‹ La ruseChapitre 12 sur 22 · LE CAPITAINE LYRISSE LES RAMENAIT DANS LA RUE SAINT-DENIS (P · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE LYRISSE LES RAMENAIT DANS LA RUE SAINT-DENIS (P

devant le fût brisé d'une colonne où le portrait de l'impératrice Marie-Louise s'encadrait selon les savantes et légères déchiquetures de l'image. L'ombre à peine obèse du Grand Homme grossissait, se rapetissait, à mesure que l'imprimeur rcartait ou rapprochait du mur le pa- })ier séditieux. Les murmures s'exaltaient en une acclamation assourdie lorsque l'empereur, grandissant, paraissait venir à ses vieux cavaliers; et les voix s'assourdissaient progressivement en signe de iléception grondeuse, lorsque le héros, s'amoindrissant, reculait comme dans les profondeurs du souvenir. Mis en honneur aux premiers temps de la Restauration ce jeu consolait toujours les bonapartistes, malgré la mort du héros à Sainte- Hélène. Maintenant ils reportaient sur le duc de Reichstadt leur dévotion ; ils sollicitaient de l'avocat qu'il leur apprît les mérites de l'adolescent captif à Schœnbrùnn. Loin de dénigrer cet idéal propre à replacer les aigles sur les drapeaux, Orner, cependant insinuait de son mieux' que le despotisme militaire n'avait pas contenté tous les esprits, que les désastres du pouvoir impérial avaient eu, pour cause majeure, la sourde révolte des intelligences, bâillonnées 'en Europe par la dure autorité du conquérant. Les auditeurs ne comprirent pas ; ils accusèrent de trahison ces adversaires inconnus de l'armée, de son idole. Convamcu par les leçons saint-simoniennes du major Gresloup le jeune homme inclinait encore plus vers le désir d'une République girondine qui laisserait vivre librement tous les Babeuf et tous les Destutt de Tracy II tenta de démontrer le nécessaire de cette tolérance. Dambeton, le chasseur à cheval, l'engagea même, émerveillé par tant de faconde, à rédiger une brochure que publierait Picd-de-Jacmthe.

Mais le vieil homme se décourageait. Les juges de Marchangy l'inquiétaient^ pour une nouvelle édition de VEpitre a Voltaire chef-d'œuvre de Mane-Joseph Chenier 'Antérieurement, une condamnation l'avait puni d'avoir réimprimé Jacqties le Fataliste de Diderot, et plusieurs opuscules de Mirabeau. Il n'osait plus rien. M Laffitte se lasserait quelque jour de payer les amendes et les frais de procédure. Il fallait d'abord que M^ Hericourt obtint un acquittement pour 1 Epitre a Voltaire ; il le pressa de soigner la plaidoirie. , -, Scrupuleusement Orner s en occupait.

Il étudia la vie de Marie-Joseph Chenier qui avait acclamé la Révolution, composé \Q Chant du Départ, siège sur les bancs de la Convention, proteste ainsi qSe son malheureux frère, contre les ïxcès de la Terreur et ceux de la ^eac tion thermidorienne, pour être, en fin de

compte, brutalement chassé du Tribunat par Napoléon, et destitué de ses emplois. L'avocat prévit combien l'éloge d'un tel caractère fournirait aux développements oratoires de son libéralisme.

D'autre part, maman Virginie luttait toujours afin que son fils entrât au séminaire. Ses mau.x physiques, elle les étalait plus dramatiquement au cours de ses lettres. Elle imputait au jeune homme la convoitise d'une dot considérable, et ravalait ainsi l'amour. Elle jetait des ombres sur tous les rayons. Toutefois Omcr la savait incapable de vaincre. Il ne brusquait pas les dernières angoisses de la veuve, mais il feignait une ardeur extrême à vouloir rapprocher de la tolérance et du libérahsme les desseins de la Congrégation. Bien qu'on l'accueillît mal rue du Bac, il occupait assidûment sa place de probationnaire, sur la banquette de velours bleu. Il encombrait le P. Konsin de mémoires et de rapports jamais lus. Il communiait régulièrement. Son audace en cela surprit plus qu'elle ne mécontenta les jésuites décidés à le tenir pour une manière de freluquet d'impertinence drôle et de cer\-elle folle, après tout, supportable, en raison de ses puissantes alUances avec le comte de Praxi-Blassans, et le général Héricourt. Celui-ci demeurait fort capable d'influencer le duc de Raguse, le duc de Dalmatie, presque tous les généraux d'empire ralliés au roi. Le pair de France représentait d'ailleurs que son neveu, soutenant à la Loge les opinions mitoyennes, y portait en quelque sorte, la parole en faveur du Parti et qu'il était bon d'avoir un avocat chez l'ennemi, qu'au surplus, le jeune Héricourt colportait le vivant témoignage d'une tolérance, trop niée par les adversaires de la Congrégation. Croyant à la victoire prochaine de ses principes, le P. Ronsin souhaitait qu'après la bataille, la faction Chateaubriand revînt à lui repentante et docile. Par espoir de le reconquérir, il se rendait aux arguments du comte, sans vouloir en deviner l'ironie.

Cependant les carbonari de la Vente intérieure surveillaient leur Bon Cousin sans trop de méfiance ; ils acceptaient qu'il les renseignât sur les manœuvres des jésuites et qu'il fit, pour cela, le nécessaire. Certes, quelques Enfants de la Veuve virent d'un assez mauvais œil l'un de leurs Maîtres fréquenter l'antre de Loyola ; néanmoins les plus sages soutinrent qu'il était favorable aux intérêts de la Loge de posséder un adepte si bien en cour. Sans doute leur épargnerait-il les vexations de la police. Louis XVIII et M. Decazcs n'avaient-ils pas été dignitaires au Grand- Orient de France?

D'avoir ainsi gardé une situation dans les deux camps, Omer se félicitait. Il attribuait à son génie l'excellence de ce résultat difficile. Par là tout devenait commode. M^e Héricourt ne douta i)ius que son fils, rejoignant au sortir de la Mission, le capitaine Lyrisse et les demi-soldes, ne tentât de les con-

vertir. Elle encouragea de si ]Meux essais. D'autre part le major Greslouji finit par admettre que, si le P. Ronsin acceptait le probationnaire dans la chapelle de la rue du Bac c'était que le Château n'imputait plus de desseins violents aux bonapartistes des loges maçonniques. Au moins ne soupçonnait-on guère l'existence des Ventes de carbonari dissimulées dans leur sein. En quelques semaines, Omer eut persuadé les Jésuites que, depuis le supplice du général Bcrton, le carbonai-isme, en France, agonisait, inoffensif. L'avocat se réjouit de sa. finesse, et d'être choisi pour un médiateur prompt à reconnaître les qualités des Pères dans la loge de l'Ardente Amitié, puis et à vanter, parmi ceu.x de la Congrégation, les théories des libéraux. Il n'était pleinement sincère que dans la Vente. Parlant au nom du colonel Héricourt, le major Grcsloup, savant et autoritaire, le grave M. Bûchez, le général Pithouët, l'oncle Edme enthousiaste, loyal et farceur, le tenaient docile sous leurs volontés. Tout en se promettant de s'y dérober quelque jour, il tolérait leur suprématie dans la grande maison mystérieuse de Chaillot quand les bougies éclairaient le salon cramoisi, le teint huileux de Raspail, le toupet d'argent du général Lamarque. et la figure rasée, triste ou taquine d'Ulysse Trélat. Au reste, il ne fallait pas moins que les semonces de ces grands hommes pour le contraindre à s'acoquiner aux Frères de la Loge. Ces soldats inconscients de la révolution le dégoûtaient par leurs haines ou leurs timidités grossières. L'entrain de Dieudonné Cavrois palliait à peine l'ennui des banquets maçonniques que l'on multipliait alors, sous tous prétextes, pour assembler les fidèles et les tenir en haleine, en fêtant le succès de Navarin qui, peut-être, sauverait la Grèce.

Le gros cousin excitait les étudiants ses amis à manger avec abondance. Un à un, il les avait introduits dans la Loge, en qualité d'apprentis. Il s'évertuait à les distraire, par mille apostrophes. Il invoquait Momus et Comus. A discuter les vertus des plats, il excitait la verve de chacun. Courfeyrac sottait de sa réserve, posait les coudes à table, joignait ses mains pures demi-voilées par la batiste à plis des manchettes ; il redres.sait une jolie tête aimable, brune, pour discourir sur la façon de lier la béchamel. Le général Lamarque relevant d'un geste vif son bandeau gris, expliquait aussitôt les manières autrichienne et russe d'accommoder les pieds de mouton, avec une volubilité de gestes gracieux, énergiques et adroits qui soulignaient toutes les valeurs de son éloquence. Là-dessus M. d'Orichamps déclarait à voix suraiguë qu'on ne savait plus faire la cuisine au Faubourg Saint-Ciermain, ce qui était bien le signe de la décadence suprême. Il se moquait copieiisement du dernier repas offert à lui par le marquis de Birague, en 1821, dans son hôtel de la rue Monsieur : les commensaux avaient eu la colique pour avoir mangé des

escargots cuits clans une casserole malpropre. Un doigt blafard chargé d'armoiries demeurait en l'air avec la manche usée, du gentilhomme déclamant sa maxime favorite.

— Le faubourg Saint-Germain est une poire pourrie qui tombera au moindre coup de vent !

Vers ce temps, les doctrines de Montesquieu émerveillaient Orner qui lut beaucoup l'Esprit des lois. Il y découvrit des motifs péremptoircs de chérir ses convictions modé-

ELLE LE'PRI.\ de LUI OFFRIR LE BRAS

jusqu'à sa calèche (p. 67.)

rées. Il conclut au devoir de maintenir l'équilibre entre les forces opposées de la nation: contenir l'absolutisme jésuite par les menaces des carbonari : contrecarrer les opinions subversives de l'ordre établi par la crainte d'un gouvernement intangible et résolu. Il admit que cette foi convenait à son caractère. Elle lui procura la satisfaction de raisonnements qu'il jugea très sagaces pour se contraindre à louvoyer. Et ce fut encore un plaisir non pareil de produire, dans la Vente, certaines démonstrations assez logiques pour le soustraire au blâme des Bons Cousins dont elles attaquaient les plus fermes espérances. Dans la chapelle des Missions, il se flatta d'exposer quelques syllogismes tellement irréfutables que les ultras et les Pères ne l'osaient agonir en dépit de leur rage coutumière, si l'on semblait parfois douter quelque peu de leur victoire. Indemne, il accompUssait cependant l'acte périlleux.

Rien dans la vie ne contentait autant son intelligence et son orgueil que le succès d'une ruse.

Or, parmi les Frères il goûta le plaisir d'étudier les astuces de chacun. Il se complut à soupçonner les mobiles honteux de leurs adhésions. Il se fit robser\-ateur des subterfuges.

Il y eut un banquet le lundi 19 novembre, organisé impromptu pour fêter les résultats des élections de Paris favorables à la cause hbérale. De telles agapes déplaisaient à la délicatesse d'Omer. Aussi le jeune homme accueillit-il bien l'instant de la cinquième et dernière santé d'obhgation.

On avait entendu les homélies fédéralistes de Michel Chrestien. les déclamations émues de Ribéride, les expositions fourriéristes de Courfeyrac, les conférences astronomiques et mystiques d'Arago, les vagues appels au combat du fougueux Raspail et du tragique Auguste Blanqui, les sèches démonstrations saint-simoniennes du major Gresloup qui se faisait conduire en voiture de ^Meudon à Paris, pour assister chaque fois à ces festins pitoyables. Autour du fer à cheval, les figures des convives admiraient patiemment les gâteaux en ruines et les monceaux de fruits, les bouteilles vides, les verres à demi-pleins, les bougies en ligne, les cristaux frêles où pétillait encore la mousse de Champagne, les cornpotiers que débordait le fromage à la crème, les fleurs en papier rose, azur, écarlate et or, qui formaient le triangle maçonnique, l'équerre, et le compas sur les corbeilles de mousse artificielle.

La salle fleurait le vin, le fromage, le jus des oranges acides.

Quand le vénérable eut, selon le rituel, requis l'assistance de formuler des propositions rr pour le bien de l'Ordre en général et celui de la Loge en particulier ^ le capitaine Lyrisse invita les dîneurs à se rendre .séparément dans le quartier Saint-Martin. Les habitants illuminaient en l'honneur des élections et de

la victoire libérale. N'appartcnait-il point à l'Ardente-Amitié d'applaudir les Parisiens sur le lieu de leur triomphe. Auguste Blanqui appuya la motion. Les cochers s'exaltèrent à l'espoir de crier et de chanter sans fin avec le peuple. M. d'Orichamps prétendit consulter l'état de l'esprit public. Kibéride, déjà, se dépouillait de ses insignes pour gagner la porte, entraînant Grantairc aux longs bras, et Bahorel aux mains sales. Joseph Brideau manifesta la curiosité de prendre là-bas des croquis. Il voulait des binettes rares pour les caricatures du Marteau Le pâle Blanqui déclara qu'il ne fallait point négliger une seule occasion d'exciter la fièvre politique dans les quartiers populeux. L'ébéniste modéré tenta vainement d'arrêter avec ses mains vernies l'élan des Frères. On se débarrassait à la hâte des insignes. On renfermait dans leurs écrins les bijoux et les maillets. Les sei"vants écartaient les chaises. Les paroles du Vénérable annonçant la fin de la tenue, se perdirent dans le charivari des rires et des discussions.

— Allons voir les lampions ! exigea luimême le dadais royaliste qui passait les doigts dans ses frisures rousses, avant de remettre son chapeau.

Cette agitation divertit Omer. Il riait avec les uns et les autres, maintenant. Il apprécia les maximes de Blanqui, les plaisanteries de Brideau, l'emphase de Ribéride. Enflaminées par la griserie des paroles et du vin, par le réveil de sentiments très forts, désirs de haine et désirs de joie, toutes ces personnes l'étourdissaient et le persuadaient. Dans la salle assez basse, remplie d'odeurs chaudes, d'arômes capiteux, l'atmosphère unissait les âmes. L'Ardente- Amitié tout entière s'abandonnait à l'effervescence que les discours sonores, avaient sensucllement provoquée dans les centres nerveux de l'auditoire.

— La chose publique mérite que les bons citoyens lui sacrifient leurs plus chers trésors! prêcha Michel Chrestien.

Partout, les voix nasillardes des gagnepetits offraient ainsi les tubes de poudre. On se les disputait ; on les allumait sur les bornes. Cela claquait sous les portes, dans les couloirs obscurs des maisons pansues. Et c'était la voix des choses se mêlant à la voix des hommes pour saluer le bonheur public. Les édifices rougissaient soudain à l'épanouissement des feux de bengale ; les couleurs des enseignes s'avivaient sur la botte monstrueuse du cordonnier, sur le tableau de la sagefemme, sur la clef géante de la quincaillerie, sur le pain de sucre de l'épicier, sur la redingote en zinc du tailleur, sur l'ombrelle écarlate du marchand de cannes, sur le négrillon de l'herboriste, sur la corne d'abondance signalant le bureau de loterie.

La rue changeait de visage.

Elle se para d'une gaieté prompte, celle des gens qui s'accoudaient aux barres des fenêtres, qui lançaient des lazzis vers les promeneurs, qui gesticulaient, chantaient, salu-

aient de longues exclamations les foudres pyrotechniques.

Les quatre voitures s'arrêtèrent avi seuil d'un limonadier connu de Goussenot. L'écriteau de la boutique portait discrètement peints, aux deux bouts, le triangle et l'équerrc des Maçons. Plusieurs statues posaient dans les niches de la façade. Là devaient se rejoindre les Frères de l'Ardente- Amitié.. En les attendant, l'oncle Edme, les généraux Dubourg et Pithouët, très graves, Kibéride et Michel Chrestien, contemplèrent le spectacle et continuèrent leurs dissertations. Joseph Brideau, resté dans le fiacre, y dessinait tant bien que mal. Courfcyrac souriait à trois grisettes en bonnet de linge et en châles à franges. Pour le plaisir de ces petites il alluma, sur la borne, une flamme verte de bengale. Omer s'approcha du major qui, les mains derrière le dos, méditait, selon sa coutume.

— Me voici, dit-il fort satisfait de voir les choses ainsi. Je craignais, morbleu, que nous fussions inactifs longtemps encore. Je n'augurais rien de bon de cette indolence. J'eusse été bien en peine de vous avoir prêché nos doctrines, de vous avoir engagé dans nos affaires pour moins que rien. A cette heure, il paraît que l'on se dégourdit ; et, si je ne m'abuse, vous connaîtrez bientôt, mon cher, les plus nobles émotions qui puissent embellir la vie... Tant mieux, saperlotte, tant mieux, ma foi !

A petits coups secs, il tapa l'épaule d'Omer, Un tiraillement nerveux secouait la cicatrice ouverte de sa narine à sa lèvre par un sabre cosaque au temps d'LHm et d'Austerlitz. Très amicalement, il développa le thème de son intelligente affection. L'amoureux évoqua le pur visage d'EIvire. A cette heure, elle tricotait, sous l'abat-jour en métal vert, dans la villa des Près-Saint-Gervais. Ce père et cette fille, leur amitié, leur fortune c'étaient la gloire de son avenir que préparaient aussi la rumeur de la foule, les interjections des gamins, les refrains alei'tcs des vendeurs :

— Achetez des pétards ! Fêtez les élections !

A ce moment, débouchèrent de la rue Grcneta deux guimbardes dont les conducteurs immobilisèrent facilement les attelages.

L'ample capote de Mme Cardochc, son visage fardé, puis son châle à ramages et son cabas sortirent de l'une.

— Bonjour, mylord !

Omer eut l'ennui de la saluer devant M. Gresloup qui cependant se dérida quand la Bordelaise sauta sur le trottoir avant Dieudonné Cavi-ois. De l'autre fiacre se dégageaient Angeline blanche et grasse, son bonnet en arrière de ses boucles roussâtres, M. Mesnil et M. d'Orichamps, leurs ventres, puis la maigre Cydalise qui se campa, les mains sur les hanches, devant le gilet rouge de Ribéride :

— Mon fiston, tu nous dois le dîner à Ro-

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