LES DEUX FRÈRES
Le chemin creux, une sorte de ravin, continue pendant deux kilomètres jusqu'à la grand'route qui, par le faubourg Saint-Christol, monte à la ville. Santou arrivait déjà sous le pont du chemin de fer, lorsqu'il aperçut un homme ve-
nant du faubourg. Seulement, dans son désarroi, il ne reconnut pas le cordonnier de la rue Saint-Jean.
Celui-ci, au contraire, alarmé aussitôt, pressentit quelque sottise de Jérôme. Il arrêta net Santou au passage :
— Hé bé donc, où tu vas?
— Té, par exemple, j'allais juste chez vous autres. Jérôme ne tient pas ses promesses, il refuse de me garder.
— 11 est fou!...
Guittou tremblait de la tête aux pieds. Il souffla, fit une grimace en réfléchissant et dit :
— Jérôme est fou... Mais écoute : j'ai oublié une paire de souliers dans ma boutique. C'est mon cadeau à ma nièce. Va-t'en, Luc te les remettra... Tu viendras me les rapporter au moulin, parbleu !... A bientôt!
Chacun repartit de son côté.
Après quelques pas, Guittou rappela le domestique :
— Ouais!... Sais-tu, ne raconte à personne que Jérôme t'a chassé,
Santou, étonné de cette mesure de prudence, lui qui ne savait pas mentir, remua la tête d'un air docile et s'éloigna.
Le cordonnier s'empressait vers Roquemen-
garde. A cette heure tardive de matinée, il y avait beaucoup de monde dans les champs. Ici, on terminait le dernier labeur de l'année ; là, on sulfatait les vignes.
Les terres, depuis l'hiver, promettaient de belles récoltes, si la gelée, la grêle ou les orages ne venaient pas les contrarier. C'était toujours le même ciel bleu, limpide comme une source dans les rochers.
Guittou ne prêtait guère attention aux vignes et aux luzernes. Ce qui l'intéressait uniquement, c'était le blé, les carrés d'épis montant dru, balancés sous la brise, les champs uniformes émaillés de coquelicots où des guêpes voletaient pour boire le miel. Guittou déplorait qu'après l'invasion du phylloxéra, tant de vignes américaines eussent remplacé des champs de blé, autrefois si nombreux.
Ces richesses de la moisson passeraient par le moulin avant de se disperser aux fours des boulangeries. Guittou prédisait de beaux jours à Roquemengarde. Même, dans la joie de son cœur et de ses yeux, il oubliait son impatience de revoir Peyrine, son ennui de gourmander Jérôme.
Le toit roux et verdissant de Roquemengarde émergea parmi les futaies. Guittou, en l'aper-
cevant , fut suffoqué d'émotion. Il allait donc revoir son frère et l'entendre. Le retrouveraitil changé après une aussi longue séparation ? Et Peyrine, serait-elle assez bien douée pour gouverner une maison et séduire le monde de la clientèle? Et le jeune époux, n'était-ce point, par hasard , un bayeur aux corneilles de l'espèce de Jérôme? En tout cas, on avait mis Santou à la porte : les revenants débutaient mal.
Jérôme, dans la cour, coupait du bois pour le feu. Dès que l'ombre de Guittou apparut au chemin du verger, il se releva, tandis que les oiseaux dérangés dans les arbres s'envolaient. Sa face maigre et hâlée rayonna comme un pic de pioche à l'aube, et, ravi de la visite spontanée de son frère, il s'élança, se donnant tout entier.
Guittou, au contraire, s'approchait sans effu sion, lentement. Cette froideur déconcerta Jérôme une seconde. Pourtant ne fallait-il pas s'embrasser? Il saisit le premier la main de son frère et parla :
— Bonjour, Guittou !... Je te remercie, je te remercie de tout, de tout, tu sais...
Alors, Guittou, qui était si bon, se livra à la douceur d'aimer son cadet, de le sentir ému. Et les baisers, de leurs lèvres rudes, claquèrent
comme des paumes sur le Planol , au jeu de ballon.
— Luc, mon neveu, comment va-t-il?... Il viendra nous voir aussi?... Nous serions montés en ville , nous autres , tu comprends , si nous n'avions pas voulu nous installer aujourd'hui même... Tu nous pardonnes, hé!
Jérôme précipitamment parlait, agitait les mains de Guittou.
Celui-ci le considéra une minute, puis, d'une voix découragée, répondit :
— Oh! moi, je pardonne... D'ailleurs, il n'y a pas de quoi... Vous vous installez, parbleu!...
— Sans doute... Té! attends, je vais appeler Peyrine et Claude.
— Non, laisse-les tranquilles... J'ai quelque chose à te communiquer.
— Quoi? quoi donc?... Tu me troubles...
— Tant mieux... Té! Asseyons-nous là, rien qu'un moment.
Ils se reposèrent sur un tronc d'arbre, couché depuis dix ans peut-être à l'ombre du mûrier. Une table de pierre ronde les cachait un peu du moulin.
Le silence régna un moment sous le réseau des branches, une paix adorable de verdure et de pénombre bleue. On entendait la rivière
rouler gaiement sur les plages caillouteuses et, là-haut, en amont, l'eau des gouffres battre les piliers jaunes du vieux pont avec un bruit de vent qui ronfle dans les bois. Au loin, dans la plaine, on entendait les cris des laboureurs corrigeant le pas de leurs chevaux.
Guittou désigna le moulin et dit :
— J'ai payé six mois de location et j'ai loué sous ton nom. C'est te dire que j'ai confiance en toi... Tu n'auras qu'à travailler.
— Il me tarde!... Cependant, je dois t'apprendre que mon gendre Claude a des moyens. . . Il voulait, en se mariant, apporter une dot... Cette nigaude de Peyrine n'y a pas consenti...
Guittou, frappé d'admiration, tressauta. Il se mit à songer, tout frémissant de plaisir, comme l'eau fraîche où l'on jette un caillou.
— Non ! dit-il. Peyrine n'est pas une ni gaude. Elle est fière, ça me va... Elle ne veut rien devoir qu'à son travail. C'est bien, elle est de ma race.
— Tu me fais jouir avec tes répliques. Mon orgueil, c'est ma fille, tu comprends.
— Ah ! mon Dieu ! Si tu pouvais être revenu aux bons sentiments!... T'es-tu corrigé, au moins?
— Oui, tu verras...
— Laisse-moi m'expliquer... Soyons brefs, car je n'entends plus remuer dans la maison, tes enfants pourraient venir nous déranger.
Guittou s'interrompit, en réflexion sérieuse, ses mains posées à plat sur l'arbre. Jérôme, sans savoir pourquoi, appréhenda aussitôt une querelle. Anxieux, il se pourléchait les lèvres de sa langue rouge de vieux chat.
— Je te pardonne volontiers, déclara Guittou, tes négligences à mon égard. Mais je ne pardonnerais pas les offenses que tu commettrais envers autrui.
Jérôme ne souffrait guère aisément les reproches. Ses yeux devinrent profonds, sous leurs arcades velues.
— Je ne comprends pas, fit-il.
— Où est Santou?
— Ma foi, suis-je chargé de le savoir?
— Oui , puisque Santou appartient à ton moulin... Santou! Mais il te sera si utile! Il connaît les moindres sentiers du pays ! Il connaît sur le bout du doigt la clientèle de Roquemengarde !
— Pourquoi me rendait-il la vie si dure autrefois ?
— Veux-tu, quand il sera à ton service, qu'il laisse abîmer les eaux de ton moulin par tous les pêcheurs de la rivière ?
Guittou se frappa les cuisses rudement et se leva, avec un air de maître qui a prononcé. Jérôme ne bougeait pas , inclinant son front lourd ainsi que du fer, refusant d'écouter ce maître dont la voix ferme et probe en imposait quand même.
— Ah ! tu seras bien content de recourir à Santou pour te renseigner!... Je l'ai rencontré tout à l'heure. Il va revenir. Je lui ai donné ma parole qu'il vivra toujours ici, bien tranquille... Il a ma parole, entends-tu?
Jérôme peu à peu ouvrait ses mains et les posait sur ses genoux. Il soupirait, prenait élan pour avoir la force d'obéir et de plaire.
— Oui, j'entends...
— Allons, c'est fini... N'en parlons plus... Si tu veux, tu seras le plus heureux de Pézenas.
Jérôme, toujours inconstant, d'ailleurs porté au bonheur ce matin, ne vit plus que son opulence future : de nouveau, son visage s'éclaira d'une vanité satisfaite.
— Bah! dit-il. Après tout, tu as raison.
— Allons, viens me montrer tes enfants.
Ils s'avancèrent vers la maison, ballant du même pas.
Déjà ils soulevaient un pied sur les marches
de la porte, lorsque Peyrine et Claude se présentèrent. Ainsi, ce fut Peyrine qui accueillit le bienfaiteur au seuil de la maison. Elle lui tendit les mains et, d'une voix franche, avec une allégresse d'enfant, salua :
— Mon oncle!... Bonjour, mon oncle Guittou !.., Et donc, comment vous allez?... Et Luc, pourquoi donc il n'est pas venu?
Guittou donna les mains à sa nièce, se laissa conduire, en bon vieux qu'on vénère et qu'on flatte, dans la cuisine aux murs époussetés, aux carreaux reluisants. On prit place à table, sur les bancs de bois, tandis que Claude, seul, restait debout.
— Mon oncle, reprit Peyrine, voici Claude, mon mari... C'est un ange de sagesse, un excellent sujet de travail.
Alors, Guittou attira Claude :
— Viens, embrasse-moi, neveu!... Sais-tu, je compte sur toi aussi pour le moulin...
— N'ayez crainte, mon oncle... Mon beaupère n'aura pas besoin de travailler beaucoup, s'il veut me laisser faire.
Guittou observait ce jeune homme pâle, un peu voûté, qui ne résisterait peut-être pas assez aux caprices de Jérôme. Mais il lui sut gré de s'exprimer avec résolution, sans forfanterie; et
dans un éclat de contentement, il frappa dans ses mains, puis embrassa Peyrine.
La porte était grande ouverte , pleine de la rumeur des eaux et du vent mou de midi bourdonnant parmi les feuilles. Les hirondelles tournoyaient follement sur les toits, dans la cour : depuis un mois elles étaient revenues bâtir leur nid ou le restaurer, dans la patrie, comme Jérôme et ses enfants. Un grondement soudain à l'horizon de la vaste plaine , puis un fracas à travers la terre, ébranla tous les échos. C'était le train de Montagnac dévalant en trombe de sa courbe de la colline d'Aumes, et qui sifflait comme un rompu avant de s'engager sur le viaduc.
Guittou, alors, pensa à la ville, au petit bruit de la rue Saint-Jean. Il se leva :
— Allons, je m'en vais... Sais-tu, Jérôme, pour que le monde connaisse bien la réouverture de Roquemengarde , je la ferai publier samedi prochain par la ville, à l'heure du marché.
En descendant de la cuisine, il se heurta, sur les marches, au brave domestique qui ne bougeait pas plus qu'un sac de farine, une paire de souliers neufs entre ses mains.
— Ah ! te revoilà ! . . .
— Oui, j 'apporte les souliers.
— Tiens , Peyrine , voilà le cadeau que je t'offre...
— Merci, mon brave oncle.
Santou le remit à Claude que, d'instinct, il sentait complaisant et presque aussi timide que lui-même. II riait d'un rire large, en grimaçant, comme lorsqu'il bâillait.
Guittou partit, un peu solennel, les mains derrière le dos.
On se mit à ranger complètement la chambre des jeunes époux , et tout à côté , le grenier. Santou s'endormit au penchant du talus, sous un figuier, la figure à même le sol. Dans l'ardeur du travail, on l'oublia.
Le soir, toute la maison était en ordre. Les meuniers soufflaient de fatigue, les bras pesants. Leur Santou dormait toujours au penchant du talus. Ils se reposèrent non loin de lui, sur des pierres : les deux hommes déboutonnaient le plastron de leur chemise pour éponger la sueur de la poitrine , la jeune femme s'essuyait le visage avec son tablier.
Bientôt ils perçurent un glissement furtif de rames dans le chenal, sous les roseaux. Jérôme, qui depuis si longtemps n'avait entendu les barques de Pézenas, reconnut pourtant celle-ci.
— Té! Je parie que c'est Pataloco!...
En effet, au bout de quelques minutes, Pataloco surgit du sentier rocailleux , par l'issue pratiquée à l'extrémité du parapet, et s'avança tout dégourdi sur ses jambes boiteuses, la veste sur le bras, riant de sa grosse face qu'encadrait la barbe de matelot.
— Hé, bonjour, l'ami Jérôme! Comment tu vas? Et lafamillette?... Je n'ai pas voulu passer la journée sans venir te voir... Et alors, c'est ton gendre?...
— Oui, oui... je prévois ce que tu viens me demander.
— Sans doute... Mais, chut!... Laisse-moi auparavant te le confier à l'oreille : si tu es ici, tu me le dois un peu.
— Ah bah ! voilà que je vais le devoir à tout le monde.
— Voyons, je te le confie sous promesse que tu ne révéleras point le secret... Voyons, tout l'argent que j'ai prêté à ton frère!...
— Quoi ! . . . L'argent est à toi ! Ah ! par exemple, je ne lui dois donc rien, à mon frère?... Pourquoi donc venait-il si vite me morigéner chez moi?...
Peyrine rougissait du désarroi que Pataloco, dès le premier jour, provoquait au moulin. Qu'importait que ce fût lui ou un autre qui eût
prêté l'argent! A coup sûr, sans l'intervention de l'oncle Guittou , il ne l'aurait pas offert de lui-même. Seulement, elle se taisait, de crainte d'irriter son père.
Claude épiait les deux hommes d'un air badaud, perplexe, porté à croire que ce Pataloco n'était qu'une créature de malice et de mensonge. Car l'oncle Guittou ne pouvait pas avoir menti.
— C'est vous, Pataloco, lui demanda-t-il avec une simple franchise, c'est vous qui avez tout donné?
— Oui, moi... Pas tout, à la vérité... Enfin, Jérôme reconnaîtra mon amitié, je pense?
— Oui , tu veux quelque chose de moi en retour?
— Mon Dieu!... Té! Entrons. On est mal ici pour causer.
Quand ils furent assis dans la cuisine, tous, même les enfants, Pataloco, ses bras allongés sur la table comme des rames, déclara :
— Voici. Avant que mes collègues viennent te solliciter, moi qui suis ton plus vieil ami, j'espère que tu m'accorderas exclusivement le droit de pêcher dans tes eaux.
— Nous verrons ça plus tard.
— Plus tard!...
Jérôme restait toujours l'égoïste qui abuse et se moque ensuite des camarades. Aussi, Pataloco regretta soudain ses sacrifices. Mais, loin de se fâcher, il sourit avec des manières de bon apôtre, comptant bien corrompre le meunier un jour de fredaine :
— Après tout , dit-il doucement , la rivière n'appartient à personne. Seulement, si tu veux pêcher du beau poisson, tu seras obligé d'avoir
. recours à mon expérience.
— Peut-être... Mais le moulin, vois-tu, c'est sacré. Té! la preuve que nous ne pouvons pas nous brouiller : nous pendrons ici la crémaillère, tu seras de la noce.
— Volontiers... Tout de même, pour l'argent, ne révèle rien à ton frère.
— Je sais garder les secrets... En outre, je réponds des enfants comme de moi.
Ceux-ci, la main sur le cœur, se dérobaient honnêtement aux confidences.
— Alors ! conclut Pataloco, tope là !.. . Quelles bonnes soleillées nous allons prendre ensemble ! . . . Aïe, mon ami !
Le matelot, en riant, décampa vers la rivière.