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LE MOULIN DE ROQUEMENGARDE

La maison de Roquemengarde avait de la majesté, sous le teint de bronze que l'âge lui donnait. On l'apercevait de tous les coins de la plaine.

Le toit s'abaissait en deux raides versants, tapissés de mousse et de fleurettes. Du lierre, de la vigne vierge , des chèvrefeuilles s'accrochaient aux pierres dentelées par l'usure, au cadre des portes et des fenêtres, ornant la séculaire demeure, ainsi que des voiles et des bouquets enguirlandent le costume de fête d'une paysanne. Le feuillage des arbres frissonnait très haut sur son front , l'enveloppait toute d'une verte nuée transparente et mouillée de soleil.

Au milieu de la façade, on accédait, par des marches çà et là élimées, à la salle commune.

la cuisine que meublaient une table d'auberge, des buffets plus spacieux que des lits, une armoire aux ferrures ouvragées. La cheminée s'exhaussait en un foyer si ample qu'un bœuf y aurait tenu.

A gauche de la cuisine, il y avait l'écurie, assez profonde pour une vingtaine de bêtes, les ânes et les mules des paysans qui charrient leurs moissons au moulin. Ensuite, un hangar, et un pré surélevé jusqu'à mi-étage. Au fond de l'écurie, Jacquounel avait sa place réservée; tandis qu'il dormait sur la litière, Santou dormait juste au-dessus, sur un plancher, où des peaux de mouton formaient la couchette.

Le poulailler, à droite de la cuisine, s'appuyait au véritable moulin , lequel , plongeant dans la rivière, composait un logis distinct, dont la toiture atteignait à peine le plancher des chambres et du grenier.

Une sorte de rempart protégeait la cour vaste des assauts de la rivière, depuis le poulailler jusqu'à une masse de chênes et de roseaux , d'où, par une issue furtive, descendait un escalier tant bien que mal pratiqué dans le sol humide et caillouteux.

Deux torrents tourbillonnaient sous les voûtes du moulin , puis se réunissaient en un long

chenal, après un quai si abondant que le meunier y roulait aisément ses sacs de farine. Sur la toiture , on voyait le clocheton d'un colombier. Et le moulin, dans Teau active et bavarde, flottait comme un rocher doré.

Jérôme allait régner en souverain dans cette maison, où la foudre était tombée deux fois sans la détruire.

Dans la cour, des platanes et des chênes, un mûrier, leur ancêtre, assemblaient leurs ombrages jusqu'au pré, même après le chemin bas, jusqu'aux vignes. C'était la solitude avenante et jeune. Là-haut, en amont, il y avait bien la grande route nationale, mais une route qui, de compagnie avec le chemin de fer, marche à travers la plaine sur un viaduc dont les parapets ne laissent voir que le sommet des charrettes et le toit des wagons.

Jérôme était arrivé de Clermont à midi, sur une charrette pleine de malles et de meubles. A l'émotion de revoir son pays, il éprouvait la joie d'un renouveau, se souvenait de ses jours d'enfance vagabonde. Seulement, il cachait son plaisir. Dur et terrible, il s'attachait encore, par fatuité, à le paraître. Les bras nus, la chemise ouverte sur la poitrine , il agitait sa tête gauloise roussie par les vents et le soleil, ses che-

veux drus ruisselants de sueur qu'il épongeait brusquement.

Peyrine était ravie. Ici, loin de la ville, loin des fréquentations mauvaises, son père s'amenderait par le travail. Une vie nouvelle allait commencer. Bien que fatiguée par ce long voyage en charrette, elle souriait en besognant. Le plaisir se peignait sur son visage rose , si charmant, malgré le désordre des cheveux noirs qui miroitaient comme des verdures , par la grâce des dents intactes dans la bouchette ronde, des yeux noirs qui parfois brillaient d'impatience.

Robuste et laborieuse, elle roulait des malles, aidait à transporter des meubles. Même elle enseignait Claude, son mari; elle lui donnait des ordres. Celui-ci montrait tant de dévouement que, si parfois il se trompait, on avait plutôt envie de rire que de se fâcher.

Claude ne séduisait guère par sa personne : grand et maigre, les épaules penchées dans une rêverie, il avait en ses yeux pâles, sur son long visage aux cheveux roux, tant de placidité souriante qu'on ressentait auprès de lui une douce tendresse. N'avait-il pas épousé Peyrine uniquement par amour, sans demander si elle pourrait avoir, du côté des Guittou , l'espérance d'une dot ou d'un héritage?...

Parfois , au milieu du travail , il s'interrompait pour regarder Peyrine : et du fond de son âme, il songeait à l'histoire de leur mariage, qui lui paraissait divine.

Les parents de Claude, à Clermont, tenaient l'auberge où Peyrine et Jérôme avaient vécu cette dernière année. Ceux-ci payaient tout juste partout où ils passaient. Par pitié de la demoiselle, on ne les renvoyait pas. Et Claude, qui ne fréquentait ni bals ni promenades, ne se plaisait que dans la campagne, où, d'un cœur épris du silence, il contemplait avec admiration les choses, la terre verte et rouge, le ciel bleu dans la lumière, les étoiles dans la nuit. Claude, un beau jour, sur les bords de l'Hérault qui baigne aussi les vignes de Clermont, crut voir Peyrine auprès de lui, une seconde de miracle. Après souper, les soirs qu'il faisait doux, il la retrouvait devant la porte. Peu à peu, il regarda plus hardiment cette fille jolie et pensive; elle flatta son goût de beauté, comme les étoiles dans la nuit. Il eut le frisson de la vie qui se donne.

Un dimanche, il se rendit à l'église avec Peyrine. Dès lors, ce fut chaque dimanche. Ensuite, ils s'isolèrent tous deux, l'après-midi, sur les routes qui s'égarent vers l'Hérault, der-

rière l'auberge. Les parents de Claude se gardaient bien de le gronder, satisfaits au contraire qu'il se déniaisât. Car ils s'imaginaient que leur Claude , qui se reposait dans les coins pour rêver, avait une âme d'enfant et languissait sur la terre.

Sans qu'il le demandât, Peyrine, un dimanche, lui parla de son père, lui avoua ses craintes de tomber à l'improviste dans la ruine et l'abandon. Claude compatit à ses malheurs et souhaita de pouvoir l'aider.

Ils revenaient de leurs promenades par des routes chaque fois nouvelles , la main dans la main : Jérôme, assis devant la porte de l'auberge , les considérait avec étonnement. Se serait -on figuré, à Pézenas, qu'un jeune homme pourvu d'argent pût accepter une fille pauvre?

C'est Claude qui, le premier, eut l'idée du mariage. Ses parents ne surent point lui refuser. D'ailleurs , Claude deviendrait un homme pareil aux autres , vaillant et dégourdi. Les soucis et les joies d'un foyer l'empêcheraient de succomber au mal de ses rêves.

Dès le mariage, Jérôme conçut de l'orgueil. Dans un beau mouvement de dignité, il s'adressa à son frère aîné de Pézenas. Il lui expli-

qua ses intentions très fermes de labeur et de sagesse, et sans lui confier le mariage de Peyrine, ajouta que celle-ci, déjà femme accomplie, réclamait un foyer. Guittou d'abord se fit prier, résista jusqu'à la conférence de ce dimanche, où Luc finit par se rendre, lui aussi, aux prières de son oncle. Alors, seulement, après l'acceptation définitive des cordonniers de la rue Saint- Jean, Jérôme annonça le mariage de Peyrine, contracté depuis trois semaines, et Guittou consentit à louer, au nom de son cadet, le moulin de Roquemengarde.

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