LA VEILLÉE
Comme chaque soir, les voisins se réunirent sur la placette, dans l'encoignure des magasins de Garrigues, et sur le banc de Fabarote. Mais auparavant, on barricadait les maisons de lourds portants et de devantures, avec des clefs, des
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vis, d'énormes clous fichés dans la muraille, tout un système de forteresse compliqué qui laissait un battant ouvert à la porte.
Les Garrigues disposaient leurs chaises sur les pavés, ainsi que Durante, qui en traînait une seconde réservée à Boipau. Campai , le plus souvent debout, courait d'un groupe à l'autre, pour entretenir la conversation. Fabarote, immobile sur son banc, digérait en fumant le cigare. Boipau débouchait brusquement de sa maison, et toujours comme par un même sentier, s'avançait en ôtant son chapeau de façon fort civile :
— Bonsoir, la compagnie !
Soulayrol, les manches du gilet de laine retroussées, arrivait à son tour, en achevant ses petits pâtés qu'il découpait avec un couteau. Il s'asseyait sur le banc, fredonnait, la bouche pleine, pendant que Rosette s'installait dans le fauteuil de son salon de coiffure. Alors, les mains jointes sur le ventre , tous gras , sauf Campai et Soulayrol , ils poussaient de graves soupirs d'aisance, se racontaient le repas qu'ils venaient de manger. Par intervalles, le ruisseau parlait seul, plus haut que pendant le jour. Des chauves -souris rasaient les murailles , tournoyaient en stridents coups de fouet. Dès que
le bec de gaz était allumé, elles tournoyaient davantage, semblaient autour de la clarté danser ensemble la farandole, et bientôt fatiguées de se cogner les ailes aux carreaux du réverbère, remontaient rapides au clocher de la paroisse. Le bec de gaz, pourtant, ne donnait dans la nuit qu'une pauvre lueur. Petite nuit au ciel clair, où les étoiles fourmillaient, nuit d'été à peine plus confuse qu'un ombrage, où l'on pouvait distinguer les figures et presque les yeux.
Les Guittou ne se joignaient pas régulièrement aux camarades. Souvent ils travaillaient après souper. Néanmoins, ce soir, Luc se présenta, timide et muet, mangeant une tranche de pain pour avoir une contenance. Il s'assit du côté des Garrigues, à l'écart, sur le seuil de la maison de Durante. Les camarades ne pensaient qu'à lui : seulement, à cause de son père et des patrons d'Agnès, ils n'osaient manifester aucune opinion sur le mariage projeté. Alors, ils houspillaient les passants , histoire de se distraire.
Et il en passe du monde, chaque soir ! A cette heure, toutes les familles ont fini de souper. Elles vont accomplir un tour de promenade au Planol. Les hommes, paresseux, lavés de frais, costumés de dimanche, vont au café discuter la
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politique ou jouer aux cartes. Les femmes, au milieu d'enfants, de grandes filles qui ne sont pas encore des demoiselles, se promènent déjà, molles et mal coiffées; elles jacassent avec les gens acagnardés au pas des portes, sans détourner la tête , et quelques-unes même tricotent des bas. Tout ce peuple envahit la rue Saint- Jean durant une demi-heure, de sorte que les camarades, sans se déranger, s'informent des moindres rumeurs de la ville , des cancans du plus lointain faubourg.
Guittounet mangeait toujours , en silence. Campai l'interpella, enfin :
— Hé bé, il te tardait de venir nous voir, que tu n'as pas fini de souper chez toi?
— J'attends mon père... Té! le voilà!... Les Garrigues, sans bouger leurs épaules,
détournèrent la tête, puis la remirent en place, le menton sur la poitrine, en affectant de ne pas se déconcerter. Guittou, lui, ma foi,, ne dissimulait pas ses préoccupations. Il avait endossé sa veste, et il s'abstenait de fumer.
— Hé bé, salua-t-il, bonsoir à tous.
— Bonsoir! répondit Garrigues.
A peine Guittou s'était-il installé sur une chaise, que son courage défaillit. Les deux magasins, la haute maison du chapelier lui en im-
posaient quand même. Cependant, Rosette remplissait la rue de sa voix de crécelle :
— Fabarote ne vous a rien raconté?... Ah! n'ayez pas peur qu'il raconte ses affaires!... Demandez-lui s'il n'a pas reçu un billet cet après-midi...
— De quoi?... De quoi?... demanda-t-on de tous côtés.
Fabarote décroisa ses bras et dit :
— Si je n'ai pas raconté mon affaire, c'est que j'espère bien l'arranger avec M. le maire qui est mon ami.
— Ah! s'écria Boipau, très fier d'avoir compris. Tu as reçu le billet du verbal?...
— Tout juste!... Baquenoi a tenu parole. Je comparais mardi devant M. Crax, si mon procès ne s'arrange pas. D'ailleurs, nous nous trouverons tous au tribunal. Car mardi est aussi le jour de Pataloco, et vous serez appelés en témoignage à cause de moi.
— Bon! fit Campai, nous irons nous amuser.
— Si tu crois que ça m'amuse! ... Ah ! quelle leçon!... Voyez-vous, il ne faut jamais badiner avec la justice. Ces histoires, à la fin du compte coûtent de l'argent.
Garrigues, qui allumait un cigare, opina, sentencieux :
— Moi qui ne suis pour rien dans vos manigances, moi qui ne participe à aucune fête, je suis plus ennuyé que vous. Car Agnès va me perdre toute une journée.
Il cracha vers le ruisseau, avec dédain. Guittou , qui sentit cet orgueil de maître et cette arrogance, bourdonna d'un ton moqueur, la tête basse, comme s'il se fût adressé aux pavés :
— Mon Garrigou, dans huit jours peut-être, tu n'auras plus ta bonne. Ainsi donc, ne t'inquiète pas.
— Téré ! Tu es bien fort !
— Non, je ne suis que Guittou... D'abord, je te prie de parler bas, entre ta femme et moi. Il n'est pas utile que les passants nous entendent.
— Qu'est-ce que tu veux?
— De toi, rien. Seulement, je te préviens, en honnête homme, que mon fils Luc, que tu vois là, sur la porte de Durante, s'accorde avec ta bonne, et que demain nous allons la demander chez sa mère.
— Té! té! Tu es fou!... Té! par exemple, sa mère vous refusera, je te le dis, je te le répète... Donc, alors, il vaut mieux que tu t'évites un affront... Ah! ah!...
Les Garrigues, partis en colère, poussaient des cris, essayaient de rire. Campai, au bruit
de leur querelle, ne put s'empêcher d'intervenir :
— Que dites-vous là-bas. Garrigues?
— Des fadaises ! . . . Reste chez toi !.. .
Et se retournant vers Guittou, Garrigues lui tapa sur la cuisse :
— Toi. marier ton fils!... Tu ne comprends donc pas qu'une fois marié, il te chassera de la maison ?
— Oh! de ce côté-là, je suis tranquille. D'abord, je vous avoue que, dans les commencements, j'ai résisté à son envie. Puis, quand j'ai vu que cet amour s'était enfoncé comme un clou dans sa poitrine, je me suis dit : Aïe! Voilà que la jeunesse se remue dans Guittounet, un peu tard, à la vérité, mais enfin elle se remue... Il y a dans le quartier Saint-Jean une demoiselle de son âge. et naturellement c'est sur elle qu'il a jeté les yeux... Il négligeait son ouvrage déjà. Alors, j'ai lâché la bride... Je lui laisse prendre la pâture qu'il a choisie. Sinon, il s'éloignerait du quartier, il s'amuserait à courir l'école buissonnière, et, après tant d'autres, il aurait soif chaque jour du vin de la noce, une fois qu'il l'aurait goûté... Non, non, Luc épousera une femme sage, économe, laborieuse, et que vous estimez tant... Pendant qu'Agnès entretiendra
notre ménage, nous pourrons confectionner un plus grand nombre de chaussures...
Les Garrigues l'écoutaient avec angoisse, père Guittou. Dès qu'il eut parlé, ils se rapprochèrent de lui, dans la figure :
— Tu raisonnes très mal. Agnès coûte beaucoup , elle mange comme quatre. Si ton fils meurt, tu resteras seul avec une femme sur le dos.
— Pas du tout. Elle reviendra vous servir.
— Quoi! Nous allons la remplacer tout de suite. Avec de l'argent, quand on veut des bonnes, on n'a que l'embarras du choix.
— Alors, pourquoi vous tourmentez- vous?
Et Guittou appela d'un signe son fils Luc, qui
attendait cet ordre avec impatience. On se rassembla à l'écart davantage, tout à fait dans l'encoignure où Garriguette, au lieu de traîner sa chaise, demeura debout.
— Té! reprit le cordonnier. Demandez à mon fils si nous avons l'intention de vous causer de la peine.
— Oh!...
Mais avant que Guittounet pût s'expliquer, Garrigues lui abattit les mains brutalement :
— Dis! dis!... Est-ce poli d'être venu nous enlever Asfnès?
— Vous appartient-elle?
— Certainement , puisque nous la payons ! répliqua Garriguette qui frémissait, les poings aux hanches.
— Ah! vous me faites rire.
— Hé bé, dès demain, je la mettrai dehors. Tant pis si je la déshonore devant le quartier... Elle nous a trompés.
— Voyons, calmez-vous... D'ailleurs, où estelle?
— A son ouvrage, je suppose, à la vaisselle... Ah! qu'elle est sotte!... Une belle acquisition que tu vas faire, mon petit Luc!
Les Guittou, dans la crainte d'attirer les passants à la dispute, se turent. Puis, après quelques instants de silence, tandis que les Garrigues, désolés, haletaient de lassitude, Guittou demanda d'une voix insinuante et affectueuse :
— Alors, vous voulez être brouillés? Brouillés pour si peu de chose?...
— Heu! Nous enlever la bonne sans crier gare ! . . .
— Voyons, au contraire. Vous devez être les soutiens d'Agnès. Vous devez être les premiers à la noce.
— Je ne dis pas... Tu comprends, ça nous bouleverse de penser qu'il faudra s'habituer à
une autre bonne. Agnès savait nous manier... C'est elle qui m'a soigné quand j'ai eu mes rhumatismes...
— Et moi quand j'ai eu ma fièvre typhoïde qui m'a fait devenir si grosse...
Luc, croyant que Garriguette plaisantait, rit tout doucement :
— Ah! tu te moques de moi! s'écria-t-elle. Et toi, tu crois donc qu'Agnès t'aimera toujours ?
— Pourquoi non?
Elle n'osa l'offenser en lui reprochant sa bosse, et elle s'embarrassa :
— Pourquoi? Parce qu'elle se considère chez nous comme chez elle!... Oui, té! On la verra plus souvent ici que dans votre boutique,
— Allons, conclut Guittou, nous ferons noce tous ensemble. Ça fera travailler le quartier. Vous vendrez des chapeaux.
— Je ne dis pas, murmura le chapelier attendri. Seulement, depuis que ce mariage se dessine, nous sommes malades.
— Pourquoi être si sensibles? Est-ce que je n'éprouve pas, moi, de plus grands ennuis avec Jérôme?... Je ne désespère jamais, cependant. Si vous voulez, Agnès restera chez vous deux semaines, un mois, le temps que vous trouviez sa remplaçante.
— Pécaïré! Il le faudra bien.
— Hé bé, Guittounet, tu peux aller te rasseoir. Moi, je vais bourrer ma pipe.
Là-bas, de l'autre côté du ruisseau, on chuchotait à propos d'Agnès et de Guittounet.
— Tu vois, disait Campai, les Garrigues se disputent. Ça chauffe.
— Ce finaud de cordonnier, opina Fabarote, arrivera bien à ses fins.
— En tout cas, Guittou est un brave homme, son frère ne le vaut pas. On dit que celui-ci recommence ses fredaines. On dit qu'il est allé l'autre soir manger toutes ses ressources au jeu, dans un cabaret du village de Castelnau. Aussi, dimanche, nous ne l'avons pas vu à la messe. Il a eu peur du cordonnier.
— Peyrine doit souffrir. On dit qu'elle va essayer de mettre le moulin sur la tête de son mari. Ce sera difficile, avec un absolu tel que Jérôme... Et ce pauvre Santou, je le plains!
— Le plus à plaindre, c'est Claude. D'une maison de travail et d'aisance, n'est-il pas descendu dans un enfer? Heureusement, Peyrine est un ange. Il sera toujours heureux avec elle.
— Heu!... interrompit Rosette. Un ange!
Nous verrons ça plus tard. D'ailleurs, si elle souffre de Térôme, ma foi, elle est sa fille. Et
puis, elle n'a pas plus de vingt ans! Quand on est jeune et qu'on peut aller gagner sa vie n'importe où, quelle chance!... Nous ne sommes plus jeunes, nous autres.
— C'est vrai, répondit Fabarote qui bâillait. Mais on ne pouvait plus bavarder en paix.
Les promeneurs revenaient du Planol , par bandes touffues, dans une odeur de foin et de poussière. Alors Campai, ayant remarqué que Guittou, près de Garrigues, fumait sa pipe, sauta le ruisseau. Les autres le suivirent, même Soulayrol qui avait sommeillé contre Fabarote , le dos à la muraille.
— Hé bé , demanda-t-il , on dort ici, dans l'encoignure? Et Boipau, que devient-il?
Boipau et Durante répondirent ensemble , bourrus :
— Que veux-tu, toi? Nous nous reposons.
— Vous pensez à votre mariage ?
— Par exemple! par exemple!... Tu n'es pas convenable !
Tous les camarades riaient, même les Garrigues qui se souvinrent de la belle saison de leur jeunesse, pleine de rêves et de joies. Le calme ayant reparu, Guittou dit, un peu solennel :
— Il est de fait que notre quartier est en veine de mariages. Je viens d'avertir nos amis
Garrigues que demain mon fils demande Agnès à sa mère.
— Ah ! ah ! ça marche ?
Et Rosette , se précipitant à la porte de la chapellerie, appela :
— Agnès ! Agnès ! . . .
Garrigues, épouvanté, tira par la robe cette Campai qui empêchait les braves gens de respirer. Mais Agnès, toute contente, accourait d'un élan :
— Me voilà!... Que me veux-tu, Rosette?
— Rien ! lui cria Garriguette. Va vite dans ta cuisine.
— Si!... Tu peux écouter la Campai qui est honnête... Écoute!... On ne parle que de toi... Alors nous faisons noce à cause de toi?
— Si Dieu le veut !
Toute rouge, heureuse dans son corps comme lorsqu'elle avait bien mangé le dimanche, Agnès disparut.
Bientôt, au milieu du silence, dix heures tombèrent lourdement du clocher sur les maisons noires, dans la rue que troublait çà et là la lueur fauve du réverbère. Sans tarder une minute de plus. Durante rentra chez elle, Boipau remisa ses deux chaises dans le magasin. Ils saluèrent d'un bonsoir la société. Durante barri-
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cada sa porte, Boipau, en s 'étirant, gagna son fournil.
— Voilà deux fameux cachottiers ! ricanait Campai. Je parie qu'ils seront mariés avant notre Luc.
— Possible ! dit Garriguette en un sous-entendu malicieux.
— Oui, plaisanta Luc, s'ils ne meurent pas en route, tant ils sont vieux.
— Bravo! bravo!
Tout le monde applaudissait, Guittou riait de l'esprit de son fils.
— Est-ce que nous ferons encore noce au moulin? interrogea Soulayrol.
— Oh! répondit Guittou subitement triste. Oublions le moulin pour l'instant.
On se tut, par respect et par pitié. On soupira, dans une mélancolie, à la pensée du joli coin de campagne encadré de verdure et d'eau où Jérôme semblait un de ces damnés qui, pour le plaisir de la ruine, détruisent le vieux toit du foyer, les vieux arbres du jardin. Seulement, les Garrigues se moquaient bien de Roquemengarde. Comprenant que toute tentative serait vaine de garder Agnès, ils cherchèrent à se divertir. Et quelle consolation plus facile et plus sûre que celle de s'occuper d'autrui?
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Justement, Durante menait un énorme tapage en fermant son magasin.
— La sournoise! dit le chapelier. Elle ne se mêle plus à nos conversations. Son Boipau lui suffit.
— Croyez-vous donc qu'elle l'épousera? dit Soulayrol.
— Non ! jeta Garriguette.
— Je parie que si! riposta la Campai.
— Je parie que non !
— Alors, pourquoi se familiarise-t-elle avec le boulanger?
— Elle se joue de lui, prononça Fabarote. Est-ce qu'il mérite d'épouser une femme riche, ce fainéant qui n'a même pas le courage de se laver la figure?
— Je ne sais pas comment , plaisanta Garriguette, nous osons manger son pain.
Rosette poursuivit :
— Durante épousera Boipau, pour qu'il la renseigne sur les gens qui lui ont emprunté ou qui veulent lui emprunter. Ce boulanger, en portant le pain à sa clientèle, court la ville toute la matinée. Il connaît les nouvelles, pardi!
Guittou, qui jusque-là avait patiemment écouté, fit entendre sa parole de bonhomie et de sagesse :
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— Je crois que nous médisons du prochain. Ça fait passer le temps, je le sais. Seulement, je sais aussi que nous devons agir très mal , puisque pas un de nous n'oserait répéter ses commérages devant Durante ou devant Boipau.
— Heu! c'est vrai tout de même.
Les camarades, penauds, se resserrèrent instinctivement en un groupe plus compact. Ils ne s'étaient point méfiés qu'au-dessus d'eux Durante n'avait pas encore fermé la fenêtre de sa chambre. Doucement, elle s'était accoudée au balcon, et penchée sur la rue, dans l'ombre, elle avait écouté bien à l'aise tous les bavardages. Dès que ses amis se turent, elle les apostropha soudain :
— Merci ! merci à tous ! Vous m'habillez d'une large façon!... Je vous réponds qu'on peut avoir confiance en vous! Oui, oui, il n'y a que Guittou qui soit de bon sens et de bonne amitié !
Les camarades, effarés, s'avancèrent en désordre jusqu'au bord du ruisseau, levèrent les yeux sur cette maison obscure où Durante parlait avec des gestes de sorcière, en frappant sur le fer du balcon :
— Guittou, oui, voilà un ami de tout repos! Quant à tous les autres, merci!
Brusque, elle referma les volets, sans écouter
les protestations de tout ce monde. Fabarote tremblait sur ses grosses jambes. Les Garrigues restaient cois, les bras ballants, à se contempler. C'est que Durante avait prêté de l'argent au chapelier, dans des moments de gêne : cette Durante si discrète d'habitude, et qui dès demain peut-être, pour se venger, annoncerait à la ville les misères de son voisin.
— Une autre fois , observa Campai , nous prendrons bien nos précautions.
— En somme, balbutia Garrigues, quavonsnous dit?... Durante est vme si brave personne ! Je voudrais bien qu'on médît d'elle devant moi!
— Par exemple, se lamentait Garriguette, tu as tort de t'alarmer, mon mari. Ah ! certes, nous aimons notre voisine, elle le sait bien. Elle est de notre famille, pardi! Quand il y a chez nous un fin morceau, est-ce que nous ne l'invitons pas à venir le goûter?
Ces pauvres, plus ils tâchaient de dissimuler leurs inquiétudes, plus ils provoquaient les méchants soupçons des camarades. Et, sans doute, Guittou fut convaincu que les patrons d'Agnès avaient emprunté à leur voisine, car il partit d'un gros rire, il agita son corps comme s'il eût <lonné contre le mur des coups de cognée :
— Ah! ah! Durante n'est pas sotte.
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— Certes, non. Elle est même aussi intelligente que bonne.
— Ah! ah! Je m'amuse énormément!
Guittou s'amusait, en effet, se tenait les
côtes, se tapait sur le ventre. Guittounet aussi.
— Toutes ces histoires à cause d'Agnès ! s'écria Garrigues.
Violent, le chapelier poussa les chaises dans son magasin et rentra. Garriguette, à son tour, disparut, soulevant sa robe des deux côtés, afin de marcher plus alerte vers la cuisine où leur bonne, pendant qu'ils se tourmentaient, sommeillait paisiblement.
Les camarades épièrent une dernière fois le balcon de Durante : ils comprirent avec émotion qu'un malheur passait sur la maison des Garrigues, Ceux-ci, des orgueilleux qui évitaient de se mêler aux fêtes du quartier, avaient dû emprunter des mille et des cent : on ne les plaignit guère.
Le silence, dans la nuit, dégageait une tendresse peu à peu, une mélancolie d'âme simple et lasse. Le ruisseau continuait son ramage, comme le rossignol au fond du bois.
Soulayrol, cependant, ricanait dans sa moustache. On croyait qu'il se moquait encore des Garrigues; mais, en réalité, Durante lui avait
aussi prêté de l'argent, et il affectait de la gaieté pour détourner les soupçons. Comment, d'ailleurs, l'eût-on soupçonné, ce pâtissier de haute lignée, à qui tout Pézenas accordait presque la fortune, surtout après les réparations qui avaient si richement transformé son magasin, son four et son atelier?
La demie de dix heures sonna , lourde , en coup de marteau bourru :
— Bigre! gémit Guittou. Je crois qu'on s'oublie!...
Et les camarades spontanément se séparèrent, en se souhaitant des rêves d'or, comme des demoiselles.