LES TENTATIONS
La nuit semblait tout d'un coup être tombée des arbres, ainsi qu'un trop pesant fardeau. On partit enfin, chaque homme muni d'une torche, sauf Guittou, qui fermait la marche appuyé sur sa canne. Santou, du haut de son talus, regarda s'éloigner tous ces êtres bientôt confus, énormes, une bande de fantômes rouges dans la fumée d'où sortaient des éclairs.
Peyrine et Claude avaient voulu accompagner les camarades jusqu'au faubourg. Ils marchaient bras à bras auprès de leur oncle, qui ne cessait de les complimenter :
— Quels beaux enfants tout de même ! Que vous êtes gentils ! Tu sais, Peyrine, surveille ton père, j'ai confiance... Toi, Claude, tu sais, ne néglige pas Peyrine.
Ils riaient, heureux d'entendre les flatteries et les espérances de l'oncle, de savoir une partie de son argent enfermé dans leur armoire et réservé aux dépenses du mois prochain, l'époque de la moisson. Ah ! si Jérôme, au lieu de ressembler à son frère par l'imagination, lui avait toujours ressemblé par l'amour du travail et de la sobriété !
Justement, à cette minute, l'imagination de Guittou travaillait. Ne comparait-il pas à son neveu et à sa nièce le couple d'Agnès et de Luc ? Ah ! mon Dieu, on se moquerait des Guittou à Pézenas jusqu'à la fin des siècles, si son fils épousait une domestique.
— Sapristi ! répétait Guittou , quel couple vous faites, mes neveux! Je souhaite que votre cousin, si jamais l'idée lui vient de se marier, ait votre intelligence et votre bonne fortune.
Il baissa la tête, ruminant sa colère de la même façon que Jérôme.
Les camarades, dans le chemin, reprenaient de la gaieté à mesure. Ils jetaient l'un après l'autre leurs torches consumées, de sorte que l'on marcha bientôt en pleines ténèbres. Aux penchants des talus, dans la vase des fossés, les rainettes poussaient leurs monotones cris. La brise apporta l'odeur des jardins et des ver-
gers. Les murs blancs des enclos s'aperçurent dans l'ombre.
Peyrine et Claude, alors, ne voulant pas pénétrer dans la ville, s'arrêtèrent.
— Hé bé ! dirent-ils, nous vous quittons.
— Vous ne voulez pas venir, proposa Campai, à mon Café Français vous rafraîchir d'un peu de bière?
— Il se fait trop tard.
— Venez donc ! insista Luc qu'Agnès retenait par la veste. Vous avez tort de ne pas venir. Nous prouverions au voisinage que nous savons jouir, nous aussi.
Guittou, outré de l'audace de son fils, leva son bâton :
— Je ne te reconnais plus, Guittounet !... C'est toi maintenant qui conseilles les dépenses ?. . . Qui donc te fait tourner la cervelle ?. . . Ta cousine a raison, elle va se coucher.
— Mon père...
— Tais-toi, grand dromadaire ! . . . Je t'excuse, parce que la journée a été chaude... Autrement!...
Tout le monde riait, même Guittou, sauf, par exemple, Agnès qui s'écartait comme un chien battu.
Peyrine et Claude disparurent dans le chemin ,
parmi les champs confondus où parfois des ombres semblaient se poursuivre en galopade.
Les camarades, cependant, atteignaient la grand'route. Là, dans une émotion de gloriole, désireux de montrer leur endurance à la fête, ils se mirent à crier et à chanter, aussi fort que s'ils eussent marché vers le soleil. Spontanément ils se prirent les mains, entravèrent la route de leur longue chaîne vacillante, et toujours avec des cris et des chansons, gravirent la côte qui monte sur la rivière et puis dévale au Planol. Ils dansaient fraternellement, en jeune farandole : Campai et Soulayrol menant le branle, Boipau soutenant Durante qui ne pensait plus au bon Dieu, Guittou brandissant sa canne, Agnès secouant à son bras ce faraud de Guittounet, dont la bosse gênait un peu la danse. Aucun ne se souvenait plus du moulin, ni de Peyrine et Claude.
Ceux-ci, dans la nuit douce, ne se hâtaient guère, ayant l'intuition peut-être que le malheur les attendait à Roquemengarde. Leurs pas éveillaient des échos tristes; mais ils n'avaient point peur, pareils aux pauvres qui n'observent jamais la nature, puisqu'ils s'en vont tout simples, aussi indifférents que les plantes.
Jérôme, tout à l'heure, après le départ de ses
camarades, avait langui dans le silence de la vaste maison. A présent qu'on était engagé dans la noce , on ne pouvait pas aller se coucher comme un enfant, voyons ! A Aumes, sur la proche colline , des hommes de condition plus basse que la sienne s'amusaient. Il voulut s'amuser aussi. Ses goûts de ribote lui revinrent dans le bien-être du foyer, à la clarté de la lampe neuve qui montrait la maison ordonnée par Peyrine. Le travail allait bientôt commencer au moulin : on gagnerait de l'argent et on ne pourrait plus sortir. Quelle vie admirable tout de même !... Jérôme se frotta les mains de plaisir, épia les bouteilles vides sur la table. Il souriait. Doucement le désir du jeu s'insinuait en lui ; et il claqua de la langue avec envie en songeant que là-haut, à la fête d' Aumes, il roulerait sans effort des rustres de village, lui qui avait toujours habité la ville et savait calculer au jeu des combinaisons merveilleuses. Boire, constamment boire, ça fatigue l'estomac ; le lendemain, on n'est bon qu'à dormir. Tandis que jouer, gagner de l'argent, c'est noble, ça développe l'intelligence !...
Maintenant, il avait le temps de déguerpir sans être surpris. Deux ou trois coups de rames à la barque de Pataloco, et il aborderait sur le
territoire d'Aume... Demain, avant l'aube, il se réveillerait tranquillement dans son lit , sans avoir été soupçonné une seconde. Quelle joie pour ses enfants, quand il leur offrirait peut-être un billet de mille !
Ainsi, tout en se promenant dans la cuisine, Jérôme jetait des regards de convoitise sur l'armoire. Il la palpait parfois, la flattait de même qu'une femme, avec des caresses. Il l'ouvrit enfin, se haussant un peu sur la pointe des pieds et retenant son souffle. Ses mains jalouses fouillèrent à l'étagère supérieure, parmi le linge oii reposait, depuis le premier jour, l'argent sacré de Guittou. Malgré tout, il tremblait dans le silence de la nuit , dont le mystère veillait comme une âme, sur les hommes et sur les choses. Les arbres, dans la cour, frémirent. Jérôme eut un moment d'hésitation. Il crut entendre des pas, un bruit d'hommes. Fiévreux, il s'empara vite de tout le magot, et ne repoussant qu'à demi les battants de l'armoire , épia vers le dehors, par la porte grande ouverte.
Dans la cour, il entendit le bruit d'hommes plus distinct. Tout à coup ses enfants entrèrent. II les regarda, stupidement, sans bouger, les sacs d'argent entre les bras. Peyrine comprit
le sacrilège. Elle s'arrêta sur le seuil, auprès de Claude, et demanda :
— Que fais-tu, mon père?
— Est-ce que ça te regarde?...
— Tu prends l'argent, un argent qui n'est pas à nous ?
— Ça ne te regarde pas, fille.
Pourtant, Jérôme n'osait sortir, embarrassé de ce trésor qui lui tenait les mains liées sur la poitrine.
— Nous ne resterons pas longtemps ensemble ! s'écria la jeune femme avec emportement. Le vice te possède...
— Fille!... Depuis que tu es mariée, tu m'insultes souvent, je devrais m'en souvenir.
— Toi, un voleur!... Est-ce possible, mon Dieu !... Nous qui, tout à l'heure avec Claude, faisions de si beaux rêves !... Ah! je vois bien que c'est fini d'espérer quelque chose de toi !...
Ils se défiaient : Peyrine, toute blanche de douleur et d'effroi devant cet homme ; lui, hautain, persuadé d'avoir sur ses enfants des droits absolus.
Le silence persista, farouche, plein de menaces.
Jérôme, cependant, s'attendrit peut-être. Sa
conscience, plus lourde qu'une pierre, remua dans son cœur. Car, lent et triste, il remit sur l'étagère, parmi le linge, le trésor sacré. Puis, tandis que Peyrine, lasse, s'appuyait sur l'épaule de Claude, il dit d'une voix confuse :
— Allons, allons!... Faites l'amour, c'est votre âge.
Peyrine frissonna dans sa pudeur. Claude n'eut point de force, à cette heure, dans la maison solitaire.
— Faites l'amour... C'est votre âo;e.
Ils levèrent le front, doucement, avec une honte, et aussitôt montèrent à leur chambre d'un pas inquiet.