‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 4 sur 24 · LE VOISINAGE · texte numérisé non relu

LE VOISINAGE

Huit jours après , Jérôme devait avec les siens s'installer à Roquemengarde. M. Gourdon avait bien vite, trop vite, conclu l'affaire. Il ne redoutait pas le diable, ce riche. Dans la rue Saint-Jean, on interrogeait les Guittou sur l'installation de Jérôme. Ceux-ci ne bavardaient guère. Pourquoi, cependant, le quartier ignorerait-il combien d'argent ils avaient donné pour les six premiers mois de location? N'insinuaiton pas qu'ils n'avaient pas eu assez d'économies

et que Pataloco leur avait consenti un emprunt? Pataloco, oui, ce serré, ce grigou, qui vivait en cachette, dans des trous, à la manière des anguilles! A cette occasion, les boutiquiers apprirent, non sans envie, que ce rôdeur de l'Hérault avait dans quelques années mis deux mille francs de côté. Quelle honte! Pataloco trouvait moyen, sans payer patente, de récolter des bénéfices dans un métier de fainéant. Les Guittou, en acceptant ses avances, avaient donc commis une maladresse et une faute. Ils l'encourageaient dans sa fortune bizarre; de par leur réputation de probité et de sagesse, ils consacraient son commerce. Et puis surtout, n'avaient-ils pas infligé un affront à tout le quartier en s'adressant à Pataloco , au lieu de s'adresser à Durante? Durante, depuis quarante ans, prêtait sans usure des sommes parfois rondelettes , pourvu que les emprunteurs fussent du voisinage et d'une respectabilité confirmée par deux ou trois générations...

Seulement , voilà : le quartier aurait bien voulu savoir au moins les détails de l'installation de Jérôme : s'il réparerait le moulin à neuf, s'il achèterait des vaches, s'il apportait des meubles, s'il amenait Peyrine et s'il l'avait mariée.

Cette après-midi, devant son magasin de

coiffure , dans l'espèce de quadrilatère formé par deux encoignures profondes qui élargissent brusquement la rue et lui donnent un air de placette, surtout au coin des deux magasins des Garrigues disposés à angle droit , Rosette , la femme de Campai, une gaillarde aussi grosse qu'une barrique, menait à elle seule le train des commérages.

D'ailleurs, elle ne perdait pas son temps. Elle lavait sa lessive à même le ruisseau, dans trois baquets : une lessive de coiffeur, des serviettes par douzaines , tout le linge du samedi et du dimanche, qu'elle entassait sur des bancs, contre le mur, après l'avoir savonné, pétri, trempé dans le courant rapide, tordu de ses bras nus de foraine. Agenouillée sur le pavé, laborieuse et propre, elle clamait :

— Alors, les Guittou qu'on disait qu'ils envoyaient leur fortune jusque dans la Chine, ils ne sont pas plus avancés que nous!

— Oh ! vous autres ! répliqua Fabarote , le peintre. Vous autres, les Campai, jeunes sournois sans enfants, vous possédez de quoi, on le sait bien!...

— Té! tu es bien fort, toi qui n'as pas plus d'enfants que nous!... Et dis, tu as compté notre caisse!...

— Pas besoin. Nous vivons porte à porte. On voit ce que vous gagnez et ce que vous dépensez.

Les voisins, dont le nombre croissait : Boipau en tablier de toile , Soulayrol en bras de chemise; Agnès, la bonne des Garrigues, tous les voisins finissaient par écouter les propos de Rosette. Celle-ci, provoquée, s'enhardit davantage :

— Hé bé, je ne dis pas non!... Seulement, si nous avions besoin d'argent , nous n'irions pas en emprunter, nous vendrions nos parures et nous nous serrerions la courroie du pantalon.

— \'ous auriez tort, répondit Agnès avec sa grande bouche qui s'ouvrait toute carrée sur des dents jaunes.

— Pourquoi aurions-nous tort?

— Parce que les honnêtes gens trouvent toujours des banquiers... Pas vrai, Durante?

Durante s'avançait. D'une voix éraillée par des bavardages de près de soixante ans, elle répliqua :

— Je crois qu'on ne refuserait pas plus à Campai qu'aux autres camarades.

— Vous avez raison, dit Rosette, apaisée un moment par la flatterie des deux femmes.

Agnès s'esquiva dans sa maison, où les Garrigues la grondaient régulièrement d'entamer des discussions au milieu de la rue. Durante s'enferma, acagnardée sur sa chaise, dans l'énorme niche qu'encadraient les murs des volets et la porte vitrée du magasin.

Il y eut une accalmie. Fabarote, dont la casquette abritait jusqu'au petit nez aplati; Boipau, la figure tachée de la pâte rousse du four; Soulayrol, la moustache poudrée du sucre de sa pâtisserie , s'assirent l'un après l'autre sur le banc que Fabarote plaçait chaque matin contre le mur, entre son magasin de vitrerie et le salon de coiffure des Campai. Tous les trois fumaient un cigare d'un sou, les bras croisés, humant les odeurs de boutique et de cuisine, digérant leur dîner à la fraîcheur du ruisseau qui chante en fsisant des orlouorlous de bouteille.

— Moi! reprit Rosette, qui se tournait vers la boutique des cordonniers, là-haut, à l'ombre de l'église. Moi, je n'y comprends rien !...

— Qu'est-ce que ça peut te faire? riposta Soulayrol.

— Quoi ! accorderiez-vous du crédit à Jérôme, vous, monsieur Soulayrol, un homme de votre condition, dont la pâtisserie est connue depuis votre papète dans le département!...

— Je ne suis pas en cause...

— Rosette , fit à son tour Boipau , on voit que ton mari est allé au château de Panpan raser M. Gourdon. Tu en profites pour pérorer.

— Crois-tu que je me gêne devant mon mari?

— Ta langue te portera préjudice.

— Préjudice!... A moi!... Quel mal je fais?... Pourquoi?... Parce que j'attaque les Guittou?... Les intérêts de mon mari sont les miens, je pense?...

— Des intérêts!... des intérêts!...

Boipau, à la fin, s'irritait des commérages de

Rosette. A chaque dispute, à propos d'argent, la Campai avançait le nom de Durante, ce généreux banquier. Mais Durante, après tout, ne tirait pas ses richesses d'un trou inépuisable ! •Ne fallait-il pas, en conscience, la défendre contre les élans de son cœur? Et Boipau, qui, ne se souvenant plus de sa femme depuis si longtemps qu'il l'avait perdue , convoitait la vieille fille en mariage, s'octroyait déjà le privilège de veiller sur sa fortune.

Certes, Durante comprenait les prévenances du boulanger. Pourtant, elle hésitait toujours à accepter franchement ses tentatives , parce qu'elle avait peur des hommes. En outre, elle aimait tant la paix de sa maison , ses aises et

ses manies!... Personne, dans la rue, ne soufflait mot des relations timides de Durante et de Boipau. Seulement, on les épiait en s'amusant, avec des airs d'innocence. Qui donc eût osé se moquer de Durante? Les plus cossus, les plus sûrs d'eux-mêmes, tels que les Garrigues, n'avaient-ils pas, un jour de malheur, imploré son assistance? Quant à ce fainéant de Boipau, si on le respectait, c'était àcausede la riche demoiselle.

Et le maladroit tout d'un coup taquinait Rosette.

Soulayrol et Fabarote suçaient leurs cigares tranquillement, du moins en apparence. Car, au fond, ils tremblaient qu'une querelle ne contrariât la sérénité de l'après-midi. Rosette, ses bras dans l'eau, s'emportait contre la lessive, criait, montrait son visage ardent dans la ruche blanche du bonnet.

— Ah! oui, laisse-moi, té!... D'abord, on ne doit pas prêter de l'argent à Jérôme! Il va venir déranger tous nos hommes ! . . ,

— Ah ! ah ! Rosette est jalouse ! . . .

— Non, je ne suis pas jalouse!... Tout de même , c'est malheureux pour ceux qui ont la maladie de cultiver l'argent, ils ne savent pas le garder, ils le donnent aux autres... Tandis que l'argent, placé sur des terres, rapporte le dix et

le quinze pour cent, il ne rapporte rien du tout quand on le prête aux amis...

— Allons, Rosette, tais-toi!... interrompit Durante qui frissonnait de plaisir.

Rosette ne voulait néanmoins offenser personne. Elle continua déplus belle, en soulevant un torchon blanc de savonnade :

— Pardi! L'argent, quand on le prête aux amis, c'est une œuvre qui vous fait bénir du bon Dieu! Et puis, dans le commerce, il porte ses fruits, il fait travailler, il nourrit du monde ! . . . Mais Jérôme ! Il va venir ici allumer des carnavals toute l'année, et gare à nos écus!...

— Allons, la jalouse!... ricanèrent les trois compères sur leur banc.

— Moi, jalouse?... Par exemple, non! J'aime mieux une tranche de bœuf que le baiser d'un homme... C'est pour mes écus que je m'épouvante...

— Ah! ah! si Campai t'entendait, il ne serait pas content.

Les compères riaient aux éclats , Durante aussi, et même Rosette qui martelait son linge à coups de battoir, le tordait à grands efforts de ses poignets rouges. N'osant plus alimenter le bavardage, elle se mit à siffler, dans sa passion de faire du bruit et d'en entendre.

Les trois compères, bras croisés, fumaient leurs cigares. Leur patience exaspérait Rosette.

Agnès se rapprocha lentement, au pas précautionneux de ses pantoufles, pendant qu'une charrette de fourrage remplissait la rue de sa clarté de verdure et de son odeur de terre en fermentation. La charrette, avec sa haute charge de ballots mal liés, s'en allait en titubant, lente et craintive, entre les maisons resserrées dont elle rayait les devantures et menaçait les grandes glaces et les balcons.

Bientôt la placette fut vide. Agnès put s'avancer vers le ruisseau. Rosette, à son occasion, hocha la tête.

— Té ! cria-t-elle. Je parie que vous savez, tous, le chiffre que les Guittou ont emprunté à Pataloco, et que vous ne voulez pas le dire.

— Moi , d'abord , je ne sais rien , répondit Agnès.

— Cachottiers !... Hébé, alors, quelle somme croyez- vous ?

— Ma foi !.. .

Les trois boutiquiers cherchèrent une minute, les yeux au ciel. Ensuite ils haussèrent les épaules.

— Il faudrait savoir, répondit Rosette. Vous

n'avez donc pas d'ambition? Ça ne vous humilie pas que les autres vous dépassent ?

— Oh! moi, fit Soulayrol, pourvu que je vende bien mes gâteaux !...

— Et moi, mon pain...

— Et moi, ma peinture et mes vitres...

— Vous avez le cœur mou !

D'un coup, pour prouver qu'entre ses mains elle saurait dompter la volonté de n'importe quel homme , la Campai empoigna trois serviettes à la fois, les plongea dans le courant, les pressura sur sa planche, puis d'un geste indigné les étendit, toutes blanches de lumière, à sécher sur le banc.

Rosette, pourtant, n'avait pas plus de méchanceté que ses camarades.

Les braves gens !... 11 leur faut cette vie du dehors , l'exubérance des paroles au hasard , l'agrément du soleil sur les pavés et sur les façades, le bruit monotone du ruisseau, des rires, du vent, qui distrait la pensée et les yeux. La maison est pour eux le nid que l'oiseau quitte, dès que le jour s'éveille à l'horizon. Ils retrouvent toute leur âme au seuil des magasins, se reconnaissent eux-mêmes au bord du ruisseau commun, portés tout de suite vers la joie simple d'être , rêvant au travail , bornant , avec une

mélancolie très douce , leur émotion de nature et d'infini au morceau de rue où ils sont nés. Pour eux, toutes les maisons sont familières et doivent se montrer à ciel ouvert , comme la campagne. Il leur semble une folie bizarre, une honte presque, qu'une d'elles ferme sa porte.

— Pauvres Guittou ! gémit Rosette, fatiguée de s'inquiéter en vain. Il leur arrivera malheur!... Ils s'aventurent trop.

Fabarote, Boipau et Soulayrol, qui voulaient faire les forts, hochèrent la tête, en poussant un soupir.

Mais Fabarote laissa tomber le bout de son cigare : il profita de l'accident pour rentrer nettoyer ses pinceaux. Les camarades, par imitation, se levèrent.

D'ailleurs, deux heures sonnaient au clocher de la paroisse. C'était la reprise du travail dans les magasins et les ateliers, la reprise du petit travail et de la sieste. Chacun rentra chez soi. Durante, avant de s'enfermer, aperçut Boipau, qui, de la fenêtre de sa chambre, par les volets entr'ouverts, l'épiait fixement.

On n'entendit dans le quartier bienheureux que la voix de l'eau éternelle, et, là-bas, les marteaux et les tenailles des Guittou, et, plus loin, partout, une légère rumeur de village que

troublaient à fréquents intervalles les battements du battoir de Rosette, dont les bras infatigables manœuvraient comme des roues de moulin.

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