‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 6 sur 24 · UN PREMIER ACTE D AUTORITE · texte numérisé non relu

UN PREMIER ACTE D AUTORITE

Santou était là, couché dans l'herbe du pré, à l'abri d'une haie d'aubépines qui le cachait complètement. Il assistait, sans bouger, au remue -ménage de ce monde. A la voix de Jérôme, chaque fois, la peur lui tournait les entrailles. Si parfois il se penchait hors de sa cachette, c'était pour observer Peyrine que sûrement personne à Pézenas ne reconnaîtrait plus,

tant elle était devenue une femme forte, de la taille de son père, le sein bien garni, la figure brune et pleine comme une rose, des yeux noirs jolis comme des fleurs dans l'eau. 11 comprit que ce jeune homme inconnu était son époux , mais il eut de la peine à se convaincre que Jérôme eût accepté un garçon placide et lent, qui paraissait bon à chantonner tout le jour en cousant des vestes et non à faire marcher les rouages d'un moulin.

Santou se tenait là, les mains aux genoux, espérant qu'on viendrait le surprendre , très étonné déjà qu'on ne l'eût pas appelé.

Claude, en cherchant un balai, butta contre les sabots de Santou. Effaré devant cet homme immobile dont les yeux ronds clignotaient sous la bonnette, il recula.

— Oh! qui êtes-vous?

— Je suis Santou, je suis d'ici... Moi et Jacquounel...

Santou se releva, balourd, frappa rudement de ses sabots le sol de son moulin, de sa patrie.

— Jacquounel... Votre frère?

— Non, mon âne, l'âne du moulin.

A la gravité du rustre, qui sans doute perdait les idées, Claude eut envie de rire. Néan-

moins, pour éviter de l'offenser, il feignit de comprendre.

— Vous avez peur que Jérôme vous gronde?

— Oui... Jérôme... Ah ! c'est que je le connais!

Claude haussa les épaules, ne sachant que répondre, voyant bien que le rustre était noué à cette terre comme un arbre. La pitié lui venait, une sorte de tendresse.

— \'ous verrez, reprit Santou qui agitait son bâton, je coûte si peu!... aussi peu que Jacquounel... Nous portons la chance tous les deux , sauf quand les meuniers ne sont pas sages.

Claude, à ces mots, frissonna, se souvenant des appréhensions de Peyrine au sujet de son père. Et avec de la mélancolie au milieu du paysage nouveau qui désorientait son être , il regarda patiemment ce pauvre, le sentit utile et sûr comme les marches du seuil auxquelles, sans le savoir, le cœur même s'attache.

Santou s'était approché davantage. Devant le silence du jeune homme, il eut à son tour la force d'interroger.

— Les Guittou de Pézenas ne vous ont pas parlé de moi?

— Non, dans aucune lettre.

— Ah ! mon Dieu, je si^is perdu !...

Cependant, Claude était descendu dans la cour. Il allait ouvrir le portail de l'écurie, lorsqu'il entendit les pas de Peyrine. Santou les entendit aussi : et il sortitde la haie, offrant ses mains à la jeune femme, lui souriant de ses lèvres rugueuses comme ses doigts.

— Pe vrine ! . . . C'est donc vous ?

— Ah ! té ! Santou !... On n'avait pas pensé à lui, c'est vrai... Je te reconnais bien. Tu me semblais si vieux quand j'étais jeune !

Jérôme en cet instant appelait ses enfants. Santou aussitôt enfonça sa bonnette jusqu'aux oreilles et dare-dare se recoucha derrière la haie. Mais Jérôme l'avait aperçu. Il s'avançait rapide, en balançant les bras, criant :

— Ouais ! tu n'es donc pas mort ! Sors de ton trou !...

Le valet obéit. Il se montra lentement, les mains jointes au bout de son bâton.

— Bonjour, Jérôme. Ton frère ne t'a pas parlé de moi?... Dis, est-ce que tu voudrais que je m'en aille, Jérôme?

— Certainement ! Nous n'avons pas besoin de toi. Tu te souviens de nos querelles, pardi!

— Je gardais le moulin quand tu venais pêcher dans nos eaux, malgré la défense de mon maître. Je faisais mon devoir.

— Ah ! ah ! Santou ! . , . Grand fainéant ! . . . L'humiHté du pauvre ne touchait guère

Jérôme. Il allait le chasser à coups de poing, lorsque Peyrine s'interposa, en ménagère souveraine, d'un ton plein d'assurance :

— Allons, Santou, c'est pour nous maintenant que tu feras ton devoir.

Sans attendre une réplique , la brave meunière s'en retourna. Ensuite, ayant trouvé le balai dans l'écurie, elle entraîna Claude à la maison.

Jérôme, dans la cour, demeurait bouche bée, confondu par la hardiesse de sa fille , si interloqué qu'il n'eut pas tout de suite le courage ■de faire son potentat. Seulement, il épiait Santou en grognant, avec menace, et le mauvais sancr de l'orgueil et de la rancune lui montait à la tête.

Dès que les jeunes époux eurent disparu, il se sentit libre. Brutal, il tressaillit :

— Santou !... Me crois-tu le maître, oui ou non ?

— Hé !... Que veux-tu ?... Oh ! pourquoi tu me fais toujours les gros yeux ?

— Je vais te l'apprendre !... Lève-toi et vat'en!...

Le valet, hagard, observa la terre alentour,

comme si tout à coup, elle se fût dérobée, dans un trouble.

Jérôme l'agrippa aux épaules, d'un élan le rejeta dans la cour, ensuite vers le chemin. Il devenait plus méchant et plus lâche, dans l'excitation de ses bravades. L'autre, épuisé de douleur, ne sachant pas se défendre, titubait près du tas de fumier, gémissait :

— Hé bé, je pars... Ton moulin de Roquemengarde ira mal sans moi, je te le dis.

— Tu es donc un sorcier?

A ce mot, Santou frémit d'épouvante. Puis, les sabots claquant, il déguerpit à la course par le chemin du verger qui dévale au chemin creux, sous des vienes.

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