FARNIENTE
Au détour du chemin, on vit Jérôme qui accourait avec joie :
— Hé bé donc ! vous ne vous pressez guère!
Santou, dès l'arrivée de Jérôme, s'était réfugié de l'autre côté de l'âne, à l'abri. Pourquoi craignait-il si obstinément son meunier? Une savait
pas bien. Mais lui qui avait aimé tous ses maîtres comme les bêtes aiment le foin, il n'accordait aucune confiance en celui-ci; il évitait de le regarder en face pour ne pas éprouver de la peine.
Jérôme, à la vérité, affectait des attitudes d'homme important et fortuné. Il ne touchait même pas la main de son frère, lequel, s'étant approché le premier, lui demanda :
— Et Peyrine? et Claude?
— Ils balayent la cour.
— Est-ce qu'ils s'imaginent, dit Luc, que nous allons faire bal ?
Dans la cour, Claude et Peyrine balayaient d'un égal entrain. Ils s'arrêtèrent pour accueillir les amis de Pv.oquemengarde. Et adieu!... et adieu!... Les femmes s'embrassèrent. Luc voulut embrasser sa cousine, au grand dépit d'Agnès, dont les yeux verts comme des amandes fraîches se mouillaient un peu. D'ailleurs, Peyrine plaisait tout à coup, on ne pouvait pas le nier. Grande et mince, les pieds nus dans des sabots neufs, une jupe aussi légère qu'un feuillage, les seins fermes sous le corsage dénoué jusqu'à mi-gorge, elle essuya de son bras nu la sueur de ses joues et de son front. Claude l'admirait béatement, comme une image.
Cependant, Santou, sous la surveillance de son meunier, avait conduit Jacquounel jusqu'à la porte de la cuisine oii Guittou, impatient de vérifier l'installation, était entré royalement.
— Ouais, Peyrine ! appela Jérôme. Viens débarrasser notre âne.
Peyrine et Claude accoururent, suivis d'Agnès, qui désirait travailler aussi, afin de montrer son dévouement et son savoir-faire.
Rosette, malgré sa bonne volonté, ne pouvait plus bouger. Moite, lourde dans ses vêtements surchauffés, elle s'affaissa sur le tronc d'arbre, à l'omibre du mûrier vénérable : les camarades, l'un après l'autre, l'imitèrent. Ils soufflaient, secouaient leurs bras et leurs jambes, rouges de plus en plus, si las qu'ils ne parlaient point. Durante dénoua les brides de sa coifïe à dentelles; puis, du coin de son mouchoir blanc, elle épongea son cou ridé. Boipau frottait ses srros bras roses avec vigueur, comme lorsqu'il venait de pétrir ; Rosette s'éventait d'un lambeau de sa robe. Fabarote lui-même ne redouta point de s'enrhumer : ôtant sa casquette, il exhiba ses cheveux blancs à l'ombre, aux menues fîèches dorées du soleil qui perçaient çà et là le branchage touffu. Guittounet faisait le sfros dos, ses mains traînant sur le sol.
Cette grande maison en imposait par son air d'aisance et de fierté. Ils songèrent combien grave pour la destinée de Jérôme et celle de ses enfants allait s'ouvrir cette saison d'été; combien c'était beau de la part de Guittou d'avoir joué son argent et sa considération sur le sort du cadet. Ils n'osaient dire tout haut leurs impressions, à cause de Guittounet.
— Hé bé! fit Campai, que devenons-nous?
Mais Soulayrol revenait, portant une cueillette de genêts et de coquelicots. Pour la lier en bouquet, il s'assit à même le sol, devant les camarades, et dit, le glorieux :
— Je ne suis pas fatigué du tout, moi.
Il suait, la figure en feu, les mains déchirées par les broussailles.
— Où est Peyrine?... Je lui offrirai mon bouquet... Té! la voilà!...
Sans se lever, il tendit à la jeune femme ses fleurs champêtres :
— Prends-les, elles sentent bon... Et alors, comment tu vas?
— Je viens d'exposer le fricot sur la table de la cuisine... Téré!... quelle mangeaille ! . . . Ah! en attendant, je rejoins mon mari et Agnès qui allument le feu pour faire bouillir la soupe à la montagnarde et réchauffer V étouffé des Campai.
— Moi, déclara Rosette, je ne m'occupe de rien. Tu me le permets, Peyrine?
— Pardi! toi et Durante, vous êtes invitées... Agnès travaille, parce que ça lui plaît. Même si vous avez besoin de manger un morceau, ne vous gênez pas.
— Non, non, merci... Té! nous descendons à la rivière voir le moulin.
Là-bas, ils admirèrent les meules, les écluses, le quai du chenal replâtré de neuf, la digue où les flots glissaient comme des anguilles. Guittounet, avec une sorte de fatuité, indiquait le prix de chaque chose, l'argent que son père avait consacré à quelques réparations.
Ensuite, ils s'assirent sur le quai, les jambes pendantes, à regarder les poissons se promener dans le chenal limpide. Bientôt ils pensèrent à Pataloco.
— Pourquoi ne vient-il pas, notre matelot?
— Oh! il doit poser ses filets de pêche!...
Campai, dans une émotion de jeunesse, s'appuyait aux épaules de son épouse. Fabarote fermait à demi ses paupières, ainsi que Durante, qui n'avait pas suffisamment dormi. Boipau, pour courtiser la riche demoiselle, écartait de son visage les mouches et les papillons, pendant que Soulayrol fredonnait une de ses poésies et que
ii6 LA RUE SAINT-JEAN
Guittounet, le front baissé, songeait aux chaussures qu'il avait rapiécées à la même heure, la veille.
Là-haut, Jérôme grondait contre Santou, en train d'arroser la cour.
— Grand animal!... Dépêche-toi!... Il te faut aider Peyrine et Claude à couper du bois!...
— Oui, Jérôme, je me dépêche.
Santou vidait son arrosoir, courait le remplir à l'auge, s'empressait toujours dans ses sabots. Jérôme, pourtant, n'était jamais satisfait : il ne faisait que crier, et tellement que Guittou, exaspéré, s'avança sur la porte de la cuisine pour le corriger :
— Jérôme, tu conduis très mal tes domestiques. Les bêtes qu'on maltraite travaillent mal. A plus forte raison les hommes.
— Santou est pire qu'une bête.
— Ah ! mon Dieu ! tu ne te souviens donc pas de tes promesses?
Guittou, soufflant dans sa corpulence, descendit au milieu de la cour et tira son cadet par le bras, dans un coin :
— Tu ne comprends pas, lui dit-il, que cet homme adore ta maison et qu'il ne te coûte rien? Je suis désespéré que tu n'aies pas changé.
— Laisse-moi, ça ne te regarde pas. Tu n'es
pas mon maître, puisque tu n'es pas seul à m 'avoir prêté l'argent ! . . .
— Hein!... Que signifie?... Tu ne me dois rien?... Ah! té! Je préfère dédaigner tes injures. Malgré tout, je tiens à toi et à tes enfants... Je t'avertis de ne pas maltraiter Santou. Car, un jour, il peut se révolter.
— Lui, se révolter?... Tu perds la tête, Guittou.
— Un soir, il peut brûler la maison... Cela s'est vu, des domestiques sans idée que la méchanceté des maîtres pousse au mal.
— Ah ! . . . Tout de même. . .
Jérôme, interloqué, regarda en dessous l'humble valet qui, dans sa précipitation, se mouillait les pieds et les jambes. Tout à coup, de mauvaise humeur, il s'emporta contre luimême :
— Ah! ce diable de sang qui m'empoisonne la cervelle!... J'ai beau me raisonner, la méchanceté me revient sans que j'y pense... Ah! Guittou, toi, tu es si sage et si tranquille .: on ne dirait pas que nous sommes frères.
— Allons, tu n'es plus jeune, calme-toi.
— Ce poison du sang du diable ! Té ! il vaudrait mieux que je me tue !
— Bah! des enfantillaees!
ii8 LA RUE SAINT-JEAN
Guittou essayait des consolations. Mais l'autre, impétueux, s'évada dans la cuisine où Agnès en tablier lavait des assiettes. Il cria de nouveau :
— Je ne veux plus rien faire, rien surveiller. Ah ! que Pataloco est heureux de vivre seul sur sa rivière! Je l'envie... Si j'avais une barque, moi aussi, je n'embarrasserais plus personne.
— Une barque ! Maintenant il veut une barque !
Guittou, suffoqué davantage, avait suivi son cadet dans la cuisine.
Santou considérait avec étonnement ce tapage. Il regarda la maison cossue où certes on avait connu des fainéants, des ivrognes, des avares. Jérôme était le premier fou qu'on y voyait. Un moment, il entendit braire Jac quounel dans l'écurie : cela lui fit du plaisir, de même qu'aux amoureux le chant du rossignol; il se mit à rire.
Puis, il regarda passer les jeunes époux, Claude portant presque tout le fardeau de bois sur les épaules , Peyrine un sarment sous le bras. Le valet, auprès d'eux, se sentait en sécurité, comme si pareillement ils eussent été des domestiques. Ah! si Jérôme tombait jamais dans le trou d'une écluse, pour y mourir, on n'entendrait plus d'orage au moulin.
— Hé bé, Santou, lui dit Peyrine, tu travailles ?
— Un peu.
Elle s'éloignait, balançant les hanches, montrant à tout le monde ses bras nus et ses mollets. Alors, Santou songea que sans doute, s'il avait autrefois rencontré pour l'épouser une femme aussi agréable, il n'aurait pas vieilli si vite. En songeant, il languit à la besogne. Le souvenir des menaces de Jérôme s'était dissipé déjà. Oh! la créature plus soumise que la terre aux caprices de son maître ! Tout bon comme un rayon de soleil, il ignorait son humanité peutêtre, il se réjouissait des bontés d'autrui de même que la plante se réjouit de l'eau qui coule à ses pieds. Aurait-il jamais un élan de révolte? Hé! Jacquounel, une fois, s'était bien insurgé contre un meunier qui le battait sans mesure.
Lorsqu'il eut achevé d'arroser la cour, Santou retourna dans l'écurie, auprès de Jacquounel.
Le silence, dans le paysage, parut plus grand.
Parfois, la maison semblait inhabitée. Agnès, en besognant, ne menait aucun bruit. Guittou finit par remarquer cette servante assidue, attentionnée à l'ordre et à la propreté de la vaisselle qu'elle disposait sur la table.
— Vraiment, lui dit-il, tu es une ménagère
modèle. Je comprends que les Garrigues te gardent depuis dix ans.
Agnès souriait en rougissant, le visage plein de petites rides.
— Oui, répondit-elle, le travail m'amuse. J'aime que les maisons soient jolies comme des bijoux... Ah ! si jamais j'en possède une !
Guittou, qu'on tenait à l'abri des commérages, ne saisit pas l'allusion. Aussi, sans le vouloir, il l'encouragea :
— Tu n'es pas si âgée, ma fille, pour désespérer... Qui sait ce que le destin te réserve !
— Ah! oui.
La drôle, en domestique méfiante, craignit de se tromper, de contrarier par de nouvelles paroles l'espoir nouveau qui lui venait. Guittou, immobile, se tut. Il se chauffait comme en hiver devant le feu, la canne entre les jambes, la pipe vide au coin de la bouche. Il s'ennuyait un peu. Mon Dieu, que la journée serait longue ! Il lui tardait de manger pour s'occuper. En attendant, il bâillait.
Là-bas, les camarades bâillaient aussi, au bord de l'eau.
Brusquement, dans la paix profonde de la rivière, ils entendirent un cri d'appel.
— Pataloco!... C'est lui!
Pataloco, sur sa barque, remontait le courant. Il ôta son béret pour dire bonjour.
— Hé bé! hé bé! Je pense que nous t'espérons!...
Tous les camarades, debout sur le quai, gesticulaient. A peine Pataloco eut-il attaché son barquot à l'anneau du chenal qu'on le hissa, lui et sa corbeille de pêche; on le fit monter dans la cour en chantant.
Dans la cuisine , il serra d'abord la main de son ami Guittou, puis, en verve de gaieté, caressa le dos de Mlle Agnès, qui minaudait à cause de Luc.
— Tu te moques pas mal de ma rivière, hé! toi qui prépares tant de fricasse? Hé bé! ma rivière n'a rien rendu, rien de rien. Je ne sais pas ce que nous offrirons à Baquenoi, quand il passera le long du moulin. Ah! ce Baquenoi, tout de même, on dirait un empereur...
— Ce n'est pas tout, interrompit Boipau. Si nous dressions le couvert?