‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 20 sur 24 · L AUDIENCE · texte numérisé non relu

L AUDIENCE

Une rumeur s'élevait dans la rue, la rumeur d'uij train qui descend de la colline d'Aumes à travers la plaine. Les voisins, tous ensemble, plus nombreux que le jour du tirage au sort, s'ébranlaient pour se rendre à la Justice de paix.

C'était un troupeau, que Campai, en vrai chien de berger, harcelait de taquineries et de rires. Au milieu marchait Fabarote, le héros du jour, paradant en son beau costume, la chemise blanche, les bottines cirées, le gilet de velours du lundi de Pentecôte où la breloque d'argent tressautait bien en évidence. Il exhibait sa casquette neuve, neuve de dix ans, depuis le mariage de Campai, une casquette en soie, réservée aux enterrements et aux mariages, et légère, miroitante, qui avait des plis savants, et dont

la visière arrondie effleurait le bout du nez. Fabarote, en homme tranquille de sa conscience, fumait son petit cigare : le monde l'accablait de tant de recommandations et de conseils qu'il se contentait de hocher la tête à droite et à gauche.

Les chiens même suivaient, flairant les pantalons et les jupes, jappant avec les enfants qui avaient pris congé, cette après-midi. Rosette portait une ombrelle, pour montrer à Durante qu'elle en possédait une aussi. ]\Iais ni l'une ni l'autre ne s'en servaient : elles faisaient les belles dames, voilà tout, côte à côte.

Boipau, parmi les hommes, marchait devant, les mains au dos, riant tout seul, il savait bien pourquoi. Bientôt, à l'automne, les gens le salueraient avec respect, de même qu'ils saluaient Durante.

Agnès, qui n'était encore qu'une domestique, marchait en arrière. Depuis la conclusion des fiançailles, elle n'entrait plus chez les Guittou. Mais Luc la reconnaîtrait bien, de loin, à ses boucles d'oreilles et à ses mitaines.

Garriguette, malgré les chaleurs, s'était enveloppée de son châle de cérémonie , un châle de cent francs à menus carreaux de toutes couleurs, un arc-en-ciel. Son mari, au premier rang, se distinguait par un chapeau melon dont

les vastes bords ressemblaient à ceux de la barque de Pataloco, Auprès de lui se tenait Soulayrol, la main dans le gilet, en une pose de grand homme ; on n'aurait certes point deviné, à cette lévite noire dont les basques frémissaient à chaque pas, un pâtissier de Pézenas. Au bruit du troupeau, les Guittou, qui étaient prêts d'ailleurs , vinrent se joindre aux camarades, en serrant les mains, en caressant les épaules des femmes. On enfila des ruelles où coulaient toujours des ruisseaux ; on traversa la place du quai, un quai sans rivière. Les hommes des magasins, en train de fumer la pipe sur le trottoir, les ménagères acagnardéesà coudre, se remuèrent en riant , comme au passage d'un cirque américain promenant sa parade. Et on criait, même de très loin, de la halle aux herbes :

— Baquenoi, savez-vous , descendait de la mairie tout à l'heure... Même qu'il portait un képi neuf.

— Un képi qu'il a acheté à Béziers, ce nigaud, comme si à Pézenas on n'en vendait pas!... répondit Garrigues.

Le troupeau, grossissant à mesure de tous les curieux de la ville, disparut par d'autres ruelles, où les oiseaux s'égosillaient dans leurs cages. Au fond d'une rue spacieuse, après le collège,

il pénétra sous une voûte mal réchampie, puis dans une vaste cour, où l'herbe poussait, où s'élevait une longue et haute bâtisse aux fenêtres sans rideaux.

On s'engouffra dans le couloir ; par un escalier sonore, on atteignit la salle de la justice. Déjà, dans la partie ménagée au public, il y avait foule. Santou, seul, bien tranquille, s'était assis sur un banc, le premier, après avoir làbas, dans la cour, attaché Jacquounel à un anneau de la muraille. Peut-être Santou songeait au soleil de la plaine, au moulin si heureux parmi ses verts feuillages , et sous les murs duquel l'eau ronfle comme le feu dans un four.

Bien que les témoins eussent leurs bancs réservés, l'huissier Glossair éprouva de la peine à les caser, autant de peine qu'à imposer du silence. A chaque instant, un rustre de la foule inventait quelque facétie, entamait un discours politique. Pauvre huissier! Rubicond et replet, des lunettes sur le nez, une barbe grise hérissée de colère, il suait, s'agitait, courait dans sa robe noire dont les amples manches accrochaient parfois un chapeau de femme ou des oreilles. On étouffait. L'huissier dut ouvrir les fenêtres; pour ne plus laisser entrer du monde, il ferma la porte au loquet.

Cette salle exiguë rappelait à Garrigues une étude du collège, avec ses murs glauques, son plafond noir à poutrelles , ses gros bancs de chapelle villageoise. Au fond, sur un tréteau, émergeaient trois tables recouvertes d'un tapis noir à bande jaune : la plus grande, au milieu, attendait M. le juge; à gauche du juge, celle où le commissaire de police s'installait déjà, un commissaire né à Paris et qui peignait sa barbe blonde d'un air hautain ; à droite , celle où l'huissier ne s'asseyait pas deux minutes, tellement il s'occupait à crier : Silence ! silence ! de sa voix rouillée et maussade. Personne ne le craignait, ce petit Glossair, puisqu'il était né à Pézenas. Il avait beau menacer, la foule criait plus fort que lui ; les moins hardis même le défiaient :

— Ouais!... Glossair, te voilà maître d'école ! . . . Combien le gouvernement te paye pour nous surveiller?... Dis-moi, ce brave juge, où tu l'as mis ? Est-ce qu'il nous gardera longtemps ?

Le commissaire, qui n'était pas chargé de la police des audiences, souriait, narquois.

Soudain , un cri partit du troupeau paisible des témoins. C'est Campai qui sautait de son banc, et, levant les bras, interrogeait la foule :

— Et Pataloco ?

ET LE MOULIX. 199

— Diable! Où est-il?... Pardi! il doit pêcher aujourd'hui que Baquenoi comparaît devant M. le juge.

Mais on cognait à la porte. Ce fut Pataloco, sa tête longue à larges favoris, sa tête poisseuse qui haletait d'avoir tant couru. Aussitôt impressionné par tant de monde, lui, l'homme des solitudes, il ôta son béret. On le laissa circuler, ce personnage. Baladi, baladan, sur ses jambes tordues , il gagna le premier banc , auprès de Fabarote.

Puis, Baquenoi entra, magnifique, en blouse neuve à collet rouge, le képi neuf sur ses cheveux blancs. La foule un moment dut l'admirer. Fabarote le salua d'un coup de casquette, Pataloco le plaisanta :

— Es-tu de mauvaise humeur aujourd'hui, garde?... Voyons, est-ce qu'on se brouille pour un verbal?

— Non. Tu as raison, je n'ai ni haine, ni rancune. J'accomplis simplement mon devoir.

— Tu es un traître ! s'écria un inconnu de la foule.

A cet outrage, l'huissier se dressa avec indignation ; puis, solennel, parla :

— Messieurs, si vous continuez ce vacarme, je vous fais tous sortir !...

— Té ! Glossair, tu ne veux pas que nous te chassions par la fenêtre, nous autres, espèce d'écrivain ! . . . C'est à nous, la Justice de paix ! . . . Nous sommes des contribuables, nous autres, et des citoyens, tes égaux!...

Glossair battait l'air de ses manches, gémissait, suppliait. On ne l'entendait plus.

Seulement, tous les yeux s'ouvrirent ensemble, ardents et attentifs. Glossair comprit que M. le juge se présentait. M. le juge, en effet, ainsi qu'un prêtre apparaissant de la sacristie, montait sur son tréteau par la petite porte du fond. Un beau juge dans cette robe noire au rabat tuyauté, sous la toque en forme de tour. D'abord gêné devant une si nombreuse affluence, lui qui avait l'habitude d'expédier les affaires en petit comité, il débarrassa lentement des manches de sa robe ses mains fines et maigres. On vit briller à l'annulaire son alliance d'or, une alliance vaine, puisque M. le juge n'était pas marié; mais il lui plaisait de le paraître, de se poser en homme de bien et de vertu. Ne disait-on pas, dans Pézenas, qu'aux prochaines élections législatives, des amis sûrs lanceraient la candidature de M. Crax? Aussi s'efforçait-il d'augmenteï ses partisans, de fortifier sa popularité.

M. Crax, naturellement, était de Pézenas, de race profonde. Son père, un des plus considérables marchands de vin du pays, l'avait élevé dans ce vieux collège, d'où le juge pouvait aujourd'hui, de la fenêtre de son cabinet, contempler le jardin botanique. Au cercle, ses camarades de classe le plaisantaient sur ses pénibles travaux d'étudiant au baccalauréat, et riaient de son masque grave de justicier. Il n'était pas le dernier à rire, d'ailleurs.

M. Crax avait sollicité sa charge par dilettantisme , afin de ne pas trop s'ennuyer dans son existence de rentier célibataire, réduit à jouer aux cartes dans les cafés du matin au soir, à se promener durant des heures interminables sous les platanes du Planol. Dans l'exercice de sa charge, le goût lui vint tout doucement de s'étaler et de parler au peuple. Maintenant, ma foi, il était tenté de nouer à ses reins une écharpe de député et d'aller à Paris voir des femmes bien vêtues, fréquenter des théâtres bien éclairés. De naturel modeste en somme, d'apparence timide, il échappait avec mille précautions aux médisances. Ses manières étaient empreintes d'une simplicité, d'une certaine nonchalance qui étonnaient en séduisant. On l'aimait ; on le prônait un homme savant et distingué , qui

jamais n'avait fait perdre un sou à qui que ce fût. S'il entrait à la Chambre, on posséderait au moins dans Paris un citoyen de Pézenas , un vrai compatriote né au cœur de la ville, près de la halle, connaissant son clocher, respirant soti esprit et son âme, et non plus un de ces avocats de Béziers qui ne cherchent dès leur élection qu'à conquérir la fortune et à devenir ministre.

Ainsi donc, M. Crax se laissait vivre dans les plus glorieuses espérances. Seulement, il ne lui faudrait pas rencontrer chaque semaine des affaires aussi scabreuses que celles d'aujourd'hui. La Providence semblait déjà vouloir l'éprouver. A lui de démontrer au monde avec quelle adresse il savait se tirer des pires embûches.

Impossible d'hésiter : Fabarote et Pataloco avaient tous deux enfreint les lois. M. Crax irait-il les condamner? Mentirait-il à son laborieux passé d'indulgences ? De quels sarcasmes ne serait-il pas poursuivi dans la rue Saint- Jean , à travers toute la ville, s'il touchait à Fabarote, un boutiquier si ancien, un sage qui depuis la guerre refusait d'entrer au conseil municipal ?

C'est que, pour l'embarrasser, M. le maire, son rival peut-être aux élections législatives ,

avait nommé dernièrement parmi les gardes un noceur repenti, le plus hargneux des fonctionnaires. Baquenoi n'était pas malléable du tout. Lorsqu'une fois il avait conçu qu'un maraudeur méritait l'amende, il s'acharnait après lui sans relâche. Lors des quatre audiences où Baquenoi était venu porter sa parole sévère, des disputes avaient éclaté entre lui et le juge, pourtant si débonnaire.

Aujourd'hui, la bataille s'annonçait terrible.

Baquenoi, debout contre le mur, les regards fixés sur le peuple, attendait avec impatience l'instant de venger l'autorité municipale trop bafouée en sa personne. M. Crax , qui était myope, examinait son tas de paperasses sur la table, rangeait d'un geste fiévreux ses lunettes à branches d'or et à verres fumés. Enfin, il dévisagea tout son monde, ôta gravement la toque. On vit alors sa jolie tête lavée, sa moustache rousse , ses pommettes saillantes , son crâne chauve glacé comme une porcelaine rose où florissait, sur le sommet, une énorme verrue rougeâtre pareille à une de ces petites poires de la Saint-Jean que les écoliers vont le jeudi dérober dans les enclos.

Il prononça, dans le silence :

— Huissier, lisez !...

Glossair saisit la requête, un papier timbré couvert de sa grosse écriture, et appela Pataloco. Celui-ci, tout déhanché, s'avança vers le tréteau, son béret dans les mains. Bientôt, Glossair ayant terminé sa lecture, M. Crax poussa un soupir; puis, son menton grassouillet entre les doigts, il interrogea l'accusé :

— Voyons, Pataloco, reconnaissez-vous les faits qui vous sont reprochés?

— Ma foi, monsieur le juge, oui, je les reconnais. Seulement, j'en demande excuse, ce n'est pas moi qui ai causé le scandale de la rue Saint-Jean.

— C'est bien. Attendez.

M. Crax tourna vers Baquenoi ses lunettes noires, sa face rosée qui spontanément changea d'attitude. Car il parla rogue , avec une moue d'irritation :

— Et vous, qu'avez-vous à répondre?

— Moi ! . . . La requête ne relate pas encore les trois quarts de la vérité.

— Bon !... Avec vous, il n'y aurait que des pirates à Pézenas, plus de pirates qu'au Tonkin.

— Monsieur le juge!... Pataloco détruit beaucoup de poissons dans notre Hérault... Depuis ma nomination, c'est-à-dire depuis un mois, je le guettais chaque jour et j'ai fini par le

prendre... Il faut lui infliger une leçon, je le répète ! . . .

— Assez!... La cause est entendue... Vous, Pataloco, il est évident que si, aux environs de Pâques, vous détruisez le poisson de l'Hérault, vous n'aurez pas des pêches abondantes en été, à l'époque où les bonnes fritures de cette rivière ont tant de succès. Vous privez donc vos concitoyens d'un mets fort prisé en même temps que vous endommagez vos propres, intérêts, comprenez- vous?

— Oui, monsieur le juge.

— Eh bien, ne soyez pas cruel!... En outre, vous le voyez, on vous surveille.

Pataloco, intimidé par la foule qu'il sentait grouiller derrière son dos, étendit les bras en tâtonnant, comme s'il eût cherché à les poser sur ses rames, et d'un élan il répondit :

— Que voulez-vous !... La nature, c'est plus fort que moi!... Ah ! pas moins, ce brave Baquenoi! Il sait bien que je ne suis pas méchant, que je ne maraude jamais, et qu'autrefois je lui donnais de mon poisson.

— Je te le payais quand tu me le donnais... D'abord, tout ça n'est pas la question... Monsieur le juge, cet homme mériterait plus qu'une amende.

2o6 LA RUE SAINT-JEAN

— Vous, Baquenoi, je ne vous ai pas interrogé. Seulement, puisque vous parlez, dites-moi si vous êtes sûr que Pataloco récidivera... Non? Hé bien !... D'ailleurs, il me promet d'être raisonnable, d'observer la loi, cette loi que nous n'avons pas votée, nous autres, mais que tous, du plus grand au plus petit, nous devons également subir... Bien ! la cause est entendue.

M. Crax, s'étant mouillé les doigts aux lèvres, feuilleta de nouveau ses dossiers. Pataloco se rasseyait sur le banc avec modestie, tandis que Baquenoi, roulant ses gros yeux, ruminant dans sa barbe , tapotait le parquet à petits coups énervés de la canne.

Dans la foule, on admirait le juge, on se remuait agréablement.

— Tout de même, M. Crax parle bien. Tu as vu comme il t'a mis Baquenoi à sa place. A la Chambre, il va t'écraser les ministres par des interruptions !...

Le commissaire de police , les jambes étendues, se peignait la barbe indolemment, portait souvent son mouchoir, parfumé de violette, sous le nez, pour éviter l'odeur d'écurie qui se dégageait du peuple. Glossair, bouffi dans sa robe, appela Fabarote , puis entama la lecture d'un second papier timbré , mais rapidement , en

tourbillon cette fois , pressé qu'il était d'aller arroser son jardin , à la grand'route de Montagnac.

Fabarote , sa casquette en main, s'avança vers le tréteau, fixa sur ses jambes courtes sa corpulence, son ventre bienheureux oij pendait la breloque d'argent. Cependant, Glossair n'en finissait plus de lire son histoire nouvelle; enfin, il cracha, retroussa ses manches et s'assit à sa table.

M. le juge, alors, posa les mains sur ses dossiers, leva le front avec beaucoup de respect devant un vieillard qui était de la génération de son pauvre père, et il questionna :

— Reconnaissez-vous , monsieur Fabarote , les faits qui vous sont reprochés?

— Oui, monsieur Crax.

— Ah!... Ici, il n'y a plus de M. Crax. Je suis un magistrat, je suis monsieur le juge, comprenez-vous ?

— Oui.

— Eh bien, savez-vous que ce lundi de Pentecôte, vous avez oublié, vous aussi, qu'il existe des lois interdisant à quiconque d'offenser la propriété d'autrui?

— C'est la première fois, pécaïré, que ça m 'arrive. Ce sera la dernière, je le jure.

2o8 LA RUE SAINT-JEAN

Fabarote leva sa main droite solennellement.

Dans la foule, on se mit à rire. Mais le juge, rien que de hocher la tête, imposa le silence. Et brusque, il interpella le garde :

— Vous, qu'avez-vous à m'apprendre?

— Oh! rien. Fabarote avoue lui-même son délit... Quant à moi, je me demande si un citoyen, même le plus sérieux de Pézenas, a le droit de fouler les moissons. Si chaque jour chacun de nous détruisait pour plus de vingt francs de blé , les moulins ne travailleraient guère.

— Garde, je remarque d'abord que vos expressions et vos manières manquent de déférence envers la magistrature. Entendez-vous?

— Hé !... Je m'emporte, parce que je soupçonne qu'il en sera de cette affaire comme de la première.

— Garde ! je n'ai d'ordre ni de conseil à recevoir de personne!... Oui, je le répète, si vos collègues traquaient avec autant de ténacité les gens de leur territoire, tous les habitants de Pézenas défileraient devant moi... Ce n'est pas une audience par semaine qu'il me faudrait tenir, c'est une audience par jour!... Entendezvous?... Voyons, dans nos campagnes de l'Hé-

ET LE MOULIX. 209

rault, il n'y a pourtant que vos compatriotes, des hommes, après tout!...

Dans la foule, on murmurait des bravos ; cette rumeur bienveillante encourageait M. Crax.

Baquenoi commençait à défaillir. Seul, réprimandé par son maître au milieu de tant de monde, il baissait le front, penaud, et se rongeait les poings.

— Quant à vous, poursuivit le juge s'adressant à Fabarote, je vois avec regret ici vos cheveux blancs... Quelle douleur ce serait pour votre famille si vous tachiez, à votre âge, un casier judiciaire qui est intact! Allons, apportez désormais plus de discernement dans vos démarches, même un jour de fête. Pour cette première contravention, j'userai de clémence... Ma foi, il ne me paraît pas utile d'entendre les témoignages de ces messieurs et de ces dames... Vous ne récidiverez pas, je pense, monsieur Fabarote ?

— Certes non.

— Vous pouvez vous retirer.

La foule aussitôt se bouscula, en des rémous. Les hommes se recoiffèrent de leurs chapeaux ou de leurs casquettes, les femmes arrangèrent les plis de leurs robes. On riait sous cape, on épiait Baquenoi de travers, en sortant. Ce fut

un désordre pire qu'à la sortie de la messe. Plus on poussait, moins on avançait.

Dans l'escalier, on s'arrêta un moment; puis on repartit soudain , en une dégringolade de futailles. Campai, au milieu du peuple, clama :

— Voici notre garde qui arrive ! . . .

On se détourna et l'on vit, en effet, Baquenoi, là-haut, sur la première marche, dressé dans sa blouse luisante. Sous le képi à large visière, sa face rose de bon seigneur, à la barbe fleurie, riait pleinement, comme autrefois :

— Ah ! par exemple ! cria-t-il. Les campagnards peuvent bien danser la farandole sur mon territoire!... Quoi! me faire du mauvais sang pour n'attraper que des réprimandes!... Ah ! la terre a vécu jusqu'à moi, elle vivra bien après!... Et aïe donc!... Allons-nous-en nous promener à la rivière et fumer la pipe sous un oli^ ier ! .. .

— Bravo ! . . . Bravo ! Baquenoi ! . . .

On lui tapa sur les épaules, on le souleva violemment d'un groupe à l'autre. Les bras en l'air, dodelinant de la tête, Baquenoi riait davantage :

— Pourtant, non! dit-il. Laissez-moi... Oh! pas à cause de mon autorité, que je m'en moque maintenant!... Mais à cause de ma blouse et de mon képi ! . . .

JÉRÔME s'émancipe.

Le peuple, d'un flot, s'était répandu dans la cour, jouant à échanger des coups et des ruades.

Durante, effrayée, se faufilait le long des murs, à la suite de Boipau, qui lui traçait un sentier, un peu de place, ainsi qu'à Rosette. Fabarote, égaré parmi tous ces hommes en joie qui faisaient la bataille, s'efforça de s'évader. Seulement repoussé de-ci de-là, il enfonçait sa casquette, s'abritait le visage de ses coudes. Soulayrol et Campai se mêlèrent bravement aux coups et aux ruades.

Santou, à l'écart, appelait ses maîtres à grands cris :

— Mon Jacquounel 1 . . . Je ne le trouve plus ! . . . Où me l'a-t-on mené?

Santou se désolait, suppliait cette cohue de rustres ivres de bruit, lâchés comme dans une émeute. Dans leur brouhaha, ceux-ci n'entendaient ni les lamentations de Santou, ni les prières de Jérôme. Et les coups continuaient de

pleuvoir, les chapeaux de voler, les bras et les jambes de ruer.

Tous les Guittou , en famille , cherchèrent Jacquounel : en vain , pécaïré ! . . . Où diable s'était-il fourré?

— Ah!... gémit Santou. Quelqu'un nous l'a volé ! . . .

— Je voudrais bien voir, riposta Jérôme. Jérôme, pour soulager sa colère, courut après

Santou, le poursuivit d'injures et de menaces :

— Nigaud!... emplâtre!... tu ne sais donc rien faire?... Comment l'avais-tu attaché, ton âne ?

. Santou n'entendait point. Toute la famille, ainsi qu'Agnès , se lamentait si fort que les rustres, d'ailleurs fatigués, interrompirent leurs bourrades pour écouter ces gens du moulin qui jappaient ensemble, comme des chiens à la lune.

Personne n'avait aperçu Jacquounel. A coup sûr, on l'avait volé, on l'avait conduit dans quelque campagne lointaine. Roquemengarde ne le verrait donc plus : dans une maison étrangère, il ne tarderait pas à mourir. Alors, Santou, ses mains sur la face, pleura, de même que si désormais il eût été seul au monde.

Jérôme, honteux qu'un habitant de Pézenas eût osé attenter au bien de Roquemengarde,

réfléchissait, le menton sur les poings, lorsque son frère, qui jusque-là était resté muet, à fureter des yeux partout alentour, à faire travailler son esprit, s'ébranla subitement. Il joua des coudes pour écarter les rustres assemblés, s'avança vers Santou et lui dit :

— Voyons, ça ne sert à rien de pleurer. Où avais-tu attaché ton âne?

— Là... à l'anneau qui est dans le cadre de la porte du couloir.

— En es-tu sûr, bien sûr?

— Oui, pardi... A présent, ne me troublez pas.

— Que portait-il?

— Il portait son bât. Je lui avais mis ses œillères du dimanche qui ont des pompons de laine rouge...

— Bien. Impossible, par conséquent, de le confondre avec ses camarades. S'il est parti en promenade vers le quai de la Farelle, vers le quartier du château, qui est tout peuplé de mules et d'ânes, ou si quelque farceur nous l'a dérobé un moment, nous le retrouverons sans peine. Il n'y a qu'à le faire publier en ville par Pantouket.

— Pardi ! . . . Ah ! ce Guittou ! . . . On dirait qu'il dort, qu'il ne pense à rien, puis, tout d'un

coup, il découvre le moyen de sauver la situation ! . . .

Et la foule, amusée, répéta autour de Guittou ces louanges de Jérôme.

On s'ébranla tous, en multitude, dans un nuage de poussière. Au collège, Pantouket, en train de balayer le devant de sa loge, s'alarma véritablement à la vue de ce monde, de ces chenapans hardis qui déjà se disposaient à envahir la cour d'honneur :

— Ouais! s'écria-t-il, son balai en main. Croyez-vous, parce que mon principal est en vacances, que je vous laisserai pénétrer dans le collège?... Je n'accepte que les Guittou...

D'un geste franc, il accueillit la famille du boutiquier, puis referma la lourde porte papelonnée de ferrures. La famille Guittou, si nombreuse, les vieux, les jeunes, les fiancés, Santou enfin, eut vite rempli la loge.

Pantouket dut se cacher au fond, derrière un rideau, afin de procéder à sa toilette d'une façon décente. Il revêtit son costume de Crimée, accrocha son tambour de chêne et de cuivre au ceinturon de grande cérémonie, et le bonnet de police sur l'oreille, les moustaches appointées, il ouvrit la marche.

C'est lui maintenant que le peuple escorta.

Les Guittou, pour se dérober à la curiosité publique, s'échappèrent par des ruelles tortueuses où ne descendait jamais un rayon de soleil. Agnès, au coin d'une impasse, embrassa précipitamment son Luc, et sournoise comme une dévote, le cou dans les épaules, déguerpit d'une trotte chez ses patrons.

La rue Saint-Jean avait appris tout à l'heure, au retour de Fabarote et des camarades, l'aventure de Jacquounel. Sur le pas des portes, ainsi que par toute la ville, d'ailleurs, on riait, on bavardait sur le compte des Guittou.

Ceux-ci, bientôt installés dans leur boutique, buvaient de l'eau de noix en guise de rafraîchissement.

— Voilà une journée perdue ! se plaignit Guittou.

— Nous devrions retourner au moulin, nous autres, proposa Claude.

— Oui, dit Peyrine. Veux-tu, mon père?

— Bah ! nous avons loué des paysans pour nous remplacer. Il faut bien qu'ils gagnent leur journée.

— Peyrine a raison, repartit doucement Guittou. Santou restera ici... Avant la nuit, je l'espère, il vous ramènera ce bandit de Jacquounel.

Jérôme, à ces mots, eut un nouvel élan de fureur; il gronda :

2i6 LA RUE SAINT-JEAN

— Santou de malheur!... Tu es plus bête que ton âne!...

— Hé!... larmoyait le domestique. Ce n'est pas ma faute...

— Eh bien, dit Claude, nous partons seuls, nous autres.

Les jeunes époux sortirent.

Au même instant, Pataloco traversait d'un pas mou la place de l'église. Ils se hâtèrent, Claude n'estimant pas du tout ce matelot d'eau douce. Pataloco sentait aussi la méfiance du Clermontais; pour l'éviter, il ralentit son allure, feignit l'homme d'importance qui s'absorbe en des méditations, qui parle tout seul le long des murs et se tâte l'estomac et les jambes. A la vérité, Pataloco était tout moulu d'avoir séjourné les plus belles heures de soleil dans une salle sans air, gorgée de foule.

Il entra chez Guittou par habitude, comme par mégarde, sans même dire bonjour :

— Té! Pataloco!...

— Oui, c'est moi, pécaïré!... Vous m'aviez oublié?

— Tu comprends, dans tout ce tremblement de mon Jacquounel!... Mais tu n'as pas l'air content?... Pourtant, tu devrais l'être après ton succès à l'audience.

— Allons! dit Guittou, Déridons-nous, que diable!... Tu sais, Pataloco, que nous marions Luc et que sans doute nous devancerons l'époque.

— Quand?

— Ça dépend de mon frère.

Jérôme dressa l'oreille, tandis que Guittou continuait en baissant la voix :

— Voyons, je puis parler sans ambages devant toi qui as également ouvert ta bourse avec une bonté fraternelle. Hé bé. j'ai besoin d'argent pour le mariage de Luc et je n'en ai pas. J'attends que Jérôme me rembourse.

Le meunier, qui traînait dans sa poche son sac de louis d'or plus lourd qu'un pavé, tressaillit d'inquiétude. Pataloco se tourna, au contraire, vers Guittou; d'un air triste et penaud, il lui répondit :

— Tu désires peut-être, mon brave, que je te prête à toi comme à Jérôme?. . .

— Si, en effet, j'ai besoin que tu me prêtes?

— Pécaïré ! Il faudrait j^ouvoir...

Guittou éclata de rire, en franc camarade que les ruses de ses proches ne trompent point.

— Tu trouverais bien quelque chose en fouillant ta barque?... Du reste, ce n'est pas la question... Va, nous n'avons pas à nous inquié-

2i8 LA RUE SAINT-JEAN

ter, mon cadet me remboursera un de ces jours.

— Certainement! certainement! s'écria Jérôme.

Guittou ne voulut pas insister, bien que maugréant tout de même aux protestations d'amitié que Pataloco, soutenu en sourdine par son frère, lui prodiguait encore. Une minute, il les observa fixement, ces deux compères, dont les mains se touchaient presque sur la table; il les toisa de haut, pour leur marquer son mépris.

Luc, dans la boutique, plantait des clous aux souliers d'un client pressé qui, les pieds nus, attendait devant la porte . On ne percevait que ses coups de marteau, le han régulier de ses efforts.

Dans la cuisine sombre, il y eut un moment de tristesse et de gêne. Guittou souffrait, pour la première fois, d'avoir si souvent assisté son frère dans le malheur.

Enfin, les deux compères partirent tout guillerets, insouciants en apparence. En passant, ils tapèrent sur l'épaule du brave Luc, par gentillesse :

— Hé bé!... Voilà un fiancé qui travaille!... Luc, qui sentait bien le chagrin de son père,.

continua son ouvrage sans lever la tête.

Au dehors, une fois un peu loin, le matelot et le meunier ricanèrent ensemble.

— Hé! hé!... dit le matelot. Ce n'est pas moi, c'est notre Guittou qui n'est pas content ! . . .

— Tu as vu ! . . . Il compte sur l'argent de mon moulin. Oh! certes, je lui rendrai ce que je lui dois. Seulement, il faut d'abord que je garnisse mon armoire. Et puis, est-ce que mon aîné avait besoin de marier Luc Guittounet!

— Pardi! Il semble vraiment que les hommes ne puissent se passer de femmes!

Ils marchaient sans hâte, en gesticulant.

A la placette, ils s'arrêtèrent. Durante, occupée dans l'embrasure de sa porte à tricoter un bas, les interpella :

— Hé bé, et Jacquounel?

— Ma foi, je ne l'attends plus. Ce nigaud de Santou l'attendra chez mon frère.

Jérôme sauta le ruisseau, à la suite de Pataloco, qui tanguait de tout son corps. Là, Fabarote, assis sur son banc, époussetait du bout d'un plumeau une petite enseigne. Il époussetait avec une lenteur méthodique, geignait chaque fois qu'en s'inclinant son ventre ployait trop fort :

— Té ! Fabarote qui travaille ! . . . On dirait que tu as peur de te faire du mal.

— Farceur de Jérôme!... Et toi, pourquoi te promènes-tu dans mes parages?

Fabarote profitait des moindres occasions de repos. Il appuya avec précaution l'enseigne contre le mur, retira son mouchoir de la poche. Ensuite, s'étant épongé la face, ayant soufflé à plusieurs reprises, il remua sa casquette pour se donner de l'air au front.

Rosette , les bras nus , trempait sa lessive dans le ruisseau. Très fière, s'imaginant que les hommes la dédaignaient, elle secoua furieusement dans le baquet ses serviettes remplies de savonnade et saisit son battoir. Et en avant de claquer, de battre la musique!... Tellement que son tapage eût contrarié les roulements du tambour de Pantouket parcourant à cette heure les quartiers de la ville.

— Hé bé, voyons! lui cria Jérôme. Auras-tu bientôt fini ton bacchanal ! . . . Te crois-tu donc à la rivière?

— Té, par exemple! Je suis chez moi, meunier!... D'abord, est-ce qu'on passe sans me rien dire?

— Que veux-tu que je te dise?... Je te dirai que tu as de jolis bras, si jolis, si ronds, si grassouillets, que de loin on croirait des jambes.

— Ah! voilà bien les hommes!... Ils ne peuvent pas rencontrer une femme sans qu'ils éprouvent le besoin de faire les beaux. Té!

ET LE MOULIN. 22i

adresse plutôt tes compliments à ta future nièce. Agnès apparaissait sur la porte des Garrigues. Elle portait un grand tablier blanc aujourd'hui, comme la bonne d'un banquier :

— Que! s'esclaffèrent ensemble Jérôme et Pataloco. Où tu vas, Agnès? Tu vas à la noce?

— Pas encore... Luc est-il chez lui?

— Il travaille.

— Alors, dis, toi qui es son brave oncle, tu ne pourrais pas aller l'avertir de m'attendre ce soir en allant remplir la cruche à la fontaine?

— Té! riposta Pataloco. Cette demoiselle nous prend pour des facteurs.

— Hé bé, mon patron est dans le jardin à repriser des casquettes ; ma patronne sommeille dans sa chambre. Je vais moi-même avertir mon Guittounet.

Et zago-zago, soulevant ses jupes, Agnès trotta le long des murs vers la boutique des Guittou. Ce fut partout un élan d'hilarité, dans la rue et dans les magasins. Rosette, à coups de battoir, écrasait son linge, rejetait alentour des éclaboussures blanches, tandis que les deux compères s'éloignaient en riant.

Le Planol, à cette heure, est un désert de poussière et de soleil. A la vue des platanes, de la plaine verte resplendissant là-bas après

les jardins, Pataloco ne songea plus qu'à ses filets. Il s'agita, d'une jambe alerte :

— Dis-moi, Jérôme, si tu m'accompagnais à la digue de Castelnau ?

— Tu vois bien que je t'accompagne !

— Ah ! c'est bon... Tu verras que c'est passionnant de pêcher, que c'est doux de glisser sur l'eau comme les lézards dans l'herbe, et qu'on se plaît à ne voir que le visage des branches qui brisent l'eau, à entendre filer le flot, flou, flou, comme une robe de mariée sur un tapis de velours, à entendre les chardonnerets et les roseaux qui vous chantent un refrain, en passant.

— Oui, oui, je t'accompagne... Calme-toi.

— Ah ! si tu voulais, nous serions amis tout de même !

— Ma foi, je ne demande pas mieux... Seulement, mes enfants ne seraient pas contents que je t'accorde un gîte au moulin. Ils me surveillent, surtout Claude. . . Aussi, depuis quelque temps, je suis sage comme une image.

— Tu les crains ?

— Non pas certes!... Mais ça me tracasse de sentir qu'on m'épie sans cesse, qu'on gronde derrière moi.

— Pas moins, tu es le maître ?

— Oui... Mais il faut tout prévoir. Suppose que le mauvais sort m'envoie de nouveau rouler dans la misère ; avec qui veux-tu que je me sauve, sinon avec mes enfants?... Et puis, je redoute un danger plus grave peut-être : Guittou, qui a de si bonnes relations, pourrait faire passer mon commerce sur la tête de Claude. Tu comprends la difficulté de ma situation, hé?

— Non, je ne comprends pas. Tu possèdes des ressources , un moulin achalandé , des enfants laborieux... Hé bé! moi, situ m'accordes une place chez toi, je te donnerai du poisson, je te payerai mon loyer : tu augmenteras donc tes bénéfices.

— Ne me vaut-il pas mieux d'abord conquérir tout à fait l'indépendance?

— Comment ?

— Ah ! comment! Avec de l'argent, pardi!... Si tu veux, ce soir, tu m'accompagneras à Castelnau, je jouerai au Cajé du Commerce, car je sens que je suis en veine, et ensuite avec ton barcot tu me ramèneras au moulin.

Pataloco, fort embarrassé, se gratta la tête.

— Ça, par exemple, ça demande réfî^xion.

— Non, pas de réflexion, ou je te lâche.

— Oh ! ne t'emporte pas si vite... Pardi ! On pourra bien essayer peut-être.

— Tu sais qu'on joue toute la nuit au Café du Commerce, à Castelnau, les riches de cette bourgade... Alors, j'y monterai de temps à autre; si tu veux, tu me tiendras compagnie... C'est trop dangereux de marcher seul dans les chemins, quand on porte sa fortune.

— Tu es exigeant, avoue-le.

— Que t'importe, si je te loge dans mon moulin!... Tu ne sais pas que chaque jour, à ton réveil, tu n'auras qu'à te mettre à la croisée pour voir ta rivière ?

— Hé bé, il faudra essayer.

— Oui, ce soir, je me sens en veine... Seulement, motus !

— Motus !...

Jérôme, en riant, touchait dans sa poche le sac de ses louis d'or si bien enveloppé qu'aucun bruit ne pouvait les trahir. Pataloco ne riait pas trop. Toutes ces combinaisons le gênaient, lui faisaient des ténèbres dans les yeux. Est-ce que Jérôme ne le compromettrait pas dans quelque débauche? Enfin, on essayerait de vivre en commun.^ En attendant, Pataloco était bien résolu à ne jamais arracher son trésor de la planché du barcot, où il le serrait à mesure depuis ses débuts.

Ils arrivaient au gué d'un large ruisseau, lors-

que, de l'autre côté, un homme méconnaissable dans le lointain bleu, sur une petite route, les appela :

— Ouais ! ouais ! . . . Dépêchez-vous 1 . . . L'homme apparut plus proche, levant les bras^

à califourchon sur un âne.

— Oh ! Jacquounel !... Mon Jacquounel tout de même!...

Jérôme, ainsi que Pataloco, parcourut le cordon de pierres qui franchit l'eau marécageuse. Jacquounel, à l'odeur de son maître, s'avança, et l'homme sur son échine tressautait, riait gaillardement :

— Té ! . . . Baquenoi 1 . . .

— Oui, Baquenoi!... Ah! vous comprenez!

Je ne me tourmente plus, je m'amuse comme les autres gardes... Té! je viens de trouver Jacquounel au bord du ruisseau oii quelque mauvais plaisant l'avait égaré sans doute... Maintenant, nous descendions ensemble au moulin... Seulement, Jérôme, puisque te voilà, je te rends ton bien.

Baquenoi s'apprêtait à descendre, lorsque le meunier aussitôt l'interrompit :

— Non, reste là-dessus... Moi, je vais aider ce brave Pataloco, qui est fatigué... Après quoi, nous redescendrons dans la nuit à Roquemen-

garde... Même, tiens! c'est la Providence qui t'a engagé sur ma route. Voici : toi, si tu veux me plaire, ramène notre Jacquounel à son domestique, tu tranquilliseras mes enfants sur mon compte, et ils t'inviteront à souper.

— Ce n'est pas de refus... Alors, adieu!...

Le garde tourna bride.

Les deux camarades, d'un pas ardent, suivirent le sentier qui longe le ruisseau.

L'horizon brillait encore, comme un champ de blé roux. Sur la terre, la chaleur de fournaise s'était dissipée; l'ombre des peupliers s'allongeait jusqu'au cœur des vignes.

Page 1