UNE EXPLICATION
De toute la semaine et les deux semaines suivantes, les Guittou n'eurent point de nouvelles de Roquemengarde. Le dimanche matin, ils ne virent encore personne de leur famille, ni même Santou. Des événements extraordinaires devaient se produire là-bas, d'autant plus que Pataloco, en venant chaque jour porter sa pêche
sa marchande de la Poissonnerie, évitait la rue Saint-Jean. Guittou s'inquiéta sérieusement, cette fois : furieux, il résolut d'aller, l'aprèsmidi, accompagné de Luc, s'enquérir des méfaits de son frère.
Le dimanche, il ne circule point de monde dans le chemin creux, sauf, de loin en loin, des paysans en retard qui montent à la ville pour leurs emplettes. Un grand soleil régnait, lourd et dévorant. Des lézards se chauffaient sur des tapis d'herbe ; des rainettes dormaient au bord des fossés, d'un si profond sommeil qu'elles ne se dérangeaient pas au bruit des passants. On n'entendait que les cigales qui frissonnent du plaisir de la lumière sur l'écorce des arbres, et çà et là quelques grillons dans les luzernes. Les blés fauchés montraient des terres laides ; les vignes, en la splendeur de leur maturité, miroitaient par toute la plaine, comme les vagues de
la mer.
Les deux hommes marchaient tristement.
Pauvre Guittou ! Il aurait voulu marcher plus vite. Les pensées de malheur battaient de nouveau dans son front, pareilles au glas dans la
nuit.
Le moulin, aujourd'hui, prenait du loisir, parmi la paix adorable des champs. Les écluses
étant fermées, la digue seule ruisselait, en un murmure de cascade. Les canards nageaient dans le chenal calme. Au milieu de la cour, les pigeons et les poules, en bande fraternelle, cherchaient des grains de blé et de maïs dans la paille. Toutes les portes de la maison étaient closes, même celle de la cuisine, dont la fenêtre seule, son volet battu contre le mur, regardait le jour ombragé des verdures.
Santou, assis dans un coin, près de l'auge, traçait des ronds sur le sol avec la canne dé Jérôme. Songeait-il? En tout cas, il languis sait, lui aussi, s'ennuyait dans le silence.^'son Jacquounel, là, tout près, tondait l'herbe du talus; parfois il le contemplait de ses yeux de bonne bête avec une sorte de pitié et d'envie. Toute la nature se reposait. C'est que pendant la semaine Roquemengarde avait été vraiment bouleversé. Que de carrioles sous le hangar! Que de bêtes à l'écurie! On avait même attaché des mules aux arbres. Quelle peme Santou avait prise à surveiller le domaine, la maison, la cour et le jardin! Aussi, pécaïré! il avait bien le droit de se reposer. Mais on eût dit que, pour se reposer, il n'y pensait guère, et qu'il songeait plutôt à la mort d'un camarade, lui qui n'en avait point. Ses maîtres
avaient trimé autant que lui, tous ses maîtres, Jérôme le premier. Et pourquoi Jérôme, aux heures de labeur, s'acharnait-il ainsi qu'un tâcheron ? Parce qu'il voulait vite gagner beaucoup d'argent , afin de s'en aller le jouer aux villages. L'autre nuit, à Castelnau, n'avait-il pas perdu toute sa fortune, même emprunté à Pataloco? Les deux compères étaient rentrés à l'aube, meurtris de fatigue, et les poches vides. Ce matin-là. Peyrine et Claude voulurent doucement interroger leur père. Il les repoussa aussitôt, avec un dédain de maître : glorieux, invitant son matelot à s'asseoir vis-à-vis de lui, à table, il réclama du fricot tout de suite. Claude, alors, désobéit, alléguant qu'il refusait de travailler pour le plaisir d'un joueur. Ah! Jérôme, sur ces mots, assomma la table à coups de poing, se dressa comme un ogre : peut-être il aurait frappé son gendre, si, pour éviter un malheur, par dignité, par bonté d "âme, celui-ci n'eût préféré sortir et se laisser traiter de lâche. Le maître, bourru, annonça d'une volée que Pataloco, lui ayant prêté de l'argent cette nuit, aurait désormais le droit d'habiter au moulin et seul, à l'exclusion de tous les pêcheurs du pays, de pêcher dans la région de Roquemengarde. Peyrine, alors, toute pâle, le regarda fixement^
avec horreur, avec de la haine. Qu'aurait-elle pu répliquer à cet homme qui parlait avec menace, en brandissant son couteau, indigné vraiment comme si le monde eût été la cause de son infortune au jeu?
On travailla dans la tristesse. Ce jour-là et les jours suivants, Claude n'adressa pas une fois la parole au maître. Les jeunes époux comprirent que leur père était voué au mal, et qu'ils seraient obligés de se séparer de lui. Mais ils avaient peur, ignorant oia se réfugier pour que ce démon ne pût venir les prendre.
En attendant, c'est lui seul qui serrait dans l'armoire les ressources que procurait chaque jour la clientèle nombreuse. Il toisait Claude d'un front hautain, bousculait Santou par malice, pour déplaire à ses enfants et les impressionner davantage...
Ce dimanche, donc, Peyrine et Claude n'avaient pas osé de nouveau quitter Roquemengarde. Les gens de la ville n'auraient-ils pas deviné la misère de leur vie? Ainsi que des bêtes malades, ils redoutaient le jour de la plaine, la clarté souriante de la nature. Dès le matin, Jérôme était parti, les poches bourrées de pièces et de billets de banque.
Devant la cheminée vide, ils demeuraient
immobiles, pensifs, à écouter peut-être l'âme étrangère de cette maison où ils n'avaient pas encore mis beaucoup de leur âme, lorsque soudain on frappa à la porte. Ils se regardèrent, dans une épouvante. Mais on frappait doucement ; Peyrine reconnut la voix paternelle de Guittou.
Elle courut ouvrir, tandis que Claude se levait, tout frémissant de la joie qu'une bonne créature vînt enfin les sauver.
Les Guittou entrèrent, hésitants un peu, émus jusqu'à l'angoisse.
— Hé bé! que faites-vous donc ici?
Peyrine se mit à sangloter. Puis, honteuse,
elle se jeta entre les bras de son oncle, qui déjà se lamentait :
— Oh! ma fille, ma fille!... Allons, té, viens t'asseoir, ne nous désolons pas.
Il la pressait contre son cœur, avec amour.
Seulement, Peyrine, se délivrant de l'étreinte, allait refermer le logis, de crainte que son père ne rentrât à l'improviste, La porte résista. Ce fut Santou, qui s'insinuait humblement dans la maison, auprès de ses jeunes maîtres, pour les assister de sa présence.
— Laissons ouvert! déclara Guittou. Nous ne craignons personne, nous autres!
Claude s'approcha de son oncle, et avant même de l'avoir embrassé, il pleura d'un coup, lui aussi. Ensuite il donna la main à Luc, dont le cœur tremblait comme un brin d'herbe dans l'eau. Cependant, les Guittou s'assirent sur des chaises, Peyrine sur le banc, tandis que son mari restait debout, répugnant à se servir de la chaise que Jérôme prenait d'habitude. Santou , sans bruit, se reposait sur la dalle de l'âtre, à l'écart.
— Hé bé, voyons ! . . . interrogea le boutiquier. Qu'est-ce qui arrive?
— Nous sommes des abandonnés. Nous n'avons pas le sou.
— Comment ! vous n'avez pas le sou ! Et Guittounet, alors?
— Quoi! Guittounet?
— Vous savez bien qu'il se marie. J'avais prévenu Jérôme que mon argent n'existe plus. Alors vous autres, celui que vous avez gagné ?. . .
— Il est joué, joué, perdu !... Celui de cette semaine, mon père l'a dérobé ce matin encore. S'il n'en rapporte pas ce soir ou cette nuit, je ne sais pas ce que nous mangerons demain.
— Oh! cette canaille !... Qu'il doit être malheureux tout de même ! s'indigna Guittou, qui, par orgueil, devant Claude, n'aurait pas voulu montrer les plaies de sa famille.
— Oh ! dit celui-ci. Vous n'avez pas à plaindre Jérôme. Il n'a pas tant d'amitié pour vous! Il se moque de vous autant que des autres !
— Jérôme se moque de moi!... Hé bé, par exemple, je voudrais bien voir ça!... Voyons, rentrera-t-il ce soir?
— Nous ne savons pas, répondit Peyrine. Nous ne savons jamais rien; il nous prend pour des valets. Il ne se confie qu'à ce fainéant de Pataloco qu'il a installé ici, dans une chambre voisine de la nôtre.
— Pas possible!... Oh! pourtant, on m'avait renseigné. Seulement, je ne pouvais pas, je ne voulais pas le croire... Où est-il, celui-là?
— II doit pêcher dans sa rivière.
— Ah! mon Dieu!... Jérôme ne se soucie de rien, ni du bien ni du mal. Vous lui direz que je suis venu.
— Hé quoi! Vous nous quittez?... Ne partez pas, mon oncle, au moins... Ne nous abandonnez pas.
— Si, si, tu comprends; s'il entrait, là, par hasard, je serais capable de lui couper la figure.
Guittou, malgré les supplications de sa nièce, voulait partir. La peur de Jérôme le prenait, lui aussi. Jérôme, quand il avait bu, ne respectait ni père ni mère. Quelle sarabande dans
la maison, s'il arrivait brusquement, les poches vides !
— Alors, dit Peyrine, vous voulez nous abandonner, mon oncle?... Que nous conseillezvous, au moins?
Guittou frappa le carreau de son bâton. Tout en surveillant la porte avec anxiété, il déblatéra :
— Oh! évidemment, ça ne peut pas durer. Vous trimez comme des galériens; les gens vous croient riches, et vous n'avez pas le sou. D'autre part, si nous laissons Jérôme seul ici, il mangera le moulin un de ces jours, à moins que dans la colère il n'y mette le feu. Mon argent sera flambé, et moi, je resterai responsable vis-à-vis de M. Gourdon... Ainsi, ainsi, il faut que vous restiez.
Peyrine soupira de douleur, le front baissé. Mais Claude répondit d'une voix ferme :
— Non!... Moi, je ne reste plus...
Etonné de la rudesse du jeune homme, si
patient d'ordinaire, Guittou se dressa, d'un haut-le-corps :
— Hé!... Où iras-tu?
— Je n'en sais rien... Si ce soir Jérôme ne rapporte pas notre argent, je me sauve tout de suite.
Peyrine, en sanglotant, ajouta :
— Claude a raison. Nous ne pouvons plus rester ici, nous avons peur.
Guittou s'agitait, éperdu, affolé, faisant des gestes d'avocat au tribunal de commerce. Pourtant, il s'avança vers Claude avec tendresse, avec calme. Il lui souffla tout bas, en prière :
— Claude , Claudou , toi qui es si raisonnable, tu ne te dévouerais pas encore un peu, voyons?... Toi, Claudou, on te respecte, car on sait bien que tes parents t'accueilleront toujours dans leur hôtel. Voyons, ce Roquemengarde, peut-on le laisser dépérir? Jérôme me doit de l'argent, à moi.
— Moi, je ne dois rien. D'abord, ce n'est pas Jérôme qui remboursera jamais.
— Pardi! je le vois trop bien maintenant. Alors, Claudou, tu retournerais à Clermont ?
— J'ai promis en me mariant de gagner ma vie, je veux la gagner. N'est-ce pas, Peyrine?
— Oui, mon Claude.
Heureuse du bon courage de son époux, Peyrine s'appuya sur son épaule, en un frisson d'amour et de fierté. Guittou, ému au fond du cœur, n'osait plus faire un pas vers la porte : le beau courage de ces enfants lui était comme du soleil qui réconforte.
— Allons, dit-il, je n'ai pas d'argent, c'est
vrai. Hé bé, j'en trouverai. Je ne suis pas Jérôme, moi. N'importe qui prêtera à Guittou.
— Certes !
— Oh! ne nous flattons pas. Seulement, vous autres, on ne peut pas vous laisser seuls. Vous n'avez qu'à frapper ^hez votre oncle, quand vous ne pourrez plus tenir ici. Vous ne coucherez jamais dans la rue.
— Ce serait bien triste pour notre nom, soupira Luc, surtout à la veille de mon mariage. Agnès aussi est bonne.
— Allons, adieu! Dites à Jérôme que votre oncle est venu.
— Oui, je m'en charge, repartit Claude, dont la bravoure s'affermissait.
— Oh! Claude, supplia Peyrine, ne cherche pas des disputes. Mon père est mauvais, saistu, quand on le provoque.
Guittou, troublé comme par du vertige à la cime d'un clocher, mit ses mains sur les yeux et gagna la porte.
— Mon Dieu! mon Dieu!... gémissait-il.
Tandis que, sur le seuil, ils se sentaient unis,
tous, d'une même âme, hésitant au dernier moment à se séparer, Santou, qu'on avait oublié dans la pénombre,' bourdonna, le menton entre les poings :
— Et moi, qu'est-ce que je deviendrai?
La mélancolie du pauvre Santou attrista davantage. Les deux Guittou de la rue Saint- Jean s'éloignèrent sans mot dire, le front bas.