LE FESTIN
Dans la cour, à l'ombre du mûrier, on cloua des planches sur des pieux. On apporta les bancs ds la cuisine, et les hommes, pour se rafraîchir, commencèrent à boire l'absinthe.
Agnès survint. Elle trottinait, dégourdie et charmante, en son tablier maculé de sang et trempé de sauce.
— Hébé! cria-t-elle. Ah! Rosette, quel plat à^ étouffé tu nous as donné !
Elle s'insinuait auprès de Guittounet. Celui-ci, pourtant, la négligeait de nouveau. Car son verre d'absinthe l'hypnotisait , le hantait avec une sorte de terreur et de la joie tout ensemble.
— Quelle travailleuse, cette Agnès ! murmura Boipau.
— Té! fit Rosette. Elle peut bien se marier avec Santou !
Le domestique s'avançait, lourdaud, stupéfait qu'on osât s'attabler de si bonne heure. Il
refusa, comme une femme, sa part d'absinthe, lui qui ne s'abreuvait que d'eau, parfois coupée de vin. INIais Claude ne refusa point, ni Peyrine. Par exemple, la bravoure de la jeune meunière égaya les hommes^ scandalisa presque Rosette et Durante.
Jérôme, dans l'orgueil de la fête, se pavanait. 11 remonta son pantalon autour des reins, d'une secousse gaillarde. Puis, une main appuyée sur la tête de son neveu, l'autre sur la casquette de Fabarote qui coupait le bout d'un cigare, il se laissa préparer l'apéritif par ce flagorneur de Pataloco.
Enfin, Guittou lui-même, s'étant approcfié d'un pas endormi, s'humecta les lèvres au verre de son fils. Après quoi, ayant bourré une pipe, il leva sa canne dans le vague.
— J'ai bien une demi-heure de promenade. Je vais par là, dans les environs.
— Une demi-heure pas davantage, lui dit Agnès.
Il s'éloigna par le chemin creux.
Agnès ne s'était pas vantée. Juste une demiheure après, on se réunissait autour de la table : Guittou à sa place de chef, entre Durante à qui Boipau rompait le pain déjà, et Rosette qui s'acharnait à nouer fortement sa serviette au
COU, bien que Fabarote, son voisin, lui répétât qu'une telle enveloppe de toile incommodait la digestion. Campai, toujours frétillant, regardait Claude à l'autre bout de la table.
Jérôme, en face de son frère, le buste droit, les poings immobiles, dominait son neveu Luc qui aiguisait son couteau contre celui d'Agnès, et Pataloco qui ébouriffait ses larges favoris avec fanfaronnade. Soulayrol, placé entre Campai et Pataloco, regardait Peyrine en face : cette jolie Pevrine, pour l'instant si occupée de son mari, de son Claude fin et blond comme l'Enfant Jésus, qu'elle tournait presque le dos au boulanger.
D'un bout de la table à l'autre, on avait répandu le hors-d'œuvre, des oignons, de l'ail, des paquets de radis, des olives, des petits pâtés, du sel dans des morceaux de papier. Dans des seaux d'eau, trempaient les litres de vin, par terre, à côté de Jérôme, à côté de Claude et de Campai.
Toutes les mains, avides, dépouillaient le hors-d'œuvre. Les poules s'aventurèrent bientôt autour des convives, parmi les miettes de pain et les épluchures. Seule, Agnès ne mangeait guère, toute remplie par ses soucis d'amour, attentive à saisir sous la table les pieds de Guittounet. Ce faraud, dans la crainte d'em-
barrasser, s'écartait chaque fois, se pelotonnait contre Jérôme, même d'une manière si fâcheuse que celui-ci, brutal, le rabroua. Alors, Luc Guittounet abandonna ses pieds à sa voisine, et l'amoureuse servante tressaillit de joie dans tout son corps.
— Tu n'as pas d'appétit, Agnès? lui demanda Guittou. Ah! parbleu! ce qui t'empêche d'en avoir, c'est le feu de la cuisine où tu as tant travaillé !
— Agnès est une demoiselle, ricana Rosette. Elle s'abstient des oignons, parce qu'ils lui feraient sentir la bouche.
On éclata de rire, en tapage, d'un rire qui enflait et empourprait les faces reluisantes.
Vraiment, ils vivaient tous dans la plénitude de l'être, sains et francs. Le jour était créé pour eux, le soleil dans l'espace, l'ombrage du mûrier et des platanes, la chanson de la rivière, la clarté du verger. Ils avaient jusqu'au soir pour manger et boire. Jérôme distribua le vin, deux litres entiers, bien que Durante eût réclamé de l'eau, que Santou fut chercher dans la cruche de la cuisine.
Agnès apporta pieusement, dans une vaste casserole, le gras étouffé, ce mets succulent d'hiver, du bœuf qu'on laisse mijoter pendant
trois jours au fond d'un pot de cinq à six litres, pêle-mêle avec des oignons, des tomates et du laurier. Chacun vida son assiette par-dessus l'épaule, puis mangea encore.
Claude ne se pressait pas. Il découpait les morceaux de viande dans l'assiette de Peyrine, pour enseigner peut-être la civilité à son épouse, sans le dire. Ensuite, se servant de sa fourchette, il manœuvrait avec tant de sagesse qu'il terminait ses portions avant les camarades trop goulus, lesquels étaient parfois obligés de renverser la tête , comme des poules , pour faire passer d'énormes morceaux dans le gosier.
Alors, n'ayant qu'à se reposer, Claude observait son beau-père. Ah! mon Dieu, Jérôme buvait beaucoup. S'il buvait plus que de raison, ne commettrait-il pas ce soir quelque méchanceté, après le départ de la rue Saint-Jean?... Claude avait toujours peur. Jérôme, en effet, ne pensait qu'à jouir de son ventre, à remplir autour de lui les verres sans relâche, et il riait silencieusement, la bouche pleine, ses gros yeux troubles examinant la tablée avec superbe.
On ne parlait que pour féliciter Rosette de son bœuf à V étouffé. Quel plat ! On avait beau tirer, il y en avait toujours. Tout de même, on finit par l'épuiser.
Agnès apporta le poisson, la pêche dont Pataloco avait fait cadeau, la veille, à Roquemengarde. Les carpes, les anguilles et les barbeaux nageaient dans une flaque blanche, une sauce de farine, d'oeufs et d'huile. Pataloco lui-même découpa la part de chacun, en stricte justice. Seulement, au milieu du service, cette coquine d'Agnès échangea son assiette contre celle de Guittounet. Celui-ci s'aperçut de la ruse : loin de se fâcher, il abandonna ses pieds davantage sous la table. Quelle victoire pour Agnès! La faim lui revint tout d'un coup. Elle ne cessa de frotter, refrotter avec ^"igueur l'assiette bienaimée.
On mangeait plus lentement. Les estomacs commençaient à bien se fournir.
Jérôme levait à chaque instant une bouteille qui ruisselait de l'eau fraîche des grands seaux. Claude en glissa à l'oreille l'observation à Peyrine. Celle-ci aussitôt osa interpeller son père :
— Dis, nous buvons trop.
— Ça ne te regarde pas, ma fille.
Peyrine rougit devant le monde, d'autant plus que son oncle, gagné, lui aussi, par l'entrain glorieux de la fête, lui reprocha de se per mettre ainsi des recommandations.
— Ne crains rien, ma fille, lui dit-il. Ton
père sait parfaitement qu'aujourd'hui il est son maître et qu'il doit donner l'exemple de la bonne conduite.
Et cet innocent de Guittou s'empiffrait à la suite des autres, au lieu de résister aux tentations du vin.
Les assiettes s'étaient vidées une fois encore. Peyrine, sous le prétexte de soulager Agnès, s'en alla chercher les trois canards dans la cuisine. Seulement, elle ne revint plus. Claude vite s'empressa à son secours. Dans la cuisine, il la trouva qui pleurait, appuyée au manteau de la cheminée, pécaïré! qui pleurait de tout son cœur, comme une enfant.
— Allons, nigaude! ... Qu'as-tu donc?
— Je vois rouge... Ce jour ne finira pas bien. Nous pensons trop à la noce avant d'avoir gagné le moindre sou.
— Ah! je le sens aussi... Après tout, si ton père commet une méchanceté, nous partirons d'ici.
— Que! que!... Que dis-tu?... Partir d'ici?... Peyrine se lamenta de plus belle. Claude,
tout badaud, ne sut plus, dans son désarroi, que répondre.
Mais, de la cour, on les rappelait à grands cris. Alors, Peyrine s'essuya les yeux avec un
bout de sa. jupe; Claude, pour dissiper sa tristesse, se frotta le visage avec les mains. Ils sortirent ensemble, se présentèrent à la hâte, en s 'efforçant de rire.
Fabaroteet Soulayrol découpèrent les canards : Fabarote avec ses gestes cérémonieux de peintre, Soulayrol avec ses gestes gourmands de pâtissier et de poète. Jérôme cependant, bourru, les coudes sur la table, considérait son frère.
Tandis qu'on savourait les canards rôtis à la broche, les roseaux du verger, au bord de la rivière, frémirent. On vit apparaître le garde Baquenoi, solennel, sa barbe blanche étalée sur la blouse, la carabine à l'épaule.
— Viens ici! lui cria Pataloco. Viens goûter les meringues de Soulayrol, et surtout les anguilles de notre rivière.
Baquenoi, sans répliquer, se reposa dédaigneusement sous un figuier, dans l'herbe du pré, à la limite du domaine, et tourné de telle sorte que son regard embrassait la tablée, la cour et la maison.
— Est-ce qu'il vient nous surveiller? grommela Jérôme. S'il veut s'asseoir à ma table en bon camarade , je lui trouverai une place, pardi ! . . .
— Je n'ai rien contre toi! lui répondit le garde. Voyons, que diraient M. le maire et toute
la population de Pézenas, si je m'attablais à côté de Pataloco contre qui la veille j'ai verbalisé?...
— A ton aise!... riposta le matelot. Verbalise!... Je conserve mes engins dépêche et mon barquot, malgré toi.
— Tu ne les conserveras pas toujours.
Baquenoi, le menton sur les poings, souriait
de malice.
Il était venu surveiller véritablement ces braves compères et commères, qui peut-être, après le repas, s'en iraient dormir dans les luzernes d'autrui. Gare, s'il les surprenait! 11 leur ferait payer cher l'amitié de Pataloco. En attendant, il avait aussi chaud qu'un canard à la broche, et ce n'est pas le feuillage transparent du figuier qui pouvait le protéger du soleil. Devant cette tablée heureuse, il souffrait de la faim et de la soif, comme un grillon dans un blé où il n'a pas plu depuis un mois.
Autour de Jérôme, on ne soupçonnait certes pas que le garde eût la force de penser. Tout le travail était d'achever les restes des volailles et de boire. Rosette, suant la fièvre, retroussa ses manches. Durante souleva un peu sa jupe sur les genoux, sans se douter que Santou pouvait sous la table apercevoir ses mollets. Mais
Santou, ça ne signifiait rien. C'est elle justement qui lui parla, hardie :
— Santou ! va prendre mon vin pour le dessert!
Soulayrol ajouta :
— Tu prendras aussi mes gâteaux... Et ne les brise pas !
— Et en avant deux!... s'écria Campai qui, les bras en l'air, gigotait sur sa chaise.
Pataloco fit sauter son béret et le rattrapa fort adroitement sur la tête. Guittou riait; Jérôme aussi, les poings à la bouche. Luc, au contraire, tenait son sérieux, comme s'il se fût trop gorgé. C'est qu'Agnès le caressait sous la table et le pinçait aux jambes.
Santou apporta entre ses bras, doucement, le panier de Soulayrol et les bouteilles de Durante. Jérôme d'une poussée généreuse versa le panier sur la table : toutes les mains aussitôt, de même qu'au début, sur le hors-d'œuvre, s'abattirent ensemble sur les meringues et les choux à la crème. Boipau déboucha les bouteilles que Durante avait pendant vingt ans respectées au nieilleur coin de sa cave. Et le vin brilla dans les verres, doré comme les ailes des cigales, clair comme du cristal. -
Baquenoi souffrit davantage. Personne ne
faisait attention à lui, pas même Pataloco. La soif le dévorait. Pourtant, ces bons vivants, à l'ombre du mûrier, étaient repus : les mains inertes, ils se regardaient en souriant, en se léchant les lèvres.
Seul, Soulayrol eut le courage de parler, pendant qu'Agnès et Peyrine préparaient le café dans la cuisine.
— Écoutez, dit-il. C'est bien le moment de raconter des histoires, ou, si vous aimez mieux, des galéjades, comme on dit en Provence, des majades, comme on dit à Pézenas. Tenez! voilà Santou qui ronfle comme un sapeur sur le tronc d'arbre... Savez-vous ce qu'il fit un jour? Son maître, qu'il était allé réveiller, un matin, lui commanda d'ouvrir la fenêtre et de le renseigner sur la couleur du temps. Santou se trompa : au lieu d'ouvrir la fenêtre, il ouvrit le buffet des provisions, y fourra sa tête, et dans l'obscurité de la cuisine, il répondit : — Mon Dieu, que le ciel est obscur!... Mais le temps pue à fromage ! . . .
— Oh ! Santou ! Santou ! . . .
— Un soir d'été, à Pézenas, avant de rentrer au moulin , il mena boire Jacquounel à l'abreuvoir du Planol. Des nuages couraient dans le ciel, la lune blanche était déjà en che-
min... Jacquounel s'abreuvait lentement, pendant que Santou lui sifflait un refrain. La lune soudain se mira dans l'eau claire; seulement, presque aussitôt un nuage malicieux l'enveloppa si bien dans son ombre qu'elle disparut. Et Santou, levant les bras, cria aux rouliers qui tenaient des chevaux près de lui : — Mon Dieu!... Bé!... Jacquounel qui vient de boire la lune !...
— Oh! par exemple!... la lune de Jacquounel!...
On riait, on cognait la table du front et des poings. Dans le brouhaha. Durante et Boipau, tels que deux chênes bouleversés par la tempête, se heurtèrent.
Fabarote déboutonna son gilet : les hommes l'imitèrent. Rosette déboutonna son abondant corsage; Durante aussi, n'ayant plus de honte, découvrit un bout de sa gorge qui était ridée, pécaïré ! jaune comme un coing. Boipau reluquait la vieille demoiselle : il inspectait plutôt sa robe, son collier d'or, supputait combien de fortune le père Durand avait dû léguer à son héritière.
Enfin, le café mit un peu d'ordre sur la table.
— Quel dommage, soupira Campai, que ce bon repas soit terminé!... Dieu, là-haut, doit être
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content de nous voir heureux un jour de fête.
— Ne parlons pas de Dieu, fit Durante en se signant.
On n'avait plus l'élan de rire; on souriait.
— Si nous allions dormir? proposa Jérôme.
— Ce n'est pas de refus, répondit Guittou.
BAOUENOI VEILLE.
Baquenoi souleva son ample chapeau, ouvrit tout grands ses yeux dans la lumière.
Les camarades, autour de la table, se remuaient lourdement, en enflant les joues, en s 'étirant comme des travailleurs fatigués. Peu à peu chacun partit de son côté. Jérôme, la tête basse, rentra dans la cuisine à la suite de son frère qui se traînait d'un pas de petit vieux. Guittou s'affaissa sur la chaise du matin, auprès de la cheminée. Il posa les mains sur son bâton et ferma ses paupières, pendant que Jérôme s'asseyait à la table d'auberge, les bras étendus.
Pataloco et les Campai descendirent à la rivière. Le matelot s'allongea dans sa barque, pour la sieste quotidienne, tandis que les Cam-
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pal, qui cherchaient la fraîcheur, se réfugiaient entre les murs dorés du mouHn.
Boipau, Durante et Fabarote s'égarèrent ensemble dans le voisinage. Patauds et vénérables, ils affectaient du dédain vis-à-vis du garde Baquenoi, lequel, d'ailleurs, feignit de s'esquiver par la montée de la grand'route.
Fabarote, cependant, afin de ne pas gêner les vieux galants, demeura dans le chemin creux. Ceux-ci, devenus familiers, ne dissimulaient plus aujourd'hui leur amourette. Ils continuèrent de suivre la petite route nue qui va au château de M. Gourdon, très loin, et là-bas, au milieu des vignes, s'abrite sous des peupliers. Ils ne parlaientpas. Ils se comprenaient. Échangeraient-ils jamais une promesse? Boipau, en attendant, tenait l'ombrelle de Durante et se penchait, se serrait de telle sorte que l'ombre protégeât leurs deux têtes grises. De temps à autre, ils se souriaient. Durante émue de se trouver dans la solitude au bras d'un homme.
Les camarades, au moulin, ne pensaient aussi qu'à eux-mêmes. Soulayrol, habitué à la pénombre de son atelier, s'était rendu à l'écurie. Dans le noir des murs humides, comme la tête lui tournait à la force du vin, il s'abattit sur la litière de Jacquounel et s'endormit.
Agnès et Guittounet n'avaient pas hésité à pénétrer sous les roseaux, par le sentier que suivent les farauds, le dimanche. Un peu plus loin, ils s'assirent dans l'herbe, auprès d'un cerisier, et, la main dans la main, ils contemplèrent la plaine oii règne Pézenas.
Dans la cour du moulin, il ne restait plus que Santou, ronflant étendu sur le tronc d'arbre, et aussi Claude et Peyrineque surprenait, après le bruit de la noce, le silence adorable du ciel et de la terre.
Les jeunes époux n'avaient point de courage. Le désordre de la table, le gaspillage de tant de vivres qui auraient suffi plus de huit jours à un ménage sobre, leur inspiraient de la tristesse et du dégoût.
— C'est aujourd'hui la fête à Aumes, dit Peyrine. Il faudra empêcher mon père de sortir, ce soir.
— Oh ! Jérôme sera trop fatigué.
— Il ne l'est pas quand il s'agit de s'amuser. . . Ah! mon pauvre Claude, que diraient tes parents, si le mariage te rendait malheureux?.,. Toi-même tu te repentirais de m 'avoir épousée.
— Tais-toi... Ne pensons pas à ces choses. Claude aurait voulu consoler Peyrine : il ne
savait pas, malgré ses efïorts.
— D'abord, où est ton père maintenant ?
— Il doit dormir dans la maison.
— Allons voir...
L'oncle Guittou dormait toujours dans la cuisine, auprès de la cheminée. Jérôme, les bras étendus sur la table, ne bougeait pas, secoué seulement de hoquets formidables. A la vue de ses enfants, il souleva la tête, ouvrit ses yeux rouges et mouillés.
— Fille, grogna-t-il, j'ai soif. Tu trouveras du vin dans une des bouteilles de Durante. J'ai soif de ce vin blanc qui sent la peau des jolies femmes.
— Mon père, tu te trompes, il n'y a plus rien.
— Cherche-moi donc quelque chose dans le buffet, n'importe quoi. Ça m'est égal...
— Mais, hasarda Claude qui se campait, les poings aux hanches, nous avons assez bu, il me semble... Ça vous rendra malade.
Jérôme agita ses bras, et bridant ses joues d'un rictus de colère :
— Que !,.. Toi, tu n'es qu'un petit clerc d'église, un pâle freluquet de Clermont...- Moi, je suis de Pézenas... Le vin, ça me connaît.
— Je répète que vous avez tort.
— Fichtre !.., Qu'est-ce qui te passe par la cervelle?... Te crois-tu le maître?... Depuis
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quand je reçois des leçons?... Té! Donne-moi la bouteille, Peyrine. Tu es mieux élevée que ton mari, je suppose !...
Peyrine, en tremblant, donna un verre et la bouteille.
Claude, le front bas, ne soufflait mot. Il eut la vision de quelque méfait, d'un crime peutêtre, que cet homme, dans un coup d'ivresse, pouvait commettre. Lâche, il imagina qu'un jour il serait sa dupe ou son complice. Alors, songeant à ses parents honnêtes , un sanglot lui monta à la bouche, il eut un désespoir d'enfant, et il sortit pour pleurer, dans la cour, au coin de l'auge.
Peyrine le rejoignit aussitôt.
— Tais-toi! lui dit-elle en l'embrassant. Taistoi!... Si mon père t'entendait!... Voyons, puisque c'est fête aujourd'hui.
— Non, vois-tu, ce sont peut-être des rêves, mais ils me font trop mal. J'ai l'imagination que nous connaîtrons des malheurs ici avant la fin de l'année. Je mentais tout à l'heure pour te rassurer... Il faut pourtant que je t'ouVre mon cœur. Hé bé, ton père est un perdu. Il est trop vieux pour se corriger.
— Ne dis pas ça, toi qu'il aime bien.
— Il m'aime quand il a le temps. Il me parle
avec une rudesse!... Je ne suis pas son domestique, voyons!... Si la misère lui plaît, qu'il la garde ! Moi, je n'en veux pas...
— Alors, tu l'abandonnerais?
— Oui, s'il retombe au mal !
Claude se redressait devant Peyrine. Celle-ci frissonna de crainte, dans sa jeunesse faible, les yeux clairs comme le ciel.
— Tu ne m'aimes donc pas? murmura-t-elle. Claude, pour la première fois, montrait de la
volonté. Mais l'humilité, la tendresse de Peyrine le toucha au cœur, lui fit de la joie par tout l'être. Il la regarda en souriant; il l'entraîna vers le mûrier dont l'ombre rayonnait jusqu'à l'extrémité du pré, sur le talus.
— Tu sais bien, Peyrine, que je n'aime que toi, et que mes parents t'aiment aussi comme leur fille... Seulement, nous ne pourrions pas, tu le comprends, nous qui débutons dans la vie, nous soumettre toujours à un homme qui ne croit qu'à son caprice.
Peyrine, ses mains au visage, pleurait dou cernent. Claude la baisait au front et sur les mains.
— Certes, dit-elle, je n'hésiterai pas à te sacrifier mon père. Aujourd'hui c'est toi qui me commandes... Seulement, ça fait venir le mal-
heur que d'en parler... Viens, allons-nous-en...
— Où?... Tu es folle... Nous ne rencontrerons partout que ces amuseurs de la rue Saint- Jean.
— Montons dans notre chambre. Je prendrai de la couture, tu prendras un livre, comme lorsque nous étions fiancés.
— Allons. Ça me rappellera mon auberge et mes parents.
Une pénombre heureuse régnait dans leur chambre, dans l'étroite alcôve où le lit disparaissait sous des rideaux. Dans la clarté du mûrier et des platanes, il faisait doux, paisible, ainsi que dans lame des jeunes époux. Peyrine prit sa couture, Claude un livre. Mais, au lieu de s'occuper, ils détournaient les yeux vers le ciel, ou bien ils se regardaient. Ils écoutaient le silence du domaine. Pour la première fois, le temps leur parut long.
Le silence planait de haut sur le paysage. Les camarades, autour du moulin, dormaient. Santou, allongé sur l'arbre de la cour, semblait un mort.
Baquenoi veillait toujours là-bas , derrière le parapet de la grande route. Il désespérait déjà de pincer Pataloco ou quelqu'un de ses camarades. On ne voyait pas âme dans la vaste
plaine : rien que la feuillée des vignes , les champs de blé d'or, la poussière des chemins. Fatigué de recevoir le gros du soleil, il redescendit vers Roquemengarde lentement, le long des haies, en se faisant tout petit, en insinuant un regard par-ci, un regard par-là. Pour ne pas donner l'éveil, il ôta même son chapeau. Décidément, tout le monde se cachait.
Poussé par la soif, il pénétrait dans la cour du moulin, lorsqu'il aperçut le brave Santou allongé sur l'arbre. Par prudence, il rétrograda dans le chemin creux.
A peine avait-il marché deux cents pas qu'il entendit sur la droite un homme qui toussait : un homme gras et plein, immanquablement, car la toux grasseyait abondante. Baquenoi aussitôt s'élança sur le talus et, au sommet, se soutint au tronc d'un amandier. Il ne vit qu'un blé dru, opulent, qui dormait aussi, sans un frisson. Il s'inquiétait enfin de ne rien découvrir, lorsque la toux plus sonore et hardie recommença.
Il examina, sans bouger. Alors, un ' petit
homme trapu se dressa dolemment, surgit du
milieu des épis : une casquette, des bajoues,
un petit boutiquier qui soufflait sous le soleil.
— Fabarote ! cria le earde.
Le boutiquier se détourna placidement , en boutonnant sa culotte. Il montra son front, retira son cigare des lèvres et sourit :
— Ah ! bonjour, Baquenoi. Tu es encore dans cette campagne?
— Oui. oui, arrive ici.
— A ton service... Espère un peu!
Et soupirant, tout soulagé, Fabarote arriva. Il bronchait parmi les mottes, écrasait des épis, en écartait d'autres qui lui grattaient le cou.
— Hé bé, dit-il en frappant le garde sur l'épaule. Hé bé, tu t'ennuies tout seul?
— Non pas... Toi, tu saccages la propriété d'autrui, je te dresse procès-verbal.
— A moi!... Tu plaisantes?
— Je ne plaisante jamais, j'accomplis mon devoir.
— Très mal. Personne ne croira jamais que Fabarole le peintre ait porté le moindre préjudice à son semblable.
— Chez toi, tu vis à ton gré. Ici, tu dois respect à la terre et aux hommes.
— Par exemple, je proteste.
— Inutile de protester. Je suis le garde.
— Heu! heu !...
Fabarote arrangeait sa casquette , soufflait , suait davantage. Ensuite, dans le chemin, il
essaya d'amadouer le carde d'un air bonasse et paternel.
— Mens-tu chez Jérôme?
— Oui, marche.
— Pourquoi n'as-tu pas accepté de dîner avec nous?
— Laisse-moi.
— Té! je t'offre mes petits cigares. Ils sont excellents. Tu comprends, je les mets à sécher pendant une semaine dans le four de Boipau.
11 exhibait de sa veste les cigares d'un sou, en offrait un tas à choisir, lorsque l'autre le rabroua :
— Ne fais pas l'emplâtre. Je ne fume pas.
— Tu dois avoir soif. 11 fait si chaud !
— Si je buvais, j'aurais encore plus chaud.
— Tu n'as donc pas de vice?
Baquenoi ne se déridait point. Au bout du chemin, il se reposa dans une ombre, tandis que Fabarote, après être resté longtemps à chercher en vain des flatteries nouvelles , remontait à Roquemengarde .
Tout le monde dormait encore. Ce silence effraya le petit boutiquier. Il se mit à crier au milieu de la cour, sans pourtant réveiller Santou, sans même déranger Peyrine et Claude. Alors, il descendit en maugréant à la rivière.
Là, furieux, il saisit la chaîne du barquot , l'agita longuement, de toutes ses forces. Pataloco enfin se réveilla; les Campai ahuris, les veux battus, sortirent de leur refuse.
— Hé ! . . . Quoi ! . . . Ce peintre est enragé ?
— \'ous ne savez pas! Vous ne savez pas!...
Il raconta d'un trait l'histoire de son procèsverbal. Les autres aussitôt de rire, de rire en si grand tumulte que Fabarote, à son tour, s'esclaffa.
— Va, lui dit Campai, Baquenoi n'osera pas t'inquiéter. Nous sommes des électeurs du maire.
Fabarote respira, sur cette assurance. De nouveau il partit d'un long éclat de rire en découvrant qu'il était un homme d'importance, à l'abri de la justice. Ensuite, ils se regardèrent tous, étonnés quand même de se trouver là, sur le chenal d'un moulin, et non dans la rue Saint-Jean, au bord de leur ruisseau.
— Que faisons-nous? dit Campai.
— Moi, je vais tirer mes filets de pêche : si j'ai plus de chance que ce matin, j'irai vendre mon poisson à Aumes, puisque c'est la fête.
Pataloco, à ces mots, conduisit sa barque au milieu de la rivière,, laissant les camarades ébahis sur le quai.
— Remontons dans la cour, reprit Campai.
Un moment après, ils étaient réinstallés sous le mûrier, devant les litres inachevés de Durante. Les coudes sur la table, ils contemplaient le couchant fauve dans le ciel, la terre rouge des Cévennes, au loin, par-dessus les collines vertes de vignobles.
Peu à peu tout le monde se ranima. Santou rejoignit Jacquounel à l'écurie, d'où Soulayrol sortait en fredonnant. Durante et Boipau revenaient du chemin nu des vignes, toujours unis sous l'ombrelle. Bientôt, on entendit sous les roseaux de la rivière une rumeur de pas et de rires : c'étaient Luc et Agnès qui marchaient si lentement que le père Guittou, accompagné de Jérôme, arriva bien avant eux sous le mûrier. Guittou était assis déjà, lorsque Luc apparut. A la vue de son fils en fréquentation d'une domestique, il se réveilla tout à fait et, sans le vouloir, frappa de colère sur la table. Mais soudain, il eut la force de se calmer. Les Guittou ne traitaient point leurs affaires en public.
Les jeunes époux ne se seraient pas encore dérangés, s'ils n'avaient pas aperçu Jérôme à table. Ils descendirent de leur chambre tout guillerets, affectant beaucoup d'insouciance devant leur maître, parce que celui-ci, simple-
ment pour les narguer, aurait pu se remettre à boire. Heureusement, Jérôme ne touchait pas à son verre. Leur gaieté, alors, devint franche. Ils parlèrent presque seuls à propos de la rue Saint-Jean, du carnaval, des fêtes de Pézenas.
Le crépuscule se répandait doucement des Cévennes, dans les nues dorées. Une lueur de cendres estompait un moment les villages au loin, la ville dans son enceinte de jardins. Sur les champs, sur les bosquets épars, se dissipait une fumée bleuâtre. Bientôt de la poussière, qui semblait s'élever sous la foulée d'un peuple, confondit les routes, les vignes, toutes les blancheurs et toutes les verdures. Le ciel mourait, le ciel limpide, troublé comme un beau visage sous du fard et des voiles. Puis, des collines de la mer, l'ombre sortit, chemina dans les hauteurs de l'espace, se mêla à l'ombre plus épaisse qu'exhalait la plaine. Telle qu'un fleuve qui déborde, elle emplit les vallons et les ravins, s'insinua dans les moindres sentiers, gravit jusqu'aux cimes.
Le moulin, pareil à un frais îlot de verdure, conservait de la clarté au milieu de cette ombre croissante. Des étoiles çà et là brillèrent, aussi faibles encore que' des lanternes de charrettes pauvres cahotant par les ornières.
Les camarades de la rue Saint-Jean frissonnèrent à la brise de l'ombre. Campai se remua le premier, les femmes rangèrent leur toilette, et Fabarote choisit un petit cigare, pour le retour.
Peyrine s'approcha de son père qui dormait.
— Dis, les amis repartent... Touche-leur la main, et puis tu devrais rentrer à cause de l'humidité.
Jérôme, ennuyé, observa tout ce monde avec étonnement.
— Hé bé ! grogna-t-il, bonsoir. Ma fille a raison, bonsoir !
Il rentra dans sa cuisine, lourdaud, ballant comme dans un rêve. On l'entendit s'étirer, bâiller largement de plaisir ainsi qu'un vendangeur qui se lève dès l'aube sur la paille de son grenier. Alors, Guittou parla de son frère :
— Je crois que nous avons pendu une fameuse crémaillère. Il faut que Jérôme gagne de l'argent.
— Je le trouve raisonnable, remarqua Fabarote.
Peyrine, glorieuse que le maître eût obéi, prit la main de Claude avec une grande joie et lui dit en souriant :
— Tu vois, mon père n'est pas mauvais.
— S'il pouvait continuer à nous écouter !
— Oui, mon fils, répondit Guittou. Il vous écoutera. Seulement, la sagesse ne peut pas venir dans un jour.