‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 17 sur 24 · LA CONQUÊTE D'AGNÈS · texte numérisé non relu

LA CONQUÊTE D'AGNÈS

Depuis le matin , des nuages blancs et roses nageaient dans l'azur. Légers , charmants de forme et de souplesse, pareils aux fantaisies floconneuses que Fabarote peignait au plafond des grands cafés, ils contrariaient l'humeur de toute la ville. Aussi des ombres attristaient la rue

Saint-Jean, ternissaient l'éclat de son ruisseau.

A dix heures, les nuages se dissipèrent, la brise inquiétante se tut. Le soleil glorieux alluma les toitures aux larges larmiers, aux vieilles tuiles moussues, aux cheminées plus hautes que des guérites. Les fenêtres s'ouvrirent. Les oiseaux dans leurs cages, les serins, les merles , les chardonnerets commencèrent leurs ramages, toujours gais, se croyant aussi libres dans la rue grisée des parfums de la plaine que dans un bois.

On entendait les coups de marteau des Guittou, le glissement furtif du crin entre leurs doigts, la morsure de leur tranchet fendant le cuir en semelles. Les Guittou ne pensaient à rien, confondus dans le calme de la rue, abîmés dans la monotonie de l'ouvrage.

Seulement Agnès , qui guettait chaque jour cette heure paisible de la matinée, vint à passer. Elle aperçut la tête blanche, çà et là déplumée, de M. Guittou; le dos protubérant de Luc Guittounet. Elle s'approcha. Comme absorbés, assoupis en quelque sorte, les cordonniers ne levaient pas le front, elle s'esquiva. Car, maintenant, Agnès appréhendait de se trouver seule en bavardage avec eux, remettant toujours à plus tard le courage de savoir si, oui ou non, le

bon Dieu consentait à lui donner Guittounet. Depuis une semaine, depuis le lundi de Pentecôte, Guittou ne cessait de taquiner son fils à propos d'Agnès. Après tout, il n'aurait pas refusé le mariage, s'il n'eût soupçonné que cette grande pendue de domestique pouvait bien être excitée par le quartier à se moquer de Luc et de lui-même. En outre, Guittou s'imaginait que son fils n'était pas très sûr peut-être de vouloir Agnès, et qu'il la désirait simplement, surtout à la tombée du soir, par curiosité ingénue, en homme qui, pécaïré! n'a jamais vu de la chair des femmes que les bras nus, le visage, et parfois, à la rivière, les jambes nues des lessiveuses. Voyons, on n'épouse pas une fille rien que parce qu'elle vous cherche , parce qu'elle vient vous rejoindre à la fontaine et, certains matins, profite du moment où le maître surveille le fricot dans sa cuisine, pour vous tirer la main par-dessus la porte et vous manger de baisers comme on mange des pommes ! . . . Té! si on changeait de quartier, Guittounet oublierait Agnès au bout d'une semaine. Mais changer de quartier, c'est pire que changer de ville ou de planète. On n'aurait plus ses habitudes , on ne respirerait plus le bon air de la rue Saint-Jean; on mourrait bientôt, comme

une cigale transportée dans les pays du Nord.

Cependant, si le pauvre Luc manquait de courage, c'est qu'il se heurtait à l'hostilité railleuse de son père; c'est que, pour la première fois de sa vie, il éprouvait l'humiliation de se voir laid, court, bossu. Il souffrait le martyre, dans la convoitise de jouir un peu d'une femme, et la frayeur de déplaire à son père, et aussi la honte de paraître lâche aux yeux du quartier: Chaque jour, ils craignaient d'aborder ensemble cette question du mariage, le père et le fils. Puis, quand ils étaient partis en conférences, comme des moulins à vent, ils ne s'arrêtaient plus.

Ce matin, ils soupiraient beaucoup, songeant peu à peu au destin ennemi qui pénétrait dans leur maison. Ils levaient le front plus fréquemment, regardaient le soleil sur le mur noir d'en face.

Une fois, Guittou avisa Garrigues qui se hâtait à la recherche d'Agnès sans doute, cette servante si sage autrefois, et si dérangée depuis quelque temps. Les deux hommes, étant nés la même année, dans cette même rue, à cinq maisons de distance, s'aimaient sincèrement, bien que médisant l'un de l'autre à l'occasion, par habitude, et aussi orgueilleux l'un

ET LE MOULIX. 159

que l'autre. Ainsi, Garrigues, par vanité, ne condescendait pas à se fâcher d'Agnès devant Guittou. Si elle eût été au service d'un voisin, il se serait diverti du projet d'amour d« ce nigaud de Luc. Mais Agnès le servait, lui, monsieur Garrigues : comment, dès lors, remplacerait-il sa servante, dans le cas où elle s'établirait vraiment dans la boutique des cordonniers?

En passant, il épia Guittou : ils se saluèrent.

— Adieu!

— Adieu!

— Où tu vas?

— Té!... Faire un tour de place.

— Agnès ne va donc plus au marché?

— Si, par exemple D'ailleurs, moi, je ne

m'occupe pas des bonnes.

Et, balançant les bras pour se donner de la force. Garrigues disparut. Guittou, qu'amusait la fausse indifférence du chapelier, ricana doucement. Puis, avec le même sourire, il interpella son fils :

— Hé bé, tu ne dis plus rien lorsque Garrigues passe! Tu as peur de lui aussi?

— Non... Qu'est-ce que je lui dois?

— Hé!... Peut-être le respect, puisque tu veux lui prendre sa bonne. Tu vois comme il la

i6o LA RUE SAINT-JEAN

dédaigne, lui... Il a haussé les épaules qu'on aurait dit un préfet.

— Oh ! . , . Pourquoi avoir du dédain les uns pour les autres, du moment où nous vivons en république? Nous sommes tous égaux sur la terre.

— Oï!... Crois ça et bois de l'eau... Es-tu l'égal de M. le maire, ce socialiste qui vient de récolter un héritage de cent mille francs?... Mange-Bouilli, qui est le balayeur des cabinets de la ville, est-il ton égal?

Luc, avant de répondre, se frotta le visage, dans l'intention de réfléchir.

— Aussi, tu me proposes des comparaisons difficiles!... Nous sommes, en tout cas, les égaux de Garrigues.

— Non pas de sa domestique.

— Une maison qui garde une domestique pendant plus de dix ans et qui s'alarme si tôt de la perdre, la considère bien comme de sa famille... D'abord, puisque tu parles d'Agnès, qu"a-t-on à lui reprocher?

— Ah ! pécaïré ! Toi qui raisonnais autrefois mieux qu'un homme de soixante ans! Je lui reproche d'être une fille du peuple et de servir... Alors , toi , tu l'aimes?...

— Heu!... Ça!... Un homme de mon âge ne peut guère confesser ces choses à son père.

ET LE MOULIN. i6i

— Tu as honte?

— Non... Toi, quand tu as épousé ma mère, c'est que tu l'aimais.

Guittou, au brusque souvenir de la défunte, sursauta d'émotion.

— Bigre!... Oui. Seulement, ta mère sortait d'une famille honorable. Son père était sergent de ville.

Luc, tout confus, baissa la tête, empoigna son marteau, balbutiant :

— Voyons , après tout , qui voudrait de moi pour mari?... Tu n'as donc jamais remarqué ce que je porte sur le dos ?

Luc parlait bas, implorait grâce, les yeux déjà mouillés de larmes. Son père, pour le détourner de la tristesse, s'écria :

— Pardi, oui, tu es bossu, on ne peut pas en douter!... Hé bé, qu'importe!... Tu crois que les femmes sont exigeantes? Regarde les hommes : l'un est myope, l'autre boiteux, un autre sourd, un autre trop grand ou trop petit, obèse ou maigre... Ah!... Et les femmes? Celles-ci sont comme des planches , celles-là comme des tonneaux... Mon ami, si l'on devait, pour se marier, posséder la perfection du corps, sur cent mariages qui se préparent, il n'y en a pas cinq qui aboutiraient.

i62 LA RUE SAIXT-JEAN

— Tu cherches à me consoler.

— Non... Mais tu n'aimes pas Agnès... Pourquoi?... Parce que tu l'aurais déjà prise!

Pendant que Guittounet riait de bon appétit, Guittou ajouta :

— Quand on aime une femme, il n'y a ni père ni mère qui vous empêche d'arriver au mariage .

— Tu as raison.

— Oui, seulement, pas d'enfantillages!... Ici, tous deux, nous sommes bien... Gare aux femmes! Ne nous mettons pas mal.

Guittounet, à ces mots, soupira de mélancolie, songeant qu'on devait partout, dans le quartier, discuter ainsi son mariage et se moquer de sa bosse.

Ils travaillaient de nouveau, abîmés sur l'ouvrage, lorsqu'ils perçurent à travers le silence des pas doucereux, du côté de l'église. Aussitôt Agnès se présenta, souriante et familière. Certes, il lui fallait beaucoup de courage, à la domestique. Le cœur lui battait fort dans la poitrine, autant que la rame de Pataloco dans l'eau violente du chenal. Mais, ce matin, elle était décidée à se défendre, à montrer sa volonté devant Guittou lui-même.

Après avoir déposé son panier sur le mur

de la devanture, elle s'accouda d'une manière hardie, presque provocante.

— Bonjour! salua-t-elle. Comment vous allez? Que racontez-vous ?

— Rien, rien...

Tandis que Luc rapiéçait vivement une pantoufle, Guittou, anxieux aussi, reluquait de mauvaise humeur cette fille. Alors, il observa qu'elle s'était parée : des rubans roses au bonnet, des boucles de verre aux oreilles, et au corsage un brin de basilic dont elle embaumait la boutique en s'inclinant davantage. Comme il était en verve, il l'apostropha, d'un peu haut :

— Dis-moi, pour qui te fais-tu si jolie ?

— Pour vous.

— Tu peux t'éviter ces dépenses... Luc ne t'aime pas.

— Par exemple ! protesta celui-ci.

— Allons, passe ton chemin, ma fille, laissenous travailler. Les Garrigues t'attendent à la maison.

— Mes maîtres, oui!... Ils ne peuvent que vous faire mon éloge. D'abord, dites à Luc qu'il vous parle de moi.

— Hé bé , hé bé, qu'est-ce qu'il me dirait?

— Mon père, tu me tracasses beaucoup depuis quelques jours. Ce n'est pourtant pas dans

i64 LA RUE SAINT-JEAN

la rue qu'on peut traiter une affaire si sérieuse... Té ! je parie qu'on nous écoute des fenêtres voisines.

— Tu as raison, mon fils, on se moquerait de nous.

— Pas moins ! Pas moins !... répliquait Agnès toute rouge d'émoi. Il faudra bien que le monde apprenne notre mariage.

Guittou croisa les bras gravement , laissa choir du tablier son marteau et sa forme.

— Quoi ! reprit-il. Ce ne sont donc pas des plaisanteries !...

Il tressaillit, et se tournant vers Luc, le regarda dans la face :

— Alors, tu l'aimes ?

Il pouffa de rire, d'un élan furibond qui fit craquer l'escabeau sous sa corpulence. Ces rudesses exaspéraient Guittounet : dans un élan de colère, et un peu sans doute par fatuité devant Agnès, il prit le parti déparier ferme :

— Oui, s'écria-t-il. Le moment est venu de se déclarer. Je veux me marier !...

Guittou, stupéfait une seconde fois, ouvrit la bouche, ne trouva pas une parole. Enfin, après un silence, il bourdonna, sombre :

— Bien... bien... Vous êtes deux sournois... Il faudra donc que je me résigne?... Bien. En

attendant, fille, passe ton chemin, laisse à mon sang le temps de reprendre sa place... Tu comprends, un Guittou épouser une bonne !... Luc est bossu, je le sais... Mais!.,.

Les deux farauds rougirent sous les injures, et tellement que Guittou comprit qu'il avait fait du mal. Il le regretta ; touché dans son cœur, il poursuivit, alors, d'une voix apaisée :

— Fille, va-t'en à ton ouvrage. Il me faut le temps de réfléchir. Nous nous reverrons à la veillée, ce soir.

Agnès, si radieuse qu'elle n'osait plus regarder les deux hommes, reprit son panier lentement. Elle souriait avec modestie, sans pouvoir se résoudre à partir.

— Adieu !... murmurait-elle. Adieu, Guittounet !... A ce soir !...

— A ce soir, répondit Guittou de sa voix profonde.

Garrigues, qu'on n'avait pas entendu descendre de l'église, survenait à l'instant.

— Et adieu, Guittou! dit-il d'un ton badin. Té!... Tu arrêtes mes bonnes, à présent ?

— Pas certes !... Ce n'est pas moi.

Agnès s'esquivait vite, le panier au bras. Seulement, Garrigues courut après elle, la tira par la manche :

i66 LA RUE SAINT-JEAN

— Hé bé ! . . . C'est ainsi qu'on perd le temps ! . . . Crois-tu que ta mère serait contente, si je lui apprenais que tu fréquentes les hommes ?

Agnès, toujours heureuse, plaisanta :

— Je ne risque rien, allez, monsieur.

— Qu'en sais-tu? Ça ne me convient pas, à moi. Je suis ton patron.

— Sans doute. Vous êtes mon maître. Je vous respecte et j'aime beaucoup votre maison... Pas moins, que voulez-vous? La vie, c'est la vie.

— Oh! je ne te comprends pas!... Tu te déshonores, voilà tout. On ne parle que de toi dans le quartier... Crois-tu que Luc sera assez nigaud pour t'épouser?

Agnès, par pitié du maître qui soufflait derrière elle, réprima une envie de rire.

— Crois-tu qu'on ne te remplacerait pas chez nous ?

— Espérons que si.

— D'abord, que bavardais-tu avec ces Guittou qui cherchent à te corrompre?... Veulent-ils prendre bonne, ces savetiers ?

Tandis que d'un pas alerte Agnès franchissait la porte du magasin, elle répondit :

— Ce soir, monsieur, quelqu'un de plus fort que moi vous expliquera. Je suis une honnête fille.

— Une honnête fille qui ne pense qu'à quitter ses bons maîtres! C'est honteux, c'est impie!... Tu veux te marier? Hé bé, que m'importe à moi ! Je me chagrine dans ton intérêt, pardi ! Trouverais-tu dans Pézenas une maison plus propre que la mienne, une famille où l'on t'estime avec la même affection, la même considération !... Pas chez les Guittou , en tout cas ! . . .

A son tour. Garrigues haussa ses pieds patauds, pénétra chez lui en criant, en gesticulant comme un fou. Jusqu'au soir, le voisinage l'entendit dans les magasins et dans la cuisine se lamenter, prier, vociférer, avec d'autant plus de fureur que la servante ne répliquait pas un mot.

Page 1