LA DÉFAITE DE L'OGRE
Peyrine de nouveau ferma la porte.
Quand vint le soir, l'ombre précoce dans ces épaisses murailles, Santou sortit silencieusement pour aller remiser les bêtes.
A son retour, il se reposa sur le même coin de dalle.
Les jeunes maîtres n'avaient pas bougé, inertes sur leurs chaises, l'un près de l'autre, la main dans la main. Santou les voyait à peine, aussi confus que les meubles dans l'obscurité croissante, où la fenêtre seule formait une petite baie de lueur grise.
— Il fait trop sombre, dit Claude.
— Oui, attends...
Peyrine alluma la lampe. Et la fleur de lumière mit aussitôt de la çraieté. Pevrine dressa
le couvert d'un pas furtif, avec des précautions de silence, tandis que Santou courait chercher l'eau et le vin. Ensuite, chacun prit sa place à table, presque avec joie, avec l'amusement de manger pour la dernière fois dans cette maison maudite.
Ils achevaient leur morceau de fromage, lorsqu'on frappa contre la porte à coups précipités.
— C'est lui!...
— Hé bé, qu'il entre! répondit Claude.
Santou, docilement, alla ouvrir.
Le maître entra d'une poussée, en soufflant, en rejetant sur le bout de la table son chapeau trempé de sueur.
— Quoi!... s'écria-t-il. Vous vous moquez de moi?. . . On ne m'attend plus à table maintenant !
— Non.
— Non? tu es malade, Claude?... Hé, qu'avezvous donc tous les deux?... Qui donc est venu vous donner tant d'audace, ouais?...
— Personne.
Claude, craignant encore un peu à cause de Peyrine qui, toute pâle, le regardait, se leva brusquement, se mit à marcher de long en large, les mains derrière le dos. Jérôme, devant cette insolence, haussa les épaules. Il s'assit à table et connnanda :
ET LE MOULIX. 239
— Allons, ma fille, donne-moi le manger! Tout de même Jérôme paraissait content. Il
observait Santou du coin de l'œil, avec des airs de se divertir, troublé de petites joies bourdonnantes qu'il exhalait d'une voix pâteuse :
— Oui. oui, voilà la chance qui vient... Je n'ai pas gagné, c'est vrai. Mais enfin, je n'ai pas perdu. Il faut bien un commencement à tout.
Et claquant de la langue, il avisa, sans remarquer qu'elle avait servi, l'assiette de son gendre, puis trompetta des lèvres, tambourina des doigts. Seulement, Peyrine n'avait pas quitté sa place; Claude marchait de son pas lourd et sombre, d'une extrémité à l'autre de la cuisine. Bientôt, dans l'atmosphère de douleur qui régnait, le meunier sentit la rancune mauvaise, l'hostilité de ses enfants.
— Hé bé! s'écria-t-il.
Peyrine lui répondit :
— L'heure du souper est passée. Si tu veux manger, sers-toi.
Jérôme fut si stupéfait qu'il demeura penaud, suspendu aux paroles de sa fille, ainsi que la cime d'un chêne entre deux souffles d'orage s'immobilise soudain.
Claude aussi, brutal, s'arrêtait :
— Savez-vous, je vous ai déjà dit que nous ne sommes pas à votre service.
Jérôme s'esclaffa, le nez sur l'assiette :
— Par exemple!... Ah! ce n'est pas mal!... Ah çà, freluquet de Clermont, qui est le maître ici?
— Malheureusement, c'est vous.
— Qui a le droit ici, par conséquent, de se conduire à sa guise?
— Est-ce que, nous aussi, nous n'avons pas des droits?... Autant vaudrait alors nous enfermer dans l'écurie avec Jacquounel ?
— Ah çà, mais ! . . . ah çà, mais ! . . .
Jérôme sortait de son banc par coups brusques. Peyrine, finaude, s'élança en même temps, afin de parer à une agression entre les deux hommes. Car, les bras ballants, allumé de colère, dans l'ivresse du vin et du jeu, Jérôme marchait vers son gendre.
— J'en ai assez, dit celui-ci. Je veux partir.
— Partir! partir?... Ah çà! C'est toi qui me poses des questions!.. Ne sais-tu pas aussi que l'argent est à moi, que j'en fais ce que je veux?... Vous n'êtes que des imbéciles!... Je n'ai pas perdu aujourd'hui, nigaud! Tu crois donc, comme tes parents, que l'argent est fait pour croupir dans une armoire?
Claude secoua ses épaules, en pitié :
— Pécaïré!... Vous, Jérôme, vous ne valez pas le petit doigt de mon père !
— Tu m'insultes à présent?... Hé! qui diable est venu vous empoisonner la cervelle?...
— Personne, répondait Peyrine.
— Si! repartit Claude. Peyrine a tort de vous redouter. Les Guittou sont venus, ils vous ont blâmé, tout le monde vous blâme... Ils nous ont dit, car je ne veux rien cacher, qu'on fera passer le moulin sur ma tête.
— Ça, jamais!... Je suis et je resterai le maître!...
— Tu le vois, Peyrine, nous n'avons qu'à partir...
Alors, Jérôme balaya la cuisine d'un grand geste irrité :
— Hé! Fichez-moi la paix! Partez!... Je serai plus tranquille !...
Il retourna prestement à table. Avec sa faim ardente de vagabond, il se mit à manger.
Claude, en sa nature généreuse et simple, eut une hésitation. Emu au moment de rompre avec le père de sa femme et de renoncer à la maison de ses premiers jours de mariage, il s'imagina que les prières, les paroles du cœur pourraient pénétrer la peau rugueuse du meu-
nier comme la pluie traverse les feuillages.
— Si vous étiez raisonnable! dit-il. Si vous pouviez ne plus croire au jeu!... Tenez, pourquoi n'auriez-vous pas confiance en Peyrine?... Car ce n'est pas moi, c'est elle qui garderait l'argent.
— Ah! ah!... Ah! ce freluquet de Clermont, qu'il me fait rire, cet animal!... Mais qui donc a inventé ces histoires? Votre oncle Guittou, je parie ?
Claude, sous l'outrage obstiné de cet homme, s'avança, les yeux fixes. Peyrine aussitôt voulut le contenir.
— Va, lui dit-elle. Allons-nous-en tout de suite. Ça vaudra mieux.
Jérôme, qui mangeait, tout à son ventre, n'entendait plus les choses d'alentour. Il se coupait du pain, se servait des rasades de vin avec largesse. Santou, immobile sur la dalle de l'âtre , contemplait ces gens qui étaient des maîtres et qui pourtant ne parvenaient pas à vivre d'accord en famille. Son cœur faible, tel qu'une paille auprès du feu, prenait un peu de lumière : il concevait la misère de ces trois créatures, avait une pitié des jeunes époux délaissés du monde.
Jérôme , en buvant , renversa la tête : ses
yeux, alors, rencontrèrent les yeux tourmentés de Claude qui se penchait par-dessus la table et qui le menaçait. Vite il acheva de boire et posa son verre.
— Ah! cria-t-il. Ça finit par m'agacer, espèce de fils d'aubergiste ! . . . Ton père dépense son argent à son gré, et c'est parce qu'il en a beaucoup que tu montres envers moi tant d'arrogance!...
— Je ne me tairai pas! riposta Claude. Vous êtes le plus fort, ça ne prouve pas que vous ayez raison. Entendez-vous? J'ai le droit de crier, moi aussi, que vous nous avez volé, et je souhaite qu'un jour vous soyez châtié pour tout le mal que vous faites ! . . .
A ces mots, le sang de Jérôme s'alluma comme un buisson : rejetant sa fille sur le banc de la table, se hérissant avec une force orageuse, il aplatit ses mains de travailleur sur Claude qui chancela. Il allait frapper, lorsque Santou, qui s'était insinué vers les deux hommes sans qu'on y prît garde, saisit brusquement son maître emporté, lui lia les bras aussi solide qu'avec des chaînes, derrière le dos.
Claude aussitôt recula, délivré, heureux dans tout son corps.
— Allons-nous-en! dit-il... \'iens, Peyrine, viens ! . . .
— Oui, répétait Santou, vous pouvez vous en aller, vous ne risquez rien... Je le tiens solidement, notre meunier.
Celui-ci rugissait, dans sa douleur sauvage, se débattait avec des coups de tête, des coups de pied. Santou résistait plus dur qu'un arbre; dans ses poignes énormes, dont la vigueur s'augntentait de la volonté d'assouvir ses rancunes, il étreignait davantage ce brutal, lui serrait plus étroitement les bras qui craquaient ainsi que des cordes.
— As-tu fini, grande bête de Santou!... Ah! je te ferai voir, à toi aussi!...
D'une ruade, Jérôme se délia. Tourné contre son valet, il allait du poing le heurter en plein visage, lorsque, s'arc-boutant sur ses pieds, Santou l'embrassa puissamment, et d'un effort le coucha sur le carreau, au milieu de la cuisine.
— Ah! moi aussi, tu me tuerais!... Espère un peu, Jérôme.
Il pesa de ses genoux, de toute sa masse, sur l'homme étendu dont la tête en désordre retentissait contre le carreau. Jérôme ne bougea plus, ses yeux se fermèrent. Santou, pourtant, l'épiait avec méfiance.
— Dors, lui dit-il, ça vaudra mieux.
Claude et Peyrine, prenant à peine de quoi
se vêtir, s'échappèrent, hagards, dans la nuit. Santou haletait de lassitude. Il n'osait pas se lever encore ; il pesait toujours de toute sa masse sur l'homme.
— Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce que je vais faire maintenant?
Il traîna Jérôme dans l'alcôve , le hissa tant bien que mal sur son lit. Ensuite, après avoir refermé la porte vitrée, il s'écarta discrètement, pour ne pas déranger le repos de son maître, et s'assit à table, devant le fricot. Seulement, il aperçut des taches de sang sur ses doigts, sur ses poignets calleux.
— Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . . Je ne pourrai donc jamais être tranquille!
Il descendit dans la cour se laver à l'auge les mains et le visage. Puis, revenu à table, au milieu, à la place du maître, il avisa, sans faire attention, parmi le pain et les bouteilles, l'assiette où Claude et Jérôme avaient mangé. Mais il n'avait point d'appétit : ce dégoût l'étonna. Il but un verre de vin, souffla la lampe doucement et sortit, frissonnant au froid des ténèbres.
Dans l'écurie, auprès de Jacquounel, la couchette paisible et heureuse l'attendait. Il s'endormit d'un bon sommeil, son sommeil de chaque soir, sans songer au maître de Roquemengarde :
sa pensée confuse regretta un moment les jeunes époux qu'on ne reverrait plus au moulin.