânes qui se frottent de la croupe !

— Rosette, tu n'es pas polie.

— Toi, Luc, encore passe! Tu es un homme, tu ne recherches que l'amusement... Mais Agnès, à son âge !

A l'instant, les hommes disparaissaient dans le magasin des Garrigues, où celui-ci les invita à prendre une cerise à l'eau-de-vie pour tuer le ver du matin qui ronge l'estomac. Alors, Agnès, délivrée de la surveillance de son patron, s'enhardit auprès de Luc, et d'autant plus que Rosette, impatiente, s'en allait voir sur le Planol si Santou n'arrivait pas. Elle glissa son bras sur le dos du camarade, s'abandonna languissamment, avec mélancolie.

— Mon Dieu, oui, dit Luc, je devine bien tes idées... Mais il faut qu'une femme ait le diable au corps pour s'imaginer qu'elle séduira mon père.

— Je me charge de le séduire. Je tiens le ménage important des Garrigues, je puis tenir celui des Guittou.

— Sans doute... Hé bé, vois-tu, ne compromettons rien par des imprudences. Moi, à la vérité, je ne pensais au mariage que de loin... Mais mon père a peur des femmes dans sa maison. Il dit qu'il faut se méfier, qu'elles sont du vent qui d'abord vous caresse, qui sème la tempête ensuite...

Agnès inclina le front, un moment de tristesse, et répliqua :

. — Ah! mon Dieu! vivre avec toi, dans une boutique!...

Elle l'étreignit jalousement, de toute la force de son corps. L'autre vite se débattait.

— Ah ! vois-tu. . . Si mon père venait. . . Tu me serres trop fort...

— Hé bé , quoi!... Je suis une honnête fille.

— Sans doute : sinon, je ne t'écouterais pas. . . Mon père aime les natures calmes.

— Enfin, pourvu que je te plaise!...

Les hommes sortaient de chez Garrigues en se frottant les lèvres. En même temps. Durante sortait de son magasin, précédée de Boipau, munis tous deux de bouteilles poudreuses, et

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très émus, la figure rouge, lui les manches retroussées, elle la coiffe de travers.

Rosette revenait du Planol en courant :

— Santou qui arrive ! . . .

Santou apparut, monté sur son âne qui d'un pas indolent longeait le ruisseau.

— Me voilà!... Me voilà, camarades! Je ne suis pas en retard, c'est vous qui êtes à l'avance.

Six heures sonnèrent au clocher, à l'horloge municipale dont l'énorme voix se répercute jusqu'à Roquemengarde, par le vent du sud. L'âne, devant le remue-ménage de tant de monde, s'arrêta de lui-même auprès de Rosette. Vite, on rangea dans les corbeilles les paniers de victuailles, les bouteilles, les longues flûtes de pain, les torches résineuses pour le retour du soir.

Des fenêtres s'entr'ouvrirent au voisinage : des têtes mal chevelues émergèrent, congestionnées de sommeil, ahuries et curieuses, les unes en coiffes aux brides dénouées, les autres en bonnettes surmontées d'un pompon. Elles ricanaient, par envie peut-être.

— 11 ne nous manque plus, dit Campai, que le tambour de Pantouket.

Santou fit tourner son Jacquounel. On partit d'un pas alerte et gai.

— Adieu, Garrigues!... Adieu, Valadier!... Adieu , Beaumou ! . . . Adieu à tous ! . . . A ce soir!...

La terre se ranimait aux rayons de l'aurore. L'horizon flambait encore , du côté de la mer. A l'occident, sur la barre verte des Cévennes, des fumées éjiaisses s'élevaient, pareilles aux fumées d'une cité d'usines. Sur les collines prochaines régnait l'azur très pâle imprégné lentement d'une lueur rose qui détaillait les arbres jusqu'à la cime, et les lambeaux de tuiles arrachées, les brins d'herbes sur les toits. La terre, odorante comme un fruit , murmurait confusément.

L'Hérault grondait dans son lit profond, sous les peupliers et les roseaux. Des sentiers, entre des cultures, au milieu d'un pré, tiraient droit, roses de lumière , larges pour les pieds des paysans. Parfois, deux petits oiseaux s'y rencontraient : dégourdis et peureux, ils s'épiaient en frétillant, puis, espiègles, s'esquivaient chacun de son côté.

Les blés montaient généreusement, dorés et fiers. Guittou les admirait comme sa richesse, la richesse du moulin.

— Tout nous sourit, dit-il. La récolte sera bonne.

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— Quel malheur, observa Soulayrol, que les amoureux se couchent au milieu des blés le dimanche !

— 11 faut bien se coucher quelque part.

Et Boipau observait Durante en souriant. La vieille demoiselle souriait aussi.

On entendait sous les luzernes froufrouter des cailles en chasse d'amour : lorsque l'une d'elles, efïrayée par la troupe en goguettes, s'envolait en jetant son monotone palbaba, Campai simulait le geste d'épauler un fusil. Ses gesticulations importunaient Guittou, et Rosette aussi, qui suivait le maître. Fabarote ne se pressait guère , si content de se remplir les yeux de ciel et de verdure qu'il relevait à chaque instant sa casquette. Guittounet, les bras ballants, riait aux plaisanteries qu'Agnès lui murmurait à l'oreille, aux soubresauts dont elle le secouait brusquement de son corps radieux.

Ainsi, à la queue leu leu, ils allaient par le sentier rougeâtre qui tantôt au flanc du talus monte vers les champs, tantôt descend au niveau du chemin, oii Santou bourrait Jacquounel de coups de poing qui leur semblaient à tous deux des caresses. Seul, Soulayrol s'égarait par les sentiers roses des cultures , proclamant aux vignes ses poésies.

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Le chemin, se creusant davantage, obliquait vers l'Hérault. Avant d'arriver à ce coude, Jacquounel s'arrêta, écarquilla ses pattes bien à l'aise, et longuement il renouvela une flaque où d'habitude il déposait son fumier. Après quoi, il fit une pétarade et repartit. Toute la troupe, même le majestueux Guittou, se divertit du sans-gêne de Jacquounel, tandis que Santou, docile aux manières de sa bête, de nouveau se balançait gravement sur le bât.

— Hé! lui cria Campai, tu as bien mal élevé ton camarade. Il nous a provoqués, sais-tu!...

— Il est très propre, au contraire, puisqu'il ne veut pas salir son écurie.

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