‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 19 sur 24 · BELLES PROMESSES · texte numérisé non relu

BELLES PROMESSES

C'était la pleine moisson. Les faux luisaient au soleil, les blés tombaient en tas, comme des hommes. Les meules, plus hautes que des maisons, s'alignaient sur les aires. Là, des machines ronflantes broyaient les épis; des sacs blancs, gorgés de grains, fleurant la terre et la farine.

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chargeaient les charrettes. Des chevaux aussi, au bout d'une corde, couraient en cirque sur les gerbes éparses, pendant que les vans se balançaient, triant l'ivraie du bon grain. Et les charrettes cahotantes, heureuses de la récolte, se rendaient au moulin de Roquemengarde.

Quelle animation chez Jérôme !... Le maître lui-même, dans le premier feu, se donnait tout entier. Ses enfants, radieux de le voir si sage, espéraient une fois de plus qu'il allait guérir, dans la fréquentation des paysans qui ne songent qu'au travail et à l'argent. Quant à Santou , il négligeait presque Jacquounel , tant il avait à s'occuper des autres bêtes. Déjà, le hangar, l'écurie, ne suffisaient pas à contenir le peuple de mulets et d'ânes, les carrioles et les charrettes arrivant de toutes parts. Du matin au soir, les moissonneurs appelaient Santou à l'aide. « Santou, regarde donc que ce tonnerre de mulet ne mange pas le fourrage de mon âne !... Fais boire mon beau cheval!... Prends garde aux mouches qui dévorent mon ânesse grise... » Santou aimait d'une égale affection ces bêtes qui , sans leurs maîtres jaloux , se seraient si bien arrangées ensemble.

Le mardi de la justice de paix, on loua, pour tenir Roquemengarde, des paysans qui avaient

gagné quelquefois des journées dans des moulins. Ne fallait-il pas que la famille au complet, même Santou, vînt auprès de M. Crax déposer ses témoi^nao-es ?

Pourtant, la veille encore, Jérôme prétendait qu'il n'abandonnerait pas son domaine.

Sa fille et son gendre le supplièrent pour la centième fois, ce matin. Il eut du plaisir, de l'orgueil, d'être flatté, adoré comme un roi ; enfin, il n'hésita plus. D'ailleurs, c'était une bonne occasion de se remettre chez Guittou , qu'on n'avait pas revu depuis qu'au village de Castelnau, une nuit de dimanche, Jérôme avait perdu l'argent de son armoire. Peut-être iraiton au café boire de la bière et jouer à la poule. Or, Roquemengarde rapportant chaque jour de gros bénéfices, le meunier traînait dans sa poche des pièces et des billets de banque, et il projetait, en se croyant un homme très raisonnable et très pratique, de remplacer au jeu l'argent qu'il avait perdu.

Avant de partir, on mangea un morceau; chacun soigna sa toilette. Ils voulaient tous, même Claude, prouver à Pézenas, dans cette audience où viendrait du monde des quartiers les plus reculés, qu'on était cossu à Roquemenearde.

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Claude endossa la veste noire de son mariage et une chemise bleue empesée. Peyrine arbora son chapeau de paille, léger comme un raisin : là-dessous, à la lueur dorée de la visière ornée de plumes blanches, son long visage de brune, avec les yeux frais, la bouche plus rouge qu'une fleur de pommier, resplendissait de bonheur. Elle mit ses souliers à boucles d'argent, presque pareils à ceux de M. le curé, des bas bleus, une robette en coton bleu si habilement reprisée çà et là qu'une couturière n'aurait pu remarquer les déchirures que les haies de Clermont y avaient causées, durant les fiançailles. Et le corsage!... rondelet, ferme, attaché très haut par une agrafe, un scarabée de nacre que les parents de Claude avaient donné à son épouse. Alors, si jeune et gracieuse qu'on n'aurait pas dit une femme mariée, mais une demoiselle partant à la recherche d'un mari dans une foire, elle grimpa sur le bât de Jacquounel, et en avant ! . . .

Jacquounel sans doute connut le prix de son fardeau. Car, tout en humant la rosée brillant encore sur les talus ombragés du chemin creux, il sautillait avec espièglerie , avec la joie de bien sentir la femme; il la faisait danser comme au bal. Il sautillait, sautillait grentiment : et

Santou, la blouse flottante, courait du même train pour ne pas lâcher la bride et poussait des oh ! oh!... de surprise ravie.

Jérôme, lui, riait en silence, glorieux de laisser sa famille s'égayer honnêtement aujourd'hui. Son costume de velours gris, un costume de meunier à gros boutons de corne, il l'étrennait, ainsi que sa cravate rouge, ainsi que le vaste panama qui projetait une ombre douce pailletée d'étincelles sur son visage osseux oîi, à force des fatigues de la ripaille et de la misère, les veines s'étaient enflées, rougeâtres, en un relief de sarments noueux. Il marchait d'un pas rude, en toussotant, avec la volonté d'en imposer aux moissonneurs qui, de part et d'autre du chemin, travaillaient pour son Roquemengarde.

Dès la porte Saint-Jean, ils aperçurent autant de monde dans la rue qu'un jour de marché. Pour éviter les taquineries des camarades, Peyrine descendit de Jacquounel. Santou, ayant pris sa place, fila droit à la Justice de paix.

C'était midi. Le monde grouillait le long des maisons, aux bords du ruisseau. On entendait au fond des magasins, dans les cuisines, le cliquètement des fourchettes, l'éclat des rires, le bavardage des discussions au sujet des deux procès- verbaux.

Les Guittou , dans leur étroite cuisine qui prend jour sur un cul-de-sac , achevaient de dîner. Parmi la reposante pénombre, ils distinguaient à peine les anciennes casseroles pendues au mur, les gousses d'ail rangées au plafond, la laine rouge qui borde le manteau de la cheminée, les chaises tapies dans des coins.

Jérôme et ses enfants entrèrent à l'improviste, familiers, s'assirent autour de la table. Jérôme faisait le joyeux, l'insouciant :

— Hé bé ! ça marche, l'appétit?

— Pas trop mal! répondit Luc, qui regardait sa cousine.

Celle-ci et Claude, dans l'appréhension que leur maître ne commît une arrogance , tremblaient un peu. On se tut un moment. Jérôme, seul, bourdonnait une chanson avec un air de gloriole qui énerva bientôt. Guittou finissait de manger, son couteau dans une main, son verre dans l'autre :

— Té! Luc! ordonna-t-il. Tout de même, apporte un verre à ton oncle et à tes cousins.

Lorsque son fils eut débarrassé la table et apporté les verres , il lâcha son couteau , empoigna la bouteille et servit à la ronde. Puis, pendant qu'on trinquait selon la coutume , il proféra, grave :

— A la santé du moulin!... Et alors, espérons que vous saurez y rester,

— Je l'espère!... je l'espère!... fit Jérôme. Guittou, repu, se renversa sur le haut dossier

de sa chaise. Tout en extrayant avec son pouce, enduit du cirage de la matinée, un morceau de roquefort qui s'était collé dans une molaire, il bafouilla, la bouche ouverte ;

— Vous allez donc perdre une journée !

— Ce n'est pas notre faute, minauda Peyrine. \'ous aussi, d'ailleurs...

— Nous autres, ce n'est pas à comparer. Nous avons du travail depuis le premier de l'an jusqu'à la. Saint-Sylvestre. Les clients qui ne nous rencontreront pas aujourd'hui dans la boutique reviendront demain. Mais je suis tranquille, il ne viendra personne. On sait que nous sommes convoqués à la justice, chez ]\I. Crax.

— Bah ! ricana gaillardement Jérôme. Bientôt nous perdrons d'autres journées et peut-être des nuits pour le mariage de mon neveu.

— C'est vrai, répliqua celui-ci. Nous augmenterons bientôt la maison. Je prends une femme d'ordre et de...

— Fils!... interrompit Guittou. Ne parlons pas de toi, ce n'est pas l'heure.

— Pourquoi donc? protesta Jérôme. Même,

voyons, est-ce que vous n'auriez pas dû nous annoncer plus tôt ce mariage?

— Ah! par exemple, tu as du toupet!... Pourquoi tu n'es pas descendu me voir ces deux dimanches?

— Allons, calme-toi. Ce n'est pas le jour de disputer... Allons, je ne dis pas, j'ai eu tort,

— Oui, tu te repens, et voilà, tu crois que tout est fini... Tu te repens, et ta conscience est à l'aise, et tu te figures que tout est ar rangé... Je te jure que si tu ne t'étais pas enfin présenté chez moi, je ne serais monté chez toi que pour te demander des comptes.

— Des comptes? Des comptes?... grogna Jérôme , effrayé déjà d'avoir à rembourser sa créance.

— Mon oncle, intervint Claude d'une voix brave, nous travaillons tous beaucoup, le moulin a pris sa marche régulière ; ne considérez donc que la bonne époque d'à présent, donneznous votre approbation;

— Enfants, c'est à cause de vous que je ne veux pas m'inquiéter. Oui, je ne le proclamerai pas au milieu de la rue, mais croyez-vous que je ne sois pas fatigué de me ruiner pour votre père?... Me rembourseras-tu au moins, Jérôme?

Le meunier posa une main sur son cœur, éten-

dit l'autre fièrement , après avoir relevé son chapeau de paille sur le front; et les yeux égarés dans ses rêves du jeu :

— Je promets, déclara-t-il , que mon frère Guittou peut dormir tranquille !

— Maintenant que mon fils va se marier, je me dois tout à lui... Vous autres, si vous faites quelque chose de travers , vous vous démêlerez... Pardi, il faut de l'argent pour un mariage, je n'en ai pas, et vous, vous en gagnez... Un de ces soirs, je viendrai avec mon fils causer avec vous de toutes nos affaires.

— Oh ! oh!... s'exclama Jérôme, effrayé davantage.

— Que dis-tu?

— Rien, rien... Je voulais dire que nous nous entendrons facilement.

— Hé bé, buvons alors à la santé de Luc et d'Agnès !...

De nouveau Guittou remplit les verres. On but. Peyrine se manierait avec tant d'élégance, trempant à peine ses lèvres dans le vin, quand elle buvait, que Luc, après avoir d'un trait vidé son verre, la considéra longuement, avec la face concentrée d'un jaloux. Il songea que, grâce au mariage, Agnès aussi deviendrait jolie, et qu'à force de manger à une table de maîtres , elle

aurait un corsage bien fourni, des joues pleines et rouges, et des dents blanches, comme Peyrine.

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