‹ La rue Saint-Jean et le moulinChapitre 8 sur 24 · LE BRUIT DU MOULIN DANS LA VILLE · texte numérisé non relu

LE BRUIT DU MOULIN DANS LA VILLE

Guittou fit selon qu'il l'avait promis, le jour du marché. Le précon, qui était un sergent de ville, cousu d'argent aux culottes, au dolman et au képi, proclama par toute la ville que Jérôme Guittou avait rouvert le moulin de Roquemengarde, et qu'il y attendrait, à l'époque de la moisson, le blé de la contrée.

Pézenas fut bouleversé. La grande nouvelle pénétra au fond des quartiers les plus lointains, remués, eux aussi, tout le long de l'année, de leurs petits drames singuliers.

A vrai dire, Guittou avait bien fait les choses. Le précon n'était pas seul à proclamer la réouverture du moulin. Pantouket , le portier du collège , l'accompagnait : Pantouket aussi magnifique que le sergent de ville en son costume de vieux soldat de Crimée, le pantalon rouge bouffant, la longue lévite aux boutons de cuivre serrée aux reins par un ceinturon de cuir verni , et de gros souliers à guêtres blanches , et le

bonnet de police à pompon d'or , et le grand tambour de chêne et de cuivre qui commençait de peser à sa petite taille , sur ses jambes fluettes.

Et ran plan plan! Sur les places, s'élevait un vacarme de foire, et ran plan plan, ran plan plan!... Puis, l'appel forcené du précon qui jouait dans la trompette une sonnerie de son , temps de cuirassier. Partout les gens effarés, les femmes assourdies , les enfants se bousculant, les hommes quittant cafés et boutiques, toute une populace ainsi que du beau monde accouraient vite, s'assemblaient en bon ordre.

Le précon, grave, pénétré de son importance officielle , attendait une minute de recueillement. Dans le soleil, dans le calme qui descendait entre les lourdes maisons comme dans un ravin solitaire, le précon exhibait de sa poche un papier de Guittou, le lisait de sa voix de stentor, le front haut, afin que de très loin les plus discrets pussent entendre.

Et ran plan plan ! . . . On repartait , Pantouket faisant des yeux farouches aux élèves dû collège, pour rire, sous le bonnet de police. Et ran plan plan!... Sur la place des Trois-Six, où se poussent en cohue, en un bavardage pareil à la rumeur de la mer, les paysans d'alentour qui

viennent acheter ou vendre des récoltes, ce fut le plus beau du tumulte. La trompette et le tambour interrompirent net colloques et marchandages. On dut écouter, on dut apprendre le retour de Jérôme sur le territoire de Pézenas.

Aussi, le lendemain de la proclamation, dans la matinée, on attendait ceux du moulin, à la rue Saint-Jean. Ils ne pouvaient venir que pour la petite messe de neuf heures. Mais bientôt après l'aurore, la rue eut son émotion des grands jours.

A la placette, Fabarote, acagnardé sur son banc, levait les yeux chaque fois qu'une dame passait. Il humait l'odeur du soleil, la fraîcheur du ruisseau , se laissait vivre , les mains aux genoux. D'ailleurs, Boipau, les bras nus maculés de farine, le tablier de toile aux reins, lui tenait compagnie. Ils ne disaient rien; ils bâillaient, paresseux. Fabarote, qui de temps en temps s'écartait de Boipau pour ne pas salir sa veste gros bleu, suait à chaque effort de se déplacer.

Durante, en face, dans la niche de sa porte, faisait parure de sa coiffe en faille noire et à dentelles , de sa robe de satin à plis de manteau, de ses chaînes d'or, de ses mitaines. Laide et ridée, elle se manierait devant les hommes, leur parlait français , en demoiselle qui a tou-

jours la séduction de la richesse. Elle, parbleu! attendait la grand'messe de dix heures. Seulement, toute la journée du dimanche, elle s'exposait ainsi aux regards de la ville.

Les maerasins du voisinage étaient très occupés. Ce jour de repos, les paysans de la nombreuse banlieue viennent à pied dans la ville dépenser leurs gains de la semaine en nécessaire ou en gourmandises. Ils marchent par groupes compacts : les femmes, chargées de paniers; les hommes, la veste sur le bras, la cigarette ou la pipe à la bouche; les enfants, le chapeau sur la nuque, un jonc à la main, pour se donner de la fanfaronnade.

Garrigues, en bras de chemise, recevait parfois tant de clientèle qu'il apportait des chaises devant la porte, dans l'encoignure de ses deux magasins. Là, il essayait lui-même sur les têtes mal peignées et poudreuses des chapeaux et des casquettes, rudoyant les rustres, leur déclarant avec autorité que la coiffure allait bien, trop bien. Les rustres, sournois, se consultaient entre eux, tournaient la coiffure cent fois dans leurs mains; puis paisiblement, sans se laisser convaincre par l'éloquence de Garrigues qui se prétendait seul capable d'apprécier sa marchandise, ils offraient des prix dérisoires, en de pa-

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tientes discussions. Enfin, après avoir payé, ils s'en allaient, patauds, enchantés d'avoir obtenu pour rien, presque rien, la marchandise d'un boutiquier de Pézenas.

Soulayrol, lui, était retenu par son four. Le dimanche , un pâtissier n'appartient pas à la rue. Ce soir, à la veillée, dans l'encoignure des magasins de Garrigues, quand on a compté la recette et qu'on ne fait que rire en songeant combien le tiroir s'est rempli de sous et de pièces blanches, Campai, avec sa langue de perroquet , racontera aux camarades les événements du jour.

]\lais Campai ne pouvait guère non plus s'intéresser à la rue, sa rue Saint-Jean, son palais, son domaine. De grand matin, sa clientèle d'ouvriers et de petits bourgeois s'entassait dans sa boutique, sur les deux canapés, sur le banc de bois et les chaises de paille. Les journaux en main, on discutait la politique municipale, les faits divers survenus dans Pézenas depuis cinq ou six semaines. Campai déjà travaillait sans relâche, en ripostant aux discours de l'un, aux facéties de l'autre. Il s'agitait autour du fauteuil, devant la glace, et brandissait souvent son rasoir, au milieu d'une dispute à propos de M. le Maire. Rosette ne travaillait pas moins

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que lui : elle rinçait la cuvette, barbouillait de savonnade la figure du client dont le tour allait venir et lui nouait la serviette au cou. Puis, elle rangeait les hommes en bon ordre, veillait à réserver de la place aux nouveaux arrivants. Campai, à lui seul, rasait bien cent citoyens, et d'une main légère. Gare s'il y avait des cheveux à tailler ! . . . — Oh ! diable ! criait-il au client ahuri, tu n'aurais donc pas pu venir un jour de semaine! Allons, à la tondeuse!... En cinq minutes, la tête était tondue, fauchée comme une luzerne. Puis, toujours infatigable, petit, se faufilant parmi les chaises , Campai entr'ouvra.t soudain la porte, montrait sa tête au soleil, sa tête nerveuse éclairée de gros yeux roux, barrée d'une moustache grisonnante. Et il interpellait le voisinage :

— Hé! Fabarote ! Durante!... Quand le moulin sera là, vous me sonnerez!...

Vite, il réintégrait sa cave, réprimandé par Rosette, qui se reposait quelquefois pourtant.

— Oh! lui répliquait-il. Nous savons bien ce qui te tracasse. Quand le moulin arrivera, tu ne seras pas la dernière à sauter dans la rue... Allons! ne fais pas tant la discrète !..,

Les hommes s'esclaffaient.

Du reste, les Campai recherchaient la gaieté

dans leur salon de coiffure, où les clients trouvent autant de distraction qu'au café et viennent se divertir pour bien commencer leur dimanche.

Justement, une fois que Campai se disposait à interpeller Fabarote, celui-ci, hilare, remuant ses bras et son ventre, se levait pour annoncer l'arrivée du moulin.

— Ouais ! cria Campai qui trépignait sur sa porte. Venez voir! Ils arrivent!...

Les hommes se précipitèrent ensemble dans la rue. Rosette, les écartant à coups de hanche, se planta la première au bord du ruisseau.

En effet, Jérôme se présentait, tout neuf, une main dans la poche de sa veste , l'autre dans la poche de son pantalon noir de la noce. Superbe, il examinait les boutiquettes à demi closes, les murailles humides, les fenêtres déteintes par le soleil et par la pluie, sa vieille rue Saint- Jean qui n'avait pas changé, pécaïré! Derrière lui, s'efïaçant un peu, Peyrine instinctivement fière de sa jeunesse et de sa santé, le visage lavé de frais comme une olive par la rosée; auprès d'elle, son mari étonné de tant de tapage, heureux de l'agrément de Pézenas qui lui paraissait plus riche et plus gai que Clermont. Lui, par exemple, avec son chapeau melon , sa chemise blanche , son costume de

drap gris et la breloque de cuir au gilet, avait l'air d'un bourgeois revenant de ses vignes plutôt que d'un meunier.

Ils descendaient encore la côte du Planol qui passe sous, la porte Saint-Jean. Tout à coup, on aperçut dans l'ombre de la voûte les pattes de Jacquounel, ensuite Santou perché sur le bât, les jambes pendantes. Santou, que personne ne remarquait les autres dimanches, s'alarma bientôt à la vue de ces êtres qui le saluaient ou qui l'attendaient au loin, comme s'il leur avait dû quelque chose.

Et Campai vociférait, et en même temps tout un peuple accouru de la place des Trois-Six , de la Poissonnerie, et la foule des magasins, des bonnes avec des paquets, des paysans avec des provisions, et Garrigues, et Valadier, ceux-ci effravés que leurs clients n'emportassent des marchandises à la faveur du tumulte.

— Ouais! Jérôme, avance donc!... Et comment tu vas?... Alors, Peyrine, vous voilà revenus au pays ?

— Oui, oui, laissez-nous passer...

— Et alors, vous ne vous arrêtez pas, qu'on puisse vous admirer? \'ous êtes si beaux !... Et alors, on pourra venir s'amuser à Roquemensarde ?

— Oui, oui, répétait Jérôme.

Rosette, les poings aux hanches, furieuse de voir ceux du moulin lui échapper si vite , se plaignit :

— Vous faites bien les fiers, ouais !... Depuis quand nous ne sommes plus pétris de la même pâte?

Ils marchaient lentement, sans se déconcerter. Fabarote, qui riait dans ses bajoues, s'approcha de Jérôme et lui dit de son air raisonnable :

— Dépêche-toi ! Le monde est impatient chez Guittou.

De l'autre côté du ruisseau, Durante s'était avancée vers Peyrine. Curieuse, mijaurée, elle lui demanda :

— Hé bé, comment tu vas, ma fille? Tu as été heureuse de te marier?... J'espère!... Et avec un si bel homme!... Té! touche-moi la main.

Claude, à ces compliments, au milieu de la foule, se troubla. D'un faux pas, il s'en fut piétiner en plein ruisseau. De l'eau rejaillit sur Jérôme; et celui-ci, accélérant son allure, grommela :

— Emplâtre de Clermontais ! Au moment où nous arrivons, tu me taches le costume !

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Les paysans, cependant, rentraient dans les magasins, désappointés qu'on menât tant de bruit à la ville pour un âne et un meunier.

— Au travail, mon homme! criait Rosette. Ne perdons pas de l'argent pour le moulin, nous ne savons pas s'ils en valent la peine!...

On rentra en cohue, à la suite de Campai. Un pauvre garçon, sa serviette au cou, la figure barbouillée de savonnade, attendait, patient, entre les bras du fauteuil, que son coiffeur eût fini de s'amuser dans la rue.

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